Radio-télé. Le messager et la saucisse magique

par Robert Blondin*, Montréal

La sur-diffusion de certains sujets par les médias audiovisuels, certains journalistes peuvent en être conscients. Mais qu’un événement s’emballe – tiens, tiens… –, et les voilà aussitôt enrôlés de choc dans le processus vicieux qu’il serait alors malvenu de dénoncer…

Pour être vu, exister professionnellement, il faut briller dans l’éclairage du jour. Le métier de messager ne peut s’épanouir et fleurir dans l’ombre. Quand la crédibilité vient de la notoriété, l’éclairage éblouissant devient vital.

C’est la question de l’œuf et de la poule. Ou de la charrue et des bœufs. Ou de l’ancienne saucisse Hygrade, magique : plus on en mangeait plus elle était fraîche et plus elle était fraîche plus on en mangeait.

Le messager peut déplorer que le faisceau médiatique soit dirigé vers tel ou tel événement ou non-événement, mais il n’a d’autre choix que d’aller rejoindre les autres messagers, acteurs dans la lumière vive. Sa pertinence professionnelle, son importance relative aux compétiteurs, l’illusion de son utilité de citoyen, se nourrissent des feux médiatiques dans une boulimie caractérielle.

Il y a trente ans, il fallait être « dans le vent ». Aujourd’hui, c’est l’éclairage exponentiel qui fait jouir les caméras et les messagers. Nous vivons l’âge d’or de la procuration. Nous sommes célèbres par procuration en dévorant les états d’âme des vedettes. Nous sommes amoureux par procuration en s’identifiant à des personnages de téléromans. Nous sommes vindicatifs par conflits lointains interposés. Nous sommes violents par faits divers interposés. Nous sommes beaux par procuration. Nous mourrons même par procuration. Nous avons massivement délégué au dieu cathodique le soin de vivre pour nous. Nous nous octroyons l’importance des médias. Nous sommes les médias. Essayez de vivre sans médias…

L’exploitant d’une station de radio se valorise par les cotes d’écoute. L’animateur se valorise par le talent du chanteur qu’il présente. Le chanteur se donne l’importance de l’auteur.

Le chroniqueur de circulation n’existe qu’en fonction des bouchons et des accidents. Une situation critique le rend important, voire utile.

La présentatrice de météo n’a rien à dire sans prévisions menaçantes ou euphorisantes. Elle ne servirait à rien.

L’avocat ou le juge sans conflits graves, sans sanction publique à imposer ou à éviter n’ont plus qu’à rentrer dans l’ombre de l’anonymat.

Le policier sans crime risque de se sentir inutile.

Quand un présentateur ou un journaliste de télévision peut soudain s’incorporer l’importance d’un président assassiné ou d’un pape prosélyte qui fait l’offrande d’une agonie charismatique, il ne peut qu’obéir à sa boulimie de lumières et d’importance cathodique.

Mais toutes les vedettes de l’information (et leurs patrons – également vedettes par procuration) invoqueront le droit du public à l’information pour le gavage médiatique dont ils ont besoin comme d’un junkie a besoin de son fix.

Tous des saucisses : ils en donnent plus parce qu’on en veut plus et on en veut plus parce qu’ils donnent plus…

* Auteur et conseiller en communication
www.communipomme.com

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Jacques

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