L’« affaire Obono ». Ou comment l’antiracisme devient l’instrument de l’islamisme

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Dessin de Pascal Garnier

[dropcap]L’« affaire[/dropcap] Obono » semble se dégonfler. Cette députée mélenchoniste, donc, se dit victime du racisme de Valeurs actuelles, l’hebdo de droite qui l’a imaginée dans son Afrique d’origine au temps des trafics d’esclaves. Scandale ! Et que je t’orchestre la bronca ! et que la « classe politique », gauche en tête évidemment et droite de concert, entonne le choeur des amazones vengeresses. Racisme. Le mot étant lâché, telle une bête féroce, il va ravager la pensée et la raison, entraînant des hordes moutonnières – plus bêlantes qu’innocentes, à l’occasion prêtes au lynchage. C’est ainsi qu’une fiction journalistique, un « roman de l’été », déclenche les pires dénonciations, traitant le journal, sans autre procès, de « torchon d’extrême-droite » – ce qui, dans le genre expéditif, vaut bien quelques insultes racistes. Déclenchée à grands frais d’indignation outrée, la campagne est portée par toute la « classe politique ». Une unanimité qui questionne[ref]Seul Michel Onfray, semble-t-il, a publiquement dénoncé la manœuvre.[/ref] – non seulement sur la liberté d’expression, mais plus précisément sur les intentions masquées et manipulatrices semant dans notre société déjà désemparée une grave confusion politique.

[pullquote]Toujours aller à la source, en l’occurence lire ce « roman de l’été » publié dans Valeurs actuelles. Liberté de jugement, contre dogmatisme idéologique. Cliquer ici : Valeurs actuelles_Obono Document en PDF.[/pullquote][dropcap]À[/dropcap] y regarder de près – c’est-à-dire en lisant, à la source, ce «roman de l’été » –, il s’agit d’une fiction somme toute très littéraire dans la forme, comme dans le style. Quant au fond, il y est en effet question des razzias intra-africaines, menées par des tribus arabes, qui ont amorcé le marché des esclaves noirs et donc tout l’esclavagisme triangulaire qui s’est ensuivi. Inclure fictivement Danièle Obono, dans cette fiction ne me semble en rien outrageant et, en tout cas, nullement dégradant ni raciste ; surtout qu’il s’agit d’une fiction et que celle-ci, par parti pris évidemment, consiste à placer une partisane des indigénistes et décoloniaux[ref]L’intéressée s’en défend… mollement et non sans ambiguïté.[/ref] dans un récit imaginaire la plaçant dans le contexte de l’Afrique livrée aux trafics d’esclaves, menés d’abord par des marchands arabes puis des « intermédiaires » indigènes[ref]En d’autres temps, on parlera de collabos.[/ref]. Quant aux dessins illustrant cette fiction, ils relèvent de la même démarche. Les isoler hors contexte est une pratique aussi ordinaire que malhonnête, le plus souvent à usage de polémique propagandiste[ref]Pour paraphraser Jacques Derrida : « Un texte hors contexte n’est qu’un prétexte ». Voir aussi sur ce sujet l’article récent de Slate.fr http://www.slate.fr/story/48857/mode-emploi-sortir-phrase-politique-contexte [/ref]. Je soupçonne les « vierges effarouchées » de saisir une occasion de charger le journal Valeurs actuelles à des fins strictement tactiques et plus largement idéologiques[ref]On peut imaginer sans peine le même texte et les mêmes dessins publiés par L’Obs, par exemple, sans qu’ils déclenchent l’indignation.[/ref] ; je suis aussi prêt à parier que la plupart des accusateurs n’auront pas pris connaissance de l’objet de leur dénonciation ; autrement dit qu’ils n’auront pas lu le texte incriminé [joint en PDF ci-dessus], répétant en chœur les mêmes « éléments de langage » – pratique également fort courante de nos jours, à droite comme à gauche. En l’occurence, ces quelques lignes du chapeau de Médiapart sur l’ « affaire » semblent révélatrices d’une telle démarche :

« La dégradante fiction de Valeurs actuelles mettant en scène la députée Danièle Obono s’inscrit dans une plus large tentative de réduire au silence les revendications mémorielles sur l’esclavage. L’objectif : imposer un contre-récit sur les traites où les Européens cesseraient, enfin, d’être coupables. »

Comme « réduction au silence », c’est plutôt râté ! Parlons plutôt de reductio ad hitlerum, si vieille pratique toujours en usage. « Coupables » les Européens ! Qui sont donc les coupables qui vaudraient ces « revendications mémorielles » ? Vous, moi ? Coupables de lointains ascendants du XVIIIe siècle… Ou même jusqu’au VIIIe siècle pour ce qui est des Arabes et Africains…, dont des ancêtres de Danièle Obono, comme ces trafiquants du Gabon – son pays natal – qui, comme d’autres pays côtiers, ouvraient leurs comptoirs sur l’Atlantique et ses galions chargés de « nègres ». Ces faits historiques sont largement documentés[ref]Voir sur Wikipédia notamment, les abondantes notices : Traites négrières ; Traite orientale ; Traite arabe ; Esclavage en Afrique. Voir également, de Bernard Nantet, Le Sahara : Histoire, guerres et conquêtes (Éd. Tallandier, 2013) et notamment le long chapitre sur l’esclavage.[/ref], y compris par des historiens et chercheurs africains tel Tidane Diakité, professeur agrégé d’origine malienne, travaillant en particulier sur le phénomène de la traite atlantique[ref]Voir son blog http://ti.diak.over-blog.com/tag/afrique/ et ses différents ouvrages (Éd. L’Harmattan)[/ref].

Mais, comme le dit si bien le proverbe, « on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif » –surtout de savoirs, et tout particulièrement quand on part d’un postulat idéologique à usage militant. En l’occurence quand il s’agit de « prouver » la culpabilité des méchants Européens, Blancs, colonialistes, cause de l’esclavagisme des Noirs africains et du sous-développement du continent. On empruntera donc, pour « instruire » le procès, ces raccourcis qui jonchent les fameux « réseaux sociaux » et alimentent le ressentiment, la vindicte, la haine et la violence de ces multiples mouvements encouragés par des pans de cette gauche de la repentance démagogique et manipulatrice. En quoi ces appels vengeurs peuvent-ils aider à résoudre les injustices dénoncées ? En versant ainsi de l’huile sur le feu, en niant l’Histoire, au besoin en déboulonnant des statues, ils attisent plus encore les antagonismes et éloignent toute perspective du fameux « vivre ensemble », ne serait-ce qu’en soulignant toute l’ambiguïté de l’expression – qui masque plus qu’elle ne saurait pointer sa fausseté et ses incohérences politiciennes.

Journaliste et écrivain ivoirien, directeur du journal Fraternité Matin, à Abidjan, Venance Konan avance ainsi son analyse : « Ce qui est étrange est que notre [Ndlr : s’agissant des Africains.] colère n’est dirigée que contre l’Europe et l’Amérique, et nous oublions sciemment que l’esclavage fut aussi le fait de ceux que nous appelons nos cousins, lorsque nous partageons les mêmes galères en Europe, à savoir les Arabes. Notre cousinage s’arrête en Europe, lorsque nous sommes face au Blanc, mais il en est autrement lorsque nous sommes dans le monde arabe. De la Mauritanie au sultanat d’Oman en passant par le Maroc, la Tunisie, le Soudan, l’Arabie saoudite, l’esclavage fut pratiqué à grande échelle pendant des siècles. Les séquelles de cette traite en sont la présence, de nos jours, d’importantes populations noires dans ces pays, et les discriminations dont elles sont toujours victimes. »[ref]« Traite négrière occidentale et arabe : l’indignation sélective de l’Afrique », Le Monde, 26/08/16.[/ref]

De son côté, l’écrivain et chroniqueur algérien Kamel Daoud, élargit son propos à l’offensive anti-française actuelle menée par les mouvements « racialistes, », « décoloniaux », « indigénistes », etc. Selon lui, ils expriment la haine du pays de la laïcité, qui a séparé l’État et l’Église, « soit une possibilité d’imaginer et de consacrer, un jour, la séparation de l’État et de la Mosquée. » Cette offensive s’inscrit au plus près dans celle de Daech (et d’un Erdogan) afin de « pousser le pays au conflit ouvert, […] à la radicalité et aux ruptures » Pour lui, « L’art de faire la guerre à la France est aujourd’hui un puissant instrument, un manuel de confection de l’islamiste du futur. »[ref]Le Point, 03/09/20.[/ref]

Cet « art » se trouve désormais largement pratiqué « sur place », en France même. Il s’est même étendu bien au-delà des « territoires perdus de la République », gagnant une partie de la gauche – ou ce qu’il en reste. Pour preuves : les universités d’été de la France insoumise et d’Europe Écologie Les Verts ont dernièrement invité, pour animer les ateliers consacrés aux questions d’antiracisme, des tenants du courant décolonial, le plus souvent sans contradicteur défendant une autre vision de la lutte contre les discriminations. Ce que traduit pour sa part le sociologue Bernard Rougier, spécialiste de la montée de l’islamisme en France , constatant qu’« indigénistes et islamistes convergent pour casser la République »[ref]Figarovox, 09/09/20.[/ref] Notons qu’à droite tout autant règne un semblable et piteux « politiquement correct ». Pour comble, il a même atteint Valeurs actuelles dont la direction s’est cru tenue de céder à la pression médiatique et politique… en présentant ses excuses à Danièle Obono !

Nier cette réalité ou, par déni, refuser de la voir, n’est-ce pas le fait de ces « munichois » à la Mélenchon, Plenel et autres gauchistes, ainsi que ces socialistes à la manque, écolos et bobos, tous acolytes objectifs, aveuglés par leurs idéologies gnangnans à base de repentance, leur naïveté affligeante face à un danger autrement réel, celui d’un fascisme religieux mû par le cynisme, le ressentiment haineux, le mensonge et, par-dessus tout, par la violence mortifère. Le procès en cours des attentats de 2015 contre Charlie Hebdo donne tout leur relief à ces enjeux fondamentaux.

Gerard Ponthieu

Journaliste, écrivain. Retraité mais pas inactif. Blogueur depuis 2004.

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