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Chronique d’été, avec et sans masque. 1 – De la langue, des cloches et de la Vérité

Temps de lecture ± 5mn

[dropcap]Voilà[/dropcap] deux ans déjà, ici même, en 2018 donc, je m’étais fait chroniqueur de mon été provençal et au-delà. Ça se trouve toujours là. L’an dernier, je ne sais plus bien, j’avais dû vaquer en douce, sans rien considérer de bloguable à l’horizon. Cette année, tiens, me suis-je dit, non pas redevenir journaleux, mais journalier[ref]On dit aussi diariste, c’est plus chic…[/ref] : ce jardinier du quotidien, loin de l’agitation du « vécu-coco ! », plus près du vécu perso. Ma foi, si ça peut intéresser… Voici une première fournée, avec et sans masque :

Samedi 1er août 2020Au resto, l’autre jour à Embrun avec des amis. Sur la place de la Mairie, si belle place, un peu à l’italienne. C’est jour de marché, selon une agitation de bon aloi, avant le démontage des étals, dans la hâte et les décibels agressifs, avant le manège infernal de la moderne balayeuse municipale et son conducteur tout à son joujou. Enfin, le garçon de café prenant le relai en fin de service, traînant les chaises pour les ranger sans le moindre souci acoustique du client – qui ne l’était déjà plus puisqu’en fin de repas, l’addition et cassez-vous !

Mais avant, tout sourire, la serveuse avait pris commande, ne sachant que répondre à notre curiosité sur les patates « dippers »… Finalement si : « Comme chez Mc Do » osa l’ingénue… On y était : pas dans les Hautes-Alpes de France, mais en Amérique lointaine et si invasive, balayant nos cultures comme à la balayeuse d’enfer, mécanique implacable, bientôt « intelligente », c’est-à-dire nous prenant pour de piteux arriérés des provinces minablement patateuses, car non « dippées ».

Avant hier, ayant acheté des radis en sachet (faute de bottes), « on » me les présente comme bons à croquer… ou à « dipper » ! Pèquenauds s’abstenir.

fantastic !
Une certaine idée du Progrès…

Ça doit être ça, la décadence. Le renoncement à sa culture, à commencer par sa propre langue, celle par laquelle nous interprétons le monde, par laquelle nous affinons notre pensée, et notre mode de vie.

Je suis atterré par cette soumission à des modèles dominants de modes, de comportements, de tics langagiers imbéciles, d’ailleurs non traduits, à quoi bon, c’est tellement mieux à la sauce Mc Do !

Plus fort de café encore : mes deux « podcasts » (!), téléchargements du matin étaient encadrés de pub Coca cola, avec un baratin coloré d’un humanisme faux-cul et con, tout juste insupportable à des oreilles quand même « france-culturées » ! Oui, ça se passe bien sur le service public de la radio, ainsi vendue de plus belle à la marchandise, et laquelle ! De plus, l’outrage encadrait les derniers épisodes de « Répliques », l’émission du samedi de Finkielkraut ! Il ne m’étonnerait pas que, apprenant tel sacrilège, l’académicien se fasse hara-kiri – c’est dangereux une épée.

Mardi 4 août 2020 – Justement, une sortie du Finkielkraut : « Le bac est devenu un droit de l’homme ! On en voit ensuite les effets dévastateurs à l’université. » Oui, ce n’est plus qu’une formalité, un usage dévalorisé. 700 000 candidats à l’université sont ainsi attendus à l’automne. Pendant qu’ils arpenteront les facs, ils ne viendront pas grossir les files d’attente à Pôle emploi. Ce ne sera que partie remise, évidemment.

Jeudi 6 août 2020 – « Ils » veulent juste dire qu’ils « ne sont pas d’accord », sans trop savoir pourquoi, d’abord pour protester. Échantillon : « Bonjour Gérard, dis moi ce qui t’a amené à relayer l’article « On veut respirer » publié sur le site de Michel Onfray ??? » [Il s’agit d’un point de vue opposé à la campagne d’Adama Traoré]. Ma réponse : « Cher L., bien reçu ton message et j’ai passé quelques heures à te répondre, indirectement, avec et autour d’un article de Régis Debray. Tu vas me dire « ça rime avec Onfray » car je pense que ta prévention à l’égard de l’article en question tient peut-être bien d’un a priori idéologique. Si je l’ai publié c’est bien parce que je l’ai trouvé intéressant, argumenté, es qualité en provenance d’une femme, Camerounaise de plus, et comme telle “autorisée”. Je regrette que ses propos appellent plus de rejet que d’argumentation à lui opposer – dans l’intérêt du débat et au-delà s’agissant du fractionnement de notre société, bien moins, je pense, sur des questions raciales que culturelles & politiques, dans une quête d’intégration républicaine – donc laïque. Vois le texte de Debray et, je t’y invite, développe ta position sur l’article qui te gêne et mets donc un commentaire sur le blog ! »

clocher
Comme les statues, reflets de notre histoire… (Ph. gp]

Aucune réaction…
–––
Tiens, j’entends le glas depuis le clocher voisin : un départ vers l’au-delà – pour qui aura choisi ce mode de transport. Bon voyage !

Ainsi, j’entends encore des cloches. Mais comme un glas, peut-être. Pourquoi une telle interrogation ? Je me la suis pas posée ainsi durant de nombreuses années à cause du moule idéologique auquel j’avais pu me conformer, non sans résistances d’ailleurs, au fur et à mesure que la pensée parvient (ou non) à sortir de ses ornières. En gros, il s’agit de l’héritage reçu dès la naissance, somme des déterminismes – biologiques, sexuels, géographiques, sociaux, politiques, religieux, scolaires, bref : culturels au sens profond. Autrement dit en luttant contre le flot puissant des idées reçues.

Pour en revenir à la question sur les cloches, voilà : je ne voudrais pas ne plus les entendre. Pourquoi donc ? Parce que je les sens menacées, tout comme les statues, reflets de notre histoire, qu’il s’agirait de renverser. « Nous appartenons à la civilisation judéo-chrétienne », tel est l’actuel credo de Michel Onfray. Un credo argumenté, certes, à sa façon – de notre souveraineté dépend ladite civilisation –, mais un credo quand même auquel viennent se confronter quantité de pseudo-incrédules – empreints eux-mêmes de leurs propres croyances, elles aussi argumentées, bien sûr…

Mais la question de fond n’est-elle pas celle de la Vérité ? Notez la majuscule qui l’habille en absolu, alors qu’elle n’est jamais qu’évolutive, provisoire, partielle, relative. Ce qu’avaient bien relevé nos anciens philosophes grecs, repris en abondance par toute la philosophie, c’est-à-dire la plus universelle, dégageant les valeurs par-delà les croyances, laissant ainsi ouverte la quête de l’universalisme. Même si toutes les civilisations ne se valent pas, ni leurs cultures, l’accomplissement de l’Homme dans sa plénitude vitale, libre et fraternelle [ref] Fra-soro-ternelle, ou même soro-fra-ternelle, devront dire, écrire et faire entendre les « inclusivistes » ![/ref]] demeure un phare universaliste. Or, nos sociétés semblent plus que jamais tourner le dos à ces lumières, leur préférant les obscurités aveuglantes (sic). Plus près des Grecs anciens, mais il y a déjà bien longtemps, d’autres penseurs avaient identifié l’écueil ; je pense à Montaigne, Bossuet, Francis Bacon (tous des XVI et XVIIe s.) et, plus près de nous sur les foules et leur versatilité moutonnière, Taine, Tarde, Le Bon… ainsi que Freud et Reich, soit un passage de la philosophie vers la psycho-sociologie [ref]Lire, de Serge Moscovici, L'âge des foules : Un traité historique de psychologie des masses (Fayard, 1981).[/ref] Y voit-on plus clair pour autant quant aux mouvements et comportement des « masses » ? d’ailleurs diluées de nos jours dans ces réseaux dits « sociaux » par lesquels des foules virtuelles se communautarisent autour de manipulations plus ou moins grossières, sans résistance critique, affectant les principes républicains au profit de multiples populismes et complotismes.

(À suivre…)

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Gerard Ponthieu

Journaliste, écrivain. Retraité mais pas inactif. Blogueur depuis 2004.

10 réflexions sur “Chronique d’été, avec et sans masque. <span class="pt_splitter pt_splitter-1"><span class="numbers">1</span> – De la langue, des cloches et de la Vérité</span>

  • Très bel article Geai !
    Tes grains de sel dans les airs du temps, font sou­rire et aus­si grincer.
    Grains de vie et belles pen­sées tou­jours fines et par­fois caustiques.
    Vis encore pour long­temps et pour­quoi pas toujours…
    Tu enchantes et par­fois heurtes tes lec­teurs, mais pen­sées et réflexions sont les deux moteurs qui vou­draient bien faire avan­cer notre monde.

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  • Réponses à brûle-pour­point et au second degré parce qu’au pre­mier il fait top chaud, tou­te­fois c’est l’été…

    J’espère pour vous que l’a(u)ddition, à Embrun, n’a pas été trop salée et que vous vous êtes cas­sés pour­boire ailleurs… 

    Du coup, je suis de même atter­ré par les tics de lan­gages que, du coup, je retrouve à l’u­ni­ver­si­té par des gens qui, du coup, ont obte­nu leur bac qui, du coup, n’a plus sa rai­son his­to­ri­que­ment culturelle…
    Du coup, j’ai un mal fou à lire et tra­duire les copies qui, du coup, ont l’or­tho­graphe qui défie la rela­ti­vi­té et ponc­tua­tion cavalière !

    Quant au reste de ton article, je ne peux que l’apprécier. Nous sommes tous deux, à quelques hertz près, sur la même lon­gueur d’onde ! 

    A bien­tôt, Frank.

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  • Et la bêtise indi­geste se moque des océans. L’Atlantique, en par­ti­cu­lier. Le Québec en tur­lute sa part. Et tu ne veux pas que je te cause de trum­pa­ni­sa­tion (même éty­mo­lo­gie que trépanation)!

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  • Binoit

    Peu nom­breuses sont encore les cloches à son­ner les mâtines. On les enjoint plu­tôt à son­ner le glas : celui de la mise à mort du coq son concur­rent en déci­bels, som­mé devant les tri­bu­naux de se cou­per le sif­flet pour ne pas trou­bler la quié­tude des nou­veaux amou­reux de la nature en 4 X 4.

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  • HEROUARD

    « La foule, c’est le men­songe » Kierkegaard

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  • HEROUARD

    Tu t’ap­pro­pries et pro­longes l’ex­cellent article de Debray ; J’observe qu’a­vec les années, tu déve­loppes en dia­riste atten­tif une pen­sée per­son­nelle, disons d’é­thique poli­tique, qui méri­te­rait, après sélec­tion des meilleurs billets, d’être ras­sem­blée dans un petit ouvrage. La titraille existe déjà.

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    • Tu me flattes, Jef ! Quant à l’ou­vrage, je te dis « chiche ! »… (Je veux dire : à toi le taffe !…)

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  • Denise

    J’aime beau­coup ce ton « jour­nal per­so », presque intime, sans excès. Ma boîte à lettres est impatiente…

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