Signé du poète israé­lien Jona­than Gef­fen, l’article qui suit est paru dans Maa­riv (Le Soir), quo­ti­dien israé­lien popu­laire de droite… Comme quoi rien n’est simple dans la com­plexi­té du monde… Tou­jours est-il que ce texte, tra­duit et publié dans Cour­rier inter­na­tio­nal [mer­ci au Faber qui l’a repé­ré] lève bien haut le cri du poète debout face au déshon­neur d’un État assas­sin. Ce texte vient heur­ter celui dans lequel un Glucks­mann s’échine à s’interroger, faus­se­ment, sur les « res­pon­sa­bi­li­tés » de la guerre. Pour en acca­bler qui, devi­nez ? Com­ment ça « une riposte exces­sive » ?  [Le Monde 7/1/09] Indé­cente ques­tion, inhu­ma­ni­té d’un « phi­lo­sophe » jusqu’au bushiste. Pas­sons à l’honneur du poète :

De retour de New York le 26 décembre, je ne savais pas quel Israël j’allais retrou­ver. Sur la route de Lod à Tel-Aviv, alors que mes yeux fixaient le ciel, j’avais bien remar­qué des héli­co­ptères Apache qui s’envolaient pour le Sud. Mal­gré cela, je ne me ren­dais pas encore compte dans quel pays j’étais reve­nu. Et, comme lors de chaque retour, j’ai à peine dépo­sé ma valise que je me suis effon­dré dans mon lit. Lorsque je me suis réveillé le len­de­main à 17 heures, j’ai enten­du sur mon répon­deur trois mes­sages qui me deman­daient de par­ti­ci­per à une mani­fes­ta­tion de pro­tes­ta­tion à Tel-Aviv et de signer une péti­tion contre la guerre. Quelle guerre ? Pour­quoi ne m’avait-on rien dit ? Lorsqu’on subit le déca­lage horaire, il y a quelque chose qui va bien au-delà de la simple fatigue, quelque chose de mys­té­rieux qui vient inexo­ra­ble­ment brouiller l’espace et le temps. Mais j’ai été pro­fon­dé­ment heur­té de me rendre compte que, pen­dant que je dor­mais, la guerre contre laquelle je suis cen­sé me mobi­li­ser venait pré­ci­sé­ment d’éclater.

Ain­si, à l’occasion des fêtes de Hanou­ka*, nous avons inven­té un nou­veau spec­tacle pour le plus grand plai­sir des enfants, spé­cia­le­ment pour ceux de Gaza : le Fes­ti­ga­za, un spec­tacle de pyro­tech­nie qui a l’avantage de béné­fi­cier du concours extra­or­di­naire de l’aviation israé­lienne, le tout dif­fu­sé vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et notre peuple tout entier s’est à nou­veau mis à com­mu­nier dans la vio­lence fes­tive, en scan­dant des incan­ta­tions telles que « Opé­ra­tion jus­ti­fiée » et « Tsa­hal a lavé l’affront ». Mais de quelle jus­tice et de quel hon­neur parle-t-on ? Certes, l’Etat a le devoir de pro­té­ger ses citoyens. Mais cette guerre insen­sée n’éliminera jamais le Hamas. Au contraire, elle ren­dra la popu­la­tion de Gaza davan­tage sen­sible aux extré­mistes. Une fois de plus, nous fai­sons la seule chose que nous sem­blons savoir faire : un mas­sacre de masse qui finit tou­jours par être per­çu comme une sorte de géno­cide (par­don­nez-moi l’expression), une opé­ra­tion de des­truc­tion et de dévas­ta­tion qui nous amène, encore et tou­jours, plus de dévas­ta­tion et de des­truc­tion. Dès lors que nos diri­geants n’ont ni pro­gramme poli­tique ni plan mili­taire, et qu’ils n’ont même pas la finesse d’envisager des incur­sions ponc­tuelles de com­man­dos, ils pré­fèrent envoyer nos « hur­leurs d’acier » [les avions de chasse] rayer de la carte toute une ville sans se sou­cier ni des morts inno­cents, ni des mères pros­trées dans les tun­nels mitraillés, ni de leurs enfants qui ne savent plus trop de qui ils doivent avoir le plus peur – du Hamas ou de nos forces armées.

« Comme nous avions cette bombe, il fal­lait bien que nous l’utilisions », avait décla­ré le pré­sident Tru­man après le lar­gage de la bombe ato­mique sur Hiro­shi­ma. Puisque nous ne man­quons pas de muni­tions, nous uti­li­se­rons toute notre puis­sance de feu contre un adver­saire qui ne nous arrive pas à la che­ville. « A Gaza, il n’y a plus assez de place pour les cime­tières », a expli­qué un com­men­ta­teur israé­lien. Mais comme il nous reste encore des tonnes de mis­siles et qu’il faut bien en faire quelque chose, bom­bar­dons les cime­tières ! Et gar­dons-nous de dif­fu­ser la moindre image du mas­sacre, vu que les spec­ta­teurs sont de grands sen­sibles. Et envoyons des médi­ca­ments aux Pales­ti­niens avant de bom­bar­der leurs stocks de médi­ca­ments. En atten­dant, ceux qui osent s’exprimer contre le crime sont à nou­veau consi­dé­rés comme des traîtres. Je suis curieux de savoir si Amos Oz et A.B. Yeho­shua [deux consciences de gauche qui sou­tiennent l’offensive israé­lienne] ont déjà publié un énième mani­feste huma­niste dans les pages du Ha’Aretz ou s’ils sont seule­ment en train d’y tra­vailler. Cela dit, depuis quand un écri­vain est-il écou­té dans ce pays ?

A cet égard, quoi de plus trou­blant que de décou­vrir que le nom du pogrom que nous sommes en train de com­mettre est tiré d’un poème de Bia­lik* [Plomb dur­ci], le « poète des pogroms » ? Honte sur vous, mili­taires, si, après ma mort, vous déci­diez de bap­ti­ser l’une de vos opé­ra­tions en vous ins­pi­rant d’un de mes poèmes. En toute modes­tie, je viens de modi­fier mon tes­ta­ment pour que mes ayants droit (ma com­pagne, mes parents et mes enfants) puissent léga­le­ment inter­ve­nir contre qui­conque aurait l’idée sau­gre­nue de bap­ti­ser la pro­chaine opé­ra­tion israé­lienne « Jar­din fer­mé » ou « Vio­lettes ». Cela dit – qui sait ? –, peut-être que d’ici là, vous aurez été cités à com­pa­raître devant un tri­bu­nal inter­na­tio­nal pour crimes de guerre et contre l’humanité.

Jona­than Geffen

* Lan­cée lors de la fête juive de Hanou­ka, l’offensive israé­lienne a été bap­ti­sée d’après une comp­tine enfan­tine du poète Haïm Nah­man Bia­lik (1873-1934), En l’honneur de Hanouk­ka, où il est ques­tion d’une tou­pie en plomb dur­ci. Bia­lik doit sa noto­rié­té à son poème La Ville du mas­sacre, com­po­sé après un pogrom qui avait entraî­né la mort de qua­rante-neuf Juifs en 1903, en Russie.

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