Aussi hagio­gra­phique et redon­dant soit-​il par­fois, le sup­plé­ment de Libé titré «L’empreinte Sartre» n’aborde tou­te­fois pas le rap­port de l’écrivain et du phi­lo­sophe avec la musique. Michel Contat, pour­tant cri­tique de jazz, ne le fait pas non plus dans Le Monde. Ou alors j’ai mal lu.

Du sup­plé­ment de Libé, pour­tant, je retiens cet extrait d’article de Sartre dans le Libé­ra­tion qu’il diri­geait alors [7/​12/​74]. Il vient de ren­con­trer dans sa pri­son le ter­ro­riste alle­mand Andreas Baa­der, meneur de la Frac­tion Armée rouge. «Erreur de cas­ting» dirait-​on aujourd’hui à pro­pos de l’impossible dia­logue. Bref. Sartre raconte : «Il y a quelque chose qui lui manque, c’est le bruit. Des appa­reils à l’intérieur de sa cel­lule sélec­tionnent les bruits, les affai­blissent et les rendent par­fai­te­ment inau­dibles dans la cel­lule même. Cette absence de com­mu­ni­ca­tion avec autrui par le bruit crée des troubles très pro­fonds. Troubles cir­cu­la­toires du corps et des troubles de la conscience. Ces der­niers détruisent la pen­sée en la ren­dant de plus en plus dif­fi­cile. Petit à petit, ils pro­voquent des absences, puis le délire, et évi­dem­ment la folie.»

Même en désac­cord fon­da­men­tal avec Baa­der, Sartre n’en conti­nuera pas moins à se battre contre sa «mort lente» due aux condi­tions de déten­tion. Cette remarque sur le bruit me ren­voie au jazz et à une défi­ni­tion de la musique par Miles Davis : des notes entou­rées de silence. Je cite, de mémoire. Je pen­sais à Miles – à ces mots de lui, et aussi à son In a Silent Way –, en enten­dant jeudi au New Mor­ning, à Paris, son suc­ces­seur plus ou moins patenté, Wal­lace Roney (Photo gp).

Je dis bien «en enten­dant», car il était impos­sible de l’écouter à cause de cette sono de salle de rock pour rockers endur­cis de la feuille. Eric Allen, rete­nez ce nom, pas pour le pan­théo­ni­ser, non, mais pour le fuir, lui et ses inces­sants autant qu’intempestifs assauts de tam­bour. Pas le moindre répit pour ce bûche­ron dopé à la tes­to­sté­rone. Aussi éveillé à la sen­si­bi­lité et à la nuance qu’un Le Pen pour le roman­tisme répu­bli­cain. Erreur de cas­ting là aussi.

Erreur regret­table pour le déten­teur de l’une des trom­pettes de Miles. Wal­lace Roney avait pro­mis d’entrée de jeu un «new sound» – se croit-​il aussi dépo­si­taire d’une obli­ga­tion d’inventer, à l’égal de son maître, de la «new thing» ? Comme Miles, donc, ten­ta­tion élec­tro­nique. Va pour les cla­viers, sûre­ment tenus par Adam Holz­man. Mais un DJ s’est trouvé convo­qué, avec tourne-​disques et bibouille. Nou­veauté de paco­tille, limite boîte de nuit, effets répé­ti­tifs et donc las­sants, éruc­ta­tions de flip­per au moment du shoot again.

Et comme si cette béré­zina ne suf­fi­sait pas, voilà que la dame du son a monté les potards à donf’. A la basse, Ira Cole­man, touche à peine une corde que la bière, même tié­die, se remet à mous­ser. Et le bour­rin qui meur­trit des peaux comme nos tym­pans… Le New Mor­ning, ce pré­tendu haut-​lieu pari­sien où l’on confond jazz et rock.

Alors, la trom­pette vient loin après, brillante certes – attaques franches et notes pures –, mais vouée à sur­na­ger dans la soupe ambiante. Miles et Lee Mor­gan font au loin des signes désespérés.

Le che­min du retour me fait frô­ler le Duc des Lom­bards. La porte laisse fil­trer des effluves du Sax Paris Jazz qui, tiens, célèbre aussi le Bird. Sept saxos qui piaillent, non, ça ne com­met pas pour autant des infrac­tions à coups de déci­bels. Pas de doute, ça joue jazz. Trop nuit, trop cher. On peut bien se gou­rer, c’est la vie.

Et puis on ne se goure pas à tous les coups ! Dans ma dérive jazz, selon les avi­sés conseil de mon pote Ber­nard, me voilà collé à l’écran de l’Action Chris­tine, de la rue du même nom. Alerte météo depuis la mi-​février où ce ciné mythique pro­gramme le non moins mythique Stormy Wea­ther. Ce film de 43, en ver­sion admi­ra­ble­ment res­tau­rée, raconte la vie du chan­teur et dan­seur Bill Robin­son et, en même temps, illustre les débuts de l’histoire du jazz.


On voit, et on entend ainsi Fats Wal­ler et sa trogne de fri­pon au cœur tendre. Il va mou­rir peu après le tour­nage du film, lui qui, aussi, aura joué avec le Bird et le Dizz : re-​voir les pho­tos ci-​dessus et puis encore celle-​là de Cab Cal­lo­way, cet anti-​crooner éga­le­ment vedette du film. Soit quatre drilles dans une déto­nante ver­sion jazz des Trois mous­que­taires.

Stormy Wea­ther, chef d’œuvre et film phare du couple jazz-​ciné. Et l’on suc­combe sous le charme de Lena Horne, belle Noire dans ce film entiè­re­ment inter­prété par des Noirs, dans cette Amé­rique on ne peut plus raciste d’alors. Il est vrai que Lena, fruit de métis­sage, n’est pas si noire, mais pas moins fière d’une négri­tude reven­di­quée – elle refusa plu­sieurs rôles de… Mexicaine.

Quant à Bill Robin­son, prince des cla­quettes, il est éblouis­sant ; tout comme le sont les scènes de danse des Nicho­las Bro­thers sur un esca­lier de théâtre, ou celles tour­nées sous l’orage. Le réa­li­sa­teur, Andrew Stone, ne connaî­tra pas la gloire pour autant. Le saluer avec son mer­veilleux film, c’est se faire plai­sir et lui rendre hommage.