Athènes, carnet de voyage. 3) « Rencontres avec des hommes remarquables »*

Athènes, 9 juin 2016.  Il faut des jours pour connaître une ville comme Athènes, archi séculaire, si riche de beauté et d’histoire. La parcourir à pied, prendre les transports en commun, s’y perdre, croiser les habitants. Des jours, et encore… Se méfier des premières impressions, rarement les bonnes (contrairement à l’adage) ; ce sont celles des préjugés. Alors revenir sur ses pas, marcher, respirer, sentir. Odeurs, sons, lumières. Pas toujours « joli », « charmant », dès lors que ça vit.

DSCF5670 [D]ans mes souvenirs, si lointains, la place Omonia fleurait bon le lieu prestigieux. Aujourd’hui, ça sent plutôt la pisse et la pauvreté. Pareil pour la rue Athinas, la déesse fondatrice et comme négligée dans cette artère peu engageante. On dépasse l’Hôtel de ville, quelconque. Mais c’est là que je croise mon premier « grand homme », et pas n’importe lequel : Périclès, en pied et en marbre.

Ça y est, j’ai mis le doigt dans l’engrenage historique ! C’est bien l’inconvénient avec ces innombrables statues : soit elles vous narguent et vous renvoient à votre ignorance crasse…, soit elles vous obligent à savoir. J’avais bien entendu parler du « siècle de Périclès », comme d’une sorte d’âge d’or athénien… DSCF4917Pas de quoi nourrir un topo historique, ni l’occasion d’en imposer un, dont je serais d’ailleurs incapable. Mais l’Histoire nous rattrape, et tout spécialement ici, à chaque coin de rue ou presque, ne serait-ce que sur les plaques bleues émaillées (c’est aussi leur rôle). De plus, l’étranger de passage, se croit tenu de pousser le vice en fréquentant nombre de musées.

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C’est ici, dans ce Musée de l’Acropole, que sont exposées cinq des six vraies cariatides de l’Erechtéion. La cinquième se trouve au British Museum, à Londres. La septième est en prime… [Ph. gp]
DSCF4964Ainsi, je sors du Musée de l’Acropole, le tout beau tout moderne : splendide en effet, un monument en soi, bâti sur des ruines – la Grèce, pays de ruines et de mythes superbes – que l’on surplombe en marchant sur un plancher de verre ! Tandis que là-haut, sur cette colline inspirée, d’abord citadelle anti-barbares, des générations d’architectes et de bâtisseurs géniaux ont tenté de conjurer le temps en édifiant un temple, puis d’autres, et même des théâtres… Tandis que d’autres générations de travailleurs de la pierre se relaient encore, de nos jours, pour réparer, sauvegarder, restaurer.

Sur l’Acropole, le Parthénon, notamment, porte les stigmates de sa si longue histoire – vingt-cinq siècles ! En grec ancien, parthénon signifie « appartement de jeunes filles ». En l’occurrence, il s’agissait d’accueillir la statue d’Athéna, fille de Zeus, déesse de la sagesse, de la guerre, des artisans, des artistes et des enseignants. Une sacrée charge ! D’autant qu’Athéna était aussi la protectrice de la cité qui porte son nom. Sa statue, d’ivoire et d’or massif, fut détruite lors d’un incendie, au Ve siècle. De multiples répliques ont été produites, dont celle qui domine l’Académie d’Athènes [photo ci-dessous]. Encore et toujours des statues donc. Et c’est là que je retombe sur mes pieds : à qui doit-on l’édification du Parthénon ? À Périclès, pardi !

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Deux mots et quelques sur ce Périclès, que la modestie ne devait pas étouffer. On l’a même dit assez mégalo et démago sous ses allures de démocrates. Ce qui a fait l’objet de livres savants. Toujours est-il qu’en grec ancien Περικλῆς / Periklễs, signifie littéralement « entouré de gloire ». Né à Athènes vers 495 av. J.-C, il y est mort en 429. [Merci Wiki]. Il acquit sa gloire en guerrier, sur les fronts des guerres médiques et celles du Péloponnèse – Thucydide, le « reporter de guerre » dont j’ai déjà parlé ici, l’admirait beaucoup. Ce n’était pas le cas d’Aristophane, poète et auteur de théâtre, ce Molière de bien avant (- Ve siècle), qui se le paie littéralement comme va-t-en guerre assoiffé de pouvoir. Très près de nous, feu Umberto Eco lui a taillé un costume de populiste… Ce qui nous amènerait à entamer le chapitre énorme et inépuisable de la Démocratie selon ses innombrables penseurs grecs. Je m’en garderai bien – par facilité de blogueur peu apte aux Travaux d’Hercule. Mais l’actualité politicienne, à Athènes comme à Paris et partout dans le monde mériterait ce retour aux fondements historiques et philosophiques. 1

J’en ai donc fini, pour ma part, avec cette première rencontre. Laissons Périklès devant l’Hôtel de ville, passons le grand marché (agora en grec) à poisson et à viande [« vaut le détour » cependant]. Et voilà sur qui je tombe : Diogène, il se trouvait en bas de la rue d’Athinas, accroupi sur le trottoir, ratatiné sur ses genoux, tout maigre, presque nu, les côtes saillantes. Quand j’ai mis un euro dans sa sébile en plastique, il a levé les yeux et a souri. C’était lui !

– Mais Diogène était de Sinope, pas d’Athènes. Et il logeait dans une jarre.

– Je sais, et alors ? Il était en vadrouille et venait souvent à Athènes. C’était bien lui ! (Je n’ai pas eu l’impudeur de le prendre en photo. Sans doute ne m’aurait-il pas envoyé paître par un « Barre-toi de mon soleil ! » ?)

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Et voici Hippocrate, rencontré un peu plus loin, quartier de Psiri. Déguisé en vieux rocker, jouant de la gratte électrique devant le rideau baissé d’une pharmacie sur lequel son image avait été bombée. C’était bien lui !

– Lui, le « père de la médecine », tu rigoles ?

– Vois combien son illustre portrait protège sa réincarnation moderne ! Et comme il nous protège encore : Hippocrate fut le premier médecin à avoir rejeté les superstitions et les croyances qui attribuaient la cause des maladies à des forces surnaturelles ou divines. Chapeau !

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Maintenant voici Socrate, permettez ! Je sortais de l’ancien Agora, je l’ai repéré, déambulant, parlant à voix haute et sans cesse. J’ai croisé son regard amical. Il m’a accordé la permission d’une photo. Et ne l’ai plus revu.

– Ce n’est pas Socrate, il était laid comme un pou ! Le tien est beau comme Zeus.

– Alors, c’était Socrate déguisé en Zeus !

En vrai, il s’appelle Gargala. Ne parlant ni anglais ni français, sauf pour dire « A tout à l’heure » et « Merci », je ne sais ce que sa chienne de vie a pu lui réserver….

J’en viens à mes héros personnels « modernes », en fait universels. Zorba, Alexis, celui qui m’a amené en Grèce à mes 17 ans, l’ado finissant que le Crétois Nikos Kazantzaki venait de tournebouler…. Celui-là de Zorba, mon exemplaire du jour, soixantenaire chenu, je l’ai vu hier dans Exarchia attablé à une terrasse avec une jeune femme et un enfant, le teint rougeaud, sourire au vent, parlant fort, chemise dépoitraillées. C’était lui, bien sûr !

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Et la vielle copine de Zorba, la Bouboulina, n’était pas loin : aperçue sur l’avenue Akadimia, toute enfarinée et emparfumée, robe bleue à fleurs, hauts-talons scabreux, des dreadlocks jusqu’aux fesses. C’était elle, mais oui !

Ce voyage, je le vis comme un double retour aux sources :

– les miennes, celle de mon passage de l’ado à l’adulte, si possible à la vie d’homme ;

– les sources de notre civilisation dans ce monde si désorienté. Ça ne pouvait être plus essentiel, surtout vers la fin d’une existence.

–––––––––

*J’emprunte à Peter Brook le titre de son film consacré à la vie de Georges Gurdjieff (1979).

Photos de gp.

Notes:

  1. J’apprends que Montebourg suggère de remplacer les sénateurs élus par des citoyens tirés au sort… Quoi, aurait-il eu connaissance du système démocratique de la Grèce antique ? J’espère revenir sur ce chapitre.
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Elles ont des chapeaux et des talons hauts les cariatides ?
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Big Dad

G-Rare!!! Merci pour ce morceau qui me permet de revisiter mes connaissances de l’histoire grecque, avec finesse et humour en sus…Le titre me rappelle également un bouquin de Gurdjieff que j’ai trouvé chez un bouquiniste…Il était truffé de citations dont celle-ci: ce n’est pas la faim mais l’absence d’avidité qui rassasie les convives…

Binoît

De Gurdjieff, d’origine grecque, lui aussi, cité je ne sais où par Peter Brook : “l’Homme, un monde en dehors, un univers en dedans”.

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