par André Gun­thert (*)

Après avoir affron­té d’innombrables trau­ma­tismes, guerres, épi­dé­mies, catas­trophes, la socié­té occi­den­tale paraît aujourd’hui plus paci­fiée qu’elle ne l’a jamais été. D’où vient alors ce sen­ti­ment lar­ge­ment par­ta­gé de l’échec, du déclin ou de l’effondrement (pour reprendre le titre emblé­ma­tique de Jared Dia­mond, Col­lapse, 2005) de ce modèle?

Il serait évi­dem­ment absurde de pen­ser que nous vivons un moment pire que celui du nazisme ou du sta­li­nisme. Même sur un plan ima­gi­naire, la menace du réchauf­fe­ment cli­ma­tique ou de l’épuisement des res­sources natu­relles paraît com­pa­rable à d’autres grandes peurs, comme le mil­lé­na­risme ou l’apocalypse nucléaire.

Il paraît donc utile de mieux cer­ner les sources de nos inquié­tudes. Je sou­li­gnais en 2010 un pro­blème de pro­jec­tion vers le futur. Alors que la socié­té occi­den­tale entre­tient depuis plu­sieurs siècles la mytho­lo­gie du pro­grès, l’incapacité de des­si­ner désor­mais un ave­nir dési­rable au-delà du busi­ness as usual paraît une inquié­tante consé­quence de la “fin de l’histoire” (Fran­cis Fukuya­ma, 1992).

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« Le brouillard idéo­lo­gique propre à dif­fé­rer les chan­ge­ments pro­fonds » Déclin, © F. Pon­thieu, 2013
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Mais ce diag­nos­tic est très incom­plet. Plu­sieurs autres prises de conscience majeures ont jalon­né la période récente, qui semblent remettre en cause rien moins que le para­digme issu des Lumières, auquel on attri­bue la créa­tion d’un sys­tème arti­cu­lant démo­cra­tie repré­sen­ta­tive et capi­ta­lisme libé­ral autour de la rai­son et du débat public (Karl Pola­nyi, La Grande Trans­for­ma­tion, 1944; Jür­gen Haber­mas, L’Espace public, 1962).

Issue notam­ment des tra­vaux de Tho­mas Piket­ty ou de la crise finan­cière de 2008, l’idée s’impose peu à peu que la forme néo­li­bé­rale du capi­ta­lisme a engen­dré une éco­no­mie défi­ni­ti­ve­ment toxique et patho­gène, qui détruit len­te­ment la socié­té, et ne pro­fite qu’à une mino­ri­té de pri­vi­lé­giés.

Il y a aujourd’hui comme une tra­gique iro­nie à voir les poli­tiques cou­rir après le res­sort cas­sé de la crois­sance, alors que nous sommes nom­breux à avoir désor­mais la convic­tion que celle-ci n’est com­pa­tible ni avec une exploi­ta­tion durable des res­sources, ni avec l’épanouissement des capa­ci­tés humaines. La mani­fes­ta­tion la plus criante de ce para­doxe est la des­truc­tion inin­ter­rom­pue du tra­vail, alors que celui-ci consti­tue la prin­ci­pale source de reve­nus mais aus­si de légi­ti­mi­té sociale pour une majo­ri­té de Ter­riens.

Le deuxième constat qui s’affermit est celui de l’impuissance du poli­tique. Une impuis­sance lar­ge­ment consen­tie, voire orga­ni­sée, depuis que le dogme néo­li­bé­ral du trop d’Etat s’est impo­sé sans par­tage. La dicho­to­mie entre les struc­tures du mar­ché, tou­jours plus mon­dia­li­sé, et celles des ins­ti­tu­tions poli­tiques, qui res­tent régio­nales, accen­tue le dés­équi­libre des pou­voirs au pro­fit des forces éco­no­miques, ain­si qu’en témoigne le détour­ne­ment fis­cal, qui en est la consé­quence la plus appa­rente. Le sys­tème de sélec­tion des par­tis, qui favo­rise la nota­bi­li­sa­tion et la pro­fes­sion­na­li­sa­tion du per­son­nel poli­tique, achève de déman­te­ler la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, qui ne pro­duit plus de res­pon­sables capables de maî­tri­ser les enjeux, encore moins de pro­po­ser des solu­tions.

Cette absence de pers­pec­tives est une autre carac­té­ris­tique de la période. Aucun scé­na­rio cohé­rent n’est dis­po­nible pour faire face aux défis du réchauf­fe­ment et de l’épuisement des res­sources natu­relles, de la réforme de l’économie et des ins­ti­tu­tions poli­tiques. Mis à part le pro­jet de reve­nu uni­ver­sel, qui paraît plu­tôt une rus­tine col­lée sur l’échec du capi­ta­lisme, je ne connais pas d’alternative cré­dible au modèle pro­duc­ti­viste. Les pro­jets de VIe Répu­blique ou de modi­fi­ca­tion des moda­li­tés de sélec­tion des repré­sen­tants semblent de simples gad­gets face à la néces­si­té de res­tau­rer un sys­tème indé­pen­dant des lob­bies, sus­cep­tible de garan­tir la défense des inté­rêts col­lec­tifs – ce dont l’échec répé­té des négo­cia­tions à pro­pos du réchauf­fe­ment cli­ma­tique prouve que nous ne sommes plus capables. La faillite de la gauche n’a pas d’autre cause que son inca­pa­ci­té à pro­po­ser des solu­tions à ces maux.

Der­nier point d’une liste déjà longue, la dis­so­lu­tion des inté­rêts com­muns entraîne la frag­men­ta­tion et le retrait dans des logiques com­mu­nau­taires, à par­tir des­quelles il semble de plus en plus dif­fi­cile de recons­truire l’espace public per­du depuis la fin de la sphère bour­geoise (Haber­mas). Les dif­fi­cul­tés maté­rielles ren­voient d’autant plus faci­le­ment cha­cun à ses par­ti­cu­la­rismes qu’aucun pro­jet col­lec­tif n’est là pour recréer du lien.

Pour autant que les Lumières aient effec­ti­ve­ment été consti­tuées par un sys­tème au moins en par­tie vou­lu, plus rien ne sub­siste de cet héri­tage, que des ruines et une pen­sée zom­bie. En atten­dant l’aggior­na­men­to, nous n’écoutons plus que d’une oreille dis­traite les vati­ci­na­tions des poli­tiques et de leurs vas­saux média­tiques.

Au final, même si ces craintes sont pros­pec­tives, elles des­sinent bel et bien un hori­zon catas­tro­phique. Sommes-nous donc voués à l’obscurité? Après avoir éteint la lumière, il nous faut reve­nir aux stades pré­pa­ra­toires des grandes révo­lu­tions de la moder­ni­té. Si l’on consi­dère que les bou­le­ver­se­ments poli­tiques, éco­no­miques et sociaux du XIXe siècle ont été pré­pa­rés par un long tra­vail de réflexion col­lec­tive, l’urgence est celle de l’élaboration de pro­po­si­tions théo­riques de fond, et de leur débat.

(*) André Gun­thertcher­cheur en his­toire cultu­relle et études visuelles (EHESS)

(Article paru dans L’image sociale - 27/12/14 )

Note. J’ai trou­vé ce texte des plus inté­res­sants, pour ain­si dire lumi­neux, à l’image de son titre et au mou­ve­ment des Lumières auquel il se réfère, bien sûr.  Il ne consti­tue nul­le­ment une énième harangue poli­ti­cienne, ni une impré­ca­tion appe­lant au chan­ge­ment magique, sinon mira­cu­leux. Il y a même lieu de quit­ter ces sen­tiers rebat­tus, qui contri­buent à entre­te­nir l’illusion géné­rale, le brouillard idéo­lo­gique propre à dif­fé­rer les chan­ge­ments pro­fonds – en fait, les évo­lu­tions au sens dar­wi­nien, comme fruits de hasards et de néces­si­tés, ce qui jus­ti­fie tout autant le « long tra­vail de réflexion col­lec­tive » néces­saire aux bou­le­ver­se­ments de l’organisation sociale des humains. Ce texte offre aus­si de nom­breux liens ren­voyant à d’autres impor­tantes contri­bu­tions. J’y ajoute deux des miennes, modes­te­ment : Inven­taire avant démo­li­tion ? Le grand dérè­gle­ment de la mai­son Terre ; Sur l’idéologie du « Pro­grès » comme fac­teur de régres­sion Et mes vifs remer­cie­ments à l’auteur pour l’autorisation de repro­duire son article. GP.

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