Égypte. Moubarak tenté par le coup des "Frères musulmans"

Ils ne portent plus tous leurs barbes farouches mais plutôt des jeans. Relookés, les Frères musulmans se sont fait tout beaux tout propres pour ressortir au grand jour sur la place de la Libération (place Tahrir). Tout comme ils se sont fondus dans le paysage politique égyptien depuis que Moubarak en avait fait ses bêtes noires. « Investis » dans le caritatif, selon une pratique très courue par les agents des religions et même des chapelles politiques, une frange de ces frangins se dit aujourd’hui prête au pouvoir.

Habile – et ultime ? – manœuvre de Moubarak, celui-ci propose le négoce stratégique avec les plus présentables de ses ennemis de toujours. Si ça marche, il s’en sort à moindres frais et peut-être même avec bénéfice à court terme : celui d’avoir évité le chaos au peuple qui, sait-on jamais, pourra lui en être reconnaissant. Il s’agit du « bon peuple », celui des illettrés, sinon analphabètes, qui compose la majorité du peuple égyptien – à la différence de la Tunisie. À la différence aussi des jeunes Égyptiens issus des classes moyennes et de la bourgeoisie, cette majorité de la population demeure très sensible aux prédicateurs d’Allah, prompts à leur garantir le paradis céleste plutôt que la justice ici-bas.

Pendant les législatives de novembre 2005. Ici à Giseh. © Ph .gp

Dans une interview accordée à « L’Humanité », Éric Rouleau – journaliste né en Égypte, écrivain, ancien ambassadeur et spécialiste du Moyen-Orient –, apporte d’intéressantes précisions sur ces Frères musulmans :

« Leur association de bienfaisance possède 450 filiales dans tout le pays. Ils ont des cliniques où l’on pratique une médecine gratuite, ils aident à la scolarisation des enfants, organisent les mariages… Ils sont seulement 100 000 membres, mais des millions de partisans. Pas seulement chez les plus pauvres. Ils sont forts dans la petite bourgeoisie, dans les universités, les écoles d’ingénieurs.

Leur poids politique […] « est difficile à évaluer. Ils n’ont jamais été autorisés à prendre part à des élections. En 2005, Moubarak les avait laissés se présenter (sans l’étiquette FM). Les « indépendants » qu’ils soutenaient ont obtenu 88 sièges, soit 20 % des voix. Ce fut un choc pour Moubarak. Aujourd’hui, ils auraient sans doute 30 %. En fait, le courant islamiste n’est nulle part majoritaire dans le monde arabe. Ils prospèrent quand ils sont réprimés, mais perdent vite de leur influence quand ils sont autorisés, comme c’est le cas au Maroc ou en Algérie. Cela s’explique par le fait que sous les régimes dictatoriaux où aucune opposition n’est autorisée à s’exprimer, la mosquée est le seul lieu de contestation possible. Mais cela ne signifie pas que les gens approuvent leur programme.

« Il y a deux courants : l’un, conservateur, auquel appartient leur chef actuel, Mohamed Badie, un vétérinaire. Il veut garder le nom du mouvement et son programme ultraconservateur. L’autre, moderniste, qui prône l’ouverture, notamment en ce qui concerne la place des femmes. Il y a dix ans, des modernistes ont quitté le mouvement pour créer Al Wasat. Ils ont des coptes dans leur comité directeur et appellent à un islam démocratique et laïque. Le débat est d’autant plus aigu que se pose la question du nom que pourrait prendre le parti en cas d’élections démocratiques. La Constitution égyptienne interdit tout parti religieux. Or, jusqu’ici, les Frères musulmans ont refusé de changer de nom, ce qu’on fait d’autres partis islamiques dans le monde : le parti tunisien s’appelle Ennahda (renaissance) et le parti turc AKP (Parti du développement). Il est tout à fait impensable d’autoriser un parti islamique dans une Égypte démocratique, d’autant plus qu’il y a dans ce pays une forte minorité copte. Ce serait contre nature.

[…] « Les États-Unis comme Israël savent parfaitement ce qu’il en est. Ils savent que les Frères musulmans n’auront pas la majorité en cas d’élections, car il y a en Égypte un courant laïque et de gauche non négligeable. Ils n’en veulent pas pour des raisons géostratégiques, parce qu’ils savent que, dans un régime démocratique, ils exerceraient leur influence pour que l’Égypte cesse d’être le valet des États-Unis et prenne ses distances à l’égard de l’Israël actuel, expansionniste et intransigeant à l’égard des Palestiniens. C’est cela qui les effraie, et l’influence qu’un tel bouleversement pourrait avoir sur d’autres pays arabes de la région dans leurs relations avec les États-Unis et Israël. »

Voir ici la remarquable galerie de photos du Boston Globe

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Comme je viens de terminer la lecture du bouquin d’Hervé Kempf “L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie”, je dois dire que ce qui me préoccupe dans la suite éventuelle des révolutions en Tunise et Egypte, ce ne sont pas les islamistes, mais plutôt la possibilité (le risque) que dans l’euphorie de la liberté conquise ou retrouvée, les peuples se laissent berner par les tenants d’une “démocratie” de façade telle que celle que nous subissons depuis plus de trente ans. La manip??? On laisserait le peuple élire des “représentants” librement choisis qui n’auraient pas de boulot plus pressé que de rejoindre… Lire la suite

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