Il y a des jours… Des jours où le ciel s’assombrit au plus noir : relance de l’EPR fran­co-chi­nois en Grande-Bre­tagne ;  mariage mon­strueux de Bay­er et de Mon­san­to – Mon­sieur Pes­ti­cide avec Madame OGM, bon­jour la descen­dance ! Alteo et ses boues rouges en Méditer­ranée. Et en prime, le péril Sarko en hausse sondag­ière, sur les traces de Trump (il avait bien singé son ami Bush) et son néga­tion­nisme cli­ma­tique…

L’affaire Alteo est loin d’être jouée !  L’usine de Gar­danne est l’objet d’une mise en demeure de la pré­fec­ture des Bouch­es-du-Rhône, suite à un con­trôle inopiné de l’Agence de l’eau. Celle-ci a en effet détec­té des efflu­ents hors normes dans les rejets actuels en mer. Un comité de suivi doit tranch­er ce 26 sep­tem­bre.

Restons-en à la « Grande nou­velle ! », la «  nou­velle extra­or­di­naire! ». Ils n’en peu­vent plus, côté français, d’exulter : la dirigeante bri­tan­nique, There­sa May, vient de valid­er « sous con­di­tions » le pro­jet d’EDF de con­stru­ire deux réac­teurs nucléaires EPR à Hinck­ley Point, dans le sud de la Grande-Bre­tagne. Reste, il est vrai, à con­naître les­dites « con­di­tions » de la « per­fide Albion ». On ver­ra plus tard. Ne boudons pas la joie « exul­tante », donc, du secré­taire d’État à l’industrie qui va jusqu’à évo­quer « un nou­veau départ » pour la fil­ière nucléaire française ; Hol­lande n’est pas en reste, et même son de cloche, c’est le mot, du patron d’EDF qui joue là, cepen­dant, l’avenir financier de sa boîte suren­det­tée et acces­soire­ment l’avenir de ses salariés.

Le sujet est clairon­né sur les télés et radios, sans grand dis­cerne­ment comme d’habitude, c’est-à-dire sans rap­pel­er la ques­tion de fond du nucléaire, sous ses mul­ti­ples aspects :

sa dan­gerosité extrême, éprou­vée lors de deux cat­a­stro­phes majeures (Tch­er­nobyl et Fukushi­ma)– et plusieurs autres acci­dents plus ou moins minorés (Threee Miles Island aux Etats-Unis, 1979), ou dis­simulés (cat­a­stro­phe du com­plexe nucléaire Maïak, une usine de retraite­ment de com­bustible en Union sovié­tique, 1957, l’un des plus graves acci­dents nucléaires jamais con­nus).

sa nociv­ité poten­tielle liée aux risques tech­nologiques, sis­miques, ter­ror­istes ; ain­si qu’à la ques­tion des déchets radioac­t­ifs sans solu­tion accept­able ; sans oubli­er les risques san­i­taires et écologiques liés à l’extraction de l’uranium et au traite­ment du com­bustible usagé (La Hague, entre autres) ;

son coût exor­bi­tant, dès lors que sont pris en compte les coûts réels d’exploitation, des inci­dents et acci­dents, de la san­té des pop­u­la­tions, des économies locales ruinées (Ukraine, Biélorussie, pré­fec­ture de Fukushi­ma-Daïchi) , du traite­ment des déchets, du déman­tèle­ment si com­plexe des cen­trales en fin d’exploitation ;

ses incer­ti­tudes tech­nologiques spé­ci­fiques aux réac­teurs EPR en con­struc­tion prob­lé­ma­tique – Fin­lande, Fla­manville et Chine –, tou­jours retardés, selon des bud­gets sans cess­es réé­val­ués.

Cocori­co ! L’annonce est portée sur le ton tri­om­phal, glo­ri­fi­ant l’ « excel­lence française » et les retombées promis­es avec des emplois par mil­liers ! Certes.

Mais les éner­gies renou­ve­lables, ne devraient-elles pas créer aus­si des mil­liers d’emplois – de la recherche à la pro­duc­tion ? Selon des critères autrement écologiques et éthiques que ceux du nucléaire – rap­pelons en pas­sant que l’extraction et le traite­ment ini­tial de l’uranium (com­bustible fos­sile, lim­ité lui aus­si), sont très émet­teurs de gaz à effet de serre (engins miniers gigan­tesques ; trans­port du min­erai jusqu’aux usines loin­taines, comme à Pier­re­lat­te dans la Drôme.

Évidem­ment, la « ques­tion de l’emploi » demeure un élé­ment déter­mi­nant ; au point de blo­quer toute dis­cus­sion réelle, c’est-à-dire de fond, hon­nête, qui évite le piège du « chan­tage à l’emploi ».

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L’usine Alteo de Gar­danne (Bouch­es-du-Rhône) ©alteo

« L’écologie, c’est bien beau, mais ça ne donne pas du boulot ! » : paroles d’un anonyme de Gar­danne inter­rogé par la télé sur l’affaire des boues rouges pro­duites par l’usine Alteo 1. Argu­ment bien com­préhen­si­ble, qui oppose une néces­sité immé­di­ate à une autre, dif­férée dans le temps et autrement essen­tielle, cepen­dant : celle des déséquili­bres biologiques qui men­a­cent la vie marine et, par delà, humaine.

Cette semaine aus­si, sur le même reg­istre, on a vu les syn­di­cal­istes de Fes­sen­heim man­i­fester pour leur emploi men­acé par la fer­me­ture annon­cée de la cen­trale nucléaire. Des cégétistes, en l’occurrence, vont ain­si jusqu’à dénon­cer « une inco­hérence » dans la volon­té poli­tique de vouloir main­tenir l’emploi chez Alstom à Belfort tout en « détru­isant » ceux de Fes­sen­heim. Ce pro­pos passe totale­ment à la trappe l’enjeu écologique lié à une cen­trale nucléaire ayant dépassé la lim­ite de sa durée de vie. On com­pare deux sit­u­a­tions incom­pa­ra­bles, de même qu’on oppose ain­si une logique locale « court-ter­miste » à des enjeux por­tant sur l’avenir de l’espèce humaine. On pointe là un gouf­fre d’incompréhension fon­da­men­tale opposant le temps d’une vie d’homme à celui de l’espèce humaine.

Con­cer­nant pré­cisé­ment l’affaire des boues rouges et des efflu­ents tox­iques rejetés dans la Méditer­ranée, il y aurait cepen­dant une solu­tion tech­nique avérée présen­tée depuis plusieurs mois à Alteo. Mais la « logique » finan­cière sem­ble s’opposer à cette solu­tion. L’élimination totale des déchets tox­iques implique en effet un coût que les action­naires du fond d’investissement état­sunien dont dépend Alteo refusent par principe – c’est-à-dire par intérêt ! Même oppo­si­tion symétrique, là encore, entre intérêts indi­vidu­els immé­di­ats et intérêts rel­e­vant du bien com­mun et de la con­science écologique glob­ale.

On se trou­ve pré­cisé­ment dans l’enjeu exprimé par le « penser glob­al — agir local », selon la for­mule de Jacques Ellul 2, reprise et portée à son tour par René Dubos 3. C’est là une dual­ité de ten­sions, que recou­vrent bien nos actuels erre­ments de Ter­riens mal en point. En fait, on peut affirmer sans trop s’avancer que le « penser glob­al » de la plu­part de nos con­tem­po­rains se lim­ite à l’« agir local ». Autrement dit, de la pen­sée de lil­lipu­tiens ne voy­ant guère au-delà de leur bout de nez court-ter­miste. Et encore ! Car il n’y par­fois pas de pen­sée du tout, une preuve :

 

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La non-con­science écologique, ou l’inconscience de l’homo “peu” sapi­ens men­ace l’humanité entière. [Ph. gp]

Un tel out­rage à la beauté du monde (voir l’arrière plan : Mar­seille, plage des Goudes) me rend tris­te­ment pes­simiste sur l’avenir de l’humanité. Ici, ce n’est pour­tant qu’un for­fait d’allure mineure, ordi­naire – cepen­dant à haute portée sym­bol­ique – aux côtés des agres­sions et des pol­lu­tions majeures : mers et océans à l’état de poubelles, agri­cul­ture chim­ique, éle­vages indus­triels, déforesta­tion, déser­ti­fi­ca­tion, sur­con­som­ma­tion-sur­dé­jec­tions, atmo­sphère sat­urée par les gaz à effet de serre ; dérè­gle­ment cli­ma­tique, fonte des glaces et mon­tée des eaux… Un désas­tre ample­ment amor­cé – sans même par­ler des folies guer­rières et ter­ror­istes. Et j’en passe.

Ain­si à Gar­danne, ville dou­ble­ment rouge : rougie par les pous­sières d’alumine qui la recou­vre, et rougie par quar­ante ans de munic­i­pal­ité com­mu­niste et à ce titre asservie à la crois­sance et à son indus­trie, fût-elle dévas­ta­trice de l’environnement naturel et de la san­té humaine. Il en va de même ici comme à Fes­sen­heim et pour toute l’industrie nucléaire, soutenue depuis tou­jours par les com­mu­nistes et la CGT, tout autant que par les social­istes et toute la classe poli­tique et syn­di­cal­iste, à l’exception des écol­o­gistes, bien enten­du, et d’EELV en par­ti­c­uli­er.

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Notes:

  1. L’ancienne usine Pechiney de Gar­danne, créée en 1893, appar­tient depuis 2012 au fonds d’investissement H.I.G Cap­i­tal basé à Mia­mi. Alteo se présente comme le « pre­mier pro­duc­teur mon­di­al d’alumines de spé­cial­ité ». Alteo Gar­danne emploie 400 salariés et 250 sous-trai­tants
  2. Pro­fesseur d’histoire du droit, soci­o­logue, théolo­gien protes­tant, 1912–1994. Penseur du sys­tème tech­ni­cien, ses idées sont notam­ment dévelop­pées en France par l’association Tech­nol­o­gos
  3. Agronome, biol­o­giste, 1901–1982 Auteur de nom­breux ouvrages, dont Cour­ti­sons la terre (1980) et Les Célébra­tions de la vie (1982)