On n'est pas des moutons

Archive for juin, 2006


Le Point. Incitation au crime fiscal et républicain

Point_0606
Les Zacha­rias, For­geard, Lagar­dère créent l’émulation chez les « chers confrères » en mal d’idées et de civisme. C’est ainsi que Le Point de cette semaine en appelle car­ré­ment à la sédi­tion fis­cale. Pour quelques euros, l’hebdo dirigé par le roi de l’esbroufe et du retour­nage de veste – F.-O. Gies­bert – offre au monde des héri­tiers «pistes et astuces» pour échap­per aux droits de suc­ces­sion. Bel exemple de journalisme-citoyen. Vive le «civisme» des nan­tis, et que brûlent nos ban­lieues et la Répu­blique !
(Photo Ber­nard Nantet)

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Razzia sur le patrimoine africain

par Ber­nard Nantet

D’abord « Musée des Arts pre­miers », ensuite revenu plus sage­ment à son port d’attache géo­gra­phique, le Musée du quai Branly a fait don­ner, comme tou­jours, le tin­touin média­tique. Et que je te clai­ronne du « pro­jet cultu­rel du sep­ten­nat » ! Il est vrai que ce sera sans doute la seule trace durable. « Chi­rac entre enfin au musée ! » titrait le Canard enchaîné, promu comme sou­vent au seul couac dans le concert de louanges. N’oublions pas que pen­dant qu’on habillait Jacques, on désha­billait Paul, c’est-à-dire le Musée de l’Homme, dépouillé de ses col­lec­tions et voué à la dis­pa­ri­tion. Et puis, d’où viennent-ils donc tous ces mer­veilleux tré­sors ? On sait, par exemple, que trois sta­tuettes expo­sées sont issues du pillage de sites nigérians.

« Un acte désho­no­rant digne de pro­fa­na­teurs de sépul­tures. » C’est ainsi que, le 15 novembre 2000, lors d’une réunion inter­na­tio­nale de l’Unesco à Paris, lord Ren­frew, pro­fes­seur à Cam­bridge, a qua­li­fié l’acquisition par la France. pour son « musée des Arts pre­miers », de sculp­tures nok, issues du pillage de sites nigé­rians. Et Libé­ra­tion, dans ses pages « Rebonds » du 27 novembre de la même année, trai­tait la France d”«amie des pillards ».

Il est vrai que l’engouement actuel en Occi­dent pour les arts pri­mi­tifs a donné un nou­vel élan à l’exhumation en toute illé­ga­lité puis au tra­fic du patri­moine afri­cain. Pro­vo­quant l’inquiétude des his­to­riens et archéologues.

Le pillage des biens cultu­rels afri­cains a com­mencé dès le début du xx’siècle, avec la vente aux enchères en Europe des bronzes et des ivoires du royaume du Bénin : ces sculp­tures repré­sen­taient les sou­ve­rains défunts et fon­daient la légi­ti­mité du roi en exer­cice; leur dis­pa­ri­tion, jointe aux pro­vo­ca­tions bri­tan­niques, a entraîné l’effondrement de la royauté.

Au cours du siècle, cet art, bap­tisé tour à tour ~ nègre »,« pre­mier », ~ tri­bal ». « eth­nique » ou « pri­mi­tif », n’a jamais pu s’extraire du débat entre esthé­tisme et fonc­tion­na­lité dans lequel les Euro­péens l’ont enfermé, oubliant sou­vent que ces objets avaient une fonc­tion his­to­rique, reli­gieuse et cultu­relle pour les popu­la­tions africaines.

Aujourd’hui encore, l’Afrique reste pour cer­tains un conti­nent sans passé, dont les sta­tuettes d*ancêtres et de sou­ve­rains, les masques de héros civi­li­sa­teurs et les urnes funé­raires conti­nuent d’alimenter les salles des ventes.

Il faut en effet savoir qu’un objet acheté quelques dizaines de francs au pay­san local — qui en a par­fois détruit trois ou quatre pour en récu­pé­rer un — peut atteindre des sommes énormes une fois revendu à Paris, Londres ou New York. Le prix d*un masque tschokwe du Congo démo­cra­tique dépasse ainsi les 30 000 euros.

C’est donc autant pour se réap­pro­prier leur his­toire que pour en retrou­ver les élé­ments maté­riels que, dès 1960, les Etats indé­pen­dants se sont atte­lés à l’élaboration de nou­veaux pro­grammes sco­laires, qui rem­pla­ce­raient les vieux manuels d’histoire péri­més dis­tri­bués jadis par les métro­poles aux écoles de brousse.

Un impor­tant tra­vail d’interprétation des tra­di­tions orales a per­mis de faire sur­gir les contours d’un passé où les objets occupent une place essen­tielle. Des fouilles ont par­fois éclairé ce patri­moine de façon éton­nante : par exemple la céra­mique et la métal­lur­gie du fer étaient pra­ti­quées en Afrique aux mêmes époques qu’au Proche-Orient et en Europe.

La tâche des archéo­logues afri­cains était urgente : à par­tir des années 1970, le recul de l’animisme a for­te­ment réduit l’approvisionnement des grands col­lec­tion­neurs en masques et sta­tuettes « authen­tiques » d’Afrique. Ceux-ci se sont donc repor­tés sur les sta­tuettes en céra­mique. Or ces objets pro­viennent essen­tiel­le­ment de sépul­tures : c’est pré­ci­sé­ment le domaine archéo­lo­gique inté­res­sant l’Afrique sans écri­ture, notam­ment anté­rieure à l’arrivée de l’islam (à par­tir du Xe siècle), qui s*est trouvé menacé.

Ainsi dans la région de Djenné, au Mali où s’est tenu, en novembre 1999, le col­loque de l’Association ouest-africaine d’archéologie. Les res­pon­sables poli­tiques du pays (dont le pré­sident, Alpha Oumar Konaré, ancien archéo­logue) sont sen­si­bi­li­sés depuis long­temps à la menace pesant sur le Mali, et en par­ti­cu­lier sur la ville ancienne de Jenné-Jéno (datant de 250 av. J.-C.). Ils ont créé des mis­sions cultu­relles à Djenné, Tom­bouc­tou, Bandiagara-Pays Dogon.

Une double action a pu être menée : cam­pagne de sen­si­bi­li­sa­tion de la popu­la­tion à l’importance de son patri­moine et à sa sau­ve­garde, poli­tique doua­nière stricte. Ce qui a entraîné une forte baisse des pillages.

Un col­loque à Nouak­chott (Mau­ri­ta­nie) en novembre-décembre 1999, s’est de même inté­ressé à la pro­mo­tion du tou­risme cultu­rel et arti­sa­nal comme moyen de pré­ser­ver les richesses cultu­relles du passé. Tan­dis qu’un autre à Tom­bouc­tou (Mali), du 13 au 19 novembre 2000, rap­pe­lait le drame de cette cité his­to­rique qui voit ses mai­sons et ses monu­ments s’effondrer en rai­son du départ de ses habitants.

Espé­rons que ces diverses ini­tia­tives cultu­relles contri­bue­ront à la sau­ve­garde — sur place –d’un patri­moine fra­gile et menacé. Et repre­nons à notre compte cet adage qu’aimait rap­pe­ler Théo­dore Monod, ini­tia­teur des recherches archéo­lo­giques en Afrique de l’Ouest à tra­vers l’Institut fon­da­men­tal d’Afrique noire de Dakar (IFAN) : « Qui cueille une fleur dérange une étoile. »

• Article paru dans L’Histoire, n°25, jan­vier 2001


« Là-bas s’il y est », prochainement sur Inter ?

par Gérard Gau­tier (voir son blog « Blanc, c’est exprimé »)

L’émission
de Daniel Mer­met «Là-bas si j’y suis» – qui ras­semble dans les
500 000 audi­teurs de 17 à 18 heures
– serait avan­cée à 15 heures dans la pro­chaine grille de France Inter. Elle ris­que­rait ainsi de perdre la moi­tié de ses
audi­teurs, la tranche horaire de 15 heures étant
beau­coup moins écou­tée, quelle que soit la radio. Cet « amé­na­ge­ment » ne sau­rait, en pleine période élec­to­rale, se pré­tendre neutre. Une péti­tion a été lan­cée pour son main­tien en l’état. Elle dépasse les 100.000 signa­tures!

J’ai
tou­jours suivi, autant qu’il m’était pos­sible, les émis­sions de Daniel
Mer­met. Je n’ai pas été tou­jours d’accord avec ses pro­pos, avec
l’esprit « Jacques Ouré­vitch »* un peu trop mar­qué du sceau par­ti­san
mais, pour autant j’ai tou­jours aimé le ton fron­deur, déran­geant qui
est le sien dans un Monde de plus en plus (po) lissé.

Il est
vrai que lui — même n’a pas accordé une grande écoute à cer­taines de
mes prises de posi­tion concer­nant la Charte des langues régio­nales
et/ou mino­ri­taires, la réuni­fi­ca­tion de la Bre­tagne, l’affaire des
pri­son­niers bre­tons, le «pro­cès» de l’attentat de Quévert.

Pour
avoir connu la cen­sure et ses graves atteintes por­tées à l’expression
de la Démo­cra­tie, de la part de cer­tains de ses col­lègues de France –
Inter de l’émission « Radio­com , c’est vous » , je suis de ceux qui
comme lui je le crois, ont à cœur d’être « résis­tants en temps de Paix pour ne pas deve­nir anciens com­bat­tants »

On
lui a repro­ché beau­coup de choses, de lut­ter contre la glo­ba­li­sa­tion de
l’économie, de cri­ti­quer la construc­tion euro­péenne qui ne va pas dans
le sens de ceux qui l’ont ima­gi­née, ini­tiée… On lui a même repro­ché de
tou­jours par­ler de la « pau­vreté, » de «ces pauvres que d’aucun ima­gine
devant un verre de rosé. » Pro­pos qui m’incitent à pen­ser que celui qui
les a pro­fé­rés doit avoir du mal à se regar­der dans une glace. Même
déformante…

A nier les réa­li­tés des « Autres » l’on est condamné un jour à les vivre soi-même !

J’ai fait depuis long­temps, miens les pro­pos de Vol­taire « Je ne par­tage pas toutes vos idées mais me bat­trai tou­jours pour que vous puis­siez conti­nuer à les expri­mer » C’est pour­quoi je me place aux côtés de Daniel Mermet.

En
effet, ceux qui aujourd’hui, en le relé­guant à une heure de moindre
écoute, voire sup­pri­mer son émis­sion, vou­draient faire taire un homme
qui parle pour les mino­ri­tés, ils ont l’ambition de faire des audi­teurs
des indi­vi­dus dociles, des hommes et femmes dénués de tout esprit
cri­tique, des consom­ma­teurs, uni­que­ment des consommateurs.

Cela a au moins un avan­tage : accep­ter ou non de l’être !

La
France a connu, en un temps que l’on croyait révolu, un minis­tère de
l’information, un « Mon­sieur Cen­sure. » Aujourd’hui on dépro­gramme sur
France – Inter comme sur les chaînes régio­nales de France 3. Pour que
sans doute s’impose plus faci­le­ment la « pen­sée unique, la pen­sée
eunuque ! »

Alors Daniel Mer­met, bon vent et sur­tout que l’émission conti­nue ! Pour la liberté et la diver­sité de l’expression.

• Pour signer la péti­tion.

*un
«jour­na­liste» qui chaque jour, dans les années 60, mar­te­lait sur France
– Inter un dis­cours sec­taire, révo­lu­tion­naire et trop sou­vent
nihi­liste, sans espoir.

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En Moselle. Rumeur et panique radioactives

par André Faber

Mardi 20 juin  un vent de panique au goût radio­ac­tif a souf­flé sur la Moselle. Vite aux abris ! Il faut col­ler des tor­chons mouillés autour des portes et fenêtres. Appel du direc­teur d’une école de la péri­phé­rie de Metz : – Venez vite cher­cher votre fils, on ferme l’établissement pour rai­sons de sécu­rité!

La cause de cette alerte ? « Un camion chargé de déchets radio­ac­tifs en pro­ve­nance de Cat­te­nom s’est retourné sur l’autoroute A31 ! » Les mamans paniquent, les papas prennent déjà le maquis pour résis­ter à cet acte ter­ro­riste, car c’était sûr, ça devait arri­ver, après Tcher­no­byl, après le 11 sep­tembre, après les atten­tats de Londres ou Madrid, notre tour est venu ! Et le bouche à oreille se pro­page comme une bombe sour­noise ! On le sait aujourd’hui, il s’agissait d’une rumeur ou tout au plus d’un canular !

Mais la panique qui a suivi, l’état d’alerte dans les écoles, le « niveau 5 » pro­clamé par cer­tains n’était pas un gag ! Ainsi, tout le monde, ou presque, à pris peur ! Comme si cha­cun, gavé de ter­reur, était mûr pour se cacher au fond de sa cave ! Le flot continu des infos-panique dis­til­lées par les chaînes de télé en quête de cer­veaux dis­po­nibles, les radios-terreur qui vomissent de la trouille à lon­gueur de faits divers cras­seux, la « mon­tée de la vio­lence », le « cli­mat d’insécurité », le réchauf­fe­ment de la pla­nète, la fin du pétrole, la raré­fac­tion de l’eau, la dégra­da­tion de l’emploi, tout semble fait pour ven­ti­ler de la ter­reur. Cette ter­reur qui trans­forme les citoyens en rase-muraille, en cha­cun pour soi, en ani­mal tra­qué, en sur­vi­vant d’une guerre qui pour­rait bien nous tom­ber des­sus ! Cette rumeur a fait son lit dans des draps trem­pés de sueur et de cau­che­mars ! Les citoyens sont prêts pour le pire, conta­mi­nés depuis long­temps par les pro­fes­sion­nels de l’intox, les sor­ciers de la pétoche !

Au loup au loup ! Et les vil­la­geois apeu­rés se tournent vers le plus cos­taud, celui qui sera bien­tôt sur toutes les affiches en futur pré­sident ! Ce camion vir­tuel ren­versé n’écraserait-il pas notre dignité ?


Bd_ballon_color_1© andré faber

Ces temps-ci, M. L’homme est ballonné,

par Faber


Chant funèbre pour Libé

par Guy Bordessoule

Lec­teur de Libé­ra­tion, entre autres, et de quelques blogs aussi, Guy Bor­des­soule, m’a fait suivre le cour­rier qu’il a adressé à un jour­na­liste de Libé. Il y met bien le doigt où ça fait mal. Ayant pointé l’usage d’un mot pour le moins bizarre (« thrène »), il dénonce, sans besoin de le nom­mer, cette forme d’élitisme – ici jour­na­lis­tique, comme une anti­no­mie – qui frappe tel­le­ment notre société.

Je n’ai pas non plus trouvé le mot en ques­tion dans mon Petit Robert. Mais pen­dant que j’y étais, j’ai fait un détour par « élite ». Appre­nant ainsi que le mot pro­vient de la forme ancienne du par­ti­cipe passé du verbe élire… Ou com­ment, ayant été élu, on passe au stade inversé de l’élite… Et com­ment des jour­na­listes ayant rejoint la caste des élites en viennent, évi­dem­ment, à épou­ser ses mots, ses modèles, ses moder­ni­tés – et à l’occasion ses enfants…

Ainsi renaissent les aris­to­cra­ties, et s’achèvent les révo­lu­tions. Mon article pré­cé­dent sur Serge July traite aussi de ces ques­tions. Les­quelles ont d’ailleurs culminé lors du réfé­ren­dum sur la consti­tu­tion euro­péenne, en par­ti­cu­lier quand July, dans son fameux édito du len­de­main, reje­tait sous l’accusation de « xéno­phobes » ceux qu’il consi­dé­rait comme étran­gers à sa caste – ce jour-là non élue ! Beau­coup situent à cet endroit pré­cis la ligne de frac­ture radi­ca­li­sée entre Libé et son lec­to­rat de base.

Bon­jour Mon­sieur Eric Loret,

J’ai lu avec inté­rêt votre article inti­tulé « L’abstraction lyrique, école lisse » (paru dans l’édition du 12 juin 2006 de Libé­ra­tion). Et je me per­mets un com­men­taire, si vous le vou­lez bien, qui fait réfé­rence aux dif­fi­cul­tés que vit votre jour­nal aujourd’hui, après avoir perdu près de 35.000 exem­plaires ven­dus depuis 2001 (source OJD-Association pour le Contrôle de la Dif­fu­sion des Médias, d’après Le Monde du 14 juin 2006). Vous note­rez que je ne fais pas par­tie de ces ache­teurs per­dus, puisque je vous lis toujours…

Vous uti­li­sez dans votre article le terme de « thrène » (« même si le pro­pos sonne par­fois comme un thrène chau­vin »). L’utilisation de ce vieux terme grec ne me déroute pas en elle-même. On le trouve bien dans l’Illiade (24, 721), ou dans Eschyle (Pr 388, Ag 1322), comme le relève le Bailly,  dic­tion­naire de réfé­rence de la langue grecque ancienne. Mais on ne le trouve pas dans un dic­tion­naire fran­çais aussi usuel que le Robert Micro Poche. Et c’est cela qui me trouble…

C’est que vous ne jugez utile à aucun moment d’expliquer à vos lec­teurs le sens de ce mot rare, dont la connais­sance fait certes hon­neur à votre culture, mais une culture qui, para­doxa­le­ment, risque fort d’échapper à nombre de vos lec­teurs igno­rant tout des langues anciennes.

Voilà où je vou­lais en venir : à qui vous adressez-vous quand vous écri­vez dans Libé­ra­tion ?  A un lec­teur tel que moi, qui a passé une bonne dizaine d’années de sa vie à étu­dier les textes anciens, ou bien au 135.945 ache­teurs que comp­tait encore votre jour­nal en 2005, selon l’OJD, et qui n’ont cer­tai­ne­ment pas perdu autant de temps que moi sur des sujets aussi futiles?

A quel lec­teur pensez-vous lorsque vous écri­vez ? D’ailleurs, y pensez-vous ? J’avoue que ces ques­tions me laissent perplexe…

Lorsqu’un jour­nal tel que le vôtre se trouve plongé dans une telle crise, dont il ne se relè­vera peut-être pas, on peut, bien entendu, invo­quer des erreurs stra­té­giques,  des fautes de ges­tion, le malin génie des « gnomes de la finance », etc. Mais les jour­na­listes (et j’ai fait par­tie moi aussi de cette cor­po­ra­tion, dans la presse quo­ti­dienne par le passé) ne devraient-ils pas eux-aussi se poser des ques­tions sur eux-mêmes, sur ce qu’ils écrivent, et sur ceux pour les­quels ils l’écrivent ?

Ne croyez-vous pas que cette anec­dote, sur laquelle je brode depuis quelques lignes (un « thrène », en effet, ce n’est pas bien grave), n’est pas le symp­tôme de quelque chose de grave, qui affecte votre jour­nal, et qui peut contri­buer à expli­quer pour­quoi les lec­teurs s’en détournent ?

Si vous ne vous inté­res­sez pas à vos lec­teurs, croyez-vous que ceux-ci conti­nue­ront à s’intéresser à vous ? La rédac­tion de Libé­ra­tion s’intéresse-t-elle à ses lec­teurs ? Les lec­teurs en tout cas semblent avoir choisi : ils ne s’intéressent plus à vous. En tout cas, plus suf­fi­sam­ment pour assu­rer l’équilibre éco­no­mique d’un titre qui perd de l’argent à chaque jour de paru­tion.
Ne croyez-vous pas que je mets-là le doigt sur l’une des rai­sons qui font que votre jour­nal est aujourd’hui en per­di­tion, et, peut-être éga­le­ment, que l’ensemble de la presse écrite fran­çaise publiée sur papier se trouve aujourd’hui dans une phase critique ?

Qu’en pensez-vous ?

Très cor­dia­le­ment (et confra­ter­nel­le­ment),
Guy Bor­des­soule

PS: puisque j’ai l’intention de repro­duire le texte de cette lettre dans d’autres médias et blogs divers, je me dois de pré­ci­ser pour les éven­tuels lec­teurs qui n’ont pas autant de culture que nous deux : un thrène, c’est tout sim­ple­ment « un chant funèbre », « une lamen­ta­tion sur un mort » (cf. Bailly).

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Serge July, dans la lumière noire du Pouvoir

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Excellent por­trait en pied, et même de pied en cape, brossé dans Le Monde [16/06/06]. Pleine page rubri­quée « enquête » – diable ! – et assai­son­née de « ze » photo assas­sine appuyant un titre épi­taphe, « Citi­zen July ». Ça fait tout de même un peu beau­coup pierre tom­bale, sinon enter­re­ment de pre­mière classe. Excellent por­trait, je le main­tiens, au sens où le per­son­nage y est jus­te­ment cerné. Per­fi­die non dis­si­mu­lée dans l’intention plus ou moins déli­bé­rée, expri­mée dans la mise en page/en scène de celui qui, un jour, lança à la face du Monde le défi de son incom­men­su­rable ambi­tion : se faire plus gros que le «Beuve», dépas­ser le quo­ti­dien du soir sur la ligne de tirage et de la notoriété.

La défaite dut être consom­mée et, au fond, cette page quasi nécro­lo­gique, en tout cas funèbre, fait rava­ler sa cas­quette à l’ancien mao qui se rêvait dans la cos­mo­go­nie d’Orson Welles, c’est-à-dire dans la cour des grands qu’il a tou­jours aimé fré­quen­ter. A com­men­cer par Sartre, sans l’onction duquel Libé­ra­tion n’aurait pas existé. Car July ne pou­vait consen­tir à moindre noto­riété dans son besoin de com­pa­gnon­nage, dans le néces­saire désir de brillance qui explique la com­pa­gnie des « grands », la recherche constante des célé­bri­tés qui, à leur tour, for­ge­ront sa stature-statue. Il ne lui fal­lait donc pas moins qu’un Sartre auréolé, valeur autre­ment inal­té­rable que celle d’un Mao, et a for­tiori d’un Barthes, d’une Duras ou d’un Genet.

La photo du Monde [Rodolphe Escher, Gamma] raconte tout ça de manière for­mi­dable. C’est un film en soi que cette image, de sur­croît prise à Cannes lors du der­nier fes­ti­val. July y savoure le Bon­heur par la Gloire. Il a revêtu l’uniforme de rigueur, celui de ces refuz­niks qui, en l’occurrence, ont tro­qué la vareuse com­mu­narde ou pro­chi­noise – fût-elle roman­tique -– pour la tenue de rigueur des pin­gouins de l’établissement et de l’élite auto-adoubée.

Sera-ce là sa der­nière image glo­rieuse, celle de son sacre, en quelque sorte ? Il flotte là, sur le tapis rouge du Palais, les bras en croix, le sou­rire dis­crè­te­ment retenu, sa per­sonne même offerte au spec­tacle du monde, comme en un sacri­fice ultime avant la mon­tée au Gol­go­tha, une mon­tagne d’invendus, ces exem­plaires mau­dits que dans le jar­gon de presse on nomme le bouillon. Il ne sait pas alors, sans doute, qu’un mois plus tard, un baron lui ten­dra la ciguë.

Il y a aussi, dans l’équipement de base exigé par l’exhibition fes­ti­va­lière, ce nœud papillon, ce sym­bole bien pire que la cra­vate bour­geoise, cette résur­gence de la fraise de l’Ancien régime, ce crou­pion de jabot dont raf­folent encore quelques nos­tal­giques archi­tectes et médicastres.

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Et puis il y a madame, jeune et jolie femme, offrant sa poi­trine à la cause du spec­tacle média­tique comme lui le plas­tron, Lui tenant le bras droit, et ainsi pla­cée au second plan, sinon en faire-valoir de l’Homme. La scène est trop pipole pour signi­fier vrai­ment sur le fond. J’ai, pré­ci­sé­ment sur ces ques­tions, bataillé jadis avec/contre lui. C’était du temps de Sex­pol, ce men­suel que j’avais créé en 75, sou­tenu par le Libé de l’époque. Côté avec, donc. Le contre, ce fut à l’occasion du numéro 3 inti­tulé « A poil les mili­tants ! ». Le beau Serge de la Cause du peuple, s’y voyait sale­ment mal­mené par une femme qui « cra­chait le mor­ceau » dans lequel se trou­vaient aussi Alain Geis­mar et Marin Kar­mitz. Une fâche­rie s’ensuivit, tas­sée avec le temps et quelques collaborations.

C’est ainsi que j’eus l’occasion de me rap­pro­cher pro­fes­sion­nel­le­ment de Serge July, me retrou­vant embar­qué, avec mon ami Ber­nard Lan­glois et quelques autres, dans une autre folle aven­ture, celle de Radio-Libération. Pro­jet ambi­tieux, cela va de soi, que de mon­ter une radio d’info conti­nue – la pré­fi­gu­ra­tion de France Info. Nous avons donc tra­vaillé ensemble sur ce pro­jet fou qui s’inscrivait notam­ment dans le désir de Serge de consti­tuer une sorte d’empire de presse, un groupe mul­ti­mé­dia. Au bout d’un an, l’affaire capota, trop ris­quée et gour­mande en fric et en moyens…

Tout ça pour m’autoriser à témoi­gner un peu de l’homme July pour qui j’éprouve une réelle consi­dé­ra­tion, voire une ten­dresse. Mon mien por­trait ne sau­rait donc par­ti­ci­per à une quel­conque curée. Que sa tra­jec­toire me soit en grande par­tie étran­gère, certes. Mais en plus de ses réelles qua­li­tés – accou­cheur d’idées, ani­ma­teur d’équipe et inven­teur d’une forme de jour­na­lisme –, j’ai aussi aimé chez lui ses fai­blesses. Celles que je voyais poindre sous le comédien-joueur, grand ama­teur de spec­tacles et de cinéma, et aussi sous le joueur-comédien, trop jouis­seur pour finir dans la triste peau d’un mili­tant grin­cheux. Je lui accorde ainsi le droit de n’être qu’un homme, ce qu’il est en effet, par delà les masques des pré­ten­tions et les bles­sures de la vie.

Libé, c’est lui. Indé­niable réa­lité. Au point même d’avoir entraîné le jour­nal dans ses propres déviances et délires. Dont cette méga­lo­ma­nie qui l’a enflé tel le Fal­staff de Sha­kes­peare revu par Orson Welles, qui l’a jeté dans la cour des puis­sants et jusqu’au cou dans la pro­blé­ma­tique du Pou­voir. De ce trou noir, il ne saura sor­tir. Comme aveu­glé à la lumière, noire aussi, des élites domi­na­trices. Comme ne per­ce­vant plus l’abîme le sépa­rant désor­mais d’un Peuple de lec­teurs. Des citoyens en révolte ou seule­ment en ques­tion­ne­ment, Serge, pas des « xénophobes » !

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  • 2sexpolLa Revue Sex­pol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­lité / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
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