Reportages

À bord du « Debussy ». Une certaine vie de château

MonJOURNAL depuis le « Debussy » (12/11/05)

[dropcap]Quatre[/dropcap] heures quarante cinq, je m’étire sous la couette. Le sabord est encore noir de nuit. Il y a là de l’utérin, au beau milieu de cette mer-mère, légèrement bercé, rythmé par les battements de cœur de la bête qui nous porte : 100 pulsations minute, la rotation du moteur et exactement celle de l’hélice. Toute la nuit, le « Debussy » a filé ses 25 nœuds, près de 50 km/h ; les pirates peuvent toujours s’aligner…

Premier passage à la passerelle, dernier étage du château, où le timonier et un officier achèvent leur quart. Poignées de main à l’aveugle. Premier café, celui d’avant l’aurore : double délice. Passage à la salle des cartes : nous filons plein pot, cap 286 depuis Suez, 33° 20 N, 25°14 E, soit entre la Libye et la Crète. Les sondes électroniques sont éteintes ; nous glissons sur des hauts-fonds, en fait des abîmes jusqu’à 3.600 mètres. Voilà pour la ration de chiffres du jour tandis que, par satellite, RFI-Afrique déverse ses nouvelles (mauvaises comme toujours, ou presque).

Dans le carré « radio », à bâbord de la passerelle – là où j’ai installé « ma rédaction », un œil sur le poste de commande, un autre sur l’horizon, le troisième sur l’écran de mon mac –, c’est Radio România Actualitati qui crachote en ondes courtes.  En fait, le roumain est la deuxième langue parlée à bord ; c’est celle de la moitié de l’équipage. CMA-CGM en emploie plusieurs centaines sur ses navires. Elle y trouve bien des avantages liés à la compétence, certes, mais aussi à leur usage du français – la Roumanie étant un pays latin très francophile. Et puis ils coûtent aussi moins chers que les Français – j’y reviendrai.

Le commandant est là aussi, lui qui dort « en pointillé ». Il va préparer la réunion mensuelle de sécurité prévue pour 9 heures 30. Il a déjà traité son courrier, réglé quelques formalités de gestion. Demain dimanche, escale à Malte où l’arrivée est programmée pour 8 heures. Une journée à terre pour quelques veinards dans mon genre, pendant que la plupart vont jouer au « lego » avec les conteneurs.

Mes trois semaines africaines m’ont fait perdre un peu de ballast adipeux… Je crains de les reconstituer en la trop bonne compagnie du « Debussy », de son chef-cuisinier et de son maître d’hôtel. Le risque est réel ; je décide de le conjurer en renonçant à l’ascenseur. Neuf étages, et autant en « sous-sol », dans les cales, ça entretient. Fort de mes bonnes intentions, me voilà parti pour un petit jogging sur le « upper deck », pont supérieur. D’abord trois cents mètres à bâbord, côté du levant, délicate vaporisation d’embruns vifs. Vers l’avant, je croise le bosco, maître des ponts, en tournée d’inspection matinale. Didier Marcotte, gars de Fécamp à la dégaine de morutier : – Tout est en ordre ? – Tout va bien ! Il m’entraîne dans l’« alley-way », ce tunnel technique, genre galerie de mine par où passent câblages et tuyautages. « Par gros temps, là dans l’alignement, me dit le bosco en se baissant, on voit la coque se tortiller »… En effet, le monstre joue de souplesse face aux éléments déchaînés ; il serpente à sa façon, selon l’élasticité de son acier. Il ploie mais ne se rompt point, eut dit le fabuliste.

J’atteins le gaillard d’avant, monte en figure de proue [le terme ne s’emploie plus désormais dans la marine]. La mer et son souffle, sans le grondement du moteur qui est bien loin. Vertige de la plongée visuelle vers l’étrave et le bulbe. Vingt-cinq nœuds, bon sang, ça parle ! Retour bâbord vers l’arrière. Ça souffle et ça gronde de partout dans ce maelström du sillage, brassé par les six pales de hélice – neuf mètres de diamètre, 91 tonnes de bronze.

300 + 300 + 40 + 40, soit 680 mètres pour un tour de piste complet. Je remonte le château par les escaliers extérieurs. Des hommes d’entretien s’affairent à grande eau. C’est l’heure du petit déjeuner, et celle de la chronique vivante de la BBC locale. John Singer en a toujours quelques-unes en réserve. Six semaines de navigation et d’escales jusqu’à Shanghai, forcément, ça vous charge en souvenirs et  péripéties.

Redescendre à l’upper-deck pour lancer une lessive à la laverie et sa batterie de machines. Douche. Trier mes photos de la veille. Relire mes notes. Aller étendre mon linge à la sécherie. Envoyer mon papier d’hier par le satellite, qui ne renâcle pas, ce matin. Commencer ce papier. Descendre dans les entrailles du monstre en compagnie du chef mécanicien. Prévoir un exercice d’abandon évacuation… Pas le moindre temps mort.

Aujourd’hui, ce samedi sera dimanche. Décret du commandant, toujours seul maître après dieu. Demain, en effet, nous toucherons Malte, et pas question de congé alors qu’il s’agira de mener à bien les transbordements de conteneurs. De même pour ce qui est des travaux d'entretien et les éventuelles réparations. Le repos dominical est donc avancé d’un jour, de même que le repas dominical, précédé de l’apéritif au carré des officiers, un bar très cosy, au whisky fameux – mais ça, je ne saurais l’écrire… Plutôt évoquer les trophées bien kitsch rapportés de la FAL, la French Asia Line de la CMA-CGM : une sorte de canari empaillé et néanmoins siffleur, une fontaine électrique et ses fleurs en plastique, un bouddha replet…

La table aussi est de la fête. C’est celle du commandant et son staff, à laquelle nous sommes invités, John et moi. Je vous épargne le menu, vous croiriez que je prends du bon temps – vous auriez raison – ou que la marine marchande est une longue mer tranquille – vous auriez tort.  À demain*.

*Si l’escale m’en laisse le temps…

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Une réflexion sur “À bord du « Debussy ». Une certaine vie de château

  • Kiki

    Et moi je crois que vous avez trop regar­dé la télé hier, Jean Louis ! Georges Clooney en capi­taine de pêche en pleine tem­pête (enfin, je crois par­ceque j’ai dormi…)

    Répondre

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