Un nouveau (et ancien) débat « de société » s’ouvre en ce moment sur la question cruciale de la fin de vie. Et, il fallait s’y attendre, la bien-pensance se remet aussitôt en ordre de combat au nom des Religions, de la Morale et même de la Civilisation. Et ces jours-ci, une voix singulière s’est élevée contre « ceux qui parlent sans savoir ». La voix d’une morte, Fabienne Bidaux, une femme admirable de courage et de lucidité, selon ce poignant témoignage diffusé par France Inter ce 10 mars. Cette femme de 48 ans, atteinte d’un cancer incurable, a décidé d’aller mourir en Suisse, là où la « mort douce » est autorisée. Cela afin de ne pas affronter la déchéance extrême, ni d’en imposer la vue à ses proches.

Fabienne était bibliothécaire, responsable d'une médiathèque à Colombelles près de Caen. Elle est morte le 16 février selon la pratique du « suicide assisté » – terme qu’elle réfutait d’ailleurs, se prononçant pour l’euthanasie, qu’on accorde pourtant aux animaux !

La lucidité de cette femme – enregistrée cinq jours avant sa mort décidée –, la clarté de sa voix, la force de ses propos, ses rires même, rendent ce témoignage on ne peut plus bouleversant. On peut l’écouter ici dans son entretien avec Frédéric Pommier :

 Un autre extrait diffusé sur France Inter (13 heures, Claire Servajean) :

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Chrétiens, juifs, musulmans lancent leur fatwa sur la fin de vie

le monde euthanasie

Avec ce titre à la une, le quotidien "de référence" marque, dans ce débat, son allégeance aux autorités religieuses hostiles au droit à la "mort douce". [Cliquer pour agrandir].

« Chrétiens, juifs, musulmans : l’appel des religions contre la loi sur la fin de vie ». Par ce titre plein pot, « cinq colonnes à la une », Le Monde daté du 10 mars prenait fait et cause contre la loi en projet et pour la position exprimée en tribune par les « dignitaires » des trois monothéismes dominants. Le quotidien dit « de référence » renoue ainsi avec sa tradition et prétention moralisante, liée à sa fondation et plus encore à son fondateur qui, « du point de vue de Sirius », avait prétention à gouverner… le monde.

C’est bien sûr le droit de tout journal et de tout journaliste de prendre position sur tout sujet ; de ce même droit qui n’oblige pas à les suivre, ni même à les lire. L’ambiguïté peut cependant naître d’un abus qui consiste à se présenter comme le parangon de la neutralité, sinon de l’ « objectivité » et, en même temps, donner sa caution, voire son onction, à un groupe de pression dont le but, en l’occurrence, est bien de prétendre gouverner les consciences.

Je veux parler des églises, ces multinationales ecclésiales et notamment monothéistes, dont des représentants patentés ont signé dans ledit Monde une fatwa intitulée « L’interdit de tuer doit être préservé ». Reprenant en chœur et comme un seul pénitent le « Tu ne tueras point » – ce commandement le plus bafoué dans l’histoire de l’humanité –, le quarteron de « hauts dignitaires » (ils sont cinq, en fait…) cède une fois de plus à la tentation séculière de la domination de l’ici-bas au nom de l’au-delà.

« Nous demandons que soit encouragé l'accompagnement des personnes en fin de vie, tout en garantissant qu'elles soient clairement protégées par l'interdit de tuer. C'est au regard porté sur ses membres les plus fragiles qu'on mesure le degré d'humanisation d'une société. Au nom de quoi envisagerait-on de légaliser un geste de mort ? Parce que la personne concernée aurait, dit-on, perdu sa dignité humaine ? Parce qu'elle aurait fait son temps ? On lui laisserait entendre qu'elle est devenue inutile, indésirable, coûteuse… L'homme se croit-il en mesure de décerner – pour lui-même ou pour autrui – des brevets d’humanité ? » Voilà ce qu’édictent ces beaux messieurs, à savoir :

Philippe Barbarin, cardinal, archevêque de Lyon; François Clavairoly, president de la Fédération protestante de France; monseigneur Emmanuel, métropolite de France, président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France; Haïm Korsia, grand rabbin de France; Mohammed Moussaoui, président de l’Union des mosquées de France et président d’honneur du Conseil français du culte musulman.

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Et un Cabu comme au bon vieux temps… [Cliquer dessus].

On dira que c’est aussi leurs droits, à ces « sommités » religieuses, de prêcher pour leurs paroisses – sauraient-elles faire autre chose ? C’est en tout cas le mien, de droit, de dénoncer les méfaits des clergés quels qu’ils soient, y compris idéologiques et à commencer par les trois impostures monothéistes. Ces trois là, en l’occurrence, n’ont de cesse d’« enfoncer leurs mains noires jusque dans le ventre des hommes ». Je reprends cette phrase de l’écrivain roumain Panaït Istrati dénonçant ainsi, dès 1927, le stalinisme en germe dans l’Union soviétique. Quel rapport ? Une même et obsessionnelle prétention à régir et enrégimenter la vie des humains, de la naissance à la mort, jusque dans les têtes et les corps et, pour ce qui est des religions au sens strict, en deçà et au-delà.

En deçà de la vie, en effet, si l’on considère l’ancienne fatwa – jamais levée, cela va sans dire – lancée contre la contraception et donc plus précisément contre les femmes, contre la Femme comme alliée du démon, celui de la Tentation, c'est-à-dire du désir et de la sexualité.

 

Le combat de l'ADMD

Depuis trente-quatre ans, l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité milite pour le droit de choisir les conditions de sa propre fin de vie. Conformément à ses conceptions personnelles de dignité et de liberté.

L’ADMD entend obtenir qu’une loi visant à légaliser l’euthanasie et le suicide assisté et à assurer un accès universel aux soins palliatifs soit votée par le Parlement, comme le réclament 96% des Français interrogés par un sondage Ifop en octobre 2014. Avec le vote de cette loi, les Français bénéficieraient de leur ultime liberté, comme les Néerlandais, les Belges, les Luxembourgeois et les Suisses.

http://www.admd.net/

Au-delà bien sûr, c’est leur spécialité, le champ de prédilection des imposteurs promettant le paradis pour imposer la résignation sur terre, ici bas, dans la souffrance, l’injustice, les inégalités. Jamais les religions n’ont agi pour la libération de l’Homme – au mieux font-elles semblant. Ainsi se sont-elles alliées avec les dictatures et les systèmes d’oppression qui ont ravagé l’humanité tout au long de l’Histoire. Même si on peut relever quelques exceptions émanant le plus souvent d’« hérétiques » échappant au contrôle des hiérarques – un certain Jésus en serait le modèle, bientôt récupéré par l’ordre clérical.

Le seul champ que les religions pourraient cultiver avec quelque légitimité serait sans doute (!) celui de l’Au-delà, celui des spéculations infinies et de la Conjecture métaphysique, que la science et les connaissances rationnelles ne lui disputent même plus, au nom même de ses parias scientifiques : les Copernic, Giordano Bruno, Galilée – pour s'en tenir à ces figures historiques.

Mais voilà que les religieux séculiers, débordant de leurs prérogatives conjecturales, s’arrogent aussi le droit de contrôler le passage de vie à trépas, de légiférer selon leurs Lois « divines ». Et cela sous prétexte de leur « regard porté sur ses membres les plus fragiles » et sur le « degré d'humanisation d'une société ».

Voilà qu’ils prétendent enrober de leur attention protectrice ces « plus fragiles », les souffrants en fin de vie, accablés des douleurs les plus intenables, frappés par la plus grande des injustices, celle du mauvais sort jeté par la maladie face à laquelle le nom de Dieu devient pour le moins problématique!

banque religions

Lisbonne. Charité bien ordonnée.

La protection des églises du monde s'applique, c'est bien connu, au bien-être des « plus fragiles », à ces damnés de la terre que sont :

  • les enfants : catéchisés, martyrisés, enrôlés, violés, soldatisés, kamikasés ;
  • les femmes : exploités, dominées, mutilées (sexuellement), violées, tuées, torturées, lapidées, et culpabilisées pour « péché originel » et condamnées à « enfanter dans la douleur » ;
  • et le « reste » des démunis, pauvres, malades, exploités en tous genres et en tous lieux.

Et la liste n’est pas close : il y a du pain sur la planche de la misère du monde (ô, Bourdieu !) pour les « hautes autorités religieuses » avant de dénoncer ce qu’elles osent qualifier, par le plus malhonnête des glissements de sens, le « droit de tuer ». Il s’agit de mourir dans la dignité, rien de moins. D’éviter le naufrage de l’avilissement, de la déchéance, de la souffrance extrême. Il s’agit du droit inaliénable de l’individu à disposer de son corps et de sa vie, jusqu’à la mort y compris.

Certes, le « fait religieux », comme on dit de nos jours, doit aussi être considéré comme fait culturel et, plus largement, anthropologique. L’histoire des sociétés en est imprégnée, « des origines à nos jours ». La religion tente d’apporter des réponses à l’angoisse primale dont l’animal humain peine à se défaire devant les insondables mystères de l’univers. En quoi la raison et ses expressions philosophiques et scientifiques se sont érigées comme antidotes aux croyances superstitieuses. En quoi l’idée révolutionnaire de laïcité a permis (plus ou moins, selon les lieux et les époques…) de séparer les deux domaines en principe inconciliables : la foi et la raison, autrement dit ce qui relève respectivement de l’individu et de la société. C’est là un acquis précieux, envié par ceux qui, de par le monde, ont conscience d’en être privé. Ce monde où, en effet, les églises de toutes obédiences – et il y en a des milliers ! – ont tissé leur emprise sur les réalités séculières, sur les sociétés et ses membres « les plus fragiles ». C’est en leur nom, entre autres, que se sont constitués les théocraties – dans les cas les plus dommageables – et plus ordinairement la plupart des régimes – dits démocratiques, monarchiques ou autres – dans lesquels l’emprise religieuse est subrepticement ou ostensiblement ancrée.

militant_atheistsLa laïcité ne saurait être une quelconque contre-religion, comme voudraient le faire croire, c’est bien le mot, les religionnaires dogmatiques, sinon prosélytes, pour lesquels la paix sociale passe bien après leur foi individuelle. Ils considèrent les défenseurs de la laïcité comme des ennemis, qu’ils traitent avec mépris de « laïcards » – terme péjoratif qui recouvre à leurs yeux horrifiés les pires espèces de mécréants. Heureusement, il existe aussi des croyants laïcistes, peu audibles cependant dans le brouhaha des sociétés occidentales. Ailleurs, leur existence ne va pas au delà de la prison et, le plus souvent de nos jours, de la décapitation la plus barbare.

« Ailleurs » désigne ici ce que Nietzsche appelait les arrière-mondes, peuplés d’hallucinés. Ceux que, dans leur version contemporaine, ils nous faut bien dénommer islamo-fascistes. C'est-à-dire en désignant précisément le caractère violent et mortifère de ces psychopathes pour qui une insulte contre leur foi – mais laquelle au juste? – est plus grave que l’assassinat de milliers d’êtres humains. La difficulté ici étant de se trouver « amalgamés » dans une même dénonciation avec d’autres variantes de fascistes ordinaires mus par des idéologies du rejet de l'Autre, de tous les autres, y compris d'eux-mêmes.

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