« Le patriarcat », bouc émissaire des féministes idéologiques
Bouc émissaire, si on ose dire, des féministes antagonistes à la mode idéologique, « le patriarcat » se trouve chargé de tous les maux de la relation homme/femme. Deux livres viennent à point remettre à plat cette vision biaisée en réactualisant les données anthropologiques des sociétés humaines. Il s'agit de Pourquoi les amazones n'existent pas, de Véra Nikolski et Nicolas Pitchoff, et Féminicène, de Véra Nikolski (tous deux chez Fayard). Leurs auteurs, dans cet entretien repris ici du Journal du dimanche1Paru sous le titre « Le ‘‘patriarcat’’ a constitué un facteur de pérennité pour les sociétés humaines ». Merci d'en autoriser la reproduction dans « C’est pour dire ». du 14 juin, apportent un éclairage… très éclairant.
La division sexuelle du travail ne fut pas d’abord une idéologie, mais une réponse aux nécessités de la survie, expliquez-vous. Est-ce à dire que le patriarcat était nécessaire pour porter nos sociétés ?
— La grande régularité de la répartition des rôles sexués dans des sociétés ayant pourtant eu très peu, voire aucune interaction entre elles, rend peu probable l’hypothèse d’une construction entièrement sociale. Partant de l’observation que les activités les plus risquées – la chasse, la guerre, l’exploration – échoient généralement aux hommes, nous nous sommes interrogés sur l’éventuel avantage adaptatif de cette division sexuelle du risque pour la survie des lignées humaines. Nos modélisations montrent que confier les activités porteuses de surmortalité aux hommes, tout en protégeant autant que possible les femmes, maximise simultanément la capacité d’action du groupe et sa capacité de reproduction, les femmes étant limitées dans leur mobilité par les grossesses mais démographiquement précieuses. Parce que les groupes ayant adopté cette organisation tendaient à se multiplier plus vite et à survivre mieux que les autres, cette culture a dû s’imposer partout. Si l’on appelle « patriarcat » cette organisation sociale fondée sur une division sexuelle du risque et ses conséquences dans les rôles des genres, alors oui, elle a vraisemblablement constitué un facteur important de succès et de pérennité pour les sociétés humaines de la préhistoire.
Dans quelle mesure le mythe du matriarcat primitif fonctionne-t-il comme un récit fondateur pour le féminisme contemporain ? Quelles sont les limites de ce type d’argument historique ?
— L’hypothèse d’un stade originel où les femmes auraient tenu un rôle dominant a été vite abandonnée par l’anthropologie naissante, mais les premières féministes du XIXe siècle – comme, avant elles, Christine de Pizan, qui se réfère au mythe des Amazones – y ont vu un moyen de prouver la capacité des femmes à assumer des responsabilités publiques. Ce récit resurgit ensuite dans le féminisme spiritualiste et l’écoféminisme, qui se passionnent pour l’idée de la « puissance féminine » des temps anciens. C’est dans cette lignée que s’inscrivent les tentatives de l’anthropologie féministe de prouver que les femmes de la préhistoire auraient pratiqué la chasse au même titre que les hommes. Abondamment couverts par les médias progressistes, ces travaux contribuent à la diffusion du motif matriarcal au sein d’une culture populaire où se mêlent femmes guerrières vikings, sorcières et super-héroïnes des productions hollywoodiennes. Le gros des preuves archéologiques et ethnographiques dont on dispose, comme la démonstration démographique que nous proposons, tend cependant à invalider ce récit. Malgré son côté mobilisateur – postuler l’existence d’un passé où les rôles sexués étaient fluides permet d’espérer retrouver ce paradis perdu –, il ne peut être que préjudiciable pour le mouvement féministe de s’appuyer sur de faux arguments.
Le progrès technique et la contraception seraient, selon vous, des agents de transformation plus efficaces que le discours féministe. Ne minorez-vous pas le rôle des luttes politiques ?
— La rigidité des rôles genrés repose, on l’a dit, sur la nécessité vitale, dans les sociétés anciennes, de faire reposer le maximum de risques « arbitrables » sur les hommes. Un environnement peu dangereux rend cette division des sphères inutile, permettant l’évolution des rôles sexués. Or, si notre environnement est progressivement devenu plus sécurisé, c’est grâce au progrès technique qui réduit les risques associés aux activités d’extraction des ressources – on meurt moins souvent en travaillant dans un bureau qu’en chassant le mammouth. Par ailleurs, les mutations consécutives à la révolution industrielle augmentent la disponibilité des femmes pour les activités extérieures au foyer : la technologisation du quotidien réduit le temps dévolu aux tâches domestiques, et la hausse de la productivité et les avancées médicales éradiquent la mortalité infantile, supprimant la nécessité de produire de nombreux enfants. En ce sens, la contraception, qui permet de maîtriser la fécondité, arrive à point nommé. Il ne s’agit pas de nier le rôle des luttes politiques en faveur de l’égalité des sexes – elles ont contribué aux changements –, mais de le relativiser en montrant que le progrès matériel crée les conditions nécessaires tant pour l’émergence de ces luttes que pour leur succès. Sans ces conditions, les contraintes inhérentes au mode de vie des sociétés archaïques vouaient les idées égalitaires à l’échec, voire les rendaient impensables.
Vous voyez dans la valorisation de la virilité une contrepartie symbolique à la crise que traverse la masculinité. Faut-il s’inquiéter d’une éventuelle guerre des sexes ?
— Toute guerre s’accompagne d’une propagande visant à présenter l’autre camp comme une menace, et d’une contre-propagande symétrique chez ceux qui se sentent visés. À bien des égards, c’est cette dynamique qui est aujourd’hui à l’œuvre. Nous pointons au contraire que les femmes et les hommes ont, tout au long de l’histoire, principalement collaboré dans l’intérêt de leur descendance, même si cette coopération s’accompagnait de rôles de genre dissymétriques où chaque sexe « payait » un tribut spécifique – les femmes étaient privées d’autonomie, les hommes exposés à la surmortalité. Nous pensons avoir identifié une mécanique (l’arbitrage des risques) et une condition (un environnement dangereux) qui ont favorisé l’émergence et la stabilité de ces rôles. Nous montrons également que, grâce à la modernité, cette condition a disparu ou s’est profondément transformée, en particulier dans les sociétés occidentales. De ce point de vue, notre livre porte un message plutôt optimiste. L’émancipation résulte de la progressive disparition des contingences qui avaient autrefois déterminé la distribution genrée des rôles, et n’exige pas, pour se poursuivre, de passer par une logique de guerre des sexes.
La chute mondiale de la natalité est interprétée comme un bouleversement anthropologique lié à la disparition de l’impératif de survie. Comment peut-on y répondre ?
— La baisse de la natalité est en effet consubstantielle à la modernité technologique ; les politiques natalistes peuvent freiner mais non inverser cette tendance structurelle. Cependant, elle menace surtout les sociétés qui ont construit leurs équilibres économiques et sociaux sur l’hypothèse d’une croissance continue de la population. Rien n’interdit pourtant d’imaginer des sociétés prospères et stables avec un milliard, voire 100 millions d’humains. Dès aujourd’hui, la richesse par habitant repose davantage sur la productivité que sur le nombre de personnes ; la production est déjà largement assurée par les machines pour les tâches matérielles et pourrait l’être de plus en plus par les intelligences artificielles pour certaines tâches intellectuelles. Ces transformations technologiques peuvent influencer l’organisation des sociétés davantage et plus vite que l’évolution de la population. La question essentielle n’est donc pas de savoir combien nous serons, mais comment nous organiserons la production, la solidarité et la transmission dans un monde où les humains seront de moins en moins nombreux. Reste qu’à un moment, si notre nombre décroît significativement, la question de notre survie collective, et donc d’une reproduction suffisante, pourra de nouveau se poser frontalement ; mais nous en sommes aujourd’hui très loin.
Propos recueillis par Aziliz Le Corre
- 1Paru sous le titre « Le ‘‘patriarcat’’ a constitué un facteur de pérennité pour les sociétés humaines ». Merci d'en autoriser la reproduction dans « C’est pour dire ».
