Appel contre la vague identitaire touchant l’université – et pas seulement

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Des facultés et des grandes écoles se trouvent traversées par d’inquiétants « courants » que l’on peut décrire comme un noyautage par les réseaux identitaires de toutes obédiences – décoloniaux, indigénistes, islamogauchistes, néoféministes, inclusivistes et autres déconstructivistes… De provenance surtout états-unienne, ces phénomènes gagnent peu à peu le milieu universitaire, de cette manière virale dont on connaît aujourd’hui le redoutable mode de propagation.
Par un système de cooptation, ces minorités très agissantes accaparent postes et crédits de recherche, se voient renforcées par des syndicats convertis au décolonialisme comme Solidaires (une émanation encore plus radicale de SUD) et l’Unef, qui défilent avec le comité Adama. On se souvient comment Élisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Sylviane Agacinski ou Mohamed Sifaoui avaient été déclarés persona non grata par les groupuscules les plus actifs, qui s’en prenaient aussi à des événements non conformes à leur conception du monde – telle la représentation empêchée, à La Sorbonne des Suppliantes, d’Eschyle, pour cause de « racisme » (des comédiens s’étaient grimés de noir). Ou encore l’affaire de la prof canadienne mise à pied pour avoir prononcé le mot « nègre » dans le cadre d’un cours sur le vocabulaire militant…
À la manœuvre également sur ces registres, le sociologue Éric Fassin, l’un des plus influents depuis sa chaire de sociologie à Paris-VIII, répliquant dans Les Inrock à Emmanuel Macron que «ce qui “casse la République en deux”, ce sont les discriminations raciales et les politiques de racialisation, et pas les personnes qui se battent contre elles». Samuel Grzybowski, lui, fondateur de l’association Coexister, veut « faire de la diversité un levier du mieux vivre-ensemble », et se propose de « tuer l’universalisme ». Il lui reproche « un refus depuis trente ans de nommer les haines spécifiques dont toutes les minorités (non-conformes au modèle dominant) font l’objet. Islamophobie, privilège blanc, violences policières, etc. » On le retrouve sur les bancs de Sciences Po, où il anime un « atelier ».
C’est contre ces nouvelles et inquiétantes dérives que s’élèvent les signataires d’un appel auquel on peut se joindre sur le site de l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires. GP

Dans un appel récent, l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires lance une alerte pour contrer le noyautage dans l’université de courants falsifiant les sources historiques sous prétexte de décolonialisme, indigénisme, racialisme et autres… Comme le relève le texte de l’appel, ci-dessous, cette quête d’hégémonie culturelle “se traduit aussi par une emprise croissante sur les médias, ce qui limite considérablement l’espace du débat démocratique”.

Nous faisons face aujourd’hui à une vague identitaire sans précédent au sein de l’enseignement supérieur et de la recherche. Un mouvement militant entend y imposer une critique radicale des sociétés démocratiques, au nom d’un prétendu « décolonialisme » et d’une « intersectionnalité » qui croit combattre les inégalités en assignant chaque personne à des identités de « race » et de religion, de sexe et de « genre ». Ces sociétés, assimilées à « l’Occident » aux dépens de toute approche géographique et historique rigoureuse, sont condamnées comme coloniales et patriarcales et comme lieux où sévit un « racisme systémique », dans des discours confondant science et propagande. Ce mouvement idéologique procède à une occupation méthodique des postes de prestige savant, ce qui l’a fait sortir de la marginalité malgré l’extrémisme, l’intolérance et la vindicte qui le caractérisent.

Les idéologues qui y sont à l’œuvre entendent « déconstruire » l’ensemble des savoirs. Il ne s’agit pas pour eux d’exercer librement les droits de la pensée savante sur ses objets et ses méthodes, mais de mener la critique des savoirs dans un esprit de relativisme extrême, discréditant la notion même de vérité. Tout savoir est exclusivement réduit à des enjeux de pouvoir, et les sciences sont systématiquement dénoncées du fait des dominations de race, de culture, de genre, qui seraient à leur fondement.

Militantisme et « déconstruction » se conjuguent ainsi pour limiter l’exercice de la rationalité critique et le débat scientifique argumenté. Le nouveau credo du décolonialisme et des idéologies identitaires se répand sur les réseaux sociaux qui l’amplifient, et ses adeptes visent quiconque refuse la conversion : des phénomènes de censure, d’intimidation, de discrimination politique ont instauré des clivages inédits et conduisent de jeunes doctorants à s’aligner sur les nouveaux mandarins sous peine de ne jamais obtenir de postes.

Or, le problème est loin de se cantonner à la profession des enseignants-chercheurs. En effet, la question de la science pose celle de la formation sur laquelle repose l’École, clé de voûte de la République. De plus la conquête méthodique d’une hégémonie culturelle se traduit par une emprise croissante sur les médias, ce qui limite considérablement l’espace du débat démocratique.

C’est précisément parce qu’il est crucial de combattre les discriminations racistes et sexistes dans notre société qu’il est nécessaire de combattre ces nouvelles formes de fanatisme. Celles-ci s’autorisent de nobles causes sans apporter aucune solution valable aux problèmes soulevés. De surcroît, ces nouveaux militantismes fanatiques procèdent à de curieuses inversions. Au nom de l’« antiracisme politique », on revendique des identités raciales et on assigne les individus à leur « blanchité » ou à leur non « blanchité ». En prétendant développer une écriture « inclusive », on entend imposer une orthographe contraire aux fondements de la langue, impossible à enseigner, et donc profondément excluante. Au lieu de développer un savoir situé socialement et historiquement, on prétend enfermer tout savoir dans un genre, une race, une culture ou un âge, qui se trouvent ainsi essentialisés en identités. Ce n’est pas ainsi que l’on combat le racisme, le sexisme ou les inégalités à l’intérieur d’une nation ou entre les nations. Et cet identitarisme qui progresse au sein de l’Université menace en retour de faire progresser d’autres formes d’identitarismes en dehors de l’Université.

En lançant l’Observatoire du décolonialisme et des autres idéologies identitaires qui se présentent comme savantes, nous appelons à mettre un terme à l’embrigadement de la recherche et de la transmission des savoirs. C’est pourquoi nous invitons toutes les bonnes volontés du monde de l’enseignement supérieur et de la recherche à contribuer aux travaux de l’Observatoire, à les diffuser et utiliser ses bases de données, pour constater avec nous le ridicule de ces discours dogmatiques qui ignorent tout de la distance à soi. Pour résister fermement aux intimidations idéologiques qui alimentent l’obscurantisme, il faut défendre le pluralisme et le goût de la discussion sur des bases rationnelles.

Premiers signataires

Michel Albouy, émérite Université de Grenoble – Roland Assaraf, CNRS – Claudine Attias-Donfut, émérite Cnav – Samir Bajrić, Université de Bourgogne – Fabrice Balanche, université Lyon-2 – Isabelle Barbéris, CNRS – Sami Biasoni, doctorant École normale supérieure – Yves Bottineau, émérite université Paris-7-Diderot – Jean-François Braunstein, université Paris-1-Panthéon-Sorbonne – Jean-Marie Brohm, émérite université Montpellier-2 – Pierre-André Buvet, université Sorbonne-Paris-Nord – Sylvie Catellin, Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines – Joseph Ciccolini, APHP Marseille – Catherine Louveau, émérite université Paris-Sud – Georges Copinschi, Université libre de Bruxelles – Charles Coutel, Université d’Artois – Jacques de Saint-Victor, université Sorbonne-Paris-Nord – Gilles Denis, Vigilance Universités – Albert Doja, Université de Lille – Jean Dupèbe, université Paris-Nanterre – Michel Erman, Université de Bourgogne – Michel Fichant, émérite Paris-Sorbonne – Renée Fregosi, université Paris-1-Panthéon-Sorbonne – Édith Fuchs, Institut d’études politiques de Paris – Alexandre Gady, université Paris-Sorbonne – Monique Gosselin-Noat, université Paris-Nanterre – Yana Grinshpun*, université Sorbonne-Nouvelle – Hubert Heckmann*, Université de Rouen – Emmanuelle Hénin, Sorbonne Université – Nathalie Heinich, CNRS – Catherine Kintzler, émérite université Sorbonne-Nouvelle – Mustapha Krazem, Université de Lorraine – Marcel Kuntz, CNRS – Andrée Lerousseau, Université de Lille – Arnaud Larcheret, Arabian Gulf University – Anne-Marie Le Pourhiet, université Rennes-1 – Franck Lessay, émérite université Sorbonne-Nouvelle – Laurent Loty*, CNRS – Jean-Marie Maguin, université Paul-Valéry – Joseph Martinetti, Université de Côte d’Azur – Éric Maulin, Université de Strasbourg – Samuel Mayol*, université Sorbonne-Paris-Nord – Adel Mtimet, Université de Gabès en Tunisie – Frank Muller, émérite Université de Strasbourg – Serge Niémetz, Université de Lorraine – Bruno Ollivier, émérite Université des Antilles – Fabien Ollier, directeur des éditions QS – Laetitia Petit, Aix-Marseille Université – Rémi Pellet, Université de Paris – René Pommier, honoraire Paris-Sorbonne – André Quaderi, Université de Côte d’Azur – Gérard Rabinovitch, Institut européen Emmanuel Levinas – François Rastier, émérite CNRS – Nicolas Robert, université Grenoble-Alpes – Gilbert Romeyer–Dherbey, Sorbonne Université – François Roudaut, Université de Montpellier – Bernard Rougier, université Sorbonne-Nouvelle – Xavier-Laurent Salvador*, Sorbonne-Paris-Nord – Georges Elia-Sarfati, Université de Strasbourg – Pierre Schapira, Sorbonne Université, CNRS, IMJ-PRG – Bruno Sire, Président honoraire université Toulouse-1-Capitole – Isabelle Starkier, université Évry-Paris-Saclay – Jean-Paul Sermain, université Sorbonne-Nouvelle – Jean Szlamowicz*, Université de Bourgogne – Vincent Tournier, Sciences po Grenoble – Pierre-André Taguieff, CNRS – Véronique Taquin*, classes préparatoires, Paris – Pierre-Henri Tavoillot, Sorbonne Université – Thibault Tellier, Sciences po Rennes – André Tiran, émérite Université de Lyon – Dominique Triaire, Université de Montpellier – Shmuel Trigano, émérite université Paris-Nanterre – Pierre Vermeren, université Paris-1-Panthéon-Sorbonne – Wiktor Stoczkowski, EHESS

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Gerard Ponthieu

Journaliste, écrivain. Retraité mais pas inactif. Blogueur depuis 2004.

3 réflexions sur “Appel contre la vague identitaire touchant l’université – et pas seulement

  • 16 janvier 2021 à 9 h 47 min
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    Merci pour cet article. Plus que jamais, la vigilance est de rigueur.

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    • 17 janvier 2021 à 21 h 10 min
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      Bien d accord ,Tout y est dit , mais une question :

      LA VIGILANCE ça commence a durer , non ?

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  • 18 janvier 2021 à 15 h 06 min
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    Il est plus que temps de regarder les réalités en face, dont celle-ci qui est des plus grave car elle atteint notre culture et, n’ayons pas peur des mots, quand ils sont essentiels ‘: notre civilisation. Certains, désormais, en une espèce de mode « intello » voudraient la reléguer au rang des ringardises, prêts à sacrifier les siècles qui l’ont édifiée. Ce serait une catastrophe irrémédiable. J’ose espérer que nous n’en arriverons jamais à une telle démission.

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