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Ce ges­te, dit de la que­nel­le, deve­nu sym­bo­le de la « Dieu­do­sphè­re », Dieu­don­né l’exécute dès mai 2009 sur une affi­che de la lis­te « anti­sio­nis­te » qu’il conduit aux euro­péen­nes.

L” « affai­re Dieu­don­né » est en pas­se d’empoisonner notre espa­ce du « vivre ensem­ble ». Cet­te bel­le idée – illu­soi­re ? – mon­tre bien sa fra­gi­li­té face à la bru­ta­li­té des croyan­ces, des cer­ti­tu­des et autres convic­tions – ces convic­tions que Nietz­sche dénon­çait com­me « des enne­mis de la véri­té plus dan­ge­reux que les men­son­ges. » Anti­sio­nis­te reven­di­qué, anti­sé­mi­te mas­qué, Dieu­don­né pro­vo­que et, tout à la fois, révul­se et atti­re. Ses pro­pos lui valent plus enco­re de répro­ba­tions mora­les que de condam­na­tions péna­les, tan­dis que ses spec­ta­cles font sal­les com­bles (quand elles ne lui sont pas refu­sées), en dépit d’une omer­ta média­ti­que dont il fait l’objet. Com­me si deux visions du mon­de s’affrontaient autour de sa per­son­ne, de ses pres­ta­tions et de ses fré­quen­ta­tions – Fau­ris­son, Le Pen, Soral, Meys­san, Cha­vez, Ahma­di­ne­jad… Alors pour­quoi ? Ten­ta­ti­ves d’explications autour de quel­ques ques­tions dont cel­le-ci, sans répon­se, lan­cée à la radio par le direc­teur du Nou­vel Obser­va­teur, Lau­rent Jof­frin : « Qu’est-ce que les Juifs ont fait à Dieu­don­né ? »

À cau­se du petit mou­ton contra­riant qui pré­si­de aux des­ti­nées de ce blog… je suis ame­né à reve­nir sur ce qu’on peut désor­mais appe­ler « l’affaire Dieu­don­né ». Affai­re qui ris­que d’enfler enco­re bien davan­ta­ge, ain­si que s’y emploient les poli­ti­ciens et les médias – jusqu’à ce blog… Cepen­dant, petit mou­ton obli­ge, je vou­drais y reve­nir à contre-cou­rant de la marée domi­nan­te. Ce qui n’est pas sans ris­ques, tant ce ter­rain s’avère miné à l’extrême – aux extrê­mes, pour être plus pré­cis. Donc, ven­dre­di matin, dans le pos­te (Fran­ce Cultu­re), j’entends Lau­rent Jof­frin (du Nou­vel Obs, qui fait sa cou­ver­tu­re sur qui ?) résu­mer l’affaire à sa façon, selon son habi­tuel ton débon­nai­re, frap­pé au coin du bon sens et par­fois de la cour­te vue. Ain­si : « Dieu­don­né, lui, a la hai­ne des Juifs. Pour­quoi ? Com­me ça. Qu’est-ce que les Juifs ont fait à Dieu­don­né ? Rien, évi­dem­ment, ils s’en fou­tent […] Ils ont pro­tes­té quand Dieu­don­né a fait un sket­ch anti­sé­mi­te. C’est ça le cri­me ini­tial. » n-obs-dieudonneOn dira qu’en qua­tre minu­tes de chro­ni­que, on peut à pei­ne plus finas­ser qu’en cent qua­ran­te signes sur Twit­ter… Pas une rai­son pour sau­ter à pieds joints sur des ques­tions fon­da­men­ta­les qu’appellent des sujets de socié­té fon­da­men­taux. Et Jof­frin enjam­be allé­gre­ment la faille de sa cour­te pen­sée : « Dieu­don­né, lui, a la hai­ne des Juifs. Pour­quoi ? Com­me ça. » Il mini­mi­se en fait, tout en y recou­rant, l’importance de cet adver­be fon­da­men­tal : pour­quoi ? N’est-ce pas le sel-même du jour­na­lis­me et, au delà, de tou­te soif de com­pren­dre. Alors : pour­quoi Dieu­don­né a-t-il la hai­ne des Juifs ? Pour­quoi l’antisémitisme ? Qu’est-ce qu’ils lui ont fait, les Juifs ? « Rien, évi­dem­ment » répond Jof­frin. L’évidence, c’est bien le contrai­re du dou­te. Dès lors, tirons l’échelle, tout est dit. Et rien n’est dit, puis­que rien n’est expli­qué – dé-com­pli­qué. J’aimerais pas­ser un moment avec Dieu­don­né [Arti­cle docu­men­té sur Wiki­pe­dia]. Sûre­ment pas pour lui fai­re la cour­te-échel­le, mais bien pour lui poser quel­ques « pour­quoi ? ». Des ques­tions qui tour­ne­raient autour de cel­le-ci, en effet fon­da­men­ta­le : Qu’est-ce qu’ils vous ont fait les Juifs ? Mais ques­tion que je me gar­de­rais de lui oppo­ser au préa­la­ble com­me une pique pro­vo­can­te. Il y a chez Dieu­don­né, bien sûr, « matiè­re à creu­ser » : depuis son enfan­ce, cer­tes, et même depuis sa nais­san­ce, mère bre­ton­ne, père came­rou­nais. Un métis, ce cou­sin du métè­que. Un frus­tré sans dou­te, un révol­té, voi­re un indi­gné, com­me tant de jeu­nes pei­nant à se per­ce­voir com­me Fran­çais à part entiè­re, à cau­se de la dis­cri­mi­na­tion socia­le et du racis­me. À cau­se aus­si de l’Histoire et du pas­sé colo­nial dont il a fini par pren­dre fait et cau­se. Une pri­se de conscien­ce qui l’a sans dou­te fon­dé dans son deve­nir d’humoriste – un rôle qui impli­que, pour le moins, un regard cri­ti­que pou­vant aller jusqu’à l’acidité et la méchan­ce­té. De l’ironie à la hai­ne, la voie est par­fois étroi­te. Puis le suc­cès de scè­ne, l’adulation d’un public séduit, pas tou­jours « édu­qué » car socia­le­ment mar­gi­na­li­sé, récep­tif aux idées cour­tes, pour­vu qu’elles soient « drô­les » ; son allian­ce pour la scè­ne avec le juif Élie Semoun dans un duo poli­ti­que­ment « équi­li­bré »; leur rup­tu­re ensui­te ; ses déboi­res liés à ses déri­ves, puis la radi­ca­li­sa­tion dans laquel­le le res­sen­ti­ment tient lieu d’argument idéo­lo­gi­que, à preu­ve cet « anti­sio­nis­me » dont l’ambivalence d’usage (dou­ble dimen­sion : his­to­ri­que et séman­ti­que, dans un jeu per­fi­de mas­quant sa natu­re anti­sé­mi­te) per­met d’euphémiser le rejet des Juifs com­me fau­teurs uni­ver­sels, cau­se de tous les maux du mon­de des reje­tés et sur­tout des frus­trés. D’où le recours à l’antienne du « lob­by juif, » puis à la théo­rie du Com­plot qui per­met d’« expli­quer bien des cho­ses cachées et des mys­tè­res » et d’alimenter cet­te filan­dreu­se notion de « sys­tè­me » qu’on retrou­ve aux extrê­mes, gau­che et droi­te, des idéo­lo­gies. Vient l’épisode, dont il se dit vic­ti­me, d’un refus d’aide à la créa­tion que lui aurait oppo­sé le Cen­tre natio­nal du ciné­ma (CNC) pour un pro­jet de film sur la trai­te des Noirs. Il s’en expli­que­ra ain­si en 2005 lors d’une confé­ren­ce de pres­se à Alger :

 « Quand je tra­vaille pour fai­re un film sur la trai­te négriè­re et que les auto­ri­tés sio­nis­tes - par­ce qu’aujourd’hui ce sont les auto­ri­tés sio­nis­tes - qui me répon­dent : ce n’est pas un sujet de film. Avec l’argent public on fait 150 films sur la Shoah, moi je deman­de à fai­re un film sur la trai­te des Noirs, et on me dit que ce n’est pas un sujet. C’est une guer­re qui est décla­rée […] au mon­de noir […] 400 ans d’esclavage, et je ne vous par­le même pas de la déco­lo­ni­sa­tion… Et on essaie de nous fai­re pleu­rer. Soyons rai­son­na­bles. Soit on par­ta­ge tout […]. On dit : c’est la souf­fran­ce de l’humanité, et cha­que fois qu’il y a un pro­blè­me, on en par­le, mais qu’on n’essaie pas de cet­te façon-là, de cet­te maniè­re. Moi je par­le aujourd’hui de por­no­gra­phie mémo­riel­le. Ça devient insup­por­ta­ble. Ça devient… [un jour­na­lis­te lui sug­gè­re le mot « over­do­se »], une over­do­se, oui, et puis ça devient mal­sain. Je crois que cet­te paro­le-là, au sein d’une répu­bli­que et d’une démo­cra­tie, elle a le droit d’exister. »

express-dieudonneDieu­don­né pré­tend contes­ter un sup­po­sé « mono­po­le de la souf­fran­ce » com­me si l’extermination des Juifs par le nazis­me empê­chait de dénon­cer l’esclavage sous tou­tes ses for­mes. Évo­quant la popu­la­tion antillai­se sous l’esclavage, il décla­re en outre : « La popu­la­tion antillai­se est, elle, née du fruit du viol sur 400 ans ». Il pré­tend par ailleurs que les Juifs ins­tal­lés en Afri­que ont été les plus ardents négriers de cet­te pério­de, ce que dénient les his­to­riens – les­quels attes­tent, en revan­che, ce rôle tenu par des mar­chands musul­mans, prin­ci­pa­le­ment ara­bes. Fait que Dieu­don­né sem­ble igno­rer. L’antisémitisme de Dieu­don­né, on le voit, s’est consti­tué de plu­sieurs cou­ches suc­ces­si­ves, les plus épais­ses étant les plus récen­tes pen­dant les­quel­les il n’a pas craint de se mon­trer – à l’occasion sur scè­ne – avec des per­son­na­ges pour le moins peu hono­ra­bles com­me le néga­tion­nis­te Robert Fau­ris­son, le conspi­ra­tion­nis­te Alain Soral, le com­plo­tis­te Thier­ry Meys­san, le fron­tis­te Jean-Marie Le Pen – sans oublier l’Iranien Mah­moud Ahma­di­ne­jad qu’il a ren­con­tré plu­sieurs fois, de même que Hugo Cha­vez, dans un autre regis­tre… A tout ce beau mon­de, on pour­rait tout aus­si bien poser ces mêmes pour­quoi ?, de maniè­re à ten­ter de com­pren­dre le fon­de­ment de leur anti­sé­mi­tis­me – du moins dans ce qu’il peut conte­nir d’irrationnel, pas­sant par les émo­tions, les his­toi­res per­son­nel­les, les vécus, l’éducation, mais aus­si les refou­le­ments tels qu’ils peu­vent consti­tuer ce qu’un Wil­helm Rei­ch appe­lait la cui­ras­se carac­té­riel­le, ce blin­da­ge de l’être-au-monde et à ses sem­bla­bles der­riè­re lequel on ten­te d’abriter ses peurs fon­da­men­ta­les devant la vie, et dont on char­ge pré­ci­sé­ment les boucs émis­sai­res « de ser­vi­ce » – bou­gnou­les, roma­nos, chi­ne­tocs et métè­ques en tous gen­res, dont bien enten­du les juifs. C’est là, sans dou­te, dans cet espa­ce inti­me, secret, des frus­tra­tions et des bles­su­res que vient se fau­fi­ler le min­ce et spé­cieux espa­ce qui vou­drait sépa­rer les deux notions d’antisionisme et d’antisémitisme.

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Une bon­ne car­te plu­tôt qu’un long dis­cours…
et plus de cent réso­lu­tions de l’Organisation des Nations-Unies.

Du pre­mier – l’antisionisme – on peut, en effet, extrai­re des don­nées his­to­ri­ques, socio­lo­gi­ques, reli­gieu­ses, cultu­rel­les, poli­ti­ques – et notam­ment géo­po­li­ti­ques tel­les que la ques­tion pales­ti­nien­ne les concen­tre, en ce point névral­gi­que du Pro­che-Orient qu’un Edgar Morin a dési­gné com­me « le can­cer ». Ce qui s’y pas­se, cha­que jour depuis plus d’un demi-siè­cle, est into­lé­ra­ble sur les plans de la jus­ti­ce, du droit, de l’humanité. Les gou­ver­ne­ments des hom­mes en sont res­pon­sa­bles, a prio­ri plus que les peu­ples. Mais ne sont-ce pas les peu­ples qui méri­tent leurs gou­ver­ne­ments ? Dès lors, com­ment évi­ter l’amalgame et s’interdire la géné­ra­li­sa­tion – « les Juifs », « les Pales­ti­niens » – cepen­dant que depuis 67 ans (1946) les deux peu­ples s’affrontent par les armes et s’opposent par gou­ver­ne­ments inter­po­sés ? Et en soli­da­ri­té avec eux ? Du second – l’antisémitisme –, on peut dif­fi­ci­le­ment en appe­ler à la rai­son rai­son­nan­te qui, alors, res­te au seuil de la pen­sée per­tur­bée et de la souf­fran­ce de l’être, par­fois de sa patho­lo­gie. De là s’est consti­tué tout un domai­ne de contro­ver­ses sans fin à base de ter­res et d’antériorités immé­mo­ria­les, enser­rées dans des croyan­ces reli­gieu­ses, dans des mythes aus­si infan­ti­les que fon­da­teurs d’identité – le « peu­ple élu » de Dieu ! qui, en effet, pos­tu­le une indé­fen­da­ble pos­tu­re onto­lo­gi­que. L’un et l’autre, anti­sio­nis­me et anti­sé­mi­tis­me, for­ment un cou­ple infer­nal, un venin insi­dieux et mal­heu­reu­se­ment nour­ri par un mon­de en per­di­tion mon­dia­lis­te, bipo­lai­re dans ses vio­len­ces et ses embal­le­ments alter­na­tifs, bal­lot­té au gré des vents de l’injustice fon­da­men­ta­le des socié­tés et de la pla­nè­te, outra­gée jus­que dans ses plaies éco­lo­gi­ques béan­tes autant que déniées. Un mon­de agi par le pro­fit illi­mi­té, l’avidité des pos­sé­dants, elle aus­si patho­lo­gi­que, jusqu’à igno­rer la souf­fran­ce des peu­ples. Aus­si, ne peut-on, à ce sta­de, exclu­re la révol­te et la vio­len­ce com­me ten­ta­ti­ves de répon­ses pri­vées d’avenir et même d’espérance. Dieu­don­né M’bala M’bala a su et pu se for­ger une « car­riè­re », se don­ner une pos­tu­re et une réa­li­té éco­no­mi­que, média­ti­que et aujourd’hui poli­ti­que. On ne peut igno­rer sa fonc­tion de por­te-paro­le de ces « vain­cus » de la socié­té dont il est deve­nu un emblè­me – et qui le ver­raient aus­si en mar­tyr, com­me cer­tains sem­blent prêts à s’y employer. Ce qui, par contre­coup, ten­drait en quel­que sor­te à l’absoudre de ses tur­pi­tu­des, voi­re à les ren­for­cer dans l’opinion. On est donc bien ici dans l’ordre de la com­plexi­té. Tan­dis qu’un sim­plis­me poli­ti­cien vou­drait, d’un coup de men­ton poli­cier – ou pire enco­re de pom­pier pyro­ma­ne –, régler par l’interdiction une situa­tion dont les rami­fi­ca­tions s’étendent à l’ensemble de la socié­té. Cet­te socié­té que les médias « his­to­ri­ques » ou « clas­si­ques » ne peu­vent plus seuls pré­ten­dre reflé­ter, aujourd’hui que les réseaux sociaux ont tis­sé un champ d’expression et d’information dans une autre dimen­sion, et que la « Média­sphè­re » ne sau­rait igno­rer la « Dieu­do­sphè­re ».  ––– • À lire, un arti­cle très inté­res­sant de la jour­na­lis­te état­su­nien­ne Dia­na Johns­to­ne pour le maga­zi­ne de gau­che  Coun­ter Pun­ch : « The Move to Muzz­le Dieu­don­né M’Bala M’Bala - The Bête Noi­re of the Fren­ch Esta­blish­ment », tra­duit ICI. • Lire aus­si, sur « C’est pour dire » :

Dieudonné vs Patrick Cohen. Quand fascisme et journalisme voguent sur le même bateau

Confor­mé­ment aux conven­tions typo­gra­phi­ques de la lan­gue fran­çai­se, qui impo­sent une majus­cu­le aux noms de peu­ples et une minus­cu­le aux noms de croyan­ces, « Juif » s’écrit avec une ini­tia­le majus­cu­le quand il dési­gne les Juifs en tant que mem­bres du peu­ple juif (et signa­le ain­si leur judéi­té), mais il s’orthographie avec une ini­tia­le minus­cu­le lorsqu’il dési­gne les juifs en tant que croyants qui pra­ti­quent le judaïs­me (et insis­te en ce cas sur leur judaï­té). Pas sim­ple, cet­te affai­re, déci­dé­ment !

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