Mes ami(e)s, je me suis laissé aller à ce texte fort long et peut-être ennuyeux… C’est que j’en ai « sur la patate » et que rien ne vaut un bon lâcher de pression (à part peut-être une bonne bière – pression…)

Le « nouveau capitalisme », le « capitalisme cognitif » lié à l’économie numérique et à tous les chamboulements actuels et plus encore à venir, semble postuler la pérennité dudit capitalisme, c'est-à-dire de l’accumulation des richesses par le plus petit nombre.

Tandis que les pays se déchirent, entre eux et en eux-mêmes ; que les pauvres s’entretuent comme jamais, manœuvrés comme des marionnettes rattachées à leurs dieux stupides, meurtriers et manipulateurs – autant dire automanipulées – une nouvelle oligarchie met en place son club fermé, de plus en plus restreint, englobant les nouveaux mécanismes de l’information, au sens général, prenant le contrôle absolutiste des réseaux et, par delà, des richesses qu’ils canalisent.

Google, Amazon, Facebook, Twitter, Apple et autres happy few, de plus en plus « happy » et « few », ont déjà amplement tissé le réseau d’un capitalisme totalitaire, car tout bonnement totalisant, jusqu’au « total » du tiroir-caisse, aboutissement comptable à base d’additions et de multiplications, laissant aux « autres » – les laissés pour compte – le soin de se chamailler autour des restes : divisions et soustractions.

Test de connaissances utiles et modernes

Test de connaissances utiles et modernes

Cette nouvelle domination, cependant, engendre (peut-être sans trop le savoir, ou en voulant l’ignorer, dans la griserie de la jouissance immédiate et apparemment infinie) sa propre limitation par l’excès et la cupidité sans bornes. Son ignorance de l’Histoire, variante de son ignorance princeps – la banque n’est pas une bibliothèque, on n’y trouve que des livres de comptes –, son culte de la « prospective » le frappe d’amnésie, cette perte de mémoire, porte ouverte au déni. Encore que dénier suppose le rejet d’une réalité tout de même, un tant soit peu, perçue. Et il n’est pas sûr que les scénaristes du futur capitalistique possèdent assez de culture historique et scientifique – sciences exactes et sciences humaines – pour entrevoir les limites de leur imperium.

Comme les empires anciens de Chine, de Perse, de Rome et d’autres ils sont voués à la disparition, dans un même aveuglement et sans doute dans l’incompréhension de leurs empereurs. Seuls des sages auront tenté d’apporter leurs lumières, les Confucius, Héraclite, Sénèque… et leurs paroles inécoutées.

À l’œuvre dans le pillage mortifère de la planète, les néo-capitalistes menacent les espèces vivantes, à commencer par l’humaine. Dans ce but, ils se sont approprié, non pas les savoirs ni les sciences, mais leurs applications vulgaires, immédiates, monnayables, rentables, celles qui nourrissent ce qu’on appelle le « Progrès » et qui correspond en fait à la marchandisation des techniques, ce qu’on regroupe sous le mot « technologie ».

Ce nouveau capitalisme, ixième variante temporelle du Capitalisme premier, se caractérise par une audace également nouvelle : une sorte de négationnisme de ses limites. Telle est d’ailleurs là sa limite, peut-être son talon d’Achille. En tout cas, pour rester dans la mythologie, sa malédiction à la Sisyphe : devoir rouler son rocher indéfiniment. Mais à la différence du mythe, le « progrès » a une fin, une limite. Cette prise de conscience situe l’origine de la pensée écologique, la remise en cause dudit progrès, le questionnement sur la finalité de l’activité humaine – de l’économie. En ce sens la fin du Progrès vulgaire pourrait annoncer l’émergence du progrès vrai d’une humanité réconciliée avec elle-même et la nature.

Tout un pan de la « pensée moderne » s’est bâtie autour du dogme du progrès infini, intégré dans les consciences formatées depuis l’école, statufié dans la vulgate dominante. « On n’arrête pas le progrès » répète le dicton (populaire…) À quoi un Alexandre Vialatte, pris dans un embouteillage, répliquait, définitif : « Il s’arrête tout seul. »

Pour contrer cette évidence (déniée par les premiers intéressés), deux parades ont été dépêchées au front du combat capitaliste : l’innovation et l’obsolescence, sœurs jumelles dans l’illusionnisme. Une savoureuse expression québécoise désamorce assez bien la chose en parlant du benêt qui aurait inventé « le bouton à quatre trous ». Gillette en est à un rasoir à cinq lames (bientôt six, etc.) ! Apple à son iPhone 6… Microsoft à son système 8, etc. Sans dénier l’existence de tout progrès, il s’agit de le considérer à sa valeur relative. Entre le premier et le dernier iPhone, il y a davantage de couches de marketing cosmétique que d’améliorations utiles à la fonction d’un téléphone. Il y a surtout l’épaisseur du profit généré par l’aliénation à un objet « culte » rendu indispensable à la panoplie narcissique de l’ « homme moderne ».

L’obsolescence programmée complète cette course éperdue à la dérision « progressiste » en hâtant l’usure artificielle des choses. Il s’agit de rendre la camelote encore plus camelote. Voilà le vrai progrès ! Lequel n’est cependant possible qu’avec la complicité active des politiciens, acteurs tout aussi manipulés, plus ou moins consentants, de cette « pensée » dominante, cette doxa comme disent les instruits. Un dogme relayé au plan séculier par la religion de la croissance. Un paganisme qui concubine fort étroitement avec les monothéismes concurrents en même temps que complémentaires – voyons comme ils se serrent les coudes face aux hérétiques ! Il ne s’agirait pas de laisser croire que toute religion concourt au fanatisme. Cependant que l’Histoire en témoigne abondamment, au gré des circonstances.

En religion politique, il ne s’agirait pas non plus de laisser croire à ses officiants que des alternatives sont possibles, peut-être même déjà en marche. Pourtant le « Progrès », on peut bien changer sa direction, lui refuser l’impasse catastrophique, détourner son regard des illusions suicidaires. Comme la vie, l’histoire des hommes est cyclique. Au prix de crises – nous sommes bien en plein dans LA crise, majeure, humaine, civilisationnelle. Nous touchons le fond – jusqu’au dérèglement climatique, somme et conséquence de tous les dérèglements : économiques, sociaux, moraux, éthiques, spirituels, sexuels.

Trop d'injusticeDes rebellions s’annoncent, possibles, probables, inévitables – selon le degré d’optimisme (ou de pessimisme). Des révolutions aussi sont prévisibles – selon la mécanique des cycles, les flux et les reflux, les capacités de résistance humaine au « trop ». Trop d’injustice, de violence, d’ignorance, d’obscurantisme, d’arrogance, de cupidité, de mépris, de négation du vivant et de l’intelligence.

Le Capitalisme a cru avoir triomphé de l’Histoire – au point d’en avoir proclamé la fin, avec la chute du Communisme. Il a sombré dans le huitième péché capital – c’est le cas de le dire : la domination arrogante, sans voir s’ériger un autre Mur devant lui, aveuglé par son triomphe d’opérette, cette autre muraille monstrueuse qu’il aura en grande partie générée, celle du bloc arabo-musulman. Où l’on se retrouve projetés dans les guerres de religion – quoi qu’on en dise – en ses multiples dimensions : intra-communautaires (entre les différentes branches de l’islam), inter-religieuses (les monothéismes) et inter-culturelles (pour éviter le terme de « civilisation », trop connoté, et relever l’autre imperium culturel et marchand de l’Occident).

Mais pour autant, ces soubresauts à venir (à appeler ou à redouter) tendront à la convergence conflictuelle des forces à l’œuvre aujourd’hui, dans des conflits décuplés et généralisés. La révolution numérique en cours concentre en elle-même les dimensions technologiques et politiques qui risquent de s’anéantir par neutralisation réciproque dans le chaos général – ou même dans l’apocalypse, au sens biblique de « révélation » ; et également aux relents messianiques relayés par une partie des écologistes. La dématérialisation de nombreux supports et services, de fonctions et de métiers concourt à l’aggravation de la Crise qui, à son tour, oppose l'individu au collectif, dénature la notion de Bien commun, déstructure l’édifice politique, surtout démocratique, en favorisant populismes, extrémismes, fanatismes.

Où l’on réalise à quel point l’idée de Progrès – non pas le progrès lui-même, bien sûr, mais son idéologie – a pu être néfaste au … progrès humain. Notamment en ce sens que jusqu’à Darwin (et d’ailleurs encore de nos jours !) l’Homme, « créature de Dieu », s’est cru au sommet de l’évolution et à ce titre doté de tous les pouvoirs de domination sur la nature, sur les animaux et même sur ses propres congénères, au nom de ses valeurs hiérarchiques !

C’est encore l’idée de Progrès qui, jusqu’à nos jours, postule que l’Histoire a un sens, que chacun s’assure du sien selon ses notions du Bien ou du Mal, et que de ces évidences indiscutables, peuvent naître et prospérer tous ces prophètes de Malheur-Bonheur, selon le prix en souffrances que chacun paiera ici-bas pour les promesses éternelles du Nirvana !

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