J’aime bien Alain Fin­kiel­kraut. C’est-à-dire que je pré­fère prendre le café avec lui, le same­di matin sur France Culture (Répliques), plu­tôt que le thé l’après-midi sur France Inter avec Daniel Mer­met (Là-bas si j’y suis). Alors que mes pen­chants « natu­rels » me portent à l’inverse. Éton­nant, non ?
En fait tous les deux m’agacent. Mais l’un à rebrousse-poil, l’autre dans le sens du même poil. Et je pré­fère être défri­sé. Na.

C’est qu’il m’en aura fal­lu des années de navi­ga­tion en eaux troubles pour en arri­ver là ! Ou plu­tôt pour refu­ser l’amarrage dans la rade des cer­ti­tudes. Ces cer­ti­tudes, certes, tendent à réchauf­fer le cœur. Mais pour le brû­ler du dedans. Com­bus­tion interne en auto-allu­mage, jusqu’à la der­nière goutte. Car le car­bu­rant des idées s’épuise vite s’il ne se res­source à la pompe des idées autres. Et c’est la panne sèche. Voyez la poli­tique.

Tout tient ici de la dif­fé­rence entre un phi­lo­sophe et un jour­na­liste. La syn­thèse est rare, voire anti­no­mique. Mais l’un et l’autre pour­raient se « pom­per », je veux dire s’alimenter réci­pro­que­ment, se dépan­ner. Ça se pro­duit rare­ment (ex : débat Régis Debray - Jacques Jul­liard sur la démo­cra­tie d’opinion), ou alors en secret et cha­cun dans son coin. Les deux rôles sont dif­fé­rents : l’un cen­sé aler­ter à chaud, l’autre mettre en pers­pec­tive après refroi­dis­se­ment.

Les deux sont néces­saires à notre équi­libre nutri­tion­nel. Même si cer­taines cuillé­rées fleurent grave l’huile de foie de morue. C’est bien le cas de la der­nière potion du Fin­fiel­kraut, dans Le Monde cette fois [4/6/08], sous le titre « Palme d’or pour une syn­taxe défunte ». L’accroche pré­cise : « Le film qui a triom­phé à Cannes sym­bo­lise la crise d’une civi­li­sa­tion où les grands textes n’ont plus leur place. Y com­pris dans les écoles et les lycées ». Exac­te­ment le type de pro­pos géné­ra­li­sant propre à me héris­ser le poil. Allons-y !

Notons d’emblée que, comme presque tout le monde jusqu’à pré­sent, Alain Fin­kiel­kraut n’a pas vu « Entre les murs ». Ce qu’il s’empresse d’exprimer dans sa tri­bune, c’est une crainte. Une Crainte exis­ten­tielle chez lui, celle qui le tire tant en arrière, vers le pas­sé, ce pas­sé for­cé­ment annon­cia­teur du Pire. On sait à quel point le pas­sé – proche et loin­tain, englo­bant toute l’histoire humaine – dégorge d’atrocités dont celles, apo­ca­lyp­tiques, des ten­ta­tives d’extermination des Juifs, des Gitans, des Tut­sis – peut enva­hir les consciences, et en par­ti­cu­lier celle d’Alain Fin­kiel­kraut. A tel point qu’il ne sau­rait, semble-t-il et à l’écouter sou­vent, ima­gi­ner tout ave­nir vivable pos­sible. S’autorise-t-il même le pré­sent du simple moment de la vie qui passe, lui que je ne crois pas avoir vu/entendu rire, à peine sou­rire, sinon avec acri­mo­nie ? Ce qu’on ne sau­rait lui repro­cher, cha­cun étant ce qu’il est, comme on dit.

L’Apocalypse que nous pré­dit Fin­kiel­kraut dans sa tri­bune à pro­pos du film dis­tin­gué à Cannes se fonde sur ce qu’il appelle la « syn­taxe défunte ». « On n’aura aucun motif de se réjouir », pro­phé­tise-t-il, « s’il est vrai qu’après s’être vai­ne­ment employé à cor­ri­ger la syn­taxe défaillante d’adolescentes qui se plai­gnaient d’avoir été  » insul­tées de pétasses « , l’enseignant finit par uti­li­ser cer­taines tour­nures du lan­gage des élèves, « plus effi­cace que le sien  » ». Et d’en venir à son homé­lie sur « la civi­li­sa­tion », défi­nie, ou carac­té­ri­sée par ce qui « réclame le scru­pule, la pré­ci­sion, la nuance et la cour­toi­sie. » « C’est très exac­te­ment la rai­son pour laquelle l’apprentissage de la langue en pas­sait, jusqu’à une date récente, par les grands textes. »

Nous y voi­là, “très exac­te­ment” au point de fric­tion (capil­laire) qui m’émoustille les neu­rones. Très exac­te­ment au point omé­ga du dis­cours réac par excel­lence. Celui qui ne peut tolé­rer que la “boule à zero” du lan­gage – j’exploite à donf’ la dia­lec­tique du coupe-tiffes, et dès lors, l’envie me sai­sit de tordre le cou à l’éloquence (Ver­laine) et à la syn­taxe elle-même que j’irais jusqu’à “conchier dans sa tota­li­té” (Ara­gon, Céline) s’il fal­lait me taper l’Académie avec une ton­sure totale, bien déga­gée sur les oreilles. Ai-je été bien vul­gos ?

Quoi les « grands textes ». Oui, et alors, plus rien de pos­sible après eux ? Plus que des épi­taphes, de la syn­taxe de cime­tière ? Au secours Vil­lon, Hugo, Flau­bert, Zola et cent autres. Les Joyce, Faulk­ner, Gar­cia Mar­quez, Tche­kov et mille autres. Et cent mille jeunes, Col­trane de la langue, sla­meurs des rues, et même rap­peurs aboyeurs ! Debout les dam­nés du « bien dire », du fin­kiel­krau­te­ment cor­rek !

Tu me plais tant, Alain (d’où mon tutoie­ment har­di, mais res­pec­tueux), quand tu te laisses aller à tes fièvres nos­tal­giques qui me font tri­quer en une saillie avant-gar­diste et pro­vo­cante: « Naguère aus­si, gémis-tu, on res­pi­rait dans les oeuvres lit­té­raires ou ciné­ma­to­gra­phiques un autre air que l’air du temps. » Et jadis, hein, c’était pire encore, tous ces “airs du temps” décré­tés au nom du “c’est jamais le bon temps”, puisque le tien même,tu t’en bouches les narines.

Et de là, embrayer sur l’engagement des artistes. C’est alors qu’apercevant Satan en per­sonne, Alain sort ses ana­thèmes, poin­tant d’un doigt ven­geur ce Sean Penn « décla­rant […] sous les applau­dis­se­ments d’une presse enthou­siaste, que seuls retien­draient son atten­tion les films réa­li­sés par des cinéastes enga­gés, conscients du monde qui les entoure. » En effet, quelle hor­reur ! Et de mobi­li­ser l’exorciste qui en Fin­kiel­kraut jamais ne som­meille: « Le monde inté­rieur, l’exploration de l’existence, les bles­sures de l’âme sont hors sujet. Comme si l’inféodation de la culture à l’action poli­tique et aux urgences ou aux dogmes du jour n’avait pas été un des grands mal­heurs du XXe siècle, il incombe désor­mais aux créa­teurs de nous révé­ler que Bush est atroce, que la pla­nète a trop chaud, que les dis­cri­mi­na­tions sévissent tou­jours et que le métis­sage est l’avenir de l’homme. »

Et, atten­tion la chute… Non pas ça Alain ! : « L’art doit être contes­ta­taire, c’est-à-dire tra­duire en images ce qui est répé­té par­tout, à lon­gueur de temps. Big Bro­ther est mort, mais, por­tée par un désir de pro­pa­gande déci­dé­ment insa­tiable, l’idéologie règne et veille à ce que notre vie tout entière se déroule entre les murs du social. »

Les murs du social, pouah !, cette pri­son atroce qu’il nous pro­met comme une condam­na­tion ! Tout ça pour une vision du monde – le monde du phi­lo­sophe Fin­ky – qui ne sait (pré)voir dans une classe de qua­trième qu’une bande de jeunes cons incultes et irres­pec­tueux.

Mer­ci Alain de m’aider à pen­ser à part, de m’aider à me pré­mu­nir de la malé­dic­tion des vieux cons. Vade retro !

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