Entre­tien avec John Mac­Gre­gor, cher­cheur au MIT

John Mac­Gre­gor, vieux com­plice amé­ri­ca­no-cana­do-écos­sais, cher­cheur au MIT (Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy - Cam­bridge, Etats-Unis), socio­logue des médias et astro­phy­si­cien, le type qui lit à la fois dans les gazettes & dans les étoiles… Tout comme il goûte le pure-malt & le mon­tra­chet (ou le sau­ternes, mais pas en même temps). Un éner­gu­mène dans son genre, qui a bien labou­ré notre hexa­gone et en remon­tre­rait à plus d’un Gau­lois. Il passe quelques jours à la Jaz­zine où il dérouille le pia­no à coups de Scria­bine et d’Oscar Peter­son, se goin­frant aus­si de notre télé­vi­sion et de nos canards. Bref, de quoi cau­ser – et on ne s’en prive pas !

• Comme nul n’est pro­phète en son pays, je prends tou­jours un malin plai­sir à écou­ter tes ruades et coups de coeur concer­nant la France. Ton prisme, cette fois, passe par la chaîne de télé Arte et le quo­ti­dien Le Monde, que nous avons regar­dés ensemble. Et tu en pro­fites pour effec­tuer un grand écart entre deux époques, deux lieux, deux rap­ports au monde : les cathé­drales et les cen­trales nucléaires… Des expli­ca­tions s’imposent.

John Mac­Gre­gor : Je n’aurais pu faire les mêmes obser­va­tions aux États-Unis ! En tout cas pas à par­tir de la télé. Sous ses cou­verts mul­ti-eth­niques, l’empire état­su­nien est tota­le­ment eth­no­cen­tré sur lui-même, si je peux me per­mettre ce pléo­nasme… J’ai été sub­ju­gué par Arte, chaîne inima­gi­nable outre-Atlan­tique : ce mélange osé de cultures, alle­mande et fran­çaise, et aus­si, il est vrai, cette pro­pen­sion à atteindre le fameux « point God­win » avec ses sujets très récur­rents autour du nazisme, de l’Occupation, de la ques­tion juive. Deux soi­rées m’ont par­ti­cu­liè­re­ment éton­né par le pont qu’elles ont per­mis entre deux stades de nos civi­li­sa­tions au sens large. Je veux par­ler de la soi­rée du same­di 23 (avril) avec ce film excep­tion­nel, « Les Cathé­drales dévoi­lées »*. J’y ai appris plein de choses sur la construc­tion, les maté­riaux, l’architecture et les pro­blèmes ren­con­trés il y a huit siècles pour édi­fier de tels chefs d’œuvre ! Et trois jours après, à la même heure, la même chaîne dif­fu­sait « Tcher­no­byl fore­ver »** ques­tion­nant de manière pro­fonde l’avenir du nucléaire à tra­vers ses enjeux post-catas­trophes. Huit siècles, dira-t-on un peu vite, de « civi­li­sa­tion » ; à condi­tion tou­te­fois d’exclure toute vision de conti­nui­té, voire d’évolutionnisme.

« Comme la défaite d’une idée de la Beauté…

 

… au pro­fit, si on ose dire, de la Dis­grâce absolue »

• Certes, ces siècles ont été des plus chao­tiques. Mais il s’agit tout de même de « notre » civi­li­sa­tion, enfin celle dont nous sommes les héritiers…

– Oui ! Il y eut bien les cathé­drales et, par la suite, la « sainte inqui­si­tion », les guerres de reli­gion, et toutes sortes de mas­sacres pré­cé­dant les guerres tech­niques, je veux dire à tech­ni­ci­té spé­ci­fique, celles des armes effi­caces jus­ti­fiant ce qu’on fini­ra par nom­mer le pro­grès. Car les guerres ont pré­cé­dé les « paci­fi­ca­tions » – par défi­ni­tion, on ne peut faire la paix qu’après la guerre. De même qu’on impose l’atome « civil » après avoir déci­dé d’abord de sa ver­sion mili­taire : la bombe a pré­cé­dé et annon­cé les cen­trales, aux États-Unis d’abord, puis notam­ment en France quand De Gaulle a opté pour l’arme ato­mique comme gage d’indépendance. De Gaulle voyait dans la bombe ato­mique un ins­tru­ment de dis­sua­sion au ser­vice de la paix. C’était juste à une époque où seuls quelques rares pays – quatre ou cinq –  pos­sé­daient de tels arme­ments. Depuis, la matière nucléaire s’est presque bana­li­sée, à l’image de l’industrie  nucléaire civile. Elle est deve­nue un objet de dis­sé­mi­na­tion et repré­sente ain­si un dan­ger phé­no­mé­nal dans ce champ nou­veau qu’est aujourd’hui le « grand ter­ro­risme » par lequel la notion de guerre s’est ain­si dépla­cée. La guerre, rap­pe­lons les fon­da­men­taux, consti­tue à l’origine le moyen d’instaurer des domi­na­tions d’un groupe sur un autre et de faire main basse sur les biens de l’« enne­mi » en annexant son ter­ri­toire, sa main d’œuvre, sa force de pro­duc­tion, de repro­duc­tion aus­si et bien sûr de consom­ma­tion – en un mot ses richesses, ou ce qu’on appelle l’économie. L’économie, du grec oikos, la « mai­son » dont on a fait une science d’allure paci­fique, alors qu’elle pour­suit cette guerre ances­trale de domi­na­tion ou, éga­le­ment, de riva­li­tés – affron­te­ments dans le but de s’approprier la rive de l’autre, l’ennemi. La « science de la mai­son », c’est la manière pro­prette de pro­lon­ger les guerres – on parle bien, d’ailleurs et sans se gêner, de guerre éco­no­mique.

• Mieux vaut quand même ces guerres éco­no­miques que les ter­ribles massacres…

– Mieux vaut aus­si un match de foot qu’une émeute… Mais on peut aus­si avoir les deux… ce qui qui se pro­duit par­fois d’ailleurs. Je pour­suis mon idée : ce que j’appelle le grand ter­ro­risme a chan­gé la donne en ce sens notam­ment que son but guer­rier n’est plus de domi­ner sur le plan éco­no­mique, mais d’affaiblir l’ennemi au point même de l’anéantir par la vio­lence – but suprême ! – selon des moyens incon­nus jusque là, alliant à la fois tech­no­lo­gie de base et fana­tisme poli­ti­co-reli­gieux. Les atten­tats du 11 sep­tembre en sont la « quin­tes­sence »… Les reli­gions ont toutes, peu ou prou dans l’Histoire, été ten­tées par ce genre d’extrémisme, ce néga­tion­nisme niant l’altérité consi­dé­rée comme héré­ti­que. En ce moment, ce sont les isla­mistes qui portent ce fana­tisme à son plus haut point, consé­quence d’une déses­pé­rance eco­no­mi­co-poli­tique et expres­sion de la mar­ty­ro­lo­gie reli­gieuse qui glo­ri­fie les atten­tats-sui­cides contre les­quels il n’est guère vrai­ment de parades. Telle est la nou­velle guerre aujourd’hui, qui pour­rait trans­po­ser dans la « rou­tine » ter­ro­riste les bombes d’Hiroshima et Nagasaki.

Écar­tons tou­te­fois ces hypo­thèses apo­ca­lyp­tiques (ne gâchons pas notre soi­rée quand même!) pour en res­ter à l’ordinaire mon­dia­li­sé… Le « pro­grès » vien­drait, à la limite, du fait que les morts « ordi­naires », quo­ti­diennes et en géné­ral les vic­times éco­no­miques appa­raissent de façon moins visibles que jadis, ou plus pré­sen­tables, ce qui relève du rôle des médias et de la mise en spec­tacle du monde. De même que le rayon­ne­ment ato­mique est invi­sible, ses vic­times le sont aus­si du fait de leur dilu­tion dans le temps et même dans l’espace. Les vic­times de Tcher­no­byl n’ont pas été comp­ta­bi­li­sées réel­le­ment, elles ne figurent sur aucun registre offi­ciel, elles sont comme transparentes…

• C’est bien ce qu’on appelle un pro­grès en trompe l’œil…

– Ton expres­sion est presque un pléo­nasme. Qu’est-ce donc que le pro­grès, dès lors qu’on n’oublie rien sur les deux pla­teaux, posi­tif et néga­tif, de la balance ?… Main­te­nant, si on éta­blis­sait un bilan glo­bal, mon­dial, des morts par conflits et des sur­vi­vants à la misère domi­nante, et si on pou­vait le rap­por­ter au temps des cathé­drales et éta­blir un ratio, jus­te­ment, je ne parie­rais pas cher sur le degré de notre pro­grès ain­si mesu­ré… Des his­to­riens ont sans doute tra­vaillé sur ces ques­tions, je l’ignore. En tout cas, ne serait-ce que de manière sym­bo­lique, esthé­tique, morale et je dirais même, moi qui ne suis ni reli­gieux ni croyant, en termes d’espérance, ces sept, huit siècles qui séparent la cathé­drale d’Amiens ou de Beau­vais du sar­co­phage de Tcher­no­byl relèvent d’une ter­rible régres­sion. Comme la défaite d’une idée de la Beau­té au pro­fit, si on ose dire, de la Dis­grâce abso­lue. Cette régres­sion se lit dou­lou­reu­se­ment sur les visages si tristes, si défaits, des Ukrai­niens, Béla­russes et Russes, adultes et enfants croi­sés par les camé­ras du film d’Arte. C’est une déso­la­tion totale qui atteint toute une popu­la­tion, plu­sieurs pays gra­ve­ment tou­chés par le nuage radio­ac­tif et un ter­ri­toire grand comme la Suisse à jamais ren­du invi­vable. Et cette réa­li­té-là serait consi­dé­rée négli­geable ? Nous sommes face à une mons­truo­si­té, un déni du pri­mat de l’humain sur la technique.

Le « risque zéro n’existe pas », 

mais le risque maxi, oui !

En tant que scien­ti­fique, dis­cu­tant avec des col­lègues, je me suis par­fois pris à dou­ter ; je veux dire que j’ai pu croire à la doxa d’une fia­bi­li­té rai­son­née, rai­son­nable, d’un nucléaire « maî­tri­sé ». La catas­trophe de Fuku­shi­ma est venu nous remettre devant l’évidence du contre­sens nucléaire et la réa­li­té iné­luc­table des acci­dents majeurs. Leur pro­ba­bi­li­té ne pou­vant jamais être nulle, les acci­dents se pro­dui­ront de manière iné­luc­table – d’ailleurs ils se sont pro­duits de façon spec­ta­cu­laire, impos­sibles à cacher comme tant d’autres jugés mineurs, voire « nor­maux », ceux dont sont ordi­nai­re­ment vic­times les tra­vailleurs inté­ri­maires, par exemple… L’occasion ici de remettre à sa place le cre­do « tarte à la crème » des nucléa­ristes : leur fameux « risque zéro qui n’existe pas », pour excu­ser par avance toutes les « bavures » à venir. A quoi on se doit de leur rétor­quer avec le « risque maxi » comme véri­table dan­ger du nucléaire. Ce n’est pas une chi­mère, il s’appelle Tcher­no­byl et Fuku­shi­ma – entre autres.

• En com­pa­rant des cathé­drales et des cen­trales nucléaires, on va te repro­cher à tout coup, et à juste titre, de pro­duire un rai­son­ne­ment non scien­ti­fique à base de carpes et de lapins…

– Mais je ne com­pare pas, puisque ce n’est com­pa­rable en rien ! Si elles ont pu « fonc­tion­ner » comme une sorte de réac­teur reli­gieux qui aurait pro­duit de l’espérance, sinon du mieux-vivre, les cathé­drales ne pro­dui­saient évi­dem­ment pas des calo­ries trans­for­mables en joules et donc en tra­vail. Mon pro­pos porte sur les époques et leurs rap­ports à la notion de pro­grès liée à l’irruption de la tech­nique moderne. On peut dater de cette fin du Moyen âge, puis du début de la Renais­sance – le mot le dit assez ! – l’accélération du pro­grès tech­nique.

Le film d’Arte montre bien à quel point l’édification des cathé­drales a pu être liée aux évo­lu­tions tech­niques qui ont elles-mêmes per­mis cette audace archi­tec­tu­rale sans pré­cé­dents dans l’Histoire, y com­pris dans l’histoire de l’Égypte ancienne – je parle bien d’audace tech­nique, pas des don­nées sym­bo­liques, esthé­tiques, ou quan­ti­ta­tives. A vrai dire, il s’agit là encore de deux mondes non com­pa­rables, d’ailleurs sans rela­tions ni conti­nui­té entre eux. Je ne suis pas spé­cia­liste de ces ques­tions, encore moins égyp­to­logue, je tâche de relier mes inter­ro­ga­tions per­son­nelles et pour par­tie scien­ti­fiques à l’état du monde actuel, à son his­toire et à son deve­nir. Je note ain­si, comme  l’a mon­tré le film en ques­tion, que les bâtis­seurs de cathé­drales ont lar­ge­ment eu recours à la métal­lur­gie du fer et de l’acier, pré­cé­dant et annon­çant huit siècles plus tard les gratte-ciel des méga­poles – méga­lo­poles devrait-on plu­tôt dire…

• Si je te suis bien, tu dirais que les cathé­drales – et peut-être aus­si les pyra­mides d’Égypte trois mil­lé­naires avant ! – pré­disent, ou annoncent l’ère moderne et même la nôtre ?

– Elles le contiennent dans ce que j’appellerais la geste reli­gieuse par laquelle le bâtis­seur et ses com­man­di­taires entrent en com­pé­ti­tion avec un maître (Dieu) qu’ils veulent à la fois hono­rer et aus­si défier. Cette ten­ta­tion d’aller vers le haut, et même le Très-Haut, n’est pas sans rap­port avec ce qui ne ces­se­ra dès lors de carac­té­ri­ser la moder­ni­té par la tech­nique : la domi­na­tion et la maî­trise de la Nature par l’Homme adou­bé par les divi­ni­tés. Dès lors, il n’y avait plus d’autre limite que tech­nique à cette Ascen­sion sans fin qu’on appelle aus­si le Pro­grès… N’oublie pas de bien mettre des majus­cules à tous ces mots-là, car ce ne sont pas de « petites choses » !

• Je ne l’oublierai pas ! Ain­si, selon toi, avec sa majus­cule, le Pro­grès ne se sent plus…, je veux dire, il s’envole tel Icare au risque de se brû­ler les ailes trop près du soleil…

– Ah ! que tu fais bien de rap­pe­ler ce mythe grec, qui nous ramène tout droit au nucléaire où l’on va aus­si croi­ser cette autre figure mytho­lo­gique : Pro­mé­thée le voleur du feu divin, auquel les hommes aiment tel­le­ment s’identifier ! C’est le patron du nucléaire ! Icare, lui, rap­pe­lons-le s’était échap­pé du Laby­rinthe en se fabri­quant des ailes col­lées à la cire selon une idée de son père Déda­lus, l’architecte même du laby­rinthe ! Déda­lus, c’est l’ingénieux, l’ingénieur, celui qui annonce aus­si l’ère de la tech­nique et des tech­ni­ciens. On lui doit l l’invention du GPS – le fil d’Ariane… – et aus­si l’avion, avec les ailes d’Icare, et les catas­trophes annon­cées : la cire qui fond trop près du soleil, car Icare c’est l’inconscient pré­ten­tieux, du genre du direc­teur de Tcher­no­byl ; c’est l’imprévoyant face au séisme et au tsu­na­mi qui étouffent les réac­teurs de Fuku­shi­ma et font fondre l’uranium.

• Je crois me sou­ve­nir qu’à la cathé­drale de Chartres, et en tout cas à celle d’Amiens j’en suis sûr, des laby­rinthes ont été des­si­nés dans le pave­ment de la nef…

– Oui ! On le voit bien dans la par­tie du film consa­crée à Amiens. On pour­rait par­ler des heures et des heures sur ces thèmes pas­sion­nants, toute la sym­bo­lique, celle de l’élévation, de la lumière avec les baies et leurs vitraux cen­sés mener vers le ciel et l’infini… Une autre his­toire dont nous pour­rions aus­si par­ler lon­gue­ment, elle concerne l’esprit de com­pé­ti­tion qui sévit avec l’édification de ces monu­ments. C’est à qui, quel évêque, quel archi­tecte don­ne­rait nais­sance au plus beau, plus grand, plus auda­cieux, plus-plus… Ça aus­si c’est toute la moder­ni­té « entre­pre­neu­riale », la conquête des mar­chés, des for­tunes, de la puis­sance de domi­na­tion, l’avidité des riches… Et la plus puis­sante des cen­trales nucléaires, certes.

Et là encore, nous avions été aver­tis ! La cathé­drale de Beau­vais devait être la plus grande de toutes. Elle aurait dû s’enorgueillir d’exhiber le plus haut chœur gothique au monde, près de cin­quante mètres. Mais des catas­trophes ruinent cette pré­ten­tion : en 1284, une par­tie du chœur s’effondre, et en 1573, alors que les fidèles sortent de la célé­bra­tion de l’Ascension…, la flèche haute de 153 mètres et les trois étages du clo­cher s’effondrent à leur tour ! D’aucuns y ver­ront un aver­tis­se­ment de leur dieu. Ou un lâchage… Et depuis la cathé­drale qui devait être la plus-plus de toute la chré­tien­té est res­té inache­vée ! Com­ment là encore ne pas pen­ser aux ruines de Tchernobyl ?

Sarkozy-Berlusconi : L’obscénité de deux « travelos » 

politiciens qui s’exhibent en public

• Et puis tu t’es jeté sur un numé­ro du Monde, celui du mar­di 26 avril, pour le dépe­cer à ta façon…

– Je pra­tique sou­vent ce genre d’autopsie en voyage, par pré­lè­ve­ment d’organes vitaux en quelque sorte. Le Monde en est un, mais j’aurais pu prendre aus­si La Pro­vence – ce qui aurait ren­du l’exercice plus déli­cat, en rai­son de la vacui­té rela­tive, et en tout cas appa­rente, de ce type de presse locale. De plus, n’étant pas autoch­tone, j’aurais man­qué de finesse d’analyse et de légi­ti­mi­té. Tan­dis que Le Monde me regarde davan­tage, comme pour­rait l’être pour toi le New York Times ou le Washing­ton Post. Disons que pour un uni­ver­si­taire, ce quo­ti­dien consti­tue un plat de choix assez tentant.

En feuille­tant à nou­veau cet exem­plaire du Monde, je vais m’arrêter sur des pas­sages, ceux que j’ai envie de faire par­ler. Et le plus par­lant pour moi, c’est cette pho­to qui tient la moi­tié de la page 8 : le bai­ser de Ber­lus­co­ni à Sar­ko­zy. La légende indique bien qu’il s’agit des « mamours » de 2009, tan­dis que l’image veut illus­trer l’actualité des rela­tions entre Rome et Paris. La pho­to est on ne peut plus appro­priée, sur­tout avec le titre qu’elle sur­plombe : « La France et l’Italie s’aiment-elles encore ? » Ce que dit l’image est lais­sé à l’appréciation de cha­cun – c’est sa force –, selon qu’on y voit l’affection de deux copains, d’ailleurs si sem­blables à bien des égards ; ou bien l’obscénité de deux « tra­ve­los » poli­ti­ciens qui s’exhibent en public, sciem­ment, avec osten­ta­tion, devant les camé­ras du monde ; ou encore un remake du bai­ser de Judas ; ou…

• … une paro­die de Fel­li­ni peut-être…

– Oui ! D’autant que Fel­li­ni a tou­jours pris soin de dépas­ser le dis­cours poli­tique du ciné­ma enga­gé, sachant mon­trer la face ordi­naire du fas­cisme mus­so­li­nien sans pas­ser par les ana­lyses ou l’idéologie démons­tra­tive. Fel­li­ni, c’est la mons­tra­tion des monstres. Tout comme cette pho­to, que j’aime beau­coup pour sa richesse poly­sé­mique – à plu­sieurs lec­tures, même si le lec­teur type du Monde n’hésitera pas à la lire d’une manière certaine…

• Tu ne t’es pas arrê­té sur le des­sin de une, « le regard de Plan­tu », très pri­sé pour­tant par le lec­to­rat du journal…

– De même que je ne lis guère les édi­tos, genre trop pré­vi­sible, balan­ce­ments entre pour, contre et peut-être. Ce type de des­sin est d’une com­pré­hen­sion simple, facile aus­si pour un Amé­ri­cain en rai­son de son prin­cipe binaire d’associations contraires et du ren­ver­se­ment de sens qui se pro­duit. Nous avons aus­si de nom­breux des­si­na­teurs de ce style que je dirais « à texte », c’est-à-dire  dont le trait suit le sens au lieu de l’exprimer. C’est une ten­dance assez géné­rale et plu­tôt sim­pliste, et au fond régres­sive. Comme si le des­sin, per­dant de son auto­no­mie séman­tique, était deve­nu secon­daire, illus­tra­tif, au pro­fit de la bulle et du texte alors dominants.

• Reve­nons à la pho­to et, en l’occurrence, celle de la page 4, grand for­mat aussi.

– Elle est en noir et blanc et c’est tout indi­qué puisqu’elle se trouve sous le titre « La vie rava­gée des “liqui­da­teurs” de Tcher­no­byl ». Chaque visage de cette pho­to, chaque main levée sont autant d’histoires de vie frap­pée au coin du drame… Cela rejoint ce que nous disions ci-des­sus. Cela sou­ligne aus­si le tra­vail ico­no­gra­phique du Monde dont la nais­sance avait été pla­cée sous l’interdit de l’image – sans doute à cause du côté pro­tes­tant de son fon­da­teur, Hubert Beuve-Méry pour qui l’image devait rele­ver de l’iconoclastie… Belle revanche !

Dans cette lignée, je saute à la page 16, elle aus­si très riche­ment illus­trée – je n’insiste pas davan­tage. Ce « Dos­sier Guan­ta­na­mo » me saute à la gueule en tant que Nord-Amé­ri­cain, et cela depuis plu­sieurs années et même dès après les atten­tats du 11 sep­tembre 2001 quand W. Bush a trans­for­mé cette base en gou­lag yan­kee. Les deux pages du Monde sou­lignent encore plus cet aspect, ren­dant du même coup tout aus­si insup­por­table l’attitude d’Obama à cet égard. Mal­gré les rai­sons, disons objec­tives, ren­dant la fer­me­ture de Guan­ta­na­mo com­pli­quée, Oba­ma a renié sa parole et, disons-le, a man­qué de couilles. Il y aurait beau­coup à dire aus­si sur le fait que cette base soit ins­tal­lée dans l’île des Cas­tro, tan­dis que Cuba n’est au fond rien d’autre qu’un gou­lag des Caraïbes mis en scène depuis un demi-siècle selon les règles du Spec­tacle, au sens que dénon­çait si puis­sam­ment les situationnistes.

• Tu penses peut-être à ses met­teurs en scène qui ont por­té le régime cubain sur la scène inter­na­tio­nale à force d’en faire leur mar­tyr, relayés en cela par leur homo­logues cubains, Fidel Cas­tro dans le tout pre­mier rôle. Ne nous éga­rons pas… J’aimerais t’entendre sur la page 18, signée Edgar Morin…

– … « Nuages sur le prin­temps arabe ». Très beau et fort texte au titre tem­pé­ré par une météo opti­miste à terme et un appel à sou­te­nir « plei­ne­ment l’aventure démo­cra­tique ». Car toute révo­lu­tion demeure une aven­ture… et meurt avec elle. J’ai évo­qué ce sujet en termes plu­tôt phi­lo­so­phiques et scien­ti­fiques dans un texte de 1990 que tu as publié en par­tie sur ton blog à l’occasion de l’actualité des révo­lu­tions arabes [Réflexions cos­miques sur les évé­ne­ments d’Égypte et autres révo­lu­tions].

• Morin montre bien aus­si à quel point les pro­ces­sus révo­lu­tion­naires de l’Histoire ont été secoués par des sou­bre­sauts et des régres­sions avant de mener à des démo­cra­ties tou­jours fra­giles. C’est impor­tant de le rap­pe­ler et d’en appe­ler au sou­tien aux révo­lu­tions en cours, et même plu­tôt à la soli­da­ri­té avec elles et leurs cou­ra­geux acteurs.

– La por­tée des réflexions de Morin tranche évi­dem­ment avec celles du conseiller de Sar­ko­zy – Hen­ri Guai­no, l’auteur du « dis­cours de Dakar ». Celui-ci parle de fer­me­ture et l’autre d’aventure. L’un est aux manettes et aux fron­tières, l’autre à la pen­sée et à l’élévation : deux uni­vers dont on attend tou­jours, ici et par­tout dans le monde, une conci­lia­tion ver­tueuse. De la même manière que, dans cette même page, on trouve jux­ta­po­sés des réflexions sur Tcher­no­byl et la néces­si­té de sor­tir de l’impasse nucléaire, et le point de vue du pre­mier ministre japo­nais annon­çant la résur­rec­tion du Japon comme une sorte d’épi­pha­nie tech­ni­cienne ahu­ris­sante. Pour M. Nao­to Kan, il s’agit de répli­quer à ce qu’il dénomme sciem­ment une « catas­trophe natu­relle », nous rame­nant ain­si au début de notre entre­tien où nous évo­quions l’obsessionnel désir de domi­na­tion de l’homme sur la nature, ain­si d’ailleurs que les textes bibliques le lui enjoignent depuis des mil­lé­naires… Si le séisme et le tsu­na­mi sont en effet des phé­no­mènes natu­rels, leurs consé­quences, elles, sont bien « civi­li­sa­tion­nelles » ; elles relèvent de choix éco­no­miques, des formes de déve­lop­pe­ment, du dogme de la crois­sance infi­nie, de la reli­gion du pro­grès illi­mi­té, de la toute puis­sance tech­nique, etc. Nier cela ou l’ignorer me fait pen­ser à une for­mule d’un auteur fran­çais qui fai­sait mer­veille pour dénon­cer l’absurdité de l’anthro­po­cen­trisme mala­dif chez l’homme dit civi­li­sé. Il s’agit d’Hen­ry Mon­nier et de son fameux Joseph Prud­homme aux célèbres apho­rismes dont celui-ci, je cite de mémoire : « Ren­dons grâce au génie de la nature qui a fait pas­ser les fleuves au milieu des villes »… A pro­pos du génie de la nature, la télé de ce soir nous en apporte un fla­grant et ter­rible démen­ti : la grêle a détruit 60% du vignoble de Sau­ternes

• Cer­tains y ver­ront une preuve de plus de l’inexistence de Dieu !

• Comme pour la chute de la flèche de la cathé­drale de Beau­vais pen­dant la messe de l’Ascension… Mais la des­truc­tion du rai­sin de sau­ternes, est-ce donc une catas­trophe « natu­relle », s’agissant d’un breu­vage aus­si divi­ne­ment culturel ?

Entre­tien avec Gérard Ponthieu

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  • « Les Cathé­drales dévoi­lées », de Chris­tine Le Goff et Gary Glass­man, 2010.

** « Tcher­no­byl fore­ver », d’Alain de Hal­leux, 2011.

Du même auteur, sur ce blog, une étude de 2004 sur l’avenir de la presse et des jour­na­listes : « BONNE NOUVELLE. Les jour­naux sont fou­tus, vive les jour­na­listes ! »

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