Crise climatique, désarroi des sociétés. L'appel à la nature d'Élisée Reclus

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Écologiste avant la lettre et la chose, géographe, naturaliste et penseur de l’anarchisme libertaire, on doit à Élisée Reclus (1830-1905) des livres et des textes remarquables tels que la Nouvelle Géographie universelle (1875-1893), et L’Homme et la Terre (1905-1908). Et aussi Histoire d’une montagne, et Histoire d’un ruisseau 1, deux ouvrages exceptionnels tant par le fond que par la forme, Reclus faisant montre d’une écriture puissante de précision descriptive autant que poétique.

La COP 24, qui vient de se tenir en Pologne, montre par contraste politico-technocratique à quel point, il y a un siècle et demi, la question du rapport de l’homme à la nature avait été autrement posée, face aux « promesses » de l’industrialisation, notamment par Élisée Reclus et aussi, outre-Atlantique, par Henry-David Thoreau 2. En 1866, Reclus publie Du Sentiment de la nature dans les sociétés modernes 3, dont voici deux extraits aux résonances des plus actuelles.

Embellir ou dégrader la nature ?
Elisee Reclus par Nadar
Élisee Reclus par Nadar

«La nature sauvage est si belle : est-il donc nécessaire que l’homme, en s’en emparant, procède géométriquement à l’exploitation de chaque nouveau domaine conquis et marque sa prise de possession par des constructions vulgaires et des limites de propriétés tirées au cordeau ? S’il en était ainsi, les harmonieux contrastes qui sont une des beautés de la terre feraient bientôt place à une désolante uniformité, car la société, qui s’accroît chaque année d’au moins une dizaine de millions d’hommes, et qui dispose par la science et l’industrie d’une force croissant dans de prodigieuses proportions, marche rapidement à la conquête de toute la surface planétaire ; le jour est proche où il ne restera plus une seule région des continents qui n’ait été visitée par le pionnier civilisé, et tôt ou tard le travail humain se sera exercé sur tous les points du globe.

[…] « La question de savoir ce qui dans l’œuvre de l’homme sert à embellir ou bien contribue à dégrader la nature extérieure peut sembler futile à des esprits soi-disant positifs : elle n’en a pas moins une importance de premier ordre.

« Les développements de l’humanité se lient de la manière la plus intime avec la nature environnante. Une harmonie secrète s’établit entre la terre et les peuples qu’elle nourrit, et quand les sociétés imprudentes se permettent de porter la main sur ce qui fait la beauté de leur domaine, elles finissent toujours par s’en repentir. Là où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort.

« Parmi les causes qui dans l’histoire de l’humanité ont déjà fait disparaître tant de civilisations successives, il faudrait compter en première ligne la brutale violence avec laquelle la plupart des nations traitaient la terre nourricière. Ils abattaient les forêts, laissaient tarir les sources et déborder les fleuves, détérioraient les climats, entouraient les cités de zones marécageuses et pestilentielles ; puis, quand la nature, profanée par eux, leur était devenue hostile, ils la prenaient en haine, et, ne pouvant se retremper comme le sauvage dans la vie des forêts, ils se laissaient de plus en plus abrutir par le despotisme des prêtres et des rois.

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« Les grands domaines ont perdu l’Italie », a dit Pline ; mais il faut ajouter que ces grands domaines, cultivés par des mains esclaves, avaient enlaidi le sol comme une lèpre. Les historiens, frappés de l’éclatante décadence de l’Espagne depuis Charles-Quint, ont cherché à l’expliquer de diverses manières. D’après les uns, la cause principale de cette ruine de la nation fut la découverte de l’or d’Amérique ; suivant d’autres, ce fut la terreur religieuse organisée par la “sainte fraternité” de l’inquisition, l’expulsion des Juifs et des Maures, les sanglants autodafé des hérétiques.

« On a également accusé de la chute de l’Espagne l’inique impôt de l’alcabala et la centralisation despotique à la française ; mais l’espèce de fureur avec laquelle les Espagnols ont abattu les arbres de peur des oiseaux, “por miedo de los pajaritos”, n’est-elle donc pour rien dans cette terrible décadence ? La terre, jaune, pierreuse et nue, a pris un aspect repoussant et formidable, le sol s’est appauvri, la population, diminuant pendant deux siècles, est retombée partiellement dans la barbarie. Les petits oiseaux se sont vengés.

 

L’harmonie entre la Terre et les peuples

Élisée Reclus naît en Gironde en 1830 dans une famille nombreuse protestante. Séduit par les idéaux socialistes, il abandonne rapidement ses études de théologie. Il se forme à la géographie moderne à Berlin avec les cours de Carl Ritter, fondateur de cette discipline.

Après le coup d’État de Napoléon III, il quitte l’Europe pour le continent américain et découvre la Louisiane esclavagiste. Il fait alors de longues observations sur l’activité humaine le long du Mississippi et se montre très critique sur l’aménagement des zones sauvages.

De retour en France, il publie plusieurs ouvrages de géographie humaine grâce à ses notes de voyage. Son approche de la géographie est révolutionnaire. Il considère que l’homme et son milieu s’influencent mutuellement et ne peuvent être étudiés l’un sans l’autre :

« Une harmonie secrète s’établit entre la Terre et les peuples qu’elle nourrit, et quand les sociétés imprudentes se permettent de porter la main sur ce qui fait la beauté de leur domaine, elles finissent toujours par s’en repentir. »

Pour lui, l’homme doit trouver sa place dans la nature, sans la bouleverser : « Notre liberté, dans nos rapports avec la Terre, consiste à en reconnaître les lois pour y conformer notre existence ».

Témoin de la révolution industrielle, il a foi dans le progrès tout en s’en méfiant. Car ce progrès, s’accompagne de “régrès”, notamment sur l’environnement. Il ne s’oppose pourtant pas aux grands aménagements du territoire à condition qu’ils répondent à des critères moraux et sociaux : « C’est aux hommes de compléter l’œuvre de la nature en imitant dans leurs travaux quelques-uns des moyens qu’elle emploie ».

On a vu, dans les extraits ci-dessus à quel point Reclus est sensible à la dimension esthétique de la nature et redoute l’uniformisation paysagère : « Là où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent ».

Elisee Reclus dans son exil en Suisse
Elisee Reclus dans son exil en Suisse

Citoyen du monde avant l’heure, précurseur de la géographie sociale, de la géopolitique, de la géohistoire et de l’écologie, on pourrait aussi bien le qualifier d’éco-anarchiste 4. Ses ouvrages majeurs sont La Terre en 2 volumes, sa Géographie universelle en 19 volumes, L’Homme et la Terre en 6 volumes, ainsi que, déjà cités, Histoire d’un ruisseau et Histoire d’une montagne. Il aura également publié environ 200 articles géographiques, 40 articles sur des thèmes divers, et 80 articles politiques dans des périodiques anarchistes.

Militant de la Première Internationale, il s’engage dès la proclamation de la Commune, le 18 mars 1871, comme volontaire dans la Fédération de la Garde nationale. Le 4 avril 1871, le fusil à la main, il est fait prisonnier par les Versaillais.

Il connaît en tout une quinzaine de prisons en onze mois de captivité, avant d’être condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie.

Sa renommée scientifique et une pétition de soutien regroupant essentiellement des scientifiques britanniques et réunissant une centaine de noms – dont Charles Darwin – font que la peine est commuée en dix années de bannissement. Réfugié en Suisse, il rejoint James Guillaume et la Fédération jurassienne, figure de proue de l’Internationale antiautoritaire, et entretient des relations suivies avec Michel Bakounine dont il publie et préface, en 1882, Dieu et l’État, puis avec Pierre Kropotkine dont il fait la connaissance en février 1877.

On a peine à imaginer que cet homme remarquable, aujourd’hui quasi oublié, connut en son temps une notoriété internationale égale à celles de Victor Hugo et Louis Pasteur !

Notes:

  1. Tous deux réédités en 1995 chez Actes Sud.
  2. Auteur, en particulier, de Walden (ou La vie dans les bois), traduction française, Gallimard, 1922.
  3. La Revue des deux Mondes, no 63, 15 mai 1866.
  4. Une manière de concilier deux valeurs dégradées par le temps et par l’Histoire.
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Gérard Bérilley

Excellent article ! Les textes d’Elisée Reclus sont magnifiques et la présentation de l’homme, pour une première découverte, est tout à fait claire, nette et complète. Bravo ! Beaucoup de “petits textes” d’Elisée Reclus (comparés aux quasi 30 000 pages de son triptyque (La Terre, La Nouvelle Géographie Universelle et L’Homme et la Terre) sont maintenant réédités, et l’on peut les trouver dans les bonnes librairies, ainsi “Histoire d’un ruisseau suivi de Histoire d’une montagne” dans la très belle collection de poche “Les fondamentaux de l’écologie” aux éditions Arthaud poche. J’ai récemment acheté : “Elisée reclus Pierre Kropotkine La joie d’apprendre” (choix de… Lire la suite

La pie

Merci pour cet article. Elisée Reclus je l’ai découvert Il y a presque quarante ans. Que ses écrits sont pertinents , clairs. Voilà une bonne idée de cadeau de fin d’année .

Gian

J’ai bien apprécié la notion de “régrès”, un néologisme forgé par Reclus par symétrie de progrès, son antonyme donc. Le Foyen (natif de Ste-Foy-la-Grande, Gironde) invite à évaluer chaque invention ou avancée scientifique ou technique sous forme du ratio R avantages/inconvénients. Mon modeste avis, à titre d’exercice, pour un exemple qui me vient à l’esprit : R(voiture électrique) << 0…

HEROUARD

Authentique continuateur de Elisée Reclus : Bernard Charbonneau, géographe d’origine lui aussi, auteur de : « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire », voyez https://lagrandemue.wordpress.com/2016/03/01/le-sentiment-de-la-nature-force-revolutionnaire/
Un de ses premiers écrits (1937), parmi une trentaine dont par exemple :
Nous sommes révolutionnaires malgré nous. Textes pionniers de l’écologie politique (avec Jacques Ellul). Recueil posthume de quatre textes datant des années 1930. Le Seuil, 2014
Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Prométhée réenchaîné Éditions de La Table Ronde, Paris, 2001
Le Système et le chaos. Critique du développement exponentiel, Anthropos, Paris, 1973. rééditons en 1990 et 2012
Tristes campagnes, Denoël, Paris, 1973

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