Lawrence Durrell et Henry Miller : la photo retrouvée

Sans cet instant décisif que capte l’obturateur, la mémoire s’échappe à jamais. Et parfois, même dans l’exercice photographique, l’insaisissable persiste, jusqu’à ressurgir un jour. L’histoire de cette photo est ainsi un étrange symbole de la nature impermanente de ces deux sujets – Lawrence Durrell et Henry Miller, qui furent un jour ici, l’autre là, toujours en fuite, comme le temps.

Par Bernard Nantet

© Bernard Nantet

Entretien entre Lawrence Durrell et Henry Miller pour les Nouvelles LittéŽraires, vers 1963. © Bernard Nantet

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OUTE IMAGE est une histoire. Elle n’a ni début ni fin. comme une séquence cinématographique. Intemporelle, elle ouvre sur les aventures et les temps infinis de la mémoire. Au contraire des images virtuelles qui peuplent aujourd’hui la mémoire volatile de nos ordinateurs et qu’un clic de souris peut faire disparaître à tout jamais, les images anciennes ont la densité du papier qui les supporte et la richesse des sels d’argent qui donnent toutes les gammes de gris, du blanc pur jusqu’au noir le plus profond.

C’est en rangeant un paquet d’anciens clichés que je tombai sur un vieux tirage (sépia comme il se doit) issu d’un reportage photographique fait en 1963 dans un appartement proche du cimetière du Montparnasse. A l’époque, jeune journaliste, je « couvrais » l’actualité parisienne. Il s’agissait de photographier, pour un journal littéraire, un entretien entre Lawrence Durrell et Henry Miller sur la parution de leur Correspondance 1935-1939(Buchet-Chastel. 1963).

Pour ne pas perturber les échanges entre ces deux écrivains, qui étaient assis dans un fauteuil, j’avais choisi d’utiliser un appareil du genre Rolleiflex. Le verre dépoli au-dessus du boîtier permettait une visée en légère contre-plongée tout en évitant d’avoir à me placer au niveau des personnages comme avec un Leica. La vision directement oculaire à travers un œilleton fait merveille pour les prises de vue rapides, mais, dans une pièce où l’on manque souvent de recul, elle a tendance à déformer les premiers plans et vous oblige à faire mille contorsions pour ne pas incommoder des sujets en conversation.

Par la suite, pressé par un départ en Afrique, j’avais confié les négatifs originaux à une agence de presse et, à mon retour, l’agence avait mis la clé sous la porte. Puis le temps avait passé et, pendant un demi-siècle, la réalité de ces images, sinon de cette rencontre, avait fini par prendre, comme dans Blow – Up, les dimensions d’une illusion.

La découverte inopinée de cette image représentant un instant de la vie de ces deux complices en littérature me replongea dans le Saint-Tropez de la fin des années 1950, quand Saint-Germain-des-Près descendait y prendre ses quartiers d’été. A l’ombre de la statue d’un bailli de Suflren conquérant dont les exploits sur les mers des Indes avaient donné à l’endroit son surnom de « Porte de l’Orient », on lisait Le Colosse de Maroussid’Henry Miller (traduit en français en 1958), Justine, Balthazar, Mountolive et Cléa de Lawrence Durrell (sortis de 1957 à 1960).

Le public se plongeait dans ces romans qui sortaient chaque saison comme une machine bien réglée et faisaient d’Alexandrie une sœur lointaine et mythique du petit port provençal. Roger Vadim, dont le père avait été vice-consul en Égypte, y recherchait dans la douceur de vivre de vagues souvenirs d’enfance. Et c’est pour leur parler d’Alexandrie qu’Albert Cossery abordait nonchalamment les jolies filles qui rêvaient des amours de Justine à la terrasse de Sénéquier ou sous la grande voile de La Poncho. Il avait publié Mendiants et Orgueilleux en 1955 et n’avait pas son pareil pour se mettre en scène et leur évoquer son Égypte natale.

Mais en cette fin de l’été 1960, la grande migration du retour arriva et je me retrouvai par un bel après-midi à la sortie d’Aix-en-Provence à solliciter une voiture complaisante qui me prendrait pour Avignon. Une marque étrangère se rangea sur le bord de la route et le conducteur, dont le volant était à droite, me fit signe de contourner le véhicule et de m’installer à la place de la passagère qui l’accompagnait, et qui s’installa illico à l’arrière.

Le tableau de bois vernissé de la voiture accapara mon attention tout le long du parcours, car le conducteur, le regard rivé sur la dangereuse route à trois voies, ne m’offrait qu’un profil indiscernable sous le scintillement de lumière provoqué par le soleil entre les platanes, comme un film passant dans un projecteur à vitesse trop lente. Après les premiers échanges d’usage (direction ? provenance?), ses premières questions, dans un français à l’accent british recherché, portèrent rapidement sur l’Algérie et la situation politique qui accaparait alors le pays, l’attitude de la population en métropole, ce que les gens pensaient des « événements ». Je l’informai du tout récent manifeste des 121 intellectuels contre la torture, ce qui déclencha de sa part des demandes réitérées sur leur identité (« Sartre, Sagan, Breton, mais encore… ? »). Des noms qui l’intéressèrent davantage que l’avancée des négociations avec les nationalistes. Et quand, à l’issue du trajet, après avoir de nouveau contourné la voiture pour le remercier, il se tourna enfin vers moi par la fenêtre de la voiture, je reconnus le visage de celui dont je gardais, au fond de mon sac. l’ouvrage qui avait accompagné mes jours de soleil.

Ce jour-là, Lawrence Durrell m’avait échappé, et quand je le retrouvai trois ans plus tard aux côtés d’Henry Miller, l’objectif de mon appareil photo se jura de réparer ce ratage professionnel. Mais Durrell me fila encore entre les doigts avec la disparition de mesnégatifs… jusqu’à la résurrection inattendue de ce tirage jauni par un demi-siècle d’attente dans une grange ouverte à tous vents.

Bernard Nantet est journaliste, auteur, photographe et archéologue

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