Par Ber­nard Dréano

Res­pon­sable du Centre d’études et d’initiatives de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale (CEDETIM), Ber­nard Dréa­no a par­cou­ru la Tuni­sie, un mois après la chute du pré­sident Ben Ali. Il a accom­pa­gné le mili­tant Mou­hied­dine Cher­bib au tri­bu­nal, ren­con­tré des avo­cats, des familles de mar­tyrs et des syn­di­ca­listes de l’UGTT.  Voi­ci son récit, comme un beau et fort témoignage.

14 février 2011. Zine el-Abi­dine Ben Ali a fui la Tuni­sie depuis un mois.

Un ami de la Ligue tuni­sienne des droits de l’homme (LTDH) est venu me cher­cher à l’aéroport de Tunis-Car­thage. Nous allons direc­te­ment au local de la Ligue rejoindre le groupe qui doit par­tir pour Gafsa.

La vil­la qui abrite le siège de la Ligue est un lieu emblé­ma­tique de la résis­tance à la dic­ta­ture. La LTDH, fon­dée en 1976, n’a jamais cédé devant les pres­sions des pou­voirs de Bour­gui­ba puis de Ben Ali, les inti­mi­da­tions et cen­sures, les empri­son­ne­ments ou l’exil de cer­tains de ses res­pon­sables comme Khe­maïs Chem­ma­ri, Khe­maïs Ksi­la, Mon­cef Mar­zou­ki. La Ligue n’a ces­sé de dénon­cer les atteintes au droit, la cor­rup­tion, la répres­sion et la tor­ture de mili­tants poli­tiques ou syn­di­caux, isla­mistes, com­mu­nistes, sociaux-démo­crates ou libé­raux. Entrer dans la vil­la de la Ligue, constam­ment sur­veillée par la police, c’était l’assurance d’être sui­vi, fiché, par­fois inter­pel­lé… J’en ai fait l’expérience.

Mais aujourd’hui, aucun flic à l’horizon. Aucun flic ? Pas tout à fait. Il y a, en civil, à l’intérieur du bâti­ment quelques poli­ciers. Ils sont venus sol­li­ci­ter des conseils pour créer un syn­di­cat indé­pen­dant dans la police !

À l’intérieur, je retrouve avec émo­tion Mokh­tar Tri­fi, pré­sident de la Ligue depuis 2000 (aucun congrès de la LTDH n’ayant pu se tenir depuis cette date du fait des pres­sions du pou­voir), et d’autres membres de l’organisation. Et les exi­lés reve­nus au pays, Khé­maïs Ksi­la, Kamel Jen­dou­bi, le pré­sident du réseau euro-médi­ter­ra­néen des droits de l’homme, et bien sûr Mou­hied­dine Cherbib.

Mou­hied­dine, c’est pour l’accompagner que nous sommes là. Au début de 2008, les habi­tants de la région des mines de phos­phate de Gaf­sa (au sud-ouest du pays), en par­ti­cu­lier de la ville de Redeyef, s’étaient sou­le­vés pen­dant plu­sieurs semaines contre l’arbitraire et l’injustice. Il y avait eu des morts, des arres­ta­tions. Des syn­di­ca­listes avaient été empri­son­nés. Mou­hied­dine, à l’époque pré­sident de la Fédé­ra­tion des Tuni­siens pour une citoyen­ne­té des deux rives (FTCR), avait été condam­né par contu­mace, en décembre 2008, à 2 ans de pri­son, pour avoir orga­ni­sé en France la soli­da­ri­té avec les mineurs de Redeyef. Il avait fait oppo­si­tion au juge­ment et son cas devait être réexa­mi­né par le tri­bu­nal de Gaf­sa le 16 février 2011… Entre-temps cer­tains évé­ne­ments ont quelque peu chan­gé la donne en Tunisie…

« À chaque révo­lu­tion nous sommes heu­reux »

Le Comi­té pour le res­pect des liber­tés et des droits de l’homme en Tuni­sie (CRLDHT) vou­lait « pro­fi­ter de cette occa­sion pour dénon­cer le dys­fonc­tion­ne­ment de la jus­tice tuni­sienne sous le régime de Ben Ali et pour poser les ques­tions de fond rela­tives à la réforme du sys­tème judi­ciaire afin d’aboutir à une jus­tice indé­pen­dante et impar­tiale en Tuni­sie ». Il a deman­dé que des « per­son­na­li­tés amies du peuple tuni­sien accom­pagnent notre ami Mou­hied­dine » ; c’est le cas d’Alima Bou­me­diene-Thie­ry, séna­trice de Paris (Europe Éco­lo­gie les Verts), Gilles Man­ce­ron, vice-pré­sident de la Ligue des droits de l’homme (LDH), Phi­lippe Le Grand de la LDH Nantes, très actif dans le sou­tien aux habi­tants de Redeyef, tout comme Michel Debon, du SGEN-CFDT et de Soli­da­ri­té Laïque et Mgr Jacques Gaillot, ain­si que Daniel Feur­tet, ancien dépu­té maire (PCF) de Blanc-Mes­nil, deux mili­tants de l’association des tra­vailleurs magh­ré­bins en France (ATMF) d’Argenteuil et de Mantes-la-Jolie, un membre de l’Association des familles de pri­son­niers et dis­pa­rus sah­raouis (AFAPREDESA), un de l’Association magh­ré­bine des droits de la per­sonne au Cana­da, et moi-même en qua­li­té de membre du Centre d’études et d’initiatives de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale (CEDETIM).

Quand je la rejoins, cette petite délé­ga­tion est déjà allée à Ras El Dje­bel, dans le nord du pays, ren­con­trer des acteurs de la révo­lu­tion et des familles de mar­tyrs et a ren­du visite à Bizerte à Ali Ben Salem, doyen des mili­tants des droits de l’homme tuni­sien et pré­sident de la sec­tion locale de la LTDH.

Mais il est déjà temps de par­tir pour Gaf­sa. Cinq heures de route, un peu de pluie. Une poi­gnée de mili­taires aux car­re­fours de la ville assou­pie mais tran­quille, l’hôtel Jugur­tha presque vide de touristes…

Le len­de­main matin, nous sommes entas­sés dans notre petit car et quelques voi­tures pour aller à Redeyef. Une mili­tante de Gaf­sa com­mence à chan­ter « Kol­li thwa­ra weh­na day­man fara­hin » (À chaque révo­lu­tion nous sommes heu­reux…). Une chan­son de Cheikh Imam, le barde égyp­tien des révoltes popu­laires arabes des années 1970. Les jeunes d’aujourd’hui ont repris les thèmes des chan­teurs et poètes pro­gres­sistes de ces années de feu. Et aus­si de nou­veaux ? Fin jan­vier, les jeunes venus du Sud (Gaf­sa, Sidi Bou­zid, Kes­rouane), qui sont mon­tés à Tunis, et leurs cama­rades tuni­sois qui les ont rejoints devant la Kas­bah (le siège du Pre­mier ministre) pour récla­mer l’expulsion des ministres bena­listes du pre­mier gou­ver­ne­ment pro­vi­soire, ont com­po­sé un nou­veau chant. Et tout le monde reprend cette sorte de Mar­seillaise de jasmin…

« Pas de guide, pas de pré­sident, répu­blique par­le­men­taire ! »

Et ce sont d’autres chants patrio­tiques arabes qui nous accueillent à Gaf­sa. Une foule, prin­ci­pa­le­ment de jeunes, ser­rés les uns contre les autres, deux mille per­sonnes, peut-être plus, reçoit Mou­hied­dine et ses amis.

Nous mon­tons sur le bal­con où se trouve le siège du syn­di­cat UGTT local (Union géné­rale tuni­sienne du tra­vail), non sans fou­ler au pied un por­trait de Ben Ali deve­nu paillas­son. Adnane Hajii, le cha­ris­ma­tique lea­der syn­di­cal, pré­sente tour à tour sous les applau­dis­se­ments les cou­ra­geux avo­cats des incul­pés de 2008, les exi­lés Khé­maïs Ksi­la et Kamel Jen­dou­bi, Mes­saoud Romd­ha­ni, le res­pon­sable de la LTDH de Kai­rouan, et bien sûr Mou­hied­dine, sa femme et sa fille qui l’accompagnent. Mou­hed­dine intro­duit cha­cun des amis étran­gers et ce qu’ils repré­sentent, et Jacques Gaillot dit quelques mots en notre nom : « Que Redeyef est belle en ce jour… »

Sous le doux soleil d’hiver, la foule n’a ces­sé de dia­lo­guer avec le bal­con. Les slo­gans sont clairs et forts : « La tête est tom­bée, il faut détruire le corps de la dic­ta­ture ! Pas de guide, pas de pré­sident, répu­blique par­le­men­taire ! »

Dans une large mesure, le mou­ve­ment du bas­sin minier de 2008 a été le pre­mier épi­sode de la contes­ta­tion du régime qui devait abou­tir début 2011 à la chute de Ben Ali.

Une devise : « déter­mi­na­tion, dignité »

L’exploitation du phos­phate consti­tue l’une des prin­ci­pales res­sources natu­relles expor­tées de la Tuni­sie, mais la popu­la­tion locale n’a jamais béné­fi­cié des retom­bées éco­no­miques de cette manne et les infra­struc­tures publiques sont mini­males. La région est gra­ve­ment pol­luée après un siècle d’exploitation for­ce­née d’un des plus grands gise­ments du monde, et pour les habi­tants aux dents sou­vent noir­cies par l’eau insa­lubre, l’espérance de vie est infé­rieure à la moyenne. Les réduc­tions d’effectifs de la Com­pa­gnie des Phos­phates de Gaf­sa ont pro­vo­qué chô­mage et pré­ca­ri­té, tan­dis que se déve­lop­paient cor­rup­tion et favoritisme.

Le mou­ve­ment popu­laire du début de 2008, d’abord contre les injus­tices en matière d’embauche, puis contre la situa­tion géné­rale, s’était don­né pour devise « déter­mi­na­tion, digni­té ». Tout a été mis en œuvre pour que la contes­ta­tion ne déborde pas dans d’autres régions : bou­clage par la police, les forces spé­ciales et les milices RCD (Ras­sem­ble­ment consti­tu­tion­nel démo­cra­tique, le par­ti du pou­voir), cen­sure inté­rieure et exté­rieure. Et les efforts de jour­na­listes et mili­tants, fran­çais notam­ment, pour rendre compte des évé­ne­ments à l’extérieur se sont heur­tés au mur du silence des grands médias, notam­ment fran­çais. L’exemple de ce mou­ve­ment « large et non par­ti­san, le plus mûr quant à sa reven­di­ca­tion et ses formes de lutte qu’ait connu l’histoire récente de la Tuni­sie » ne devait pas faire école.

Sur la tombe d’une des vic­times des affron­te­ments de 2008, la famille avait ins­crit « cha­hîd » (mar­tyr). La police a grat­té l’inscription, pour la recou­vrir par la men­tion « défunt ».

« Quand le soleil est mas­qué par le brouillard et que le voile de l’obscurité a enve­lop­pé le monde (…) à tout qui cherche et qui com­prend il ne reste comme che­min que les yeux des mots », chan­tait Cheikh Imam. Et nous, ce soir-là.

Ber­nard Dréa­no, Centre d’études et d’initiatives de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale (CEDETIM)

 

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