Tchad, Cinéma. Mahamat Saleh Haroun a gagné la bataille du Normandie

par Bernard Nantet

Prix spécial du Jury 2010 à Cannes pour son film Un homme qui crie, le cinéaste tchadien Mahamat Saleh Haroun, dit MSH, va pouvoir réaliser son rêve : faire revivre le Normandie, ce cinéma de Ndjamena en partie détruit pendant les guerres civiles qui ont déchiré son pays.

Dès 1979, la guerre civile a fait de la capitale tchadienne un champ clos où les factions se sont affrontées autour de quelques façades de bâtiments en dur, en particulier les cinémas. Comme tous les cinémas en Afrique, le Normandie, seule salle couverte du pays, avait nourri pendant des années l’imaginaire des jeunes Tchadiens. Passer derrière sa façade à l’architecture néo art déco, c’était plonger dans un monde bien plus exotique et onirique que subir dans le bois sacré l’initiation traditionnelle que François Tombalbaye, le premier président, avait remise au goût du jour.

Passer derrière la façade… © Ph. Bernard Nantet

Pour les enfants soldats des maîtres de la guerre se battre autour du Normandie revenait à entrer dans la fiction pour en faire une réalité mortelle… souvent aux dépends des civils. C’est ainsi que touché à la jambe par une balle perdue, le jeune Mahamat Saleh Haround, guère plus âgé qu’eux ne dut son salut qu’à la fuite en brouette poussée par son père, puis en pirogue au Cameroun voisin.

Petits boulots en Libye puis retournements de la situation politique avec un père devenu ambassadeur. Arrivée à Paris en 1982, découverte du monde, du journalisme et des faiseurs de rêves Chaplin, Bresson, Wenders, les grands frères Sembène Ousmane et Souleymane Cissé. Mais les plaies des guerres tchadiennes n’arrivent pas à se refermer et ses films (Bye, Bye Africa, 1999 ; Abouna notre père, 2002 ;  Darrat, saison sèche, 2006), dont le dernier Un Homme qui crie, 2010) sont des constats amers de la trahison des adultes, car “en Afrique, dit-il, tout adulte est le père ou l’oncle de quelqu’un“. Et pour MSH, c’est “cette Afrique [des adultes]  qui a inventé les enfants de la rue et les enfants-solats […] Aujourd’hui, il y a des Africains qui jouent le rôle des colons. Ce que je montre ici relève d’une responsabilité tchao-tchadienne” (Le Monde].

Redonner sa place au rêve : grâce à son prix Mahamat Saleh Haround a poussé le gouvernement à créer un centre de formation des jeunes à l’audiovisuel. Et le Normandie, remis de ses blessures projettera son film en avant-première en attendant la résurrection du Rio, un autre éclopé de l’époque où des kalachnikov avaient remplacé les projecteurs dans ces salles qui n’avaient rien d’un Cinema Paradisio

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Après un tel article, restait à voir le film, non ? Un Homme qui crie est un film fort; on y entend le cri… assourdissant de silence, tout en intériorité sahélienne, de ce Tchadien frappé par le malheur de la guerre des hommes en déraison. Une histoire simple et puissante qui transcende l'”ordinaire” d’une survie au quotidien. Film africain par son réalisateur et ses comédiens, mais non pas “africain” comme on le classerait pour l’ignorer. Car il atteint l’universalité de l’humain et en ce sens parle tout autant au spectateur du Nord – l’Occidental, disons. Il montre quand même le… Lire la suite

Souvenirs… à la fin des années 60, la guerre n’était pas encore arrivée à Fort-Lamy, la télé non plus, le Normandie était le seul cinéma couvert, à la saison des pluies il faisait le plein chaque soir, j’avais 25 ans…

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