mougin

© faber

Jules Mou­gin est donc mort. Hein, qui ? C’est une nou­vel­le pour ini­tiés, au sens vrai. Il est mort le vieux poè­te, le fac­teur Che­val des mots et des incroya­bles crayon­na­ges. Voi­ci le câble reçu ce matin de l’ami Faber, bien connu ici et de par le mon­de :

« Les feuilles mor­tes se ramas­sent à la pel­le.

Bad new’s.

L’immense Jules Mou­gin vient de mou­rir.

Same­di matin.

Ah ce te fou­tu moins de novem­bre, noir et trem­pé.

J’aimais beau­coup ce très vieux mon­sieur.

Il avait 98 piges.

Clau­de Billon, son ami fac­teur, est effon­dré.

Et tou­te la tri­bu de la Julé­sie.

Jules Mou­gin retrou­ve quel­ques autres bra­ves qui savaient par­ler aux oiseaux.

Véri­di­que.

Jules pou­vait lever son doigt dans un parc et un piaf venait s’y poser.

Beau­coup de pro­ches en témoi­gnent.

Capa­ble de s’émerveiller en regar­dant une mou­che, le mec.

L’infirmière racon­te qu’aux pre­miè­res lueurs, alors qu’elle venait lui appor­ter son café, il s’est tour­né vers la fenê­tre, a dres­sé son poing et hop, c’était fini.

Vla les nou­vel­les du grand wal­hal­la des poè­tes.

Bon.

Pas de manif du coup, si ce n’est cel­le du coeur et de l’âme.

Purée, va fal­loir vivre enco­re un peu plus pour ceux qui sont pu là  ! »

JULES par Clau­de Billon

Fran­ce Inter a salué le « fac­teur-poè­te » ce 10 novem­bre en le don­nant à enten­dre dans le « Car­tier libre » de Caro­li­ne Car­tier qu’on peut donc (ré)écouter ici :

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Lettre à vous tous. Esquisse biographique de Claude Billon, ami proche de Jules

J. Mou­gin, Totem, vers 1990

jules-mougin

Jules Mou­gin, en 1986, pho­to­gra­phié par son ami Clau­de Billon

L’œuvre entiè­re de Jules Mou­gin est tou­te dédiée à ses parents ouvriers.

Jules naît à Mar­chien­nes, en 1912, un dix mars. Il obtien­dra le cer­ti­fi­cat d’étude pour entrer aux PTT, mais avant de pra­ti­quer son métier de fac­teur, il fau­dra gagner contre la tuber­cu­lo­se qui, déjà, lui a enle­vé son père en 22. Très tôt il écrit ce qu’il y a de plus vivant, de plus rebel­le, le cœur gou­ver­ne. Au tout début de sa paro­le, il y a les usi­nes, le mon­de ouvrier. Puis l’écriture va deve­nir, au fil des jours, cet­te fon­tai­ne éter­nel­le, curieu­se de lumiè­re, pré­sen­ce à l’autre.

Est-il le moins du mon­de pos­si­ble de s’aimer, répon­dez-moi ! En uti­li­sant la Pos­te com­me, en quel­que sor­te, le pre­mier édi­teur de Fran­ce, Jules Mou­gin peut dire avec la Let­tre son chant d’amour, et par­fois sa hai­ne, oui les jours mal lunés com­me les jours fas­tes, don­ner ce goût de vivre aux hom­mes, mais aus­si, son dégoût de la guer­re ! Ses com­pa­gnons épis­to­lai­res, Chais­sac, Dubuf­fet, L’Anselme, Cla­vel, Cala­fer­te, Bazin, Ernes­ti­ne Chas­sebœuf … et tous ceux qui vou­dront bien l’accepter com­me il est, com­me il aime, à visa­ge décou­vert. Se marie avec Jean­ne en 36. Leur mai­son est bap­ti­sée «Bau­mu­gnes» pour mar­quer leur ren­con­tre avec Gio­no.

Publié par de beaux édi­teurs com­me Robert Morel, Seghers, Vodai­ne et aujourd’hui Phi­lip­pe Mar­chal, il sera sur­tout connu pour avoir été fac­teur rural à Revest-des-Brous­ses durant près de 20 ans. Sa car­riè­re s’achèvera à Ecou­flant, près d’Angers. Sa tour­née connaît des hal­tes, mais aus­si des hâtes : il faut dire et redi­re son ami­tié avec un nua­ge rond, tout autant que l’urgence de crier contre ce mon­de fabri­qué par la peur et l’injustice. Jules Mou­gin ou la révol­te du cœur ! Ain­si son œuvre aura dérou­lé durant près de soixan­te dix années, sa lon­gue fugue pour encre de Chi­ne et plu­me Ser­gent-major, en résul­te un incroya­ble vivier de mis­si­ves, de des­sins, d’objets réa­li­sés par la seule pas­sion de fai­re des cho­ses, com­me ça, pour le plai­sir ! Tout dire, sur­tout ce que l’on veut tai­re, sa poé­sie rompt les rangs de la mono­to­nie, de la pré­ten­tion intel­lec­tuel­le, il n’écrira jamais que par néces­si­té, pous­sée vita­le. Ecri­re, pour Jules, c’est vivre ! Cha­cu­ne de ses let­tres invi­te à dire à voix hau­te, com­me pour boni­fier l’air, avec l’inscription d’un « Mer­ci, fac­teur » sur l’enveloppe, c’est le salut fra­ter­nel. Sou­vent aus­si Jules obli­tè­re la let­tre d’un « Visa­ge qui dan­se », le des­sin oui, c’est son salut à la vie.

Clau­de Billon, fac­teur, ami de Jules.

 

Fac­teur, hom­me de let­tres…

Comme un œil fou, par André Faber, de la Julésie

Un jour, on est par­ti chez le Jules Mou­gin, c’était au mois de mai, l’année 2007, l’année des 95 piges du vieux. On venait de Lor­rai­ne, qua­tre dans la bagno­le, cinq, six, dix ou tren­te, va t’en savoir, pour éco­no­mi­ser l’essence et se tenir chaud ! 670 kilo­mè­tres pour voir le vieux ! Vers 18 heu­res, on arri­ve tout d’abord chez le Simon et on boit à en sou­le­ver le toit de la peti­te mai­son, c’est com­me ça qu’on l’appelle la peti­te mai­son ! Je me sou­viens du Frank, sa bel­le gueu­le d’artiste, un gars qui tient bien la biè­re. On a cau­sé beau­coup, on a man­gé, on a dor­mi ! On a ron­flé tan­dis que les chats entraient par le toit et pas­saient sous la por­te et dan­saient quel­que part entre les étoi­les. Les brai­ses, il y avait des brai­ses dans la che­mi­née, une lumiè­re rou­ge com­me un oeil fou ! Une nuit de mer­de, ça souf­flait entre les tui­les, on était bien !

Il vous entend

Le len­de­main, je crois qu’il pleu­vait, on s’est retrou­vé à dix, tren­te ou mil­le pour­quoi pas, dans une grot­te. Les amis du Jules. On se recon­nais­sait avec nos bras, nos jam­bes, nos têtes de Jules, nos mots de Jules, je te pré­sen­te ma fem­me, vous avez fait bon voya­ge, on s’est vu quel­que part, main­te­nant je pose un nom sur votre visa­ge, on s’est par­lé au télé­pho­ne, je suis un ami de Jules, pre­nez un peu de sala­de, il y a enco­re du vin ! On a man­gé, bu et cau­sé. C’était la fête à Jules mais sans Jules ! Car Jules n’allait pas fort. Par petits grou­pes silen­cieux, des types allaient lui ren­dre visi­te à deux pas du ban­quet, des nanas ouvraient et fer­maient la por­te de sa mai­son gri­se, sur­tout fai­tes dou­ce­ment, il est fati­gué, oui, il vous entend, il entend tout ce qu’on lui dit, il dort !

© faber

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Trans­pa­rent dans son fau­teuil

Notre tour est venu. J’ai tenu la main du vieux. Le vieux Jules de deux mil­le ans sou­riait pres­que, trans­pa­rent dans son fau­teuil de vieux Jules, des amis lui tenaient la tête, l’épaule, le coeur et l’âme, lui tenaient sa cou­ver­tu­re à car­reaux, lui tenaient tout ce qui tenait enco­re un peu. Marie Made­lei­ne était là, un cen­tu­rion s’est pros­ter­né, les fem­mes se pen­chaient vers lui, les hom­mes lui ten­daient un ver­re, une cla­meur mon­tait de la grot­te, de tout le royau­me les gens accour­raient en pro­non­çant son nom et son nom mon­tait, mon­tait si haut tan­dis que lui même mou­rait sous nos yeux !

Fran­ck, tu me fais pleu­rer

On sor­tait de la piè­ce, pleu­rant, la bou­che tor­due, la poi­tri­ne trouée, les doigts hur­lants et cha­cun se jetait dans les bras d’un autre, pleu­rant les enfants morts, les après-midi d’été, un jouet qu’on avait eu à Noël, son père, sa mère, l’hiver à atten­dre devant le café des amis, un ora­ge, une caba­ne dans les champs, le goût du lait, une fille qu’on avait aimée, la brai­se, la nuit com­me un oeil fou, tout ! J’entends enco­re le Fran­ck avec sa bel­le gueu­le d’artiste qui imi­te la voix de Jules dans la grot­te. Non Fran­ck, il ne faut pas, arrê­te, arrê­te Fran­ck, tu me fais pleu­rer Fran­ck ! Et le ciel tou­chait la ter­re !

Mil­le soleils

Et on enten­dait les tam-tam et les fem­mes se désha­billaient et hur­laient en se grif­fant la poi­tri­ne et mon­traient leur ven­tre mouillé et les hom­mes buvaient à plei­ne bou­teille en jetant des cuis­se de pou­let aux chiens. L’amour a rai­son­né dans la grot­te, un jour, une nuit, mil­le soleils, nous étions un mil­liard, nous étions la brai­se, la nuit, la ban­qui­se, les déserts, le vent puis­sant qui fait dan­ser les poè­tes au bord de la falai­se. Et cet­te dan­se a rai­son­né long­temps et plus. Jusqu’à ce que Jules revien­ne à la vie !

André Faber

Lire aus­si sur C’est pour dire : Jules Mou­gin, la révol­te du cœur

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