par John Mac­Gre­gor, cher­cheur au dépar­te­ment Socio­lo­gie des médias du MIT

John Mac­Gre­gor, cher­cheur état­su­nien, n’y va que par qua­tre che­mins : 1) la pres­se quo­ti­dien­ne est condam­née dans sa for­me actuel­le ; 2) dans les dix ans à venir, les pré­payés (« gra­tuits ») vont s’imposer et assu­rer une pre­miè­re relè­ve tran­si­toi­re… ; 3) …sui­vie par une défer­lan­te tech­ni­que et jour­na­lis­ti­que : dis­pa­ri­tion qua­si tota­le des indus­tries de pres­se (fabri­ca­tion et dif­fu­sion) au pro­fit de l’internet : impres­sion à domi­ci­le de jour­naux à la car­te ; 4) les « cen­tres de pres­se » fonc­tion­ne­ront tous com­me les agen­ces actuel­les, sans sup­port maté­riel, et emploie­ront 80 % de jour­na­lis­tes et le res­te en com­mer­ciaux et ges­tion­nai­res. L’avenir de la pres­se appar­tient donc – enfin – aux jour­na­lis­tes !

John Mac­Gre­gor, 55 ans, est cher­cheur-ensei­gnant à Cam­brid­ge au fameux MIT (Mas­sa­chu­setts ins­ti­tu­te of tech­no­lo­gy). C’est là que j’ai fait sa connais­san­ce, fin des années 70, tan­dis qu’il diri­geait déjà le dépar­te­ment Com­pa­ra­ti­ve media stu­dies. Il n’a ces­sé depuis d’œuvrer en obser­va­teur cri­ti­que et enga­gé (ancien jour­na­lis­te et auteur d’une dizai­ne d’ouvrages) de la pres­se des Etats-Unis et, plus géné­ra­le­ment du mon­de occi­den­tal. Francophone/phile, il connaît très bien la Fran­ce pour y séjour­ner régu­liè­re­ment. Il tutoie aus­si ses médias, com­me on va le voir. L’entretien qui suit devait paraî­tre sous for­me d’interview. Mais, avec l’accord de l’intéressé et revue par lui, une syn­thè­se de ses pro­pos a paru plus appro­priée. GP.

 

1)Tels qu’ils sont,

les quotidiens sont condamnés

 

John Mac­Gre­gor : On me trou­ve­rait peut-être mieux ins­pi­ré de par­ler de la pres­se amé­ri­cai­ne… Qui va mal aus­si ! Elle subit une vague ter­ri­ble de concen­tra­tions met­tant en cau­se, plus gra­ve­ment que jamais, le plu­ra­lis­me des médias et des idées. Mais notre sujet, ici, c’est la pres­se fran­çai­se. De plus, je viens de pas­ser plu­sieurs mois en Euro­pe et quel­ques semai­nes en Fran­ce pour, pré­ci­sé­ment, actua­li­ser mes réflexions au plus près des réa­li­tés.

D’abord, un rap­pel : la plu­part des médias d’information des pays occi­den­taux tra­ver­sent une cri­se sans pré­cé­dent. Cer­tes à des niveaux dif­fé­rents, mais de maniè­re assez paral­lè­le : d’une part sur le plan éco­no­mi­que, d’autre part sur celui de la confian­ce. Per­te de confian­ce – on devrait plu­tôt par­ler d’appé­ten­ce des clients – les ache­teurs-lec­teurs – et, plus nou­veau et inquié­tant, per­te de confian­ce des jour­na­lis­tes en leur métier. Aux Etats-Unis, une enquê­te a rele­vé que 70 % d’entre eux ne sont pas satis­faits des condi­tions d’exercice du métier. J’ignore si cela a été mesu­ré en Fran­ce, mais de mul­ti­ples contacts avec des jour­na­lis­tes fran­çais me font crain­dre aus­si une insa­tis­fac­tion assez géné­ra­le. Les récen­tes opé­ra­tions de rachat, en par­ti­cu­lier cel­les menées par l’industriel de l’armement Das­sault, ont trou­blé de nom­breu­ses rédac­tions.

Par où la cri­se a-t-elle démar­ré ? Sans dou­te par tous les bouts du pro­blè­me qui, en fait, est très com­plexe. Il fau­drait notam­ment consi­dé­rer la ques­tion éco­no­mi­que géné­ra­le qui com­prend la mar­chan­di­sa­tion mon­dia­li­sée de pres­que tou­te l’activité humai­ne ; et dans ce mael­ström inouï, pren­dre en comp­te l’économie même des médias, très par­ti­cu­liè­re. Voi­là en effet un pro­duit, assu­mons le ter­me, qui ose se ven­dre deux fois : aux annon­ceurs, puis aux lec­teurs. Les excep­tions exis­tent, mais sont tel­le­ment raris­si­mes qu’on les consi­dè­re com­me des ano­ma­lies – je pen­se au Canard enchaî­né, on y revien­dra.

Il fau­drait aus­si s’attarder sur l’évolution des socié­tés dans leurs rap­ports à la tech­ni­que. Cel­le-ci a per­mis une mul­ti­pli­ca­tion effré­née de canaux se pré­sen­tant com­me infor­ma­tifs alors qu’ils sont avant tout des sup­ports com­mer­ciaux. Pour la pres­se, il en va com­me de la mar­chan­di­se géné­ra­li­sée dont l’hyperproduction conduit aux cri­ses inces­san­tes de l’économie actuel­le. On dit : « Too much infor­ma­tion is over­kill ». Trop d’info tue l’info. De nos jours, en fait, on devrait par­ler du trop peu d’information ! Trop de signes, cer­tes, habillés en infor­ma­tion, dégui­sés ; nous som­mes dans le dégui­se­ment, dans le tra­ves­tis­se­ment des réa­li­tés ; l’ « info » deve­nant de plus en plus une mar­chan­di­se com­me une autre, on croit que sa répli­ca­tion en série jus­ti­fie l’existence de ces réseaux mons­trueux de com­mu­ni­ca­tion – et il fau­drait habiller tous ces mots de guille­mets bar­be­lés pour les conte­nir dans leurs sens les plus vul­gai­res et détour­nés en shows plus ou moins hol­ly­woo­diens.

Embou­teilla­ges

sur les auto­rou­tes

En réa­li­té, c’est la paro­le des hom­mes qui se trou­ve recou­ver­te, ense­ve­lie sous des flots de « signaux insi­gni­fiants » n’émettant plus qu’un bruit de fond conti­nu, un bour­don­ne­ment qu’on n’entend même plus, qu’on n’entendrait que s’il venait à s’arrêter ! Une tel­le infla­tion de signaux infor­ma­tion­nels conduit de maniè­re qua­si méca­ni­que à une déva­lua­tion de l’information. Pour repren­dre la méta­pho­re des auto­rou­tes de l’information, disons que, com­me les autres, elles finis­sent aux péa­ges, et par des embou­teilla­ges d’autant plus mons­trueux que le tra­fic l’est aus­si. D’où quel­ques ques­tions : Quel est le sens de ces flux ? Quel­les catas­tro­phes pro­ba­bles annon­cent-ils ? Et aus­si : Pour­quoi ?

Fin de digres­sion du socio­lo­gue, car vous atten­dez davan­ta­ge le « médio­lo­gue » au tour­nant…, ou même le futu­ro­lo­gue puisqu’au début de notre entre­tien il était ques­tion de voir l’avenir. J’ai ma vision, en effet.

Vrai­ment, je crois que les quo­ti­diens sont condam­nés ; en tout cas, ils vivent leurs der­niè­res années sous cet­te for­me actuel­le d’objet indus­triel de gran­de série : sup­port papier à conte­nu géné­ra­lis­te impli­quant une dif­fu­sion très épar­se avec un dou­ble gas­pilla­ge : maté­riel avec les inven­dus et intel­lec­tuel avec des conte­nus sans récep­teurs.

Pre­nons d’abord le cas d’un quo­ti­dien régio­nal fran­çais – ils sont très simi­lai­res. Je me mets dans la peau d’un de ces néo-ruraux – ou « rur­bains » com­me les socio­lo­gues fran­çais disent aus­si, ce qui est plus jus­te ; il s’agit de cet­te caté­go­rie socio­lo­gi­que qui va deve­nir domi­nan­te dans de nom­breu­ses régions – ce sera bien­tôt le cas chez vous en Pro­ven­ce, com­me ça l’est deve­nu en Cali­for­nie. Il s’agit de cadres moyens et supé­rieurs dont les reve­nus et les niveaux cultu­rels sont aus­si moyens et supé­rieurs. Com­me tel, je cher­che à m’intégrer dans mon nou­vel espa­ce que je sou­hai­te com­pren­dre dans sa com­plexi­té : géo­gra­phi­que, humai­ne, éco­no­mi­que, cultu­rel­le. J’ai quel­ques exi­gen­ces de qua­li­té intel­lec­tuel­le, lisant d’ailleurs d’autres jour­naux, Le Mon­de, Le Figa­ro ou Libé­ra­tion, par exem­ple. J’écoute la radio le matin, regar­de la télé le soir. Et j’ai l’ADSL, bien sûr !

2) La relève (transitoire) des prépayés


Donc, en gar­dant ce cas de figu­re, je m’imagine com­me lec­teur pre­nant en main les vingt-huit pages grand for­mat de mon quo­ti­dien local. En gros, je vais igno­rer : 6 pages d’annonces et d’obsèques, 4 pages de publi­ci­té, une page de cour­ses, une demi-page de bour­se, une demi de jeux, une de pro­gram­mes télé (je lis un heb­do), et peut-être aus­si les trois de sports. Disons sei­ze pages que je vais « jeter ». Il m’en res­te dou­ze, sur les­quel­les je vais zap­per plus ou moins vite : deux d’infos natio­na­les et inter­na­tio­na­les – je suis ser­vi par mes médias habi­tuels –, qua­tre « vie des vil­la­ges » – du non jour­na­lis­me, d’ailleurs confié à des cor­res­pon­dants. Il me res­te donc : trois pages « vil­le », une page « région », une « éco­no­mie » et la Une. Ain­si, l’offre effec­ti­ve de mon jour­nal local dans ma direc­tion ne por­te que sur cinq pages maxi­mum, soit entre un cin­quiè­me et un sixiè­me du conte­nant total – entre 20 et 15 % ! Et enco­re, je pos­tu­le que dans ce « res­te » les arti­cles auront été assez tra­vaillés pour m’intéresser, me concer­ner, jus­ti­fier mon inves­tis­se­ment d’un euro, ou 0,80.

Cer­tes, on ne lit jamais tout dans un jour­nal, qui res­te un pro­duit jeta­ble. La ques­tion est de savoir dans quel état d’esprit je me trou­ve en fin de par­cours. En ai-je eu pour mon argent ? Ou bien, de maniè­re plus ou moins conscien­te, ai-je le sen­ti­ment d’avoir gas­pillé argent, papier, temps ?…

Un pré­payé, lui, s’affranchit d’un tel res­sen­ti­ment puisqu’il est appa­rem­ment gra­tuit et que, plus ou moins, il sem­ble livrer des conte­nus équi­va­lents. Ce n’est sans dou­te pas objec­ti­ve­ment exact, mais c’est ce que je res­sens car la dif­fé­ren­ce en ter­me de plus-value jour­na­lis­ti­que n’est pas assez indis­cu­ta­ble entre les deux.

Mar­seille :

cinq quo­ti­diens

dont trois gra­tuits

Le jour­nal pré-payé est en pas­se de gagner le pari de sa légi­ti­mi­té com­mer­cia­le en ce sens que :

1) Il n’en pro­met pas plus qu’il n’en don­ne au lec­teur, qui n’en attend pas davan­ta­ge ! Contrat sim­ple.

2) Il a su épou­ser les contours de la moder­ni­té pres­sée avec une offre de lec­tu­re très « fast food ». Au lieu de ven­dre de la « matiè­re à rebut » – tout ce qu’il faut jeter de la « bête » –, le pré-payé offre (du moins le fait-il offrir par la publi­ci­té) un « prêt-à-lire » adap­té à la deman­de. C’est la fast info.

Son concur­rent his­to­ri­que, quant à lui, voit son ave­nir s’assombrir sérieu­se­ment. D’une part, il ne par­vient pas à inté­res­ser les jeu­nes lec­teurs, ni les rur­bains. D’autre part, il se trou­ve impuis­sant à endi­guer la per­te de son lec­to­rat tra­di­tion­nel. Com­me s’il n’apportait plus le ser­vi­ce qu’il ren­dait aupa­ra­vant à une popu­la­tion géné­ra­le­ment sous infor­mée : un lec­to­rat de mas­se, rural ou ouvrier, à qui le jour­nal pou­vait en effet appor­ter un niveau som­me tou­te per­ma­nent de cultu­re géné­ra­le et une cer­tai­ne ouver­tu­re sur le mon­de. Le déve­lop­pe­ment tech­ni­que, éco­no­mi­que, puis cultu­rel a fait naî­tre simul­ta­né­ment une clas­se ouvriè­re supé­rieu­re, une clas­se moyen­ne, une peti­te bour­geoi­sie, ain­si que des médias de mas­se, radio et télé­vi­sion, sur­tout, relé­guant au second plan le rôle d’éducateur pri­mai­re autre­fois dévo­lu aux jour­naux. Tan­dis que l’urbanisation et la dis­pa­ri­tion pro­gres­si­ve des cam­pa­gnes ren­daient cadu­que, ou en pas­se de l’être, la peti­te infor­ma­tion loca­le. De ce point de vue, il faut noter que la pres­se fran­çai­se loca­le ren­con­tre des dif­fi­cul­tés intrin­sè­ques liées à la struc­tu­re rura­le par­ti­cu­liè­re de ce pays aux 36 000 com­mu­nes ! Tan­dis que les jour­naux anglo-saxons d’Europe se sont mieux adap­tés au mar­ché des concen­tra­tions urbai­nes. D’où, soit dit en pas­sant, l’essor des tabloïds – pour le meilleur et pour le pire…

Reve­nons-en aux « gra­tuits ». La cor­po­ra­tion jour­na­lis­ti­que a géné­ra­le­ment pris très mal cet­te concur­ren­ce inat­ten­due ; elle a d’abord envi­sa­gé des mesu­res pro­tec­tion­nis­tes, de type judi­ciai­re ou de lob­bying poli­ti­que. Elle s’est repliée sous la couet­te enco­re tiè­de des années glo­rieu­ses. Puis a pres­sen­ti que l’hiver serait long et rude. Cer­tains des patrons de pres­se ont pré­pa­ré une recon­ver­sion en pre­nant posi­tion dans le champ du jour­nal pré­payé. Ce fut notam­ment le cas de La Pro­ven­ce à Mar­seille, ici dans votre région. C’est ain­si qu’on trou­ve dans cet­te gran­de métro­po­le cinq quo­ti­diens, dont trois « gra­tuits » et un autre mar­gi­na­li­sé (La Mar­seillai­se). En contre-feu à Metro et 20 minu­tes, les diri­geants de La Pro­ven­ce ont lan­cé Mar­seille Plus, peut-être dans la pers­pec­ti­ve, à moyen ter­me – cinq à dix ans – d’une dis­pa­ri­tion du quo­ti­dien payant, ou en tout cas de sa trans­for­ma­tion radi­ca­le. C’est une posi­tion réa­lis­te, sinon luci­de, sur­tout au regard de son taux de péné­tra­tion : 20 % à Mar­seille, m’avez-vous dit… D’autres quo­ti­diens ont depuis emboî­té le pas du « petit frè­re “gra­tuit” » dans plu­sieurs gran­des métro­po­les. Sans oublier l’alliance d’Ouest-Fran­ce, le pre­mier quo­ti­dien régio­nal, et cel­le de La Dépê­che du Midi avec le pré­payé 20 Minu­tes.

Quel est donc l’impact des pré­payés sur les payants ? Dif­fé­ren­tes étu­des mènent à des conclu­sions pro­ches : les plus atteints sont les plus fra­gi­les, ceux dont la fai­ble plus-value jour­na­lis­ti­que ne jus­ti­fient pas leur prix de ven­te. Les autres, ceux qui, par exem­ple, réagis­sent par un sur­saut qua­li­ta­tif, finis­sent par­fois par y gagner : en géné­ral, après un an ou deux de per­te, ils rega­gnent des ache­teurs, com­me si les pré­payés avaient tiré leur lec­to­rat vers le haut – à condi­tion que ce « haut » exis­te !

Le « ter­rain » deve­nu

« zone de pro­fit »

Par­lons des quo­ti­diens pari­siens, dits « natio­naux ». Eux se sont par­ta­gé un ter­ri­toi­re « poli­ti­que » plus que géo­gra­phi­que. Cet­te pres­se, en fait, recou­vre les clas­ses poli­ti­ques et socio-cultu­rel­les avec une assez gran­de pré­ci­sion, qua­si cal­quée, en pro­por­tions, sur l’échiquier élec­to­ral : de la droi­te à la gau­che, via le cen­tre ; du Figa­ro à Libé­ra­tion et L’Humanité en pas­sant par Le Mon­de, La Croix, Le Pari­sien. On y ajou­te Les Echos, La Tri­bu­ne et l’Equipe qui, eux aus­si, et plus enco­re, sont des jour­naux pour publics seg­men­tés. Je veux sou­li­gner ain­si que ces médias pari­siens se doi­vent d’exister enco­re au fait qu’ils ont en quel­que sor­te opté pour des lec­to­rats typés. Le der­nier à ne pas l’avoir fait – et j’allais d’ailleurs l’oublier – se trou­ve en coma pro­lon­gé depuis des années : Fran­ce Soir n’a désor­mais plus de pla­ce réel­le dans ce décou­pa­ge socio-poli­ti­co-cultu­rel du ter­ri­toi­re pari­sien et natio­nal.

Oppo­sés à ce « typa­ge », on voit donc, par contras­te, l’ensemble de la pres­se des régions qui s’obstine dans un rôle, à mon avis sans ave­nir, d’informateur géné­ra­lis­te visant indif­fé­rem­ment tout l’éventail socio­lo­gi­que d’un ter­ri­toi­re défi­ni. Et cela sans s’en être don­né les moyens, ou bien même en ayant réduit leurs capa­ci­tés jour­na­lis­ti­ques. Il est ain­si fré­quent que des vil­les de 10 000 habi­tants, voi­re plus, ne soient pas « cou­ver­tes » par un jour­na­lis­te. Quant aux quar­tiers sub­ur­bains, c’est pire enco­re !

Si les régions ont elles aus­si connu leur évo­lu­tion socio­cul­tu­rel­le, cela s’est pro­duit sans le concours actif des jour­naux. Les quo­ti­diens locaux n’en ont été le plus sou­vent que des obser­va­teurs sta­ti­ques, sou­vent atten­tifs à pré­ser­ver l’ordre éta­bli et à main­te­nir une conni­ven­ce avec les ins­ti­tu­tions. Ils se sont mis à fabri­quer un pro­duit com­mun assez insi­pi­de, n’intégrant pas ou peu les nou­veaux lan­ga­ges cultu­rels, abor­dant mal les nou­vel­les pro­blé­ma­ti­ques socié­ta­les. Cet­te pas­si­vi­té a fini par pous­ser le lec­teur vers la dis­tan­ce et l’abandon. Com­me si le jour­nal avait été, sans s’en aper­ce­voir, dépas­sé par l’exigence de son lec­to­rat. Un mou­ve­ment sans dou­te mal per­çu par les patrons de cet­te pres­se. Ceux-ci ont réagi en indus­triels, cher­chant des répon­ses tech­ni­ques et ges­tion­nai­res : éco­no­mies d’échelle, syner­gies, inves­tis­se­ments dans le hard. Une sor­te d’aveuglement qui, au fil de ces dix-quin­ze der­niè­res années, a en quel­que sor­te déna­tu­ré le ter­ri­toi­re jour­na­lis­ti­que, le bana­li­sant com­me un vul­gai­re lieu de mar­ke­ting, une « zone de pro­fit ». La nou­vel­le deve­nait une mar­chan­di­se nor­ma­li­sée et le jour­na­lis­te un tra­vailleur intel­lec­tuel pau­pé­ri­sé et, en Fran­ce, un adep­te des « 35 heu­res ». Rachats et hyper concen­tra­tions venant – en bon­ne logi­que capi­ta­lis­te – cou­ron­ner le tout.

Aux Etats-Unis, nous avons connu des situa­tions sem­bla­bles. La dif­fé­ren­ce tient sur­tout dans les pro­por­tions. Rap­por­té à une cin­quan­tai­ne d’Etats, le nom­bre de grou­pes de pres­se demeu­re éle­vé – du moins demeu­rait, car le ryth­me des concen­tra­tions s’accélère très for­te­ment. Pour com­pa­rer, il fau­drait donc se situer au niveau de l’Europe.

Pas de « cultu­re

de l’excellence »

J’insiste : Le quo­ti­dien régio­nal pro­po­se un conte­nu hété­ro­cli­te à une popu­la­tion qui l’est tout autant. Il croit ain­si répon­dre au pro­blè­me de la diver­si­té des publics et des atten­tes – qu’il ne satis­fait que très impar­fai­te­ment. Titre domi­nant sur son ter­ri­toi­re, voi­re sou­vent uni­que et mono­po­lis­ti­que, en conni­ven­ce avec les for­ces poli­ti­ques loca­les, il dis­til­le de l’information « blan­che », faus­se­ment consen­suel­le, timo­rée devant le débat et, sans gran­de ambi­tion jour­na­lis­ti­que. Sou­vent même sa qua­li­té est médio­cre, voi­re rédhi­bi­toi­re : infor­ma­tions incon­trô­lées, non recou­pées, à sour­ce uni­que ; arti­cles bâclés en une heu­re ou deux, sans tra­vail d’enquête ni de sui­vi, écrits pareille­ment à la va vite et par­se­més d’approximations, de géné­ra­li­tés et, pour finir, sau­pou­drées d’erreurs et de fau­tes de lan­gue. Recon­nais­sons que ces quo­ti­diens demeu­rent peu ou pas impré­gnés de cet­te « cultu­re de l’excellence » qui per­met aux avions de voler en sécu­ri­té – géné­ra­le­ment. Trop de jour­naux appa­rais­sent com­me des sous-pro­duits pour un public qui a tout de même aug­men­té son niveau d’exigence ! Il ne sem­ble pas que les édi­teurs en aient vrai­ment pris conscien­ce. Ils conti­nuent à pro­dui­re du papier impri­mé com­me si les nou­veaux médias – télés, radios, inter­net et tou­te l’information mobi­le qui jaillit de par­tout –, com­me si tout cela n’existait pas. Pour moi lec­teur lamb­da, la ques­tion est assez sim­ple : que va m’apporter d’autre, de plus inté­res­sant, déve­lop­pé, loca­li­sé, etc. mon jour­nal de demain par rap­port à tout ce qui m’aura été déver­sé de tou­tes pro­ve­nan­ces ?

En d’autres ter­mes, le « rur­bain » ne trou­ve pas son comp­te dans ce jour­nal. Pas plus que le rural plu­tôt âgé, ou le retrai­té, ou la fem­me au foyer pour qui leur quo­ti­dien sem­ble­ra deve­nu trop peu atten­tif à l’actualité des peti­tes com­mu­nes. Ain­si le jour­nal local devient-il machi­ne à frus­trer ses lec­teurs… Ce qui expli­que l’érosion conti­nue des ache­teurs : un pour cent par an, depuis plus d’une dizai­ne d’années, sinon plus. Un affai­blis­se­ment pro­gres­sif condui­sant au cer­cle vicieux : rachat, concen­tra­tion, réduc­tion des moyens jour­na­lis­ti­ques, dés­in­té­rêt du lec­teur, etc.

Où, a contra­rio, l’on retrou­ve une cer­tai­ne adé­qua­tion des pré­payés et leur fast-info en pha­se avec les modes consom­ma­toi­res d’une popu­la­tion jeu­ne, zap­pan­te et peu argen­tée. Tel m’apparaît l’avenir – à moyen ter­me et pro­vi­soi­re – de la pres­se quo­ti­dien­ne : un réseau de pré­payés qui va s’étendre à l’ensemble du ter­ri­toi­re, déve­lop­pant des édi­tions urbai­nes jus­que dans les vil­les moyen­nes, pous­sant les régio­naux à réagir ou à périr, obli­geant les natio­naux à mar­quer plus enco­re leurs posi­tion­ne­ments socio­po­li­ti­ques. Ce ne sera tou­te­fois qu’une pha­se inter­mé­diai­re, un grand creux peut-être annon­cia­teur d’une renais­san­ce.

 

3) Une déferlante

technique et journalistique

Com­ment pour­rait être stop­pé le déclin des quo­ti­diens fran­çais, et en par­ti­cu­lier ceux de pro­vin­ce ? Dimi­nu­tion régu­liè­re des ven­tes et des recet­tes publi­ci­tai­res avec pers­pec­ti­ves d’aggravation : éro­sion endé­mi­que du lec­to­rat, déri­va­tion accrue des grands mar­chés publi­ci­tai­res vers la télé­vi­sion et les pré­payés, conso­li­da­tion d’internet com­me média d’information au détri­ment de la cré­di­bi­li­té de la pres­se, déve­lop­pe­ment de l’ « info mobi­le », via les télé­pho­nes por­ta­bles. Sait-on aus­si, par exem­ple, que le fabri­cant euro­péen Phi­lips s’apprête à pro­dui­re en séries un sup­port en plas­ti­que sou­ple, ultra léger, qui, connec­té à un télé­pho­ne por­ta­ble, pour­ra télé­char­ger tou­tes sor­tes de publi­ca­tions ? Ce n’est déjà plus de la fic­tion : on peut sérieu­se­ment envi­sa­ger la dis­pa­ri­tion du papier-jour­nal en bobi­nes pour rota­ti­ves ! Puisqu’il est déjà pos­si­ble, à par­tir de fichiers reçus par inter­net, chez soi ou n’importe où, de télé­im­pri­mer les jour­naux.

Si la bataille ne devait être que tech­no­lo­gi­que, elle serait per­due d’avance. L’enjeu, bien sûr, por­te­ra plus que jamais sur les conte­nus. D’où une mar­ge de redres­se­ment très min­ce car la réac­ti­vi­té des médias est aus­si fai­ble que sa capa­ci­té à se remet­tre en cau­se. C’est un milieu fina­le­ment très conser­va­teur, peu récep­tif à la cri­ti­que, réti­cent à l’autocritique. Mais… Mais les jour­na­lis­tes sont aus­si capa­bles de mira­cles, non ? Il est des cri­ses salu­tai­res, com­me cel­le que tra­ver­sent cer­tains quo­ti­diens amé­ri­cains depuis la deuxiè­me guer­re d’Irak qui a révé­lé leur man­que d’attitudes cri­ti­ques, les affai­res de bidon­na­ge, etc.

Reve­nons-en tout de même aux ques­tions tech­ni­ques car elles per­tur­bent trop sou­vent les acti­vi­tés humai­nes, com­me si elles en per­ver­tis­saient le sens.

L’internet va

trans­por­ter nos jour­naux

Déjà, le pré­pres­se est pra­ti­que­ment tenu par les rédac­tions ; les ouvriers du livre ont aban­don­né ces pos­tes de tra­vail ; les tech­ni­ciens de fabri­ca­tion dis­pa­rais­sent de jour en jour. Ain­si pour le trai­te­ment de la pho­to­gra­phie : plus de sup­port maté­riel, plus de labo­ra­toi­re ; même les pla­ques d’impression sont désor­mais trai­tées numé­ri­que­ment, direc­te­ment depuis le fichier infor­ma­ti­que. Les locaux se vident de plus en plus, les jour­naux en vien­nent à louer leurs trop grands espa­ces ; c’est déjà le cas pour cer­tains qui rega­gnent le cen­tre des vil­les après s’en être éloi­gnés dans des zones indus­triel­les et des usi­nes à l’allure triom­pha­le. S’il est enco­re un pos­te qui résis­te c’est l’impression pro­pre­ment dite, avec ses gros­ses machi­ne­ries papi­vo­res, coû­teu­ses en salai­res. D’où les regrou­pe­ments en cen­tres d’impression régio­naux, ali­men­tés à dis­tan­ce via les réseaux infor­ma­ti­ques, allon­geant cepen­dant les pha­ses du trans­port du pro­duit impri­mé. Les patrons de pres­se réagis­sent à peti­te vue, cen­trés sur l’outil indus­triel, dont les pers­pec­ti­ves – ai-je été convain­cant sur ce point ? – ne por­tent guè­re au delà d’une ou deux décen­nies.

Tout ce mon­de indus­trieux, enco­re un peu bal­za­cien, va bien­tôt être engouf­fré par la spi­ra­le tech­no­lo­gi­que ; il ne fait plus bon aujourd’hui se payer une rota­ti­ve – 40 ans avant amor­tis­se­ment… – et les fabri­cants ven­dent sans dou­te les der­niers modè­les du gen­re – du moins pour les quo­ti­diens, on ne par­le pas ici des maga­zi­nes.

L’internet à haut débit, en par­ti­cu­lier, est en pas­se de révo­lu­tion­ner tout ce mon­de ; le vieux fil télé­pho­ni­que opè­re une renais­san­ce inat­ten­due ; par l’ADSL de deuxiè­me géné­ra­tion cir­cu­lent dores et déjà quel­que 15 méga­bits de don­nées par secon­de. Tran­si­tent ain­si télé­vi­sions, radios, ima­ges et tex­tes de tou­tes sor­tes et, mira­cle, tou­jours le télé­pho­ne … Demain, il va nous trans­por­ter nos jour­naux – du moins leurs conte­nus qui seront illi­co impri­més à la mai­son. Tout com­me les opé­ra­teurs télé­pho­ni­ques nous ont offert les pre­miers por­ta­bles, les édi­teurs se feront un plai­sir de nous four­nir modems, impri­man­tes et même papier – bien heu­reux qu’ils seront de n’avoir plus à payer et gérer des escoua­des de rota­ti­vis­tes, camion­neurs, manu­ten­tion­nai­res et éven­tuel­le­ment gré­vis­tes ! La fin pro­gram­mée de l’ère du pétro­le va sans dou­te accé­lé­rer la cour­se vers l’édition élec­tro­ni­que. Le papier, l’encre, l’impression, la dis­tri­bu­tion cumu­lent un coût éner­gé­ti­que en pas­se de deve­nir insup­por­ta­ble à très court ter­me.

Une fui­te en avant

consom­ma­toi­re

« Mieux » : le lec­to­rat pour­ra enfin être seg­men­té à sa pro­pre deman­de, cha­que lec­teur-client com­man­dant son jour­nal selon ses pro­pres cen­tres d’intérêt. De l’information « à la car­te ». C’est d’ailleurs déjà ce que pro­po­sent des ser­vi­ces inter­net com­me Goo­gle News ou Yahoo ! Mieux ou pire ?, c’est une autre ques­tion, pour un autre entre­tien…

Cer­tains jour­naux papiers ont déjà anti­ci­pé cet­te pro­chai­ne révo­lu­tion tech­ni­que, sous la for­me d’une tran­si­tion. C’est le cas du Times of India qui publie Speed [sic], une ver­sion des­ti­née aux 14-28 ans et alliant des arti­cles conden­sés du jour­nal et une pré­sen­ta­tion cal­quée sur le modè­le for­mel d’internet : des pages com­me des écrans par­se­més de bou­tons, d’images et d’ « infor­met­tes » à zap­per…

Cet­te for­mu­le n’offre évi­dem­ment qu’une répon­se de mar­ke­ting qui va dans le sens de la dégra­da­tion géné­ra­le des conte­nus. C’est une fui­te en avant consom­ma­toi­re qui amal­ga­me coca et infor­ma­tion-light

4) Aux journalistes de bien jouer

 

Plus inté­res­san­te, plus impé­rieu­se et donc autre­ment pro­met­teu­se serait une répon­se « par le haut » des milieux de pres­se. Cela impli­que une sor­te de renais­san­ce jour­na­lis­ti­que. On se prend à rêver de jour­naux de… jour­na­lis­tes, à fina­li­té infor­ma­ti­ve et non pas d’abord com­mer­cia­le et finan­ciè­re.

Dans l’économie actuel­le de la pres­se, où les ven­tes ne repré­sen­tent en moyen­ne que 30 % des recet­tes – soit le prix du papier –, les annon­ceurs finan­cent le res­te, c’est-à-dire la fabri­ca­tion et la rédac­tion. C’est l’annonceur qui paye le jour­na­lis­te ! Com­ment cela ne revien­drait-il pas à une pri­se de pou­voir sur les conte­nus ? Com­ment un sys­tè­me éco­no­mi­que domi­nant ne devien­drait-il pas un dis­cours domi­nant qui, impli­ci­te­ment ou expli­ci­te­ment, sciem­ment ou incons­ciem­ment, par­le­rait le lan­ga­ge des mar­chands et des finan­ciers ? Les pré­payés n’ont fait que pous­ser cet­te logi­que à son extré­mi­té. De ce point de vue, leur posi­tion est cohé­ren­te.

For­ce du lec­teur

contre

folie des gran­deurs

Nous avons, aux Etats-Unis quel­ques cas de publi­ca­tions sans publi­ci­té, mais pas de quo­ti­diens. Pas plus qu’en Euro­pe. En Fran­ce, Le Canard enchaî­né et Char­lie Heb­do ont fait le choix déli­bé­ré d’une éco­no­mie sans publi­ci­té – d’autres publi­ca­tions vivent plus ou moins sans publi­ci­té alors qu’elles en sou­hai­te­raient. Ces deux heb­do­ma­dai­res mon­trent qu’un jour­nal peut vivre sans publi­ci­té, et sans sub­si­des plus ou moins occul­tes. Une tel­le indé­pen­dan­ce se conquiert évi­dem­ment « à la for­ce du lec­teur », c’est-à-dire par un contrat de confian­ce sans ces­se renou­ve­lé. Elle a aus­si un prix, celui de la maî­tri­se des dépen­ses et spé­cia­le­ment de la « folie des gran­deurs » – si bel­le expres­sion fran­çai­se ! Ce qui ne cor­res­pond pas pour autant à un régi­me sec ; ces deux publi­ca­tions ne sem­blent pas vivre dans l’austérité. Mais : pas d’immeubles flam­boyants, de salai­res indé­cents, d’effectifs plé­tho­ri­ques, de voi­tu­res de fonc­tion, de secré­tai­res par­ti­cu­liè­res… Et pas non plus d’exigences de fonds de pen­sion : au dia­ble les retrai­tes dorées des veu­ves du Min­ne­so­ta ! Le dra­me est bien là : quand les finan­ciers ont réa­li­sé qu’ils pou­vaient fai­re du pro­fit avec l’information. Je reviens enco­re aux Etats-Unis à pro­pos des empi­res de pres­se com­me ceux de Mur­do­ch ou de Time-War­ner. Eh bien, quand ils s’imposent de déga­ger 22 % de mar­ge, et y par­vien­nent, cela signi­fie qu’ils met­tent une pres­sion maxi­ma­le sur tous les pos­tes, y com­pris – ou d’abord sur les rédac­tions ! Cela ne peut pas pous­ser le conte­nu vers le haut !

Je ne crois pas que ce sys­tè­me puis­se chan­ger par lui-même. C’est en fait impos­si­ble, à moins d’une atti­tu­de sui­ci­dai­re ou de l’illumination rédemp­tri­ce d’un Rupert Mur­do­ch… Je ne dis pas que la publi­ci­té soit le Mal abso­lu ; elle peut même avoir son uti­li­té réci­pro­que – elle devrait d’ailleurs se limi­ter à cela : cet échan­ge uti­li­tai­re de ser­vi­ces entre un mar­chand et un sup­port plus com­mo­de et sélec­tif que des pros­pec­tus dans les boî­tes aux let­tres. Mais rien qu’un sup­port et non pas ce loup richis­si­me dans la ber­ge­rie sou­dain gri­sée par l’opulence… L’argent est cepen­dant insi­dieux, agit com­me un agent infec­tieux… Que fai­re ? Quel vac­cin en vien­dra à bout ?

A ce sujet, le cas du Mon­de, en Fran­ce, me paraît des plus illus­tra­tifs. Voi­là un jour­nal à l’origine exem­plai­re, un modè­le jour­na­lis­ti­que – « de réfé­ren­ce » com­me il aime à se dire… –, nim­bé des ver­tus de son fon­da­teur, de la Résis­tan­ce, etc. Un jour­nal en som­me taillé pour un public bien typé, en gros pour son mil­lion de lec­teurs, avec lequel il pou­vait vivre heu­reux. Mais sans vou­loir à tout prix fai­re beau­coup d’enfants ! Voi­là que ses diri­geants, pris par l’ivresse de la crois­san­ce, ont mené « la gran­de vie », se sont mis à pen­ser grou­pe, déve­lop­pe­ment, diver­si­fi­ca­tion, péri­mè­tre indus­triel, par­ti­ci­pa­tions croi­sées, entrée en bour­se, locaux pres­ti­gieux ren­ta­bi­li­té, expan­sion… que sais-je enco­re ? Une sor­te de vision « à l’américaine » ! Com­me si, voyons, un roma­née-conti… devait s’adapter au mar­ché de la gran­de dis­tri­bu­tion… Je ne sais si c’est une bon­ne ima­ge… Je ne sau­rais dire si Le Mon­de a per­du de son bou­quet, mais qu’en est-il de son indé­pen­dan­ce fon­da­tri­ce ? Tou­jours est-il que le jour­nal doit aujourd’hui licen­cier pres­que une cen­tai­ne de jour­na­lis­tes !

80 %

de jour­na­lis­tes

Donc, je conti­nue à rêver, dans la lignée des bou­le­ver­se­ments tech­ni­ques qui se pro­fi­lent à l’horizon 2010 ou 2020… Je vois enfin des jour­naux réin­ves­tis par des jour­na­lis­tes. Des rédac­tions qui ne seraient plus gref­fées à des usi­nes – puisqu’il n’y aurait plus d’usines, ou alors de peti­tes uni­tés décen­tra­li­sées autour de sor­tes de pho­to­co­pieu­ses inté­grées ser­vant les exem­plai­res papier aux der­niers résis­tants…

Je vois des entre­pri­ses de pro­duc­tion de l’information où le pre­mier pos­te de sala­riés serait les jour­na­lis­tes – met­tons 80 % de l’effectif total, et non plus seule­ment ces 30 % qu’ils repré­sen­tent aujourd’hui. Des jour­na­lis­tes qui ne seraient plus tenus de pro­dui­re cha­cun trois ou qua­tre arti­cles par jour ! Donc assez nom­breux pour entre­pren­dre repor­ta­ges et enquê­tes dignes de ce nom, et non plus ces com­pi­la­tions de dos­siers de com­mu­ni­ca­tion, ces « copié-col­lé » sur inter­net, ces faits non contrô­lés, ces géné­ra­li­sa­tions rava­geu­ses… Assez nom­breux aus­si pour trai­ter, en jour­na­lis­tes, des com­mu­nes aujourd’hui consi­dé­rées com­me des no man’s land… Bref, le pou­voir ren­du aux jour­na­lis­tes, enfin, et les com­mer­ciaux, admi­nis­tra­tifs et ges­tion­nai­res à leur jus­te pla­ce.

Je vois enco­re des cen­tres de pres­se ras­sem­blant des jour­na­lis­tes mul­ti­mé­dias, tra­vaillant l’information de maniè­re croi­sée, selon les outils et les médias : tex­te, pho­to, vidéo, son. Les rédac­tions tra­vaille­ront com­me les agen­ces d’aujourd’hui, avec un noyau fixe de secré­tai­res d’édition – gros tra­vail poin­tilleux d’édition, de véri­fi­ca­tion de l’info, de la cor­rec­tion lin­guis­ti­que et typo­gra­phi­que. Objec­tif qua­li­té tota­le. Plus un bataillon de repor­ters, des « muckra­kers » com­me on dit en amé­ri­cain pour dési­gner ces néces­sai­res fouille-mer­de, au bon sens du mot, qui tra­quent et débus­quent ce qui doit tout de même bien res­sem­bler à « de la véri­té » : ano­ma­lies, injus­ti­ces, et aus­si his­toi­res for­mi­da­bles, exem­plai­res, bel­les par­ce que vraies.

Enfin des jour­naux de jour­na­lis­tes pour des lec­teurs dignes de ce nom et consi­dé­rés com­me tels, en adul­tes atten­tifs à leur vie et au deve­nir de l’humanité. Donc des jour­na­lis­tes voués à l’information, com­me un pléo­nas­me en mar­che!

John Mac­Gre­gor

 

Repro­duc­tion libre et encou­ra­gée. Mer­ci de pré­ci­ser les sour­ces : John Mac­Gre­gor et CIN­Q­sur­CINQ

Mer­ci à Edi­th pour ses conseils de tra­duc­tion.

Révélations sur John MacGregor

Sous pei­ne de mys­ti­fi­ca­tion, un canu­lar ne vaut que s’il est révé­lé. Alors allons-y : John Mac­Gre­gor est le nom de plu­me que je me suis don­né pour les besoins de la cau­se. Quel­le cau­se ? Cel­le d’un regard cri­ti­que sur cet­te pres­se que je fré­quen­te de près depuis qua­tre décen­nies (…). Cel­le aus­si d’une expres­sion cri­ti­que atten­tion­née que j’exprime désor­mais sur ce site de CIN­Q­sur­CINQ, et ce dans l’espoir de sus­ci­ter un débat. Espoir à peu près vain. Peut-être par­ce que « nul n’est pro­phè­te en son pays ». D’où cet­te idée d’un obser­va­teur exté­rieur, étran­ger, paten­té, gra­dé, diplô­mé, auto­ri­sé – et même amé­ri­cain. L’occasion aus­si, il est vrai, de pous­ser plus loin, voi­re plus haut, l’exercice de dis­tan­cia­tion par l’emprunt d’un per­son­na­ge étran­ger – et d’ailleurs ima­gi­nai­re. Enco­re que, des John Mac­Gre­gor… Goo­gle n’en livre pas moins de 412 000 occur­ren­ces (en 0,06 secon­de !) J’aurais dû me méfier. J’aurais ain­si appris qu’il exis­te sous ce nom, entre mil­liers, un artis­te cana­dien renom­mé et aus­si un jour­na­lis­te aus­tra­lien per­sé­cu­té par une sec­te qu’il a dénon­cée.

Mais à part le per­son­na­ge d’emprunt, le res­te exis­te bien : le MIT et le Com­pa­ra­ti­ve media stu­dies sont tou­jours à Cam­brid­ge (je m’y suis d’ailleurs bien ren­du en 1977 lors d’une enquê­te aux Etats-Unis). Et, après tout, même si les médias vont mal, l’information a plus que jamais l’avenir devant elle.

Gérard Pon­thieu

• Mer­ci à Odi­le, Jean-Fran­çois et Ber­nard pour leurs apports sur l’éthique du canu­lar.

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