Infor­mé par un ami 1 d’un billet de blog au titre allé­chant : « La Répu­blique vaut-elle plus que 35 euros ? », je tombe sur le fameux blog de « Maître Éolas », Jour­nal d’un avo­cat - Ins­tan­ta­nés de la jus­tice et du droit.

La Répu­blique. Ange-Louis Janet (1815-1872) © Musée Carnavalet

LEolas en ques­tion semble être désor­mais le plus connu des avo­cats ano­nymes… Ne vou­lant pas mêler liber­té de juge­ment et affaires pro­fes­sion­nelles, il s’abrite der­rière ce pseu­do­nyme, lequel nous dit Wiki­pé­dia, vient du mot gaé­lique irlan­dais eolas qui signi­fie « connais­sance, infor­ma­tion. » Que voi­là une bonne réfé­rence ! Aus­si n’est-il pas éton­nant que cet homme de droit s’en prenne si sou­vent à la presse, grande péche­resse dans son propre domaine. D’où cet exergue, qui rejoint mon cre­do : « Qui aime bien châ­tie bien. Et la presse, je l’aime très fort. » Pour le coup, Eolas s’en prend à un édi­to de L’Opinion. 2

Voi­ci les faits, remon­tant à 2016, tels que repris de la plume (alerte et à l’occasion cin­glante) d’Eolas :

« Sébas­tien X. est l’heureux pro­prié­taire d’un lot dans le Lot, sur lequel se trouve une mai­son d’habitation et un garage. On y accède par un por­tail don­nant sur la voie publique, par lequel une auto­mo­bile peut pas­ser afin de rejoindre le garage. Le trot­toir devant cet accès est abais­sé, for­mant ce que l’on appelle une entrée car­ros­sable et plus cou­ram­ment un bateau.

« Un jour, mû par la flemme ou peut-être parce qu’il ne comp­tait pas res­ter long­temps chez lui, peu importe, Sébas­tien X. a garé sa voi­ture devant l’accès à sa pro­prié­té, au niveau du bateau. “Que diable, a-t-il dû se dire, je ne gêne pas puisque seul moi ai voca­tion à uti­li­ser cet accès. Or en me garant ain­si, je mani­feste de façon uni­voque que je n’ai nulle inten­tion d’user de ce dit pas­sage”. Oui, Sébas­tien X. s’exprime dans un lan­gage sou­te­nu, ai-je décidé.

« Fata­li­tas. Un agent de police pas­sant par là voit la chose, et la voit d’un mau­vais œil ; sans désem­pa­rer, il dresse pro­cès-ver­bal d’une contra­ven­tion de 4e classe pré­vue par l’article R.417-10 du code de la route : sta­tion­ne­ment gênant la cir­cu­la­tion. Sébas­tien X., fort mar­ri, décide de contes­ter l’amende qui le frappe, fort injus­te­ment selon lui. »

Il s’ensuit que le Sébas­tien X. dépose une requête, à laquelle le juge de proxi­mi­té de Cahors fait droit et le relaxe, au motif “qu’il n’est pas contes­té que l’entrée car­ros­sable devant laquelle était sta­tion­né le véhi­cule de M. X. est celle de l’immeuble lui appar­te­nant qui consti­tue son domi­cile et des­sert son garage, et que le sta­tion­ne­ment de ce véhi­cule, sur le bord droit de la chaus­sée, ne gêne pas le pas­sage des pié­tons, le trot­toir étant lais­sé libre, mais, le cas échéant, seule­ment celui des véhi­cules entrant ou sor­tant de l’immeuble rive­rain par son entrée car­ros­sable, c’est à dire uni­que­ment les véhi­cules auto­ri­sés à emprun­ter ce pas­sage par le pré­ve­nu ou lui appartenant”.

Mais voi­là-t-il pas que le repré­sen­tant du minis­tère public, « fin juriste » selon Eolas, dépose un pour­voi en cas­sa­tion. Et la cour, en effet, a cas­sé. Ledit juge­ment s’est trou­vé annulé.

Alors, se demande gou­lu­ment l’avocat : « Pour­quoi la cour de cas­sa­tion a-t-elle mis à l’amende ce juge­ment ? Pour deux séries de motif dont cha­cun à lui seul jus­ti­fiait la cassation. »

À par­tir de là, puisque je ne vais pas reco­pier la longue autant qu’argumentée et pas­sion­nante plai­doi­rie de l’avocat, je vous invite à la lire direc­te­ment ici.

Pour ma part, non juriste, je m’en tien­drai à quelques réflexions sur ce qu’on appelle « l’État de droit » et qui pose des ques­tions essen­tielles, non seule­ment sur la Répu­blique et la démo­cra­tie mais plus géné­ra­le­ment sur l’état de la socié­té, donc sur les com­por­te­ments indi­vi­dua­listes ou communautaristes.

L’usage de l’automobile et, en géné­ral, de tous les engins à moteur, dévoile le reflet hideux des com­por­te­ments humains – à l’humanité rela­tive, spé­cia­le­ment dans les villes, en dehors de toute urba­ni­té… C’est en quoi cet article de Maître Eolas revêt son impor­tance poli­tique, voire idéo­lo­gique et phi­lo­so­phique. Il pose en effet – depuis son titre, « La Répu­blique vaut-elle plus que 35 euros ? » –  la ques­tion du bien com­mun, cen­sé être codi­fié et confor­té par la Loi. Cette Loi (avec majus­cule) si sou­vent bafouée, par des hors-la-loi dont notre socié­té a bien du mal à endi­guer les flots : manque de pri­sons, qui débordent, de juges, de poli­ciers. On manque plus encore, avant tout, d’esprit civique – ce que George Orwell, sous l’expression décence com­mune, défi­nis­sait comme « ce sens com­mun qui nous aver­tit qu’il y a des choses qui ne se font pas ».

Non, ça ne se fait pas, enfin ça ne devrait pas se faire de : 

– Se foutre du code de la route, spé­cia­le­ment des limi­ta­tions de vitesse et mettre ain­si des vies en dan­ger ; cau­ser un bou­can infer­nal avec son engin à moteur ; jeter les ordures n’importe où ; incen­dier pou­belles et voi­tures ; insul­ter qui­conque par des pro­pos agres­sifs et racistes 3 ; bar­rer des rues pour empê­cher l’accès de la police dans des « ter­ri­toires per­dus de la Répu­blique » 4 Liste non exhaustive !

Mais ça ne devrait se faire non plus que :

– Près de la moi­tié des richesses mon­diales soit entre les mains des 1 % les plus riches, tan­dis que 99 % de la popu­la­tion mon­diale se par­tagent l’autre moi­tié, tan­dis que 7 per­sonnes sur 10 vivent dans un pays où les inéga­li­tés se sont creu­sées ces 30 der­nières années. (Rap­port Oxfam, 2014).

– … Et que les riches conti­nuent à s’enrichir et les pauvres à s’appauvrir…

L’État de droit, certes, implique la pri­mau­té du droit sur le pou­voir poli­tique, de sorte que gou­ver­nants et gou­ver­nés, doivent obéir à la loi, tous étant ain­si égaux en droit. En droit. Pour le reste : on comp­te­ra sur les talents, la chance, et sur­tout la « bonne for­tune »… Rien à voir avec le degré de démo­cra­tie d’un régime ! Où serait alors le « monde com­mun » entre les nou­velles élites de l’industrie, du com­merce, de la banque, des arts, du sport et de la poli­tique ? – cette nou­velle aris­to­cra­tie, à l’hérédité finan­cière et aux reve­nus éhon­tés, injurieux.

État de droit, ou État de tra­vers ? Par delà le désordre éco­no­mique fac­teur de misère 5, c’est l’ordre sym­bo­lique du monde – celui de la jus­tice et du bien-être par le « pro­grès » tant van­té – qui se trouve gra­ve­ment atteint et accen­tue le res­sen­ti­ment géné­ral et la mal­veillance des lais­sés pour compte. Tan­dis que les déma­gogues de tous poils se ren­gorgent sous de grandes envo­lées éga­li­ta­ristes, accu­sant l’État et ses « élites », dénon­çant les démons, les com­plots, le « sys­tème ». Ce qui revient à désen­ga­ger le citoyen de sa propre res­pon­sa­bi­li­té – ce qui, il est vrai, pos­tule sa liberté.

À ce stade, on ne peut igno­rer l’autre res­pon­sa­bi­li­té, celle des gou­ver­ne­ments, dont elle ques­tionne leur forme et leur légi­ti­mi­té. Cette notion de l’État de droit, si elle fonde la Répu­blique en tant que démo­cra­tie théo­rique, se voit confron­tée à l’État tout court. Cer­tains cou­rants anar­chistes y ont vu et conti­nuent à y voir le mal abso­lu. D’autres, plus phi­lo­so­phiques que dog­ma­tiques, ont su poser les prin­cipes de fond. Ain­si Prou­dhon quand il écrit : « La liber­té est anar­chie, parce qu’elle n’admet pas le gou­ver­ne­ment de la volon­té, mais seule­ment l’autorité de la loi, c’est-à-dire de la néces­si­té », ou encore « L’anarchie c’est l’ordre sans le pou­voir ». Ou Éli­sée Reclus : « L’anarchie est la plus haute expres­sion de l’ordre. »

Au fond, on n’est pas loin de l’affaire du sta­tion­ne­ment illé­gal si fine­ment ana­ly­sé par Maitre Eolas. Par­tant d’une amende à 35 euros, dénon­cée par un jour­na­liste sur­feur et déma­gogue 6, on en arrive à embras­ser la com­plexi­té d’un tout his­to­rique et phi­lo­so­phique, dont les fon­da­tions datent de l’Antiquité grecque et romaine, tan­dis que l’édifice entier demeure sous écha­fau­dages, plus ou moins (in)stable, selon le rap­port incer­tain entre bâtis­seurs et démo­lis­seurs – ce qui consti­tue l’Histoire.

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Notes:

  1. Mer­ci Daniel !
  2. Média éco­no­mique d’inspiration libé­rale, pro-busi­ness, euro­péenne.
  3. Rou­lant à vélo dans les quar­tiers Nord de Mar­seille, je me suis fait trai­ter de « sale pédé » et mena­cer de cas­sage de gueule par un Noir hai­neux [c’est un fait] en bagnole, voci­fé­rant parce qu’empêché de me pas­ser des­sus dans une rue étroite !
  4. Je parle de ce que je connais : à Mar­seille, quar­tiers Nord encore, cité de la Cas­tel­lane pour être pré­cis : des guet­teurs au ser­vice de tra­fi­quants de drogue sont pos­tés en per­ma­nence et une rue (au moins) est obs­truée par des blocs de pierre et des cha­riots de super­mar­ché. Lire sur ces ques­tions La Fabrique du monstre, une enquête à Mar­seille de Phi­lippe Pujol, sur ce qu’il appelle « les mal­fa­çons de la Répu­blique fran­çaise » (Ed. Les Arênes)
  5. Voir L’économie, cette mytho­lo­gie dégui­sée en « science »
  6. Le titre de son article taclé par Eolas : « Sta­tion­ne­ment inter­dit » ou Kaf­ka au volant. La chute du papier est évi­dem­ment du même ton­neau libé­ra­liste : « Il y a, fina­le­ment, plu­tôt de quoi en pleu­rer de rage. Que disait Pom­pi­dou, déjà ? Ah oui : « Arrê­tez donc d’emmerder les Français ! »

    Et vive l’anarchie ! – au mau­vais sens du mot, évi­dem­ment.