On n'est pas des moutons

Archive for avril, 2006

Tchernobyl. La terreur par le Mensonge

Tcher­no­byl, 26 avril 1986. Un avant et un après. Une nou­velle donne poli­tique, éco­no­mique, éco­lo­gique, humaine. Et chro­no­lo­gique. Comme pour Jésus-Christ, sur un tout autre registre et pour ceux qui s’y réfèrent, on devra mar­quer le temps de cette borne noire. Avant ou après T-86.

Nous sommes en l’an 20 après T-86.

Voilà vingt ans que s’est pro­duit ce drame sans pré­cé­dent dans l’Histoire. Vingt ans de souf­frances pour des mil­liers de vic­times du « sida nucléaire ». Vingt ans de men­songes aujourd’hui à peine écor­nés. Ainsi ces films, pho­tos, témoi­gnages, articles, docu­ments qui com­mencent à sor­tir du noir absolu, abso­lu­tiste. Timide levée du voile – noir –, qu’une omerta, farou­che­ment, main­tient en ses quatre coins. Pou­voirs de l’argent, de la Tech­no­lo­gie comme rap­port tota­li­taire au monde, clas­se­ment de l’humain comme sous-valeur. Si timide, en terme de conscience uni­ver­selle, cette levée du voile demeure sym­bo­lique. Certes, elle per­met de mettre cartes sur table. Pour une par­tie de poker menteur.

Dans la quin­zaine pré­cé­dant l’anniversaire de l’accident, la télé fran­çaise a notam­ment dif­fusé cinq ou six films remar­quables. Mais pour les couche-tard, sur des chaînes secon­daires. Rien sur TF1, certes. Ni sur France 2, hélas – si j’ai bien lu les pro­grammes. France 3 a dif­fusé « La Bataille de Tcher­no­byl » [de Tho­mas John­son, excellent], mais à 23 heures 20.

Arte aussi a livré une soi­rée « théma » : deux docu­men­taires remar­quables, notam­ment celui de Wla­di­mir Tcher­koff, « Le Piège ato­mique ». On y croise, les yeux dans les yeux – et c’en est à pleu­rer – le peuple des vic­times, pié­gées, oui, comme des rats, dans cette démence idéo­lo­gique, tech­ni­ciste et pour tout dire abso­lu­tiste. Sur les terres rava­gées à jamais – presqu’une moi­tié de la France qui serait conta­mi­née ! –, quelques pay­sans ont refusé de par­tir, ou sont reve­nus. Telle cette pay­sanne bié­lo­russe en blouse fleu­rie. Elle sur­vit avec son unique vache dans sa cam­pagne qu’elle conti­nue à trou­ver si belle. Tel ce petit père de 80 ans à large cas­quette, au teint gris et au récit déses­péré et poi­gnant : « On a eu le socia­lisme, le com­mu­nisme… main­te­nant c’est « ça »! Je peux vous dire : En quatre-vingts ans, je n’ai pas connu huit jours heu­reux ! » Et de remer­cier l’équipe de cinéma de lui avoir rendu visite…

Le film, ensuite, fait témoi­gner des « liqui­da­teurs », pro­los et sol­dats réqui­si­tion­nés pour domp­ter le monstre. Il y en eut entre 500.000 et 800.000 (pas de chiffres offi­ciels, pas de sta­tis­tiques, tout dans le Secret et le Men­songe). Ils y allèrent, à la pelle, pous­ser dans le gouffre les débris pro­je­tés d’uranium ou de gra­phite. Radia­tions plein pot, pro­tec­tions déri­soires, incons­cience, abné­ga­tion et héroïsme mêlés. Par­fois arro­sés de vodka – « ça pro­té­geait! ». Quatre-vingt dix secondes au pas de course, tem­pé­ra­ture + 100°. Perte des repères tem­po­rels, ils res­taient sou­vent plu­sieurs minutes. Goût de métal dans la bouche, les dents comme dis­pa­rues. Il fal­lait bien ! Même les robots ne tenaient pas le coup : tous grillés en quelques minutes !

Ils racontent l’enfer, pleurent au sou­ve­nir de leurs copains morts. N’en veulent à per­sonne, dans une appa­rente séré­nité. Ils ont tou­ché l’équivalent d’une cen­taine d’euros. Et une médaille. L’un d’eux, en fau­teuil rou­lant, le souffle court, répète à plu­sieurs reprises « C’était il y a long­temps et ce n’est pas vrai ».

On verra aussi ces enfants aux regards graves de vieux, atteints de can­cers, le cou dif­forme ou alors mal­for­més parce que conçus après T-86. Enfants mons­trueux de Tcher­no­byl à qui manquent un bras, une jambe, ou affu­blés de becs de lièvre – pour ce qui est du visible. Ex-physicien du nucléaire revenu de toutes ses illu­sions tech­ni­cistes, aujourd’hui engagé contre l’atome, Vas­sili Nes­te­renko avance des chiffres : 23% d’enfants d’un seul vil­lage atteints de cata­racte ou de cécité, 85% de pro­blèmes car­diaques, de gas­trites, d’ulcères…

Mais, pour la fin de cette Théma,  le « meilleur » était à venir sous la forme annon­cée d’un « débat ». Le jour­na­liste alle­mand de la chaîne se trou­vait face à un dénommé Jean-Bernard Ché­rié, pré­senté comme « délé­gué de l’IRSN pour EUROSAFE » – donc, ça devait être un impor­tant, un ponte… En fait, le pro­to­type même du technocrate-à-langue-de-bois, espèce non appe­lée à muter, même sous hautes radia­tions. Rien à tirer de cet aimable entre­tien entre gens poli­cés. Sauf l’injure por­tée aux témoi­gnages pré­cé­dents et, par delà, aux vic­times pas­sées, actuelles et à venir de la catas­trophe T-86. Une injure non-voulue, certes. Juste l’ordinaire parole froide, sans chair, des chantres du Progrès.

Ce type, payé par le Sys­tème nucléo­crate saurait-il recra­cher autre chose que son jar­gon de per­ro­quet embrouillassé ? Mais à consi­dé­rer son dis­cours non ver­bal – corps rigide, langue sèche et expres­sions ensu­quées –, on pou­vait, sous l’absence de convic­tion, devi­ner chez ce lar­bin si mal à l’aise une pro­bable souf­france interne. Le prix à payer (com­bien, au fait ?) pour la parole non libre, celle de « la voix de son maître ».

Une ex-députée sovié­tique et ex-ingénieure du nucléaire, a trouvé la formule-choc : Le plus grave, dit-elle en sub­stance dans l’un des docu­men­taires, ce n’est pas le césium 137 , ni le plu­to­nium 239, c’est le M-86, le Men­songe de Tcher­no­byl. Rele­vons en pas­sant que ledit Men­songe – sans doute aussi vieux que l’humanité et, dans sa forme moderne, aussi vieux que la poli­tique – est à la fois consé­quence et cause de la catas­trophe. C’est bien le Men­songe poli­tique, éta­tique, névro­tique du sta­li­nisme ago­ni­sant qui a engen­dré la fatale réac­tion en chaîne. Pro­duire, pro­duire, pro­duire ! Et d’abord au pro­fit du sys­tème militaro-industriel, héri­tier du « gos­plan » léni­niste. Hors de quoi, point de salut. Exit l’individu, vive la don­née chif­frée, brute, bru­tale, assas­sine. Ce régime avait déjà sacri­fié des mil­lions d’êtres ; il n’allait tout de même pas se gêner pour quelques mil­liers d’autres !

Comme le ver dans la pomme, le Men­songe avait pourri le fruit amer du sta­li­nisme. Les ingé­nieurs de Tcher­no­byl igno­raient les para­mètres réels du fonc­tion­ne­ment des ins­tal­la­tions car les concep­teurs – mili­taires ou au ser­vice de l’armée – les gar­daient sous le bois­seau du secret d’État. Nous étions tou­jours en « guerre froide », en dépit de Gor­bat­chev. Tan­dis que le cow-boy Rea­gan rêvait de sa « guerre des étoiles ». La cen­trale de Tcher­no­byl  – quatre réac­teurs, pré­vue pour douze ! – était cen­sée pro­duire du cou­rant, certes, mais à base de plu­to­nium et pour nour­rir les ogives nucléaires poin­tées sur l’Occident. Le direc­teur de la cen­trale était un appa­rat­chik; son adjoint rêvait de gagner quelques galons. L’expérience qu’il allait mener devait lui assu­rer une pro­mo­tion. Car elle n’avait pas pu être conduite avant la mise en ser­vice du réac­teur, vieux seule­ment de deux ans. Ce Dr Fola­mour alla donc au bout de ses désirs de pou­voir, en dépit des objec­tions de ses proches col­la­bo­ra­teurs inquiets des manœuvres ordon­nées à l’encontre de la sûreté. [Il fut l’un des rares sur­vi­vants de l’équipe sur place, il est mort après quelques années de prison].

Autre face du M-86 : sa variante poli­tique qui s’évertua, si l’on ose dire, à taire la ter­rible réa­lité. Gor­bat­chev lui-même ne fut averti de la gra­vité de la situa­tion que 48 heures après l’explosion! Ce qui ne l’empêcha pas, sans doutre aussi au nom de la « Glas­nost », de main­te­nir les fameuses céré­mo­nies sovié­tiques du 1er mai. Les­quelles, par un soleil radieux, expo­sèrent à l’invisible nuage mor­ti­fère des cen­taines de mil­liers de Russes, d’Ukrainiens et de Bié­lo­russes. Sans par­ler, notam­ment, de ces autres mil­liers de Fran­çais qu’un autre – le même, en réa­lité – Men­songe d’État, avait empê­chés de se mettre à l’abri, comme ils auraient dû ! J’en fus, ainsi que ma blonde et notre petite der­nière, de quelques mois. Le ciel était sans doute aussi bleu qu’à Mos­cou ou à Kiev et Minsk. Nous avons déjeuné sur la ter­rasse, rejoints par un copain de pas­sage. Belle journée !

On savait bien, cette his­toire d’accident dans une loin­taine cen­trale nucléaire… Mais les infos cou­laient, ras­su­rantes, comme le long et pai­sible fleuve de l’intox. Ce même fleuve infer­nal, ce Léthé chargé de mort qui, tou­jours, aujourd’hui, menace nos vies car il irrigue de son poi­son nos fra­giles, cupides et cou­pables sys­tèmes média­tiques ! C’est notam­ment de là que date mon credo ren­forcé en un jour­na­lisme du doute métho­dique. Ne rien croire qui ne soit véri­fié, recoupé, deux fois, trois plu­tôt, et même plus ! Et se méfier des sources aussi appa­rem­ment lim­pides qu’un nuage radioactif.

De ce côté-ci de la vertu poli­tique, oeu­vraient une bande de poli­ti­ciens enivrés du pou­voir nou­veau : 1986, pre­mière coha­bi­ta­tion, Chi­rac et sa clique aux affaires depuis le 20 mars : Charles Pas­qua (inté­rieur), Michèle Bar­zac (santé publique), Alain Cari­gnon (envi­ron­ne­ment), Alain Made­lin (indus­trie et recherche) et Fran­çois Guillaume (agri­cul­ture). On n’allait tout de même pas gâcher la fête pour quelques bec­que­rels ! Le Secret fut convo­qué. Silence radio jusque sur les télés et jour­naux domi­nants. Sauf pour la météo et Bri­gitte Simo­netta, inno­cente nunuche ras­su­rant le peuple de France : seul de toute l’Europe, il était abrité par le bien­veillant anti­cy­clone des Açores !

Le 6 mai, une semaine après la catas­trophe, Fran­çois Guillaume déclare : « Le ter­ri­toire fran­çais, en rai­son de son éloi­gne­ment, a été tota­le­ment épar­gné par les retom­bées de radio­nu­cléides consé­cu­tives à l’accident de Tcher­no­byl ». Le patron des agri­cul­teurs pro­duc­ti­vistes avait choisi et le gou­ver­ne­ment avec lui : prio­rité au lait et à la salade !, pro­tec­tion des reve­nus agri­coles. Même sens huma­ni­taire, avec onc­tion « scien­ti­fique », exprimé par celui qui allait deve­nir le plus fameux des garde-barrières, le pro­fes­seur Pelllerin…

L’économie d’abord. Après on ver­rait bien. D’ailleurs, on a vu. Pell­le­rin, Guillaume et tous les autres conju­rés de l’omerta s’en sont remis comme d’une grippe. A côté de quoi, pour­tant, l’affaire du sang conta­miné pour­rait ne sem­bler qu’une bluette (bien que non négli­geable, cela va sans dire).

Le Men­songe tou­jours. Celui des médias mou­ton­niers, empor­tés dans le même élan cré­dule. Je parle des médias domi­nants, pas des feuilles éco­lo­gistes (mais je crois bien que La Gueule ouverte avait déjà cessé de paraître), ni de ces scien­ti­fiques qui se mobi­li­sèrent, tels ceux qui fon­dèrent alors la CRIIRAD (labo­ra­toire indé­pen­dant ins­tallé à Valence) comme contre-pouvoir scien­ti­fique aux assauts de la com­mu­ni­ca­tion éta­tique corrompue.

Ren­dons à César, en l’occurrence Jean-Claude Bour­ret d’avoir été l’un des tout pre­miers jour­na­listes de média domi­nant (TF1) à dou­ter du credo offi­ciel. C’est lui qui – de retour d’Italie où des mesures de pro­tec­tion publique avaient été prises – invita le Pell­le­rin en direct et, l’ayant placé face à Monique Serré, cher­cheuse au CNRS, abou­tit à faire appa­raître sa filou­te­rie de contre­ban­dier pseudo scien­ti­fique. On était déjà le 10 mai, la dupe­rie d’État durait depuis quinze jours.

Men­songe. Les balises de toutes les cen­trales et ins­tal­la­tions nucléaires, ainsi que celles de cer­taines casernes de pom­piers (comme à Ajac­cio) s’étaient déclen­chées, accu­sant des taux de radio­ac­ti­vité dix fois supé­rieurs à la nor­male ! Pré­fets, ministres, pre­mier ministre: tous savaient ! Mit­ter­rand avait-il été réel­le­ment informé de ces niveaux anor­maux de radio­ac­ti­vité ? On ne sait trop.

Et viennent alors péro­rer devant micros et camé­ras les Bar­zac (Michèle, ministre de la santé !), les Made­lin (Alain, ministre de quoi déjà ?, de l’industrie pardi !) assu­rant tout sou­rire de VRP qu’on pou­vait consom­mer fruits et légumes en toute sécu­rité. [Je ne peux me pri­ver de rap­pe­ler que c’est de ce même Made­lin qu’est sorti le fameux apho­risme selon lequel « la nature sait tou­jours répa­rer les erreurs humaines »… C’est vrai, après tout : il suf­fira de 25.000 ans au plu­to­nium 239 répandu autour de Tcher­no­byl pour perdre la moi­tié de sa nocivité !]

Men­songe encore, tou­jours. Tcher­no­byl n’était pas la vieille­rie dépas­sée que l’occident s’est com­plu à déni­grer. C’était une cen­trale moderne, récente (le réac­teur 4 fonc­tion­nait depuis deux ans), per­for­mante – au sens des dogmes tech­ni­cistes. Avec des défauts qui, une fois iden­ti­fiés, s’avéraient gérables – tou­jours selon les mêmes dogmes. Pas plus dan­ge­reuse que les autres, au fond. Pas moins non plus. Voilà jus­te­ment ce qu’il fal­lait se refu­ser à admettre, sous peine de remettre en cause le tout nucléaire alors triom­phant (sor­tie de choc pétrolier).

Les occi­den­taux optèrent alors pour une cri­tique tech­nique de la filière RBMK (Reak­tor Bol­choi Mochtch­nosti Kanalni), consi­dé­rée comme bien infé­rieure à la filière amé­ri­caine Wes­tin­ghouse géné­ra­li­sée dans le « rest of the world » et notam­ment en France (52 réac­teurs de ce type aujourd’hui). Pour­tant, le 28 mars 1979,  l’un des plus impor­tants acci­dents de l’histoire de l’énergie élec­tro­nu­cléaire s’est pro­duit dans la cen­trale nucléaire de Three Mile Island, en Penn­syl­va­nie, aux Etats-Unis. Fonc­tion­nant depuis trois mois, le cœur du réac­teur numéro 2 a fondu et a été mis défi­ni­ti­ve­ment hors ser­vice. Il s’en est fallu d’une heure pour que l’enceinte de confi­ne­ment n’explose, pro­vo­quant un Tcher­no­byl américain !

Ce « miracle » a aussi per­mis aux nucléo­crates de for­ger un men­songe de plus : celui concer­nant la fameuse enceinte de confi­ne­ment d’un mètre d’épaisseur. Cette cloche de béton en prin­cipe her­mé­tique – en fait, la plu­part deviennent poreuses en vieillis­sant ! – n’existant pas dans les ins­tal­la­tion type RBMK, l’argument en fut tiré d’une écra­sante supé­rio­rité des cen­trales occi­den­tales. Argu­ment illu­sion­niste : EDF et les orga­nismes de sûreté ont tous inté­gré dans leurs scé­na­rios de catas­trophe l’hypothèse de l’explosion de cette enceinte en cas de fusion du cœur d’un réac­teur (pro­duc­tion incon­trô­lée d’hydrogène déton­nant). On sait aussi que les­dites enceintes ne résis­te­raient ni à un séisme impor­tant, ni à une attaque ter­ro­riste du genre 11 sep­tembre 2001.

Quant à Tcher­no­byl, les Sovié­tiques, bien sûr, acca­blèrent les res­pon­sables tech­niques locaux. Erreurs humaines contre erreurs tech­niques. Un point par­tout et le sys­tème politico-nucléaire était sauf. Un accord, à base de secret, fut même conclu lors de l’officielle confé­rence tenue à huis clos à Vienne en août 1986 : taire la réa­lité pour « ne pas affo­ler les popu­la­tions » ! Ce qui, en nov­langue (de bois), de Mos­cou à Paris, Washing­ton, Vienne tra­dui­sait une seule et même obses­sion : pré­ser­ver à tout prix le credo nucléaire, sa reli­gion scien­tiste et capi­ta­liste (le gros mot), ses papes inqui­si­teurs de l’internationale mensongère.

C’est ainsi que de cette confé­rence, sous la hou­lette de l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie ato­mique (AIEA), pré­si­dée par Hans Blix – on le retrou­vera plus tard en Irak en ver­sion sur­mé­dia­ti­sée –, sor­ti­ront des esti­ma­tions chif­frées du nombre des vic­times : aber­rantes, atten­ta­toires à l’Histoire. Esti­ma­tions offi­cielles tou­jours avan­cées – à la baisse ! – par les mêmes sources et vingt ans plus tard.

Et le Men­songe per­dure, aujourd’hui même. Certes, on peut par­ler de Tcher­no­byl, mon­trer et dire pra­ti­que­ment ce qu’on veut. Car les contre-feux ont été allu­més depuis tou­jours – c’est-à-dire depuis qu’existe le secret mili­taire lié à l’arme ato­mique. Tan­dis que la guerre mon­diale, aujourd’hui s’est trans­po­sée – trans­mu­tée – dans le champ géné­ra­lisé de la mar­chan­dise et de la finance. Le Dogme des dogmes posant la Crois­sance comme Absolu intou­chable, comme Tota­lité glo­ba­li­sée, inter­dit toute cri­tique de cette fuite en avant pro­duc­ti­viste qui menace l’avenir de l’humanité. « Inter­dire » n’est d’ailleurs pas néces­saire tant l’évidence s’est impo­sée – gloire à la com” ! – comme une seconde « nature », tant le dogme s’est trouvé « natu­ra­lisé », inté­gré au pro­ces­sus de mort sous le masque de la vie.

On peut voir là l’une des « vic­toires » du néo­li­bé­ra­lisme et de leurs théo­ri­ciens, les néo-conservateurs états-uniens prô­nant la reli­gion de la (dé)régulation par le tout-marché. L’autre reli­gion domi­nante du tout-État ayant fondu avec l’uranium de Tcher­no­byl, ont surgi les « irra­diés d’Allah » au Pakis­tan et aujourd’hui en Iran. Bombe ou pas, la ques­tion du nucléaire me paraît aussi spé­cieuse que celle por­tant sur la « modé­ra­tion » de l’islamisme. Quand les hommes suc­combent à la folie pro­mé­théenne, se prennent pour des porte-feu invin­cibles, quel espoir reste-t-il à la paix, à l’idéal, à la fra­ter­nité, à l’amour ?

Aujourd’hui s’annonce la fin du pétrole. Non, je rec­ti­fie, « on » annonce la fin du pétrole comme une Apo­ca­lypse dont le dan­ger serait immi­nent. Et pour cause, « on » a laissé venir la crise. « On » a déni­gré les éner­gies renou­ve­lables et toutes autres alter­na­tives à l’effrénée consom­ma­tion éner­gé­tique. « On » res­sort donc la même carte, biseau­tée, de sa manche d’illusionniste : le nucléaire. Comme si la fin du pétrole ne datait pas de son début! Je me sou­viens pour­tant, gamin, avoir entendu dans le poste cette sor­nette qui, alors, m’avait inter­lo­qué, et selon laquelle « il y avait tant de pétrole dans le monde que jamais on n’en ver­rait la fin » ! Aujourd’hui, l’humanité chan­celle au bord du gouffre, empif­frée jusqu’à étouf­fe­ment dans son « pro­grès ». Mais ses affai­ristes, de plus belle, conti­nuent à pros­pé­rer en fabri­quant des 4x4 pour le bon­heur de mil­lions de Chi­nois, proto-communistes néo-convertis à la reli­gion marchande.

Le nucléaire a vrai­ment de l’avenir. Plus que l’Homme. Tel­le­ment plus que l’homo-tchernobylus, sur­vi­vant mala­dif et sans joie. Je revois ces visages blêmes d’enfants aux regards durs et enfon­cés, ces femmes et ces hommes ron­gés du dedans par le manque à vivre, la vie impos­sible. Cinq mil­lions de dépor­tés, des vil­lages rasés, des villes déser­tées, des forêts et des champs conta­mi­nés à jamais. Des ter­ri­toires ren­dus inha­bi­tables pour des siècles. Des géné­ra­tions trau­ma­ti­sées au plus pro­fond des corps, des âmes. Et même des gènes, pour ce qui est de l’avenir.

Voilà aussi pour­quoi ce ving­tième anni­ver­saire sonne creux dans les opi­nions géné­rales. Des faits sur­nagent « dans l’actu », flot­tant dans l’absence de sens, un cer­tain vide évé­ne­men­tiel, le spec­tacle du monde pour un monde du spec­tacle. Cette semaine Tcher­no­byl, puis « le mois du blanc », les soldes, la vie moderne… Si « à toute chose  mal­heur est bon », en cher­chant bien… peut-être pourrait-on accor­der un cré­dit à la catas­trophe T-86 : d’avoir rabattu le caquet des nucléo­crates arro­gants. Enfin, un peu et en appa­rence. Car, entre temps, les mêmes ont eu le loi­sir de s’exercer à la com”, his­toire de four­bir des argu­ments spé­cieux, sur l’air ingénu de la « trans­pa­rence », auprès des médias ven­dus aux indus­triels. Sans oublier, retourné comme un doigt de gant, le fameux « risque-zéro-qui-n’existe-pas » ! Et c’est bien là le pro­blème, le point noir, abys­sal, d’où a jailli le feu de l’enfer. C’était à Tcher­no­byl, Ukraine, comme ce pour­rait l’être de l’un ou l’autre de ces 443 réac­teurs nucléaires implan­tés dans le monde [source: AIEA], « tous plus sûrs les uns que les autres ». Souvenons-nous, la pro­ba­bi­lité – cette « science » imbé­cile – avait pré­dit pour Tcher­no­byl : un risque sur deux mil­lions. Comme au loto, ver­sion sinistre.

On peut bien clai­ron­ner de grandes œuvres télé­vi­suelles sur « les ori­gines de l’Homme », rameu­ter le banc et l’arrière-croupe des fils de pub”, de com” et autres lob­byistes. Et faire « de l’audience » pour la bonne cause. Le passé, le bon passé bien loin­tain, sans consé­quences tan­gibles, actuelles : oui, ça on sait le « pro­mo­tion­ner » en « prime time » et en « tête-de-gondole » de tous les super­mar­chés du monde.

T-86, tra­gé­die moderne. Ne pas man­quer de lire La Sup­pli­ca­tion, de Svet­lana Alexie­vitch (éd. J’ai lu), qui a recueilli des paroles de sur­vi­vants, la plu­part de ses com­pa­triotes bié­lo­russes. Des hommes et des femmes simples. Des Héros. Sans eux, nous ne serions peut-être pas là à devi­ser sur leur apo­ca­lypse ; car elle serait deve­nue la nôtre aussi. Ce demi-million de « liqui­da­teurs », à l’instant, je me demande où, dans quel pays de la pla­nète on trou­ve­rait aujourd’hui à les lever pour, à mains nues, affron­ter le diable.

En ce jour tris­te­ment anni­ver­saire, Svet­lana Alexie­vitch a écrit dans Le Monde : « Vingt ans se sont écou­lés depuis la catas­trophe et, pour­tant, la ques­tion essen­tielle reste pour moi : suis-je en train de témoi­gner du passé ou de l’avenir ? Je consi­dère pour ma part Tcher­no­byl comme le début d’une nou­velle his­toire. L’homme s’est trouvé placé devant la néces­sité de revoir toutes ses repré­sen­ta­tions de lui-même et du monde. »


Clichés et platitudes en Rafales sur France(s) 2, inter, soir

Trop de jour­na­leux, pas assez de jour­na­listes ! Je mets dans un même tas d’incultes tous ceux qui ont col­la­boré (les col­la­bos) à ce sujet de France 2 lors de son « 13 heures » pré­senté la bouche en cœur par Élise Lucet. Il s’agissait de célé­brer le 20e anni­ver­saire de… la mort de Das­sault Mar­cel. Clou du spec­tacle : le pas­sage de quatre avions Rafale au-dessus des Inva­lides. Ça fait de « belles » images de/pour gogos en tous genres. A défaut d’images, ça donne aussi du « beau » son pour la radio. Si bien qu’au même moment – ou presque, car j’ai pu subir les deux –, France inter, en son autre-même « 13 heures » pré­senté dans un même chœur de bouches en cœur, fai­sait entendre le même son en rafales.

Va pour l’illustration visuelle et sonore. Mais pas la moindre prise de recul, pas la moindre mise en pers­pec­tive dans cette info tout de même très poli­tique et pla­te­ment dis­til­lée au rang du spec­tacle anec­do­tique, genre sujet qui vous égaie un jour­nal tout en flat­tant le pékin moyen. Lequel sera resté comme deux ronds de flanc devant tant de beauté à la gloire du Grand Mar­cel. Le fameux mar­chand de canons qui aimait tant avions et jour­naux – sur­tout les siens. Tout comme son Serge de fis­ton qui per­pé­tue la flamme militaro-médiatique. Tout comme les Lagar­dère père et fils.

Des lignées devant les­quelles s’extasient les vul­gaires lignées de jour­na­leux tel celui de France 2 chu­tant son com­men­taire par une ode à la beauté du Rafale ! Une « beauté » qui a un prix – qu’on n’apprendra pas, ce n’était pas le sujet ! – et aussi une morale poli­tique : il est si beau et si cher, le m échant jou­jou, que seules au monde l’armée et la répu­blique fran­çaises veulent bien se le payer.

Autre célé­bra­tion média­tique et mou­ton­nière (pléo­nasme ?), sur le mode cor­po­ra­tiste qui plus est : les gerbes de faux-culs dépo­sés sur la tombe de Pierre Laza­reff en invo­ca­tion à l’esprit de France Soir et de la « Résis­tance ».! Tu parles ! Ces col­la­bo­ra­teurs refusent d’être repris à moi­tié (en nombre) par un pro­mo­teur et un beauf, tan­dis qu’il pré­fé­raient l’être en tota­lité par un mil­liar­daire tra­fi­quant d’armes. Une vraie ques­tion d’honneur ! Que France soir achève sa fausse ago­nie (il est mort depuis belle lurette) et qu’on parle plu­tôt de l’information néces­saire en démocratie.

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Bannire27Voilà deux ans, le 16 avril, que le jour­na­liste franco-canadien Guy-André Kief­fer dis­pa­rais­sait en Côte d’Ivoire. Sa famille et ses proches luttent depuis pour exi­ger la vérité sur cette affaire. [ www.guyandrekieffer.org ] Guy-André Kief­fer enquê­tait sur la filière « cacao » et
les tra­fics finan­ciers impli­quant des milieux poli­tiques ivoiriens.

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« Il faut enseigner le fait religieux » (Faber)

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B-16 qui lave des pieds. Mgr-23 qui se col­tine une croix de 15 kilos sur la butte Mont­martre. Et à Séville, hou­lala !, tou­risme, croyances et spec­tacles : c’est Beau comme à la télé ! Pour tout avouer… on se croi­rait sur France2 en pleine « semaine sainte ». Je crois même qu’on y est. C’est la grand-messe du jité, les vêpres de vingt heures. L’officiante est en l’occurrence une femme, signe que la reli­gion catho­dique évo­lue, de ce côté-là. Ça repose des sou­tanes, tant pri­sées des camé­ras pas­cales. Notez que je parle de France2, télé en prin­cipe laïque – ce qui veut dire qu’on peut y évo­quer toutes les reli­gions, sans faire de jaloux. Télé publique aussi, qui veut dire aussi, en prin­cipe, qu’on y vit du denier public, et non pas des mannes publi­ci­taires. En prin­cipe. Ce qui fait au moins deux prin­cipes bien black­bou­lés. Et ce qui ravive mon anti­clé­ri­ca­lisme basique et me fait sor­tir de ma tor­peur hiver­nale. Cet hiver qui n’en finit pas, comme ont psal­mo­dié quelques gazettes hiber­nantes. C’est si vrai. Deman­dez voir à Faber ce qu’il en pense de l’hivernage, l’ami André, cloué au pieu pen­dant des semaines comme un mar­tyre sur sa croix! Le voilà qui res­sus­cite pour Pâques et aus­si­tôt, miracle, il nous mul­ti­plie ses petits jésus de cro­bards. Pre­nez ! ceci est son encre. Et si ça vous fait du bien, ça peut même vous gué­rir, bien mieux qu’à Lourdes, qui ne fait plus recette divine. En vérité, je vous le dis, croyons en lui comme il crayonne pour nous, le Faber, celui sans qui le sapiens serait bien plus con encore. Amen.

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  • 2sexpolLa Revue Sex­pol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­lité / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
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    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)
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    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances
    (Ber­trand Russel)
  • Un récent et com­pli­qué chan­ge­ment de ser­veur a causé la perte de quelques « car­tons », en l’occurrence cer­taines images. Les reverra-t-on un jour ? Hmmm…

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