Inclassable

Carl Sagan : « Chérir le point bleu pâle, la seule maison que nous ayons jamais connue. »

Le texte ci-dessous me semble l’un des plus profonds que j’aie pu lire par ces temps de désarroi global. Je l’ai croisé, telle une météorite hasardeuse, dans le champ constellé du pire et du meilleur, cette langue d’Ésope portée par les « réseaux ». Retenons ce meilleur, écrit il y a trente ans pile par l’astrophysicien américain Carl Sagan (1934-1996), qui n’était pas « que » scientifique. Il l’illustra brillamment dans de nombreux ouvrages et, en l’occurrence, dans son livre, Pale Blue Dot (Point bleu pâle), publié en1994, deux ans avant sa mort, dont est extrait ce texte de haute volée philosophique et universaliste – c’est bien le mot qui convient. À l’origine, cette photo : 

Explication : Le 14 février 1990 la sonde Voyager 1, alors qu’elle se trouve à plus de 6 milliards de kilomètres de la Terre et avant de dire définitivement adieu au système solaire, prend un cliché mémorable et émouvant. On y voit un point bleu pâle, minuscule, qui passe presque inaperçu : c’est notre Terre ! Voici ce que cette image a inspiré à ce Terrien dénommé Carl Sagan:

«Regardez ce point. C’est ici. C’est notre foyer. C’est nous. Dessus se trouvent tous ceux que vous aimez, tous ceux que vous connaissez, tous ceux dont vous avez jamais entendu parler, tous les êtres humains qui aient jamais vécu. La somme de nos joies et de nos souffrances. Des milliers de religions, d’idéologies et de doctrines économiques remplies de certitudes. Tous les chasseurs et cueilleurs, tous les héros et tous les lâches, tous les créateurs et destructeurs de civilisations. Tous les rois et paysans, tous les jeunes couples d’amoureux, tous les pères, mères, enfants remplis d’espoir, inventeurs et explorateurs. Tous les moralisateurs, tous les politiciens corrompus, toutes les “superstars”, tous les “guides suprêmes”, tous les saints et pécheurs de l’histoire de notre espèce ont vécu ici… Sur ce grain de poussière suspendu dans un rayon de soleil.

La Terre est une scène minuscule dans l’immense arène cosmique. Songez aux rivières de sang déversées par tous ces généraux et empereurs afin que, nimbés de triomphe et de gloire, ils puissent devenir les maîtres temporaires d’une fraction… d’un point. Songez aux cruautés sans fin infligées par les habitants d’un recoin de ce pixel aux habitants à peine différents d’un autre recoin. Comme ils peinent à s’entendre, comme ils sont prompts à s’entretuer, comme leurs haines sont ferventes. Nos postures, notre soi-disant importance, l’illusion que nous avons quelque position privilégiée dans l’univers, sont mises en perspective par ce point de lumière pâle.

Notre planète est une poussière isolée, enveloppée dans la grande nuit cosmique. Dans notre obscurité, dans toute cette immensité, rien ne laisse présager qu’une aide viendra d’ailleurs, pour nous sauver de nous-mêmes. La Terre est jusqu’à présent le seul monde connu à abriter la vie. Il n’y a nulle part ailleurs, au moins dans un futur proche, vers où notre espèce pourrait migrer. Visiter, oui. S’installer, pas encore. Que vous le vouliez ou non, pour le moment, c’est sur Terre que nous nous trouvons.

On dit que l’astronomie incite à l’humilité et forge le caractère. Il n’y a peut-être pas de meilleure démonstration de la vanité humaine que cette lointaine image. Pour moi, cela souligne notre responsabilité de cohabiter plus fraternellement les uns avec les autres, et de préserver et chérir le point bleu pâle, la seule maison que nous ayons jamais connue. »

Carl Sagan, Pale Blue Dot, 1994.

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2 réflexions sur “Carl Sagan : « Chérir le point bleu pâle, la seule maison que nous ayons jamais connue. »

  • Entre ceux qui croient qu’elle est plate et les autres qui souhaitent se l’approprier, c’est clair que l’on n’est pas sorti du sable !

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  • Madeleine Tyron

    Magnifique texte sourcé à une puissante réflexion sur l’état des Terriens de passage et pour la plupart inconscients de leur réalité. Merci de l’avoir publié, il fait tant de bien au cœur.

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