Dystopie

Aldous & George : « Le meilleur des mondes » ou « 1984 » ?

Par Gian Laurens

Aldous Huxley / George Orwell. Que peuvent nous apporter ces auteurs britanniques de la fin de la première partie du XXe siècle ?  On les a souvent qualifiés de voyants, augures, pythies, Cassandre… Alors ?

Prospective, prévision, anticipation, prophétie… – ou  l’art de se prémunir du mauvais sort en favorisant la survenue d’événements positifs. La prospective fonctionnelle confère à celui qui la pratique une capacité de conduite de sa vie supérieure à celui qui reste passif et fataliste. On peut apprendre et enseigner certaines des méthodes et des lois les plus pertinentes, mais on doit aussi observer que les meilleurs prospectivistes relèvent d'un don ou d'une existence singulière. Les meilleurs des visionnaires se rencontrent moins dans le monde des scientifiques que dans celui des littéraires. Ces derniers semblent moins bridés que les premiers par ce qu’on peut appeler la rigueur logique et qu’ils bénéficient d’une onction générale de permissivité imaginative, de fantasmagorie sans limites. Restons-en aux singularités existentielles favorables et voyons ce qu’il en a été pour deux personnages on ne peut plus remarquables en matière de voyance socioculturelle.

Aldous Huxley, petit-fils du grand biologiste darwinien Thomas Henry Huxley, est né et a grandi dans un monde bourgeois féru d’érudition. Adolescent, il contracte une maladie ophtalmique, la kératine, qui le rend quasi aveugle un certain temps. Car heureusement pour lui, cette affection s’estompe, semble-t-il, spontanément quoique progressivement. Ainsi est-il contraint d’utiliser un certain temps une forte loupe pour la lecture. On peut supposer que ce handicap et le moyen de le surmonter ont fortement contribué à édifier son intérêt pour certaines contributions socioculturelles comme l’autopersuasion, la propagande et les méthodes de conditionnement de masse. Rétabli et avide de curiosité, il entreprend de nombreux voyages et diverses expériences de terrain. Au cours d’une visite dans une usine Ford aux USA, observant la fabrication à la chaîne de voitures, il a une sorte de révélation sur les mécanismes d’organisation et de fonctionnement collectif  basés sur le fait d’inculquer des automatismes.

Il écrit son ouvrage princeps, Le meilleur des mondes (Brave New World en anglais) en seulement quatre mois à la mi-1931, sur une machine à écrire de location facturée quelques cents de la demi-heure, cloîtré dans le sous-sol d’une bibliothèque municipale. Sa situation économique devait être alors quelque peu précaire, mais le plus remarquable reste la brièveté de sa rédaction, signe qu'elle était déjà bien agencée dans son cerveau, alors qu’au-delà des grandes lignes maîtresses elle fourmille de nombreux personnages pittoresques et d’une grande quantité de détails colorés. Il sera publié pour la première fois en 1932 et suscitera force critiques et controverses, puis sera traduit dans de nombreuses langues.

George Orwell, lui, est issu d’un milieu plus modeste et moins cultivé quoique baignant dans une ambiance de gauche. Outre son statut d’écrivain visionnaire, il se distingue par son engagement dans les brigades internationales aux côtés des forces armées antifranquistes durant la guerre d’Espagne (1936-1938), expérience qu’il rapportera dans un ouvrage en partie autobiographique. Son ouvrage princeps, l984, est écrit en 1948 alors qu’il s’était isolé dans l’île écossaise aride de Jura. Il souffrait de tuberculose et vraisemblablement sentait sa fin prochaine. Par ce titre de 1984, Orwell soulignait la proximité du désastre annonçant une société de surveillance et de répression.

Les deux ouvrages sont des dystopies radicales axées sur le pronostic de dictatures, mais ils diffèrent fondamentalement sur le mode d’instauration et de fonctionnement de ces dernières. Huxley prévoit la servitude volontaire des citoyens qui finalement s’en satisfont. Ils n’ont pas de problème de conscience et trouvent anormaux les rares qui en ont, et ce d’autant plus qu’on leur distribue gratuitement un neuroleptique, le soma, capable de leur communiquer une humeur ataraxique.  Si la sexualité avec de multiples partenaires est hautement encouragée, il n’en va pas de même pour les sentiments, non prohibés puisque simplement inexistants. La société huxleyienne a une élite, les alphas, et des castes moins aristocratiques chargées de l’entretien de la cité.

Orwell conçoit un monde régi par la peur et le conditionnement systématique d’une propagande intensive. C’est elle qui distille les messages de vérité pour laquelle existe même un ministère. Cet autoritarisme diffuse la novlangue dans laquelle le sens des  mots est inversé, exemple : la guerre, c’est la paix. Les citoyens sont tenus de participer collectivement aux minutes de la haine, une sorte de catharsis de masse, sous le regard du chef suprême, Big Brother (Grand Frère) dont le portrait sévère s’affiche en permanence sur une multitude d’écrans.

Huxley, c’est aimer sa condition de soumis sans une once de chagrin ou de souci. C’est être séduit par le plaisir de vivre une sérénité sans nuage. Orwell, au contraire, c’est vivre dans la peur de ne pas être dans la normalité, sous la menace permanente de la répression. Le plaisir huxleyien est instillé par la propagande officielle qui comme la publicité d’aujourd’hui présente uniquement un monde artificiel idyllique. La terreur orwellienne assène de manière pareillement univoque aux citoyens un discours aberrant qui les plonge dans un état de sidération schizoïde. Que se soit par l’adhésion ou du fait de la contrainte, les gens sont dans les deux cas sous le régime du confort de conformité. Huxley c’est Bernays1Considéré comme le père de la propagande politique et d'entreprise, ainsi que de l'industrie des relations publiques, qui ont fortement contribué à développer le consumérisme occidental., Orwell c’est Goebbels.

En 1949, peu de temps avant la mort d’Orwell, Huxley lui écrit ; il soutient que, pour décrire la société occidentale contemporaine, sa prophétie du plaisir séducteur est plus réaliste et plus juste que la contrainte menaçante. On peut lui donner raison, car à ce moment-là l’adhésion populaire aux idées de reconstruction de l’Europe dévastée par la guerre et du rejet des dictatures fasciste et nazie était importante. La promesse d’un monde meilleur, tant du point de vue matériel que moral, commençait à prendre forme avec le début des 30 Glorieuses. La volonté de paix, d’entente, de bienveillance, semblait unanime, le progrès technique et scientifique connaissait un essor sans précédent dans l’histoire humaine, le baby-boom confirmait l’espoir dans l’avenir.

Mais à partir du tournant de l’an 2000, la prétention huxleyienne perd de sa superbe avec la diffusion massive du désabusement et de l’anxiété face au futur. Les mesures autoritaristes se multiplient quoique sous des formes moins brutales que dans l’Italie mussolinienne ou l’Allemagne hitlérienne. L’usage de la peur de masse pour amener le plus grand nombre à la docilité connaît une illustration patente avec la pandémie du covid en 2020. Et l’on parle alors de la lutte contre la désinformation pour faire taire les voix discordantes contraires à la doxa ; l’autocensure règne dans toute publication tendant à s’affranchir de l’imprimatur officiel. Disons qu’en 2026 coexistent simultanément les deux prophéties, le dénominateur commun étant l’obéissance à l’idéologie dominante qu’est le capitalisme néolibéral.

Une remarque s’impose  sur un double paradoxe. Huxley décrit en 1932 une société à venir caractérisée par la paix sociale et le libre consentement des citoyens quoiqu'au prix d’une hébétude pharmacologique. Or au moment de son écriture, le fascisme italien est bien installé et partage sa brutalité avec une Allemagne en voie de nazification imminente. Sa météo prévoit un ciel serein alors qu’il est en train de se charger de lourds nuages noirs menaçants. On pourrait penser à une profession de foi humaniste, un vœu pieux. Orwell entrevoit quant à lui en 1948 une société nettement fasciste alors que l’Allemagne nazie a été terrassée et que l’aspiration manifeste des peuples en réaction à la guerre récente est faite prioritairement de liberté et de coexistence pacifique. On pourrait taxer son roman de pessimisme fasciste induit par son sentiment de fin personnelle proche. Son noir pamphlet signe aussi l’amertume due à l’échec de la pensée et de l’action progressistes.

Huxley comme Orwell jouent à contretemps de leurs époques d’écriture. Le premier se projette trente ans en avance sur son actualité, le second au moins soixante ans, c’est comme s’il surenchérissait d’audace dans la vue à long terme. Les deux sont objectivement des oiseaux de malheur, et impriment une pensée dominante de noir destin à toute une génération de futurologues. On pense à Isaac Azimov qui doit promulguer des lois pour que les robots ne deviennent pas meurtriers. Ou à Jacques Ellul qui appréhende que la vie humaine soit phagocytée par la technologie. Toujours est-il que les augures de malheur ont plus de renommée que les prêcheurs d’amour et de joie de vivre. Cependant leurs célébrités ne les protègent pas de la condamnation comme on l’a vu pour Cassandre.

Une dernière observation concernant nos duettistes de l’Apocalypse, l’un avec le paradis artificiel, l’autre avec l’enfer de Dante. Ils ont tous les deux échappé à un sort terrible, Huxley à la cécité et Orwell à la mort au combat. Sans parler de miracle, on peut toutefois admettre qu’ils ont eu tous les deux beaucoup de chance. Cela explique-t-il leur volonté de se projeter dans le futur ?

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    Considéré comme le père de la propagande politique et d'entreprise, ainsi que de l'industrie des relations publiques, qui ont fortement contribué à développer le consumérisme occidental.
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