On n'est pas des moutons

Mot-clé: Kamel Daoud

Cologne, suite. L’écrivain algérien Kamel Daoud  « fatwatisé » par des intellectuels français

Une deux­ième fat­wa vient de frap­per l’écrivain et jour­nal­iste algérien Kamel Daoud [voir ici et ], à pro­pos de son analyse des vio­lences sex­uelles du Nou­v­el an à Cologne. Cette nou­velle con­damna­tion émane d’une sorte de secte laïque rassem­blant une poignée d’« intel­lectuels auto­proclamés » à qui Le Monde a prêté ses colonnes.

Les sig­nataires du “Col­lec­tifNoured­dine Ama­ra (his­to­rien), Joel Beinin (his­to­rien), Hou­da Ben Hamou­da (his­to­ri­enne), Benoît Chal­land (soci­o­logue), Joce­lyne Dakhlia (his­to­ri­enne), Sonia Dayan-Herzbrun (soci­o­logue), Muri­am Haleh Davis (his­to­ri­enne), Giu­lia Fab­biano (anthro­po­logue), Dar­cie Fontaine (his­to­ri­enne), David Theo Gold­berg (philosophe), Ghas­san Hage (anthro­po­logue), Laleh Khalili (anthro­po­logue), Tris­tan Lep­er­li­er (soci­o­logue), Nadia Mar­zou­ki (poli­tiste), Pas­cal Ménoret (anthro­po­logue), Stéphanie Poues­sel (anthro­po­logue), Eliz­a­beth Shak­man Hurd (poli­tiste), Thomas Ser­res (poli­tiste), Seif Soudani (jour­nal­iste).

Dans l’édition du 12 févri­er, sous le titre « Les fan­tasmes de Kamel Daoud », ce « col­lec­tif » lançait son anathème, exclu­ant de son céna­cle « cet human­iste auto­proclamé ». Le mépris de l’expression dévoilait, dès les pre­mières lignes de la sen­tence, l’intention malveil­lante des juges. Les lignes suiv­antes con­fir­maient une con­damna­tion sans appel : « Tout en déclarant vouloir décon­stru­ire les car­i­ca­tures pro­mues par ” la droite et l’extrême droite “, l’auteur recy­cle les clichés ori­en­tal­istes les plus éculés, de l’islam reli­gion de mort cher à Ernest Renan (1823–1892) à la psy­cholo­gie des foules arabes de Gus­tave Le Bon (1841–1931). »

Que veu­lent donc dire, ces soci­ol­o­gisants ensoutanés, par leur atten­du si tran­chant ? 1) Que Daoud rejoint « la droite et l’extrême droite »… 2) …puisqu’il « recy­cle les clichés ori­en­tal­istes les plus éculés, de l’islam reli­gion de mort »… 3) clichés anciens « chers » à Renan et Le Bon… 4)… ces vieil­leries datées (dates à l’appui) et donc obsolètes… 5)… tan­dis que leur « soci­olo­gie » à eux, hein !

Nos inquisi­teurs reprochent au jour­nal­iste algérien d’essen­tialis­er « le monde d’Allah », qu’il réduirait à un espace restreint (le sien, décrit ain­si avec con­de­scen­dance : « Cer­taine­ment mar­qué par son expéri­ence durant la guerre civile algéri­enne (1992–1999) [C’est moi qui souligne, et même deux fois, s’agissant du mot expéri­ence, si déli­cate­ment choisi] Daoud ne s’embarrasse pas de nuances et fait des islamistes les pro­mo­teurs de cette logique de mort. »), selon une « approche cul­tur­al­iste ». En cela, ils rejoignent les posi­tions de l’essayiste améri­cano-pales­tinien Edward Saïd pour qui l’Orient serait une fab­ri­ca­tion de l’Occident post-colo­nial­iste. Comme si les cul­tures n’existaient pas, jusqu’à leurs dif­férences ; de même pour les civil­i­sa­tions, y com­pris la musul­mane, bien enten­du.

"Que se cache donc derrière le mysticisme des fascistes, ce mysticisme qui fascinait les masses ?" W. Reich

Que se cache donc der­rière le mys­ti­cisme des fas­cistes, ce mys­ti­cisme qui fasci­nait les mass­es ?” W. Reich

À ce pro­pos, revenons aux com­pères Renan et Le Bon, en effet con­tem­po­rains et nulle­ment arriérés comme le sous-enten­dent nos néo-aya­tol­lahs. Je garde les meilleurs sou­venirs de leur fréquen­ta­tion dans mes années « sex­poli­ennes » – sexo-poli­tiques et reichi­ennes –, lorsque l’orthodoxie marx­iste se trou­va fort ébran­lée, à par­tir de Mai 68 et bien au-delà. Pour un peu je reli­rais cette Vie de Jésus, d’Ernest Renan, dont Reich s’était notam­ment inspiré pour écrire Le Meurtre du Christ ; de même, s’agissant de Psy­cholo­gie des foules, de Gus­tave Le Bon, dont on retrou­ve de nom­breuses traces dans Psy­cholo­gie de masse du fas­cisme du même Wil­helm Reich. Les agres­sions de Cologne peu­vent être analysées selon les critères reichiens du refoule­ment sex­uel et des cuirass­es car­ac­térielle et cor­porelle prop­ices aux enrôle­ments dans les idéolo­gies fas­cistes et mys­tiques. Ces critères – avancés à sa manière par Kamel Daoud – ne sont pas uniques et ne sauraient nier les réal­ités « objec­tives » des con­di­tions de vie – elles se ren­for­cent mutuelle­ment. Tan­dis que les accusa­teurs de Daoud sem­blent ignor­er ces com­posantes psy­cho-sex­uelles et affec­tives.

Traité comme un arriéré, Daoud est ain­si accusé de psy­chol­o­gis­er les vio­lences sex­uelles de Cologne, et d’« effac­er les con­di­tions sociales, poli­tiques et économiques qui favorisent ces actes ». Lam­en­ta­ble retourne­ment du pro­pos – selon une argu­men­ta­tion qui pour­rait se retourn­er avec per­ti­nence !

Enfin, le jour­nal­iste algérien se trou­ve taxé d’islam­o­pho­bie… Accu­sa­tion défini­tive qui, en fait, à relire ces com­pères, se situe à l’origine de leur attaque. Ce « sport de com­bat » désor­mais à la mode, inter­dit toute cri­tique de fond et clôt tout débat d’idées.

Le « dou­ble fat­watisé » pour­ra cepen­dant trou­ver quelque récon­fort dans des arti­cles de sou­tien. Ain­si, celui de Michel Guer­rin dans Le Monde du 27 févri­er. Le jour­nal­iste rap­pelle que Kamel Daoud a décidé d’arrêter le jour­nal­isme pour se con­sacr­er à la lit­téra­ture. « Il ne change pas de posi­tion mais d’instrument. » « Ce retrait, pour­suit-il, est une défaite. Pas la sienne. Celle du débat. Il vit en Algérie, il est sous le coup d’une fat­wa depuis 2014, et cela donne de la chair à ses con­vic­tions. Du reste, sa vision de l’islam est pas­sion­nante, hors normes, car elle divise la gauche, les fémin­istes, les intel­lectuels. Une grande par­tie de la soci­olo­gie est con­tre lui mais des intel­lectuels africains salu­ent son courage, Libéra­tion l’a défendu, L’Obs aus­si, où Jean Daniel retrou­ve en lui “toutes les grandes voix fémin­istes his­toriques”. […] Ain­si va la con­frérie des soci­o­logues, qui a le nez rivé sur ses sta­tis­tiques sans pren­dre en compte “la chair du réel”, écrit Aude Lancelin sur le site de L’Obs, le 18 févri­er. »

Ain­si, cette remar­quable tri­bune de la roman­cière fran­co-tunisi­enne Fawzia Zouari, dans Libéra­tion du 28 févri­er, rétorquant aux accusa­teurs :

« Voilà com­ment on se fait les alliés des islamistes sous cou­vert de philoso­pher… Voilà com­ment on réduit au silence l’une des voix dont le monde musul­man a le plus besoin. »

 


Fawzia Zouari : “Il faut dire qu’il y a un… par fran­cein­ter


Théâtre. Quand Kamel Daoud rejoue Camus et “la mort de l’Arabe”

Kamel Daoud, jour­nal­iste et écrivain algérien (né en 1970), fait beau­coup par­ler de lui par les temps qui courent. Et pour de bonne raisons, comme je l’ai souligné ici-même à pro­pos de ses analy­ses et courageuses pris­es de posi­tion con­cer­nant l’islamisme – qu’il qual­i­fie de « porno-islamisme » ; mais aus­si pour son livre, Meur­sault, con­tre-enquête [Éd. Barza­kh, Alger, 2013 et Actes Sud 2014] , dis­tin­gué par le Prix Goncourt du pre­mier roman. C’est sur cet ouvrage que je reviens ici par le biais de l’adaptation théâ­trale qui en a été réal­isée par Philippe Berling, du Théâtre Lib­erté à Toulon, sous le titre Meur­saults – avec un s pluriel et énig­ma­tique – et dont cinq représen­ta­tions ont été don­nées à Mar­seille*.

Le roman, et donc la pièce, s’inspirent de L’Étranger, le livre le plus lu d’Albert Camus – d’ailleurs égale­ment adap­té au ciné­ma [en 1967, par Luchi­no Vis­con­ti, avec Mar­cel­lo Mas­troian­ni dans le rôle-titre]. Daoud reprend la « matière » de L’Étranger et en par­ti­c­uli­er l’acte cen­tral du roman, le meurtre de l’Arabe par Meur­sault. Le drame et ses con­séquences, on va les revivre dans le regard incon­solé de Haroun, le frère de Mous­sa, la vic­time.

Ce ren­verse­ment de point de vue n’exclut nulle­ment le thème de l’absurde, cher à Camus ; mais il se trou­ve quand même détourné : quand Haroun tue à son tour un Français, il intro­duit dans son geste le poi­son de la vengeance – de fait raciale, sinon raciste – et, du coup, celui de la prémédi­ta­tion. Il ne s’agit donc plus d’un meurtre « inex­plic­a­ble », qua­si­ment gra­tu­it en quelque sorte, mais d’un assas­si­nat. La « nuance » n’est pas que juridique, elle rejoint davan­tage le sor­dide d’un « fait divers ». Mais Daoud n’en reste pas là, don­nant à son per­son­nage sa dimen­sion réelle­ment trag­ique. On entre alors dans une autre fic­tion, et au cœur de la pièce.

meursaults

Ph. d.r.

La scène se situe au lende­main de l’indépendance, dans la cour d’une mai­son sans doute aban­don­née par les anciens colons. Deux murs, deux portes, un cit­ron­nier, un ren­fle­ment de terre dont on saura qu’il s’agit d’une tombe. Elle, c’est la mère, muette, qui chan­tonne ou pousse des cris de déchire­ment. Lui, son seul fils désor­mais. Un dia­logue à demi-ver­bal, si on peut dire, à par­tir d’un mono­logue chargé comme une con­fes­sion : con­fi­dences, aveux, cris de révolte irré­press­ible. Haroun : « Un souf­fle rauque tra­verse ma mémoire, tan­dis que le monde se tait. » Aus­si se saisit-il de la parole pour ne plus la lâch­er, dans une langue qui – il le souligne – lui a été imposée, mais dont il aime se servir à des­sein. C’est celle du meur­tri­er de son frère, celle aus­si de sa vic­time expi­atrice qui gît là, sous le cit­ron­nier chargé de fruits. Absur­dité encore qui oppose la vie et la mort. Des images nais­sent sur les murs de torchis blanc, fan­toma­tiques por­traits du frère et de la bien-aimée, écrans de la mémoire écorchée où les appels à la vie s’abîment con­tre les atroc­ités de la guerre.

Mas­troian­ni sur le tour­nage de L’étranger
24 févri­er 1967- 6min 53s

Scènes de tour­nage du film. Emmanuel Rob­les com­mente les images. Mas­troian­ni par­le du per­son­nage de Meur­sault. Vues d’Alger. Vis­con­ti tourne les scènes de la con­damna­tion de Meur­sault et explique ce qui l’a attiré dans le roman de Camus. Mas­troian­ni tourne l’accusé entrant dans le boxe. [© Ina, 1967]

Il y a beau­coup de Camus dans ce remue­ment, bien sûr. La pro­pre mère de l’écrivain – presque sourde, elle, et si peu par­lante égale­ment ; son frère mort lui aus­si ; le père tué en 14. Plus encore quand Haroun, l’Algérien, se présente comme « ni col­labo, ni moud­jahidin ». On se sou­vient du Camus rêvant d’une sorte d’Algérie fran­co-algéri­enne, comme une fédéra­tion des cœurs pour la paix. Utopie ? Les idéolo­gies, en tout cas, n’en voulurent rien savoir – surtout pas ! –, leur opposant la vio­lence, la mort.

Dans ce texte, on retrou­ve aus­si du Camus de Noces et des extases de Tipasa, son appel à la jouis­sance de la vie, dans l’urgence de l’instant, liée à la fatal­ité de la mort. Il y a même une pro­jec­tion dans l’inéluctable avec ce rejet des cœurs et de la paix, cette nos­tal­gie des (courts) lende­mains de guerre et des pos­si­bles, « quand on pou­vait s’enlacer en pub­lic, pas comme aujourd’hui. »

daoud-camus / Anna Andreotti et Ahmed Benaïssa, (Ph. d.r.)

Anna Andreot­ti et Ahmed Benaïs­sa, (Ph. d.r.)

Un fort moment de théâtre porté par deux beaux comé­di­ens : Ahmed Benaïs­sa, met­teur en scène, acteur et ancien directeur de théâtre algérien ; Anna Andreot­ti, comé­di­enne et chanteuse ital­i­enne. La touche de vidéo dans le décor est par­ti­c­ulière­ment réussie, tan­dis qu’une lumière moins froide aurait mieux évo­qué le soleil de « là-bas » et son impor­tance dra­maturgique, chez Camus comme chez Daoud.

Une tournée est annon­cée dans les Cen­tres cul­turels français d’Algérie, juste retour aux sources, dans une his­toire tou­jours inachevée. En fait, deux his­toires mêlées que pro­longe cette pièce dans laque­lle le met­teur en scène, Philippe Berling, veut voir « la richesse du post colo­nial­isme ».

–––

  • * Meur­saults, d’après le roman de Kamel Daoud, a été jouée du 2 au 6 févri­er. à Mar­seille, au Théâtre des Bernar­dines.

Kamel Daoud et les agressions de Cologne. Le “porno-islamisme” s’en prend à la femme autant qu’à la vie

Pourquoi les islamistes détes­tent-ils autant les femmes ? Pourquoi refusent-ils qu’elles pren­nent le volant, por­tent des jupes cour­tes, aiment libre­ment  ? Autant de ques­tions qui inter­pel­lent et dérangent l’islam des extrêmes et, par delà, l’islam en lui-même ain­si que les autres reli­gions monothéistes. Le jour­nal­iste-écrivain algérien Kamel Daoud est l’un des tout pre­miers et trop rares intel­lectuels du monde musul­man à affron­ter de face ces ques­tions esquiv­ées par les reli­gions – sans doute parce qu’elles leur sont con­sti­tu­tives. Aujourd’hui, à pro­pos des agres­sions sex­uelles de femmes fin décem­bre à Cologne, il accuse le “porno-islamisme” et inter­pelle le regard de l’Occident porté sur l’ « immi­gré », cet « autre », con­damné autant à la répro­ba­tion qu’à l’incompréhension.

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wiki­me­dia Com­mons

S’inter­roger val­able­ment sur l’islam con­duit à décrypter les mécan­ismes de haine à l’œuvre dans les dis­cours religieux. Ce qui, par ces temps de fanatisme assas­sin, ne va pas sans risques. Surtout si on touche aux fon­da­men­taux. Ain­si, le 3 décem­bre 2014 dans l’émission de Lau­rent Ruquier On n’est pas couché sur France 2, Kamel Daoud déclare à pro­pos de son rap­port à l’islam :

« Je per­siste à le croire : si on ne tranche pas dans le monde dit arabe la ques­tion de Dieu, on ne va pas réha­biliter l’homme, on ne va pas avancer. La ques­tion religieuse devient vitale dans le monde arabe. Il faut qu’on la tranche, il faut qu’on la réfléchisse pour pou­voir avancer. »

Quelques jours plus tard, Daoud est frap­pé d’une fat­wa par un imam salafiste, appelant à son exé­cu­tion « pour apos­tasie et hérésie ». Depuis, le jour­nal­iste, chroniqueur au Quo­ti­di­en d’Oran, est placé sous pro­tec­tion poli­cière, avec toutes les con­traintes qui s’ensuivent – Salman Rushdie, depuis la Grande-Bre­tagne, en sait quelque chose…

En juin dernier, dans un entre­tien à L’Humanité (2/06/15), Kamel Daoud insis­tait sur la ques­tion de la place – si on peut dire – de la femme dans l’islam :

«Le rap­port à la femme est le nœud gor­di­en, en Algérie et ailleurs. Nous ne pou­vons pas avancer sans guérir ce rap­port trou­ble à l’imaginaire, à la mater­nité, à l’amour, au désir, au corps et à la vie entière. Les islamistes sont obsédés par le corps des femmes, ils le voilent car il les ter­ri­fie. Pour eux, la vie est une perte de temps avant l’éternité. Or, qui représente la per­pé­tu­a­tion de la vie ? La femme, le désir. Donc autant les tuer. J’appelle cela le porno-islamisme. Ils sont con­tre la pornogra­phie et com­plète­ment pornographes dans leur tête. (…) Quand les hommes bougent, c’est une émeute. Quand les femmes sont présentes, c’est une révo­lu­tion. Libérez la femme et vous aurez la lib­erté.  »

Ces jours-ci, dans un arti­cle pub­lié en Ital­ie dans le quo­ti­di­en La Repub­bli­ca et repris par Le Monde (31/01/16), Kamel Daoud revient à nou­veau sur la ques­tion de la femme en islam, cette fois sous l’actualité brûlante des événe­ments de la saint-Sylvestre à Cologne. Il pousse son analyse sous l’angle des « jeux de fan­tasmes des Occi­den­taux », « jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfugié-immi­gré : angélisme, ter­reur, réac­ti­va­tion des peurs d’invasions bar­bares anci­ennes et base du binôme bar­bare-civil­isé. Des immi­grés accueil­lis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les vio­lent. »

meursaultsJour­nal­iste et essay­iste algérien, chroniqueur au Quo­ti­di­en d’Oran, Kamel Daoud est notam­ment l’auteur de Meur­sault, con­tre-enquête (Actes Sud, 2014), Prix Goncourt du pre­mier roman. Il s’agit d’une sorte de con­tre­point à L’Étranger de Camus. Philippe Berling en a tiré une pièce, Meur­saults, jouée jusqu’au 6 févri­er au Théâtre des Bernar­dines à Mar­seille.

Daoud ne cherche pas d’excuses aux agresseurs mais s’essaie à com­pren­dre, à expli­quer – ce qui ne saurait plaire à Valls ! Donc, il rejette cette « naïveté », cet angélisme pro­jeté sur le migrant par le regard occi­den­tal, qui « voit, dans le réfugié, son statut, pas sa cul­ture […] On voit le sur­vivant et on oublie que le réfugié vient d’un piège cul­turel que résume surtout son rap­port à Dieu et à la femme. »

Il pour­suit : « Le réfugié est-il donc « sauvage » ? Non. Juste dif­férent, et il ne suf­fit pas d’accueillir en don­nant des papiers et un foy­er col­lec­tif pour s’acquitter. Il faut offrir l’asile au corps mais aus­si con­va­in­cre l’âme de chang­er. L’Autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la mis­ère sex­uelle dans le monde arabo-musul­man, le rap­port malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir. »

Daoud refor­mule sa « thèse » :

« Le rap­port à la femme est le nœud gor­di­en, le sec­ond dans le monde d’Allah [après la ques­tion de Dieu, Ndlr]. La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfer­mée ou pos­sédée. Cela dénote un rap­port trou­ble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la créa­tion et à la lib­erté. La femme est le reflet de la vie que l’on ne veut pas admet­tre. Elle est l’incarnation du désir néces­saire et est donc coupable d’un crime affreux : la vie. » « L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité, d’une ten­ta­tion, d’une fécon­da­tion inutile, d’un éloigne­ment de Dieu et du ciel et d’un retard sur le ren­dez-vous de l’éternité. La vie est le pro­duit d’une désobéis­sance et cette désobéis­sance est le pro­duit d’une femme. »

Certes, une telle analyse, par sa finesse et sa per­ti­nence, ne risque pas d’être enten­due par les fronts bas de l’extrême-droite – et pas seule­ment par eux. Ni chez les fana­tiques religieux, bien sûr ; peut-être pas non plus chez ceux que l’on dit « mod­érés », tant la fron­tière peut être mince des uns aux autres. Alors, à qui s’adresse Daoud ? – et avec quelles chances d’être enten­du ? – quand il par­le – naïve­ment ? – de « con­va­in­cre l’âme de chang­er »… et quand il souligne que « le sexe est la plus grande mis­ère dans le « monde d’Allah » ?

Et de revenir sur« ce porno-islamisme dont font dis­cours les prêcheurs islamistes pour recruter leurs « fidèles » :

« Descrip­tions d’un par­adis plus proche du bor­del que de la récom­pense pour gens pieux, fan­tasme des vierges pour les kamikazes, chas­se aux corps dans les espaces publics, puri­tanisme des dic­tatures, voile et bur­ka. L’islamisme est un atten­tat con­tre le désir. Et ce désir ira, par­fois, explos­er en terre d’Occident, là où la lib­erté est si inso­lente. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le juge­ment dernier. Un sur­sis qui fab­rique du vivant un zom­bie, ou un kamikaze qui rêve de con­fon­dre la mort et l’orgasme, ou un frus­tré qui rêve d’aller en Europe pour échap­per, dans l’errance, au piège social de sa lâcheté : je veux con­naître une femme mais je refuse que ma sœur con­naisse l’amour avec un homme. »

Et, pour finir : « Retour à la ques­tion de fond : Cologne est-il le signe qu’il faut fer­mer les portes ou fer­mer les yeux ? Ni l’une ni l’autre solu­tion. Fer­mer les portes con­duira, un jour ou l’autre, à tir­er par les fenêtres, et cela est un crime con­tre l’humanité.

« Mais fer­mer les yeux sur le long tra­vail d’accueil et d’aide, et ce que cela sig­ni­fie comme tra­vail sur soi et sur les autres, est aus­si un angélisme qui va tuer. Les réfugiés et les immi­grés ne sont pas réductibles à la minorité d’une délin­quance, mais cela pose le prob­lème des « valeurs » à partager, à impos­er, à défendre et à faire com­pren­dre. Cela pose le prob­lème de la respon­s­abil­ité après l’accueil et qu’il faut assumer. »

Où l’on voit que la “guerre” ne saurait con­duire à la paix dans les cœurs… Dans ce proces­sus his­torique mil­lé­naire par­cou­ru de reli­gions et de vio­lence, de con­quêtes et de dom­i­na­tion, de refoule­ments sex­uels, de néga­tion de la femme et de la vie, de haines et de ressen­ti­ments remâchés… de quel endroit de la planète pour­ra bien sur­gir la sagesse humaine ?


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
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  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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