Jean-Luc-Melenchon

[Ph. Gerhard Valck, 2015, domaine public]

De la mélasse pré­si­den­tielle, que pour­rait-il sor­tir de bon ? Qu’ajouter à cette triste ques­tion ? « C’est pour dire » n’avait donc rien à dire sur ce cha­pitre. Sauf  à le consi­dé­rer sous la plume ins­pi­rée d’Eugène Pot­tier écri­vant L’Internationale : « Il n’est pas de sau­veurs suprêmes / Ni Dieu, ni César, ni Tri­bun ». L’air est aujourd’hui plu­tôt éven­té, mais le mes­sage reste d’une navrante actua­li­té. Ain­si m’est-il reve­nu l’autre soir (23/2/17) à la télé en regar­dant le spec­tacle mon­té autour de Jean-Luc Mélen­chon. 1

Mélen­chon, ce soir-là, n’a pas craint de se pré­sen­ter comme « un tri­bun » et même comme « le tri­bun du peuple ». Oui : « Je suis le tri­bun du peuple », a-t-il ren­ché­ri, modeste… On sait l’homme por­té à l’admiration de lui-même, qu’il clone à l’occasion par holo­gramme inter­po­sé, réus­sis­sant ain­si l’admirable syn­thèse du Spec­tacle à la fois poli­ti­cien & tech­no­lo­gique. « Miroir, mon beau miroir… », cette si vieille fas­ci­na­tion égo­cen­trique… De nos jours – à l’ère du tout média­tique – la conquête et l’exercice du pou­voir passent par la mise en spec­tacle du geste et de la parole, sur­tout de la parole. Il est signi­fi­ca­tif et cocasse que cette émis­sion de France 2 s’intitule Des Paroles et des Actes

Tan­dis que la poli­tique se résume au Verbe, à l’effet de tri­bune (pour tri­buns…), un gou­ver­ne­ment peut se res­treindre à un seul minis­tère, celui de la Parole. Cette pra­tique est, elle aus­si, vieille comme le monde poli­tique ; elle remonte même à la rhé­to­rique des Anciens, qui l’avaient éle­vée au rang du dis­cours phi­lo­so­phique. Disons qu’aujourd’hui, seul le dis­cours a sub­sis­té. Enfin, sur­tout le dis­cours, par­fois quelques idées. Aucun poli­ti­cien n’y échappe, sur­tout pas les can­di­dats à la pré­si­dence. Il peut être inté­res­sant, voire dis­trayant, de lire entre les lignes des ver­biages élec­to­raux, d’en décryp­ter aus­si les non-dits, à l’occasion expri­més par le corps – atti­tudes, gestes, tonalités.

À cet égard, la par­lure de Hol­lande ponc­tuée, et même truf­fée de « euh… », s’avère tout à fait révé­la­trice de sa gou­ver­nance à base d’hésitations, de doutes peut-être et de renon­ce­ments. 2 Celle de Mélen­chon, elle, si elle ne manque pas de souffle, res­pire peu et ne s’autorise aucun silence. Pas de place pour le doute ou le ques­tion­ne­ment dans cette parole péremp­toire, défi­ni­tive. Un pro­pos sou­vent abrupt, cas­sant, dont son auteur prend par­fois conscience ; alors, il tente de se reprendre par une pirouette, comme dans l’émission de jeu­di : « Eh, on peut plai­san­ter, je suis méri­dio­nal… il y a du Pagnol en moi ! » Ouais… Et du Gio­no aussi ?

Car Mélen­chon doit se prou­ver en huma­niste  3, ce qui ne lui semble donc pas si natu­rel… Voi­là qu’arrive l”« invi­té sur­prise » – tou­jours dans la même émis­sion –, le comé­dien Phi­lippe Tor­re­ton  4 Or, il a appor­té, pour l’offrir à Mélen­chon, le livre de Jean Gio­no, L’Homme qui plan­tait des arbres. « [Un livre] fon­da­men­ta­le­ment immo­ral ! », lance tout aus­si­tôt Mélen­chon. Éton­ne­ment du comé­dien, qui s’explique néan­moins sur le sens de ce choix lié à l’urgence éco­lo­gique, en lit un pas­sage et se lève pour l’offrir au poli­ti­cien du jour, que l’on relance : alors, quelle immo­ra­li­té ? « L’immoralité, lance Mélen­chon, vient du fait que cette his­toire est écrite pen­dant la guerre, et que quand on lutte contre le nazisme on plante pas des arbres, on prend une arme et on va se battre ! »

L’ancien mili­taire – non : mili­tant trots­kyste, diri­geant de l’OCI (Orga­ni­sa­tion com­mu­niste inter­na­tio­na­liste) de Besan­çon (1972-79 selon Wiki­pé­dia), a lâché sa leçon de morale, celle du poli­ti­cien pro­fes­sion­nel qu’il n’a ces­sé d’être – puisque c’est un « métier ». Et ain­si de reprendre, en les sous-enten­dant, les accu­sa­tions vichystes et col­la­bo­ra­tion­nistes à l’encontre de Gio­no. Lequel avait pris le fusil à baïon­nette, enfin celui qu’on lui avait mis d’office dans les mains, dès jan­vier 1915, pour ses vingt ans, direc­tion la Somme, Ver­dun, le Che­min des dames, où il n’est « que » gazé alors qu’il y perd son meilleur ami et tant d’autres. Cho­qué par l’horreur de la guerre, les mas­sacres, la bar­ba­rie, l’atrocité de ce qu’il a vécu dans cet enfer, il devient un paci­fiste convain­cu. Jusques et y com­pris la seconde grande bar­ba­rie. En 1939, s’étant pré­sen­té au centre de mobi­li­sa­tion, il est arrê­té et déte­nu deux mois pour cause de paci­fisme (Il avait signé le tract « Paix immé­diate » lan­cé par l’anarchiste Louis Lecoin). Durant la guerre, il conti­nue à écrire et publie des articles dans des jour­naux liés au régime de Vichy. A la Libé­ra­tion, il est arrê­té, mais relâ­ché cinq mois plus tard sans avoir été incul­pé. 5

J’en reviens à notre sujet, sans m’en être vrai­ment éloi­gné, je crois. En refu­sant de consi­dé­rer pour ce qu’il est, le mes­sage pro­fond – éco­lo­giste avant la lettre, huma­niste et uni­ver­sel – de L’Homme qui plan­tait des arbres, pour pla­cer sa parole mora­li­sa­trice, le patron de La France insou­mise s’érige en Fou­quier-Tin­ville du Tri­bu­nal révo­lu­tion­naire. Il tranche. Il se pose en garant du « pur et dur », lui que les guerres ont heu­reu­se­ment épar­gné, qui n’a pas eu à résis­ter – l’arme à la main –, ni même à s’insoumettre. Lui qui, certes, connut les tran­chées du Par­ti socia­liste durant 32 ans (1976-2008) et, tour à tour, les affres du conseiller géné­ral de Mas­sy (1998-2004), du séna­teur de l’Essonne (2004-2010), du ministre sous Chi­rac-Jos­pin (2000-2002), du pré­sident du Par­ti de gauche (2009-2014), du dépu­té euro­péen depuis 2009. Que de com­bats héroïques, à mains nues cette fois ! (Quelle belle retraite en pers­pec­tive aus­si, non ?)

Il en a usé de la dia­lec­tique, de la stra­té­gie, de la tac­tique ! Il en a mâché de la parole ver­bale ! Tout ça pour rabais­ser le débat poli­tique à un cal­cul poli­ti­cien minable. Pour­tant, il l’assure :

– « À mon âge, je fais pas une car­rière ; je veux pas gâcher, détruire ; j’ai de la haine pour per­sonne ; il faut convaincre ! J’ai jamais été mélen­cho­niste ! [sic]

– Alors vous seriez prêt à vous reti­rer devant Benoît Hamon ?

Pour­quoi pas lui ? J’ai 65 ans, je veux pas dila­pi­der ! [re-sic]»

Alors Tor­re­ton, deve­nu pâle, semble jeter l’éponge. Non pas tant qu’il se soit dégon­flé, comme il a été dit, de lui poser LA ques­tion pour laquelle il avait été l’« invi­té sur­prise ». Non, on dirait plu­tôt qu’il com­prend alors que c’est cuit, que Mélen­chon ne démor­dra pas, que sa « voca­tion », son « métier » c’est de s’opposer, de bai­gner dans ce mari­got où il se com­plaît, où son égo enfle avec délice. Un demi-siècle de « métier » n’empêche pas, à l’évidence, de s’agripper à une pué­rile dia­lec­tique de cour d’école.

Et dès le len­de­main de l’émission, il pré­ten­dait sans ambages ne pas se sou­ve­nir d’avoir par­lé de rap­pro­che­ment avec le can­di­dat socia­liste. « J’ai dit ça hier soir ? Je ne m’en rap­pelle pas ! » a-t-il assu­ré. À la sor­tie d’un déjeu­ner avec le secré­taire natio­nal du PCF, Pierre Laurent, il a reje­té l’idée d’un ras­sem­ble­ment : « Ça n’a pas de sens aujourd’hui. De quoi parle-t-on ? Benoît Hamon dit qu’il pro­pose sa can­di­da­ture. Moi aus­si. Si vous vou­lez que le pro­gramme s’applique, la meilleure des garan­ties, c’est moi ! » Ain­si, pour lui, la ques­tion d’un ral­lie­ment ne se pose même pas. « Non, faut pas rêver, ça n’aura pas lieu. D’ailleurs, per­sonne ne le pro­po­sait », a-t-il asséné.

Le trots­kyste est reve­nu au galop : « Faut pas comp­ter sur nous pour aller faire l’appoint d’une force poli­tique qui a du mal à remon­ter sur le che­val ». Aurait-il donc choi­si « objec­ti­ve­ment » l’option Marine Le Pen ? 6 Ira-t-il ain­si jusqu’à refu­ser toute col­la­bo­ra­tion avec ce qui reste de la social-démo­cra­tie, sous enten­du avec Benoît Hamon, puisqu’investi par le Par­ti socia­liste ? Ou encore, estime-t-il que Macron va l’emporter, que l’affaire est pliée et que sa planche de salut, par consé­quent, réside encore et tou­jours dans les délices de l’éternelle oppo­si­tion, dans un hors-sol en quelque sorte, à l’abri de toute impu­re­té, de tout compromis.

Comme si la démo­cra­tie ce n’était pas l’art sub­til des arran­ge­ments accep­tables par le plus grand nombre – jamais par tous, évi­dem­ment. Comme si la vie même ne rele­vait pas en per­ma­nence de ses com­bi­nai­sons com­plexes, ni blanches ni noires. La pre­mière – la démo­cra­tie – se compte en siècles, par­fois seule­ment en années ; quelques semaines peuvent suf­fire à l’anéantir. La vie, elle, remonte à des mil­lions d’années ; elle reste à la mer­ci de la bêtise des humains.

Si je vote, ce sera pour Elzéard Bouf­fier, qui plan­tait des arbres.


En prime, le très beau film d’animation d’après le récit de Jean Gio­no, dit par Phi­lippe Noi­ret, réa­li­sé par Fré­dé­ric Back (1924-2013), Cana­da 1987. L’Homme qui plan­tait des arbres a rem­por­té l’Oscar du meilleur court métrage décer­né par l’Academy of Motion Pic­ture Arts and Sciences de Los Angeles, aux États-Unis, le 11 avril 1988.

Notes:

  1. Je dis bien spec­tacle, au sens de Guy Debord et sa Socié­té du spec­tacle (1967); c’est-à-dire au sens de la sépa­ra­tion entre réa­li­té et idéo­lo­gie, entre la vie et sa repré­sen­ta­tion. Dans ce sens la socié­té est deve­nue « une immense accu­mu­la­tion de spec­tacles », pro­lon­ge­ment de l’« immense accu­mu­la­tion de mar­chan­dises » énon­cée par Marx dans Le Capi­tal. Au « féti­chisme de la mar­chan­dise » (et des finances), puis à celui du Spec­tacle, il y aurait lieu aujourd’hui d’ajouter, à la façon d’un Jacques Ellul, le féti­chisme tech­no­lo­gique.
  2. Sur cette adé­qua­tion idéale « paroles/actes », voir ici mon article de 2014 sur Jau­rès.
  3. « Droit-de-l’hommiste », il est sans doute, car cela relève encore de la parole poli­tique, dif­fé­rente du sens de l’humain. Je me garde d’aborder ici le cha­pitre de ses tro­pismes lati­nos envers Cha­vez et les Cas­tro – sans par­ler de Pou­tine.
  4. De gauche, éco­lo­giste, il tient actuel­le­ment le rôle-titre dans La résis­tible Ascen­sion d’Arturo Ui, de Brecht – que j’ai vue et appré­ciée il y a peu à Mar­seille ; pièce ô com­bien actuelle sur le fas­cisme pré­sen­té en l’occurrence comme « résis­tible »… espé­rons !
  5. Dès 1934, Gio­no avait affir­mé un paci­fisme inté­gral ancré en pro­fon­deur dans ses sou­ve­nirs d’atrocités de la Grande Guerre. Le titre de son article paci­fiste publié dans la revue Europe en novembre 1934 « Je ne peux pas oublier » atteste de cette empreinte indé­lé­bile de la guerre dont il refuse toute légi­ti­ma­tion, même au nom de l’antifascisme. Il affirme dans « Refus d’obéissance », en 1937, que si un conflit éclate, il n’obéira pas à l’ordre de mobi­li­sa­tion.
  6. Rap­pel : Jusqu’à l’avènement d’Hitler, l’objectif prin­ci­pal du Par­ti com­mu­niste alle­mand demeu­rait la des­truc­tion du Par­ti social-démo­crate. Voir à ce sujet Sans patrie ni fron­tières, de Jan Val­tin, impla­cable témoi­gnage d’un marin alle­mand sur le sta­li­nisme en action. Ed. J-C Lat­tès, 1975.