On n'est pas des moutons

Mot-clé: transhumanisme

Le saut arrière du robot Atlas : un grand pas en avant ?

Étrange monde que le nôtre ! Nous y red­ou­tons ce que nous vénérons. Comme l’a si bien prêché l’Aigle de Meaux, évêque de son état, un cer­tain Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les con­séquences dont ils chéris­sent les caus­es » 1  Je voulais donc en venir aux hommes – nous autres, pau­vres humains – depuis si longtemps frap­pés par la malé­dic­tion (divine ou dia­bolique ?) nous con­damnant à l’aliénation. c’est-à-dire à ce qui nous déshu­man­is­erait, à ces forces obscures ou bien très matérielle­ment cap­i­tal­is­tiques par lesquelles nous devien­dri­ons des ROBOTS ! Hor­reur en effet !

Le fait est que l’homo sapi­ens, quand il se mon­tre digne de sa lignée, résiste à sa néga­tion. Ce qui énerve une caté­gorie d’impatients, nos­tal­giques de l’erec­tus, moins pré­ten­tieux, donc plus docile. Voilà pourquoi ils se vouent désor­mais à une tâche bien plus promet­teuse : human­is­er les robots. Voyez ces vidéos épous­tou­flantes ! Ce robot humanoïde, dénom­mé Atlas 2, réus­sit un spec­tac­u­laire salto arrière. Il marche dans la neige, trébuche sur la glace mais se rétablit – bien­tôt il va se lancer dans le pati­nage artis­tique. Plus sûre­ment, il rem­plac­era à court terme le mag­a­sinier, le sol­dat anti-ter­ror­iste, le flic anti-man­i­fes­tant. Sa docil­ité n’a de lim­ite que celle de sa bat­terie. Quand on le feinte, il ne se démonte nulle­ment. On le fait chuter, il se relève tout seul, comme un grand, sans se fâch­er.

© 2017 Boston Dynam­ics

Pas plus que les jou­joux de la chan­son­nette 3 ces robots ne se révoltent. Ils sont d’ores et déjà à l’ouvrage, par­courant les entre­pôts, soudant les car­rosseries des autos – avant de les con­duire –, faisant sous peu atter­rir les piz­zas dans nos assi­ettes, son­dant nos cœurs et nos reins pour assur­er notre soumis­sion algo­rith­mique, via nos désirs médi­a­tiques et spec­tac­u­laires.

Peau­fi­nant une future et proche col­lab­o­ra­tion entre deux espèces enfin unifiées – au ran­cart, Le Meilleur des mon­des, 1984, Fahren­heit 451, Sa Majesté des mouch­es et tant d’autres dystopies 4– voici qu’accourt le tran­shu­man­isme qui nous promet (enfin !) une aug­men­ta­tion… Mais pas celle de nos moyens d’existence, de notre joie de vivre ! L’homme aug­men­té le sera surtout par ses capac­ités d’adaptation docile, c’est-à-dire de soumis­sion – il doit d’abord être con­nec­té, branché (c’est en bonne voie…). Quelle marge lui restera-t-il pour la révolte et la résis­tance ? Où seront les maquis de notre futur ? Où ne vien­dront pas nous débus­quer ces sacrés robots ? – “sacrés”, du moins si nous con­sen­tons à les sacralis­er… ce à quoi pousse notre époque pro­fane par leur mise en spec­ta­cle.

Je rejoins ici les pro­pos du philosophe des sci­ences Michel Ser­res, déclarant dans La Voix du Nord 5: « Il faut être human­iste avant de penser à être tran­shu­man­iste. Le tran­shu­man­isme est une erreur. C’est au con­traire l’homme dimin­ué qui fait l’homme. Nous pou­vons en effet nous dépro­gram­mer pour mieux nous adapter à l’imprévu. Après tout, la ques­tion de l’homme aug­men­té et des robots est vieille comme l’antique mytholo­gie. Sou­venons-nous de l’histoire de Vul­cain racon­tée par Homère. Sous l’Etna, le dieu des forg­erons tra­vail­lait dans une cham­bre mag­ma­tique à façon­ner des « stat­ues mobiles qui le ser­vaient ». Des robots, dirait-on aujourd’hui ! On en a eu longtemps peur, d’eux et des créa­tures façon­nées par l’homme, bien avant Franken­stein et bien avant que l’après sec­onde guerre mon­di­ale ne vienne offrir une vision plus pos­i­tive du robot, c’était le début de la sci­ence-fic­tion. »

Une vision plus pos­i­tive ? Vrai­ment ? Serait-il déjà trop tard ? 6

Notes:

  1. Cita­tion attribuée à Bossuet, évêque de Meaux (avant Copé), prédi­ca­teur, 1627–1704. Notons en pas­sant que pour le même Bossuet, “le rire est la corde du dia­ble”…. Dieu ne doit donc pas se mar­rer tous les jours.
  2. Créa­tion de la société états-uni­enne Boston Dynam­ics. Dans la mytholo­gie grecque, Atlas se voit con­damné par Zeus à porter pour l’éternité la voûte céleste sur ses épaules.
  3. La Révolte des jou­joux, chan­son pop­u­laire de Pin­gault et Webel, 1936.
  4. Une dystopie est un réc­it de fic­tion dépeignant une société organ­isée de telle façon qu’elle empêche ses mem­bres d’atteindre le bon­heur.
  5.  Entre­tien avec Yan­nick Bouch­er, 17/11/2017
  6. Lire aus­si : Le futur « tran­shu­man­iste », selon le neu­ro­bi­ol­o­giste Jean-Didi­er Vin­cent Cet arti­cle de 2015 est illus­tré par une vidéo de la même société Boston Dynam­ics ; on y voit un de leurs derniers robots, impres­sion­nant mais rus­tre comme un bœuf… En seule­ment deux ans, on mesure la vitesse du pro­grès tech­nologique qui sépare les deux mod­èles de robot…

Le futur « transhumaniste », selon le neurobiologiste Jean-Didier Vincent

ECRIVAINS JEAN DIDIER VINCENT ET GENEVIEVE FERRONE CHEZ GRASSETProfesseur à l’Institut uni­ver­si­taire de France et à la Fac­ulté de médecine de Paris-Sud, directeur de l’Institut de neu­ro­bi­olo­gie Alfred-Fes­sard du CNRS, un des pio­nniers de la neu­roen­docrinolo­gie, Jean-Didi­er Vin­cent est aus­si un aven­turi­er intel­lectuel et, comme tel, un passeur entre des domaines ouverts à la vie au plein sens. C’est dire qu’il ne saurait se lim­iter au seul domaine du cerveau, dont il est pour­tant un grand spé­cial­iste. Ses livres récents don­nent une idée de son activ­ité de trans­fert des con­nais­sances : Casano­va ou la con­ta­gion du plaisir, Celui qui par­lait presque, La Chair et le dia­ble, La Vie est une fable, Faust : une His­toire naturelle (tous chez Odile Jacob), Si j’avais défendu Ève (Plon). Un éclec­tisme à l’image de sa curiosité insa­tiable et de son humour à l’occasion provo­ca­teur.

Paul Veyne se demandait si les Grecs avaient cru à leurs mythes 1. Pour les chré­tiens, pas de doute, le Christ a bel et bien ressus­cité. Pâques en est la célébra­tion religieuse la plus fer­vente, sour­cée à une mytholo­gie païenne datant de la plus haute antiq­ui­té. Il s’agissait de célébr­er le retour du print­emps, le cycle du vivant pour lesquels l’œuf représente le sym­bole de la vie. De même en est-il du lièvre (choco­laté désor­mais, comme l’œuf…), sym­bole antique de la fécon­dité – le con féminin (cun­nus en latin), faut-il le rap­pel­er, déri­vant de l’analogie formelle avec le muse­au du lapin (cone­jo en castil­lan, conill en cata­lan et en occ­i­tan , coniglio, en ital­ien, etc.) Dans le chris­tian­isme, ils sym­bol­isent la résur­rec­tion du Jésus-Christ et sa sor­tie du tombeau, comme le poussin sort de la coquille avec sa pure naïveté ques­tion­nante et éter­nelle : quid de la poule ou de l’œuf ?

Je m’égare ? Non pas. Puisqu’il est ques­tion d’immortalité, ques­tion exis­ten­tielle s’il en est et autour de laque­lle se sont gref­fées les croy­ances religieuses puis leurs dogmes plus ou moins néfastes. De nos jours, ce sont les hal­lu­cinés coraniques qui déti­en­nent les records les plus atro­ces. La com­péti­tion a tou­jours été vive dans ces domaines prop­ices aux plus sin­istres et mor­tifères obscu­ran­tismes, sans exclure les reli­gions séculières telles que peu­vent être con­sid­érés le nazisme et le stal­in­isme.

Je m’égare encore ? Non, car il s’agit cette fois de l’immortalité ici-bas, celle qui touche une autre forme de croy­ance, liée à la toute-puis­sance (notion divine) de la Sci­ence et de ses dérivés dits tech­nologiques.

J’ai trop tardé à vous présen­ter le neu­ro­bi­ol­o­giste Jean-Didi­er Vin­cent [voir ci-con­tre égale­ment], co-auteur avec Geneviève Fer­one, en 2011, de l’ouvrage Bien­v­enue en Tran­shu­manie. Sur l’homme de demain (éd. Gras­set) 2. Livre pas­sion­nant autour de per­spec­tives inouïes et ter­ri­fi­antes, ain­si qu’on pour­ra le com­pren­dre dans le pas­sion­nant entre­tien que Jean-Didi­er Vin­cent a don­né au Figaro Mag­a­zine, en autorisant sa reprise sur « C’est pour dire ». En le remer­ciant vive­ment ain­si que l’intervieweur, Patrice De Méritens.

 

« L’espèce humaine ne peut durer que si elle demeure mortelle »

  • Qu’est-ce qui vous a pris d’écrire une nou­velle Apoc­a­lypse ?

Jean-Didi­er Vin­cent — Je n’ai rien fait d’autre qu’un voy­age dans le futur de l’homme, et si j’ai effec­tive­ment pen­sé à l’Apocalypse, ce ne sera pas pour autant un texte sacré. J’ai eu envie de voir ce qu’il y avait dans le ven­tre de ces gens qu’on appelle les « tran­shu­man­istes ». Ce sont des idéo­logues qui visent au dépasse­ment de l’espèce humaine, qu’ils con­sid­èrent comme impar­faite, par une cyber­hu­man­ité. Leur rêve est celui de l’immortalité pour une créa­ture, pro­duit du génie de l’homme. Le monde actuel est entré dans une zone de fortes tur­bu­lences, nous détenons une puis­sance de feu capa­ble de trans­former la Terre en con­fet­tis radioac­t­ifs, l’homme est en passe de bricol­er son ADN, mais comme nous ne pou­vons remon­ter la grande hor­loge biologique du vivant, la ten­ta­tion est grande du pas­sage en force tech­nologique.

Avant l’avènement du posthu­main, nous voici donc arrivés dans une phase de tran­si­tion, celle du tran­shu­man­isme. Elle répond en quelque sorte aux préoc­cu­pa­tions apoc­a­lyp­tiques anci­ennes où l’homme, dépas­sant la créa­ture réagis­sant aux mis­ères qui lui sont infligées par son créa­teur, ne compte plus que sur lui-même et sur les tech­nolo­gies qu’il a su dévelop­per pour faire face à la grande crise qui frappe l’ensemble de la biosphère. Les tran­shu­man­istes ne sont pas une secte, mais un groupe de pres­sion qui utilise pour ses des­seins le con­cept de con­ver­gence des nou­velles tech­nolo­gies : les NBIC : nan­otech­nolo­gies (N), biotech­nolo­gies (B), infor­ma­tique (I) et sci­ences cog­ni­tives ©. En faisant con­verg­er sur des pro­jets com­muns les moyens théoriques et tech­niques de ces qua­tre champs dis­ci­plinaires, on espère obtenir des résul­tats supérieurs à la somme de ceux obtenus par cha­cun d’eux isolé­ment. On peut aus­si s’attendre à l’émergence d’observations inat­ten­dues. Pour vous faire appréhen­der ce qu’est la con­ver­gence, j’utiliserai cette métaphore peut-être un peu vio­lente : vous faites col­la­bor­er un forg­eron avec un menuisi­er et ils vous con­stru­isent une croix pour cru­ci­fi­er le Christ…

  • Où sont les tran­shu­man­istes et com­ment tra­vail­lent-ils ?

– Leur mou­ve­ment est forte­ment implan­té aux Etats-Unis, il a essaimé en Europe, notam­ment au Roy­aume-Uni et en Alle­magne. Nous n’en avons qu’un faible con­tin­gent en France. Leur « pape » est un Sué­dois, pro­fesseur à Oxford, Nick Bostrom. Il est loin de m’avoir fasciné. En revanche, j’ai ren­con­tré dans la Sil­i­con Val­ley (que j’appelle la « val­lée de la poudre »), pas mal de beaux esprits ain­si qu’une col­lec­tion d’originaux. Leur pro­jet d’ « humains aug­men­tés » remet en cause la déf­i­ni­tion tra­di­tion­nelle de la médecine fondée depuis Fran­cis Bacon sur la répa­ra­tion du corps et le soulage­ment de la souf­france. Le tran­shu­man­isme aspire non seule­ment à empêch­er l’homme d’être malade, mais à le ren­dre « incass­able ». Ain­si, par exem­ple, l’informatique asso­ciée à la biolo­gie molécu­laire aboutit à la bio-infor­ma­tique, qui per­met de décrypter les génomes et les lois de la vie avec une acuité, une per­ti­nence, et une effi­cac­ité prodigieuses – l’exponentiel étant le mot clé ! Les sci­ences cog­ni­tives, quant à elles, per­me­t­tent de mod­i­fi­er le cerveau, avec notam­ment les implants. La seule bar­rière de com­mu­ni­ca­tion entre le cerveau et la machine demeure nos sens, avec leurs organes récep­teurs qui ser­vent d’intermédiaires. Si ces derniers sont absents par la nais­sance ou par la mal­adie, ils peu­vent être rem­placés par des appareils élec­tron­iques implan­tés directe­ment au con­tact des voies sen­sorielles à l’intérieur du cerveau. Voici venu le temps des cyborgs ! Cet ensem­ble va don­ner des pou­voirs dont le pre­mier béné­fi­ci­aire est d’ores et déjà l’armée améri­caine, avec la Darpa (Defense Advanced Research Projects Agency), prin­ci­pale source de sub­ven­tions de ces recherch­es.

Éma­na­tion de la recherche mil­i­taire états-uni­enne, ce robot bes­tial, hol­ly­woo­d­i­en et ter­ri­fi­ant.

Ain­si se des­sine le pro­jet d’un nou­v­el humain, pas tout à fait encore homo novus, mais sapi­ens sapi­ens aug­men­té, non plus dans le cadre de la natu­ra nat­u­rans de Descartes, mais dans celui du per artem arte­fact. L’augmentation des capac­ités per­me­t­tant en toute logique l’augmentation de la vie dans ses fonc­tions et sa durée.

  • Vous avez par­lé d’immortalité pour une créa­ture, pro­duit du génie de l’homme…

– Ce qui ne sig­ni­fie nulle­ment l’immortalité de l’homme lui-même. « La vie c’est la mort, la mort c’est la vie », dis­ait Claude Bernard – et il n’y a pas de proces­sus de vivant sans proces­sus de mort asso­cié. Grâce à la biolo­gie molécu­laire, aux nan­otech­nolo­gies, aux neu­rotech­nolo­gies, la durée de la vie sera pro­longée. Sans être du domaine quan­tique (une réal­ité abstraite), la nou­velle matière inter­mé­di­aire inac­ces­si­ble au vis­i­ble, créée par les nan­otech­nolo­gies, per­me­t­tra d’intervenir sur la san­té en touchant des cibles à l’intérieur du corps. On pour­ra entr­er dans la cel­lule malade et, par exem­ple pour les can­cers, appli­quer des thérapeu­tiques aux­quelles on ne pou­vait pas soupçon­ner d’avoir un jour accès. Cer­tains pro­duits com­men­cent déjà à béné­fici­er de ces décou­vertes. Sous forme nanométrique, au mil­liardième de mètre, la matière prend des pro­priétés extra­or­di­naires. C’est ain­si que l’or, métal impas­si­ble, change de couleur sous forme de nanopar­tic­ules. Quand il rougit, il devient tox­ique et attaque l’oxygène. C’est surtout à par­tir du car­bone que l’on obtient des matières excep­tion­nelles, par exem­ple pour des fils des­tinés aux ascenseurs spa­ti­aux, dont la résis­tance sera 1 000 fois supérieure à celle d’un métal de même dimen­sion. Mêlez à cette révo­lu­tion tech­nologique les pro­grès de la biotech­nolo­gie, et nous devien­drons de nou­veaux humains. Le clon­age per­me­t­tra le triage d’embryons, l’élimination comme l’ajout de cer­tains gènes ; on fera même des Franken­stein réus­sis – des chimères, au strict sens du mot.

  • Avec quelles con­séquences ?

– Sans même évo­quer les ques­tions d’éthique, aux­quelles il serait bon de réfléchir en amont, les con­séquences sur le plan social risquent d’être par­ti­c­ulière­ment destruc­tri­ces. Le sexe n’ayant plus d’importance, que restera-t-il de nos amours ? Com­plète­ment séparés de la repro­duc­tion, que vont devenir le désir, l’érotisme — la cul­ture elle-même qui est tou­jours, peu ou prou, sex­uelle ? Il fau­dra enter­rer solen­nelle­ment le Dr Freud ! Épi­cure dit que l’âme est le cri de la chair, mais juste­ment, il faut que la chair souf­fre, qu’elle jouisse, qu’elle éprou­ve de l’affect, qui est le fonde­ment de l’humain. Nous sommes des êtres duels. Le jour où l’on parvien­dra à provo­quer le plaisir par la libéra­tion d’ocytocine dans le cerveau, autrement dit provo­quer un orgasme arti­fi­ciel avec une puce implan­tée dans la région ad hoc du cerveau, qu’adviendra-t-il d’une société dev­enue exclu­sive­ment onaniste ? Où sera le souci de la descen­dance ? Quelle sera cette société sans amour, douée de rai­son et de mul­ti­ples qual­ités sélec­tion­nées pour con­stru­ire les humains ?

  • Une société effi­cace… c’est presque ten­tant ! Quand y sera-t-on ?

– On ne le sait heureuse­ment pas. Dans la per­spec­tive d’une human­ité aug­men­tée, « mort à la mort » n’en demeure pas moins un pro­gramme de recherche réal­is­able. Il suf­fi­ra de neu­tralis­er les ensem­bles géné­tiques qui causent notre perte, et le sui­cide ou l’accident sera le seul moyen de rem­plir les cimetières. Nous serons donc cass­able mais non mor­tels, tout comme ces ser­vices de vais­selle hérités des grands-par­ents qui finis­sent par être détru­its avant d’être usés. Clon­age et « amor­tal­ité » seront réservés aux puis­sants, la repro­duc­tion demeu­rant la spé­cial­ité des hum­bles. Mais si la pos­si­bil­ité de ne pas mourir est offerte à tous, pau­vres et rich­es, alors, selon la loi de l’offre et la demande, le coût de la mort devien­dra exor­bi­tant : offrez la vie éter­nelle, la mort devien­dra pré­cieuse. Au cours de mon voy­age en tran­shu­manie, j’ai ren­con­tré un prophète et grand math­é­mati­cien nom­mé Eliez­er Yud­kowsky, qui ne dés­espère pas de créer des algo­rithmes grâce aux­quels on pour­ra intro­duire dans les cerveaux de la pen­sée nou­velle et des capac­ités de con­cep­tu­al­i­sa­tion, pour l’heure inimag­in­ables. Penser l’impensable ! Mais que sera l’impensable dès lors que nous n’aurons plus l’angoisse de la mort et de l’au-delà, sur quoi se con­stru­it la méta­physique ? Frus­trés à l’origine, frus­trés à l’arrivée ! Nous serons conçus par l’opération du Saint-Esprit (si ce n’est qu’il n’y a plus d’esprit), sans plus avoir à s’en souci­er puisque nous serons immor­tels. C’est trop beau pour être vrai, et pro­pre­ment incon­cev­able.

  • Oui, si l’on s’en tient à l’imbrication de la vie et de la mort selon Claude Bernard, mais ce principe ne risque-t-il pas un jour d’être tech­nique­ment obsolète ?

– Est-ce fan­tas­mer de penser que l’espèce humaine ne peut dur­er que si elle demeure mortelle ? La mort sup­primée reviendrait à sa néga­tion. Sans même évo­quer les prob­lèmes matériels que poserait l’immortalité : asphyx­ie numérique, survie ali­men­taire, anémie spir­ituelle en cas de numerus clausus – sans compter l’ennui ! –, j’oppose à la mort une virtuelle immor­tal­ité, celle de la « com­mu­nion des saints » : vous n’êtes immor­tel que dans la mesure de l’amour du prochain que vous avez semé autour de vous, lequel vous gardera dans la mémoire du vivant. Que sig­ni­fie la longévité des patri­arch­es ? Math­usalem, un peu plus de 900 ans, Enoch un peu moins de 400 ans, ou bien encore Abra­ham, 175 ans, alors qu’il y eut peut-être cinquante Math­usalem, trente Enoch, dix Abra­ham qui se suc­cédèrent. Ce qui appa­raît comme un mythe relève de la com­mu­nion des saints : Abra­ham, passé dans un autre Abra­ham, etc. C’est ain­si que l’humanité évolue, con­ser­vant ses pro­pres traces dans l’inconscient col­lec­tif, pour repren­dre une expres­sion qui sent un peu la psy­ch­analyse. J’espère bien qu’un peu de moi sur­vivra dans d’autres qui m’auront enten­du, que j’aurai aimés et qui m’auront aimé.

Aug­men­tons donc la vie de l’homme, sup­p­ri­mons tous ses hand­i­caps, notam­ment ceux de la vieil­lesse odieuse, sou­vent reléguée dans les hos­pices, cela ne peut qu’améliorer la bon­té de l’homme. Vain­cre cette forme de pré-mort est la vraie vic­toire. Mais si nous n’aspirons qu’à la valeur exis­ten­tielle d’une vais­selle de famille, cette immor­tal­ité-là ne me séduit guère. Sans compter que le tran­shu­man­isme est une idéolo­gie por­teuse d’espérances dou­teuses…

  • Que voulez-vous dire ?

– En matière mil­i­taire, un seul sol­dat serait capa­ble de détru­ire une pop­u­la­tion enne­mie. Ques­tion d’équipement : avec sa smart­dust (pous­sière com­mu­ni­cante élec­tron­ique), son exosquelette, son corps autoré­para­ble, des nanobots (robots nanométriques) capa­bles d’envahir l’adversaire sans qu’il s’en rende compte, des drones et des chars d’assaut pilotés par la pen­sée… La qua­trième tech­nolo­gie, celle du cerveau, traite de l’interface cerveau-machine : si vous perdez un bras, il sera rem­placé par un exo­bras mécanique autorégulé. Pour vous en servir, vos ordres seront envoyés à par­tir des don­nées enreg­istrées par des élec­trodes dans votre cerveau et trans­mis par voie de com­mu­ni­ca­tion d’ordinateurs.

  • Une part de cette sci­ence demeure donc haute­ment pos­i­tive. L’homme ne risque-t-il pas d’être dépassé par sa créa­tion ?

C’est pourquoi il est essen­tiel que des pro­grès non tech­nologiques s’accomplissent par­al­lèle­ment dans l’humain. L’homme est de tous les ani­maux celui qui ne peut pas vivre seul. Il a besoin de l’homme, c’est inscrit dans sa phys­i­olo­gie. L’autre lui est néces­saire pour appren­dre à par­ler, com­mu­ni­quer, vivre. Il est en même temps unique : pas un indi­vidu ne ressem­ble inté­grale­ment à un autre. Mais le tran­shu­man­isme risque de nous induire en ten­ta­tion d’une plus grande uni­for­mité, qui nous ferait régress­er au monde des abeilles. Quelques indi­vidus aux super capac­ités pour­raient pren­dre le pou­voir, comme dans les fic­tions d’Orwell et plus exacte­ment d’Hux­ley, qui a par­faite­ment pressen­ti le phénomène dans Le Meilleur des mon­des. D’où le souci de l’entraide : l’attention à l’autre, telle est la morale des anar­chistes. D’où, égale­ment, la néces­sité de retrou­ver une organ­i­sa­tion de société fonc­tion­nant plutôt sur le mode local, util­isant les grandes tech­nolo­gies de la com­mu­ni­ca­tion pour établir des liens entre les groupes, tout en per­me­t­tant d’intégrer les indi­vidus. Dès lors que nous ne réin­ven­terons pas l’économie – non plus que ce dont nous sommes morts, c’est-à-dire la dan­gereuse vir­tu­al­ité du cap­i­tal, qui per­met de faire n’importe quoi –, nous revien­drons au con­tact du réel pour recon­stru­ire des sociétés fondées sur la com­mu­nion entre les humains.

  • On voit resur­gir ici le philosophe anar­chiste. Vous avez pointé le bout de l’oreille en évo­quant la morale…

– Que voulez-vous, je ne peux m’empêcher de prêch­er l’amour entre les hommes. Je suis un athée absolu en même temps qu’un chré­tien irrécupérable. Cette reli­gion qui tourne rad­i­cale­ment le dos au Dieu de l’Ancien Tes­ta­ment est fondée sur l’incarnation. Dieu est homme. C’est nous. Avec ce mes­sage essen­tiel : aimez-vous les uns les autres, qui est aus­si celui des anar­chistes. Pas les poseurs de bombes, comme les ter­ror­istes russ­es avec leur goût du néant, mais des penseurs comme Kropotkine, ou Élisée Reclus, l’anarchie pour eux étant la forme supérieure de l’ordre, qui s’établit dès l’instant où l’amour règne dans un groupe humain. 3

  • Pour autant, vous nous par­lez ici d’une société virtuelle…

Mais c’est la société actuelle qui est virtuelle, on le voit chaque jour avec la crise finan­cière ! La société future reposera quant à elle sur la tech­nolo­gie, inscrite dans une matéri­al­ité. Si l’on suit le principe qui veut que l’on ne con­naisse que ce que l’on a fab­riqué, l’Apocalypse n’est pas promesse de mal­heur, mais d’une nou­velle Jérusalem. Le mot, qui sig­ni­fie « révéla­tion », dévoile à la fois la méchanceté du monde et les risques qu’il court. Les tran­shu­man­istes sont donc à pren­dre comme des sortes d’éclaireurs, dont on appréciera les idées avec cir­con­spec­tion. Il ne faut pas les laiss­er sur le côté, ne serait-ce que pour ne pas les laiss­er faire n’importe quoi. Par­mi eux, on trou­ve une col­lec­tion incal­cu­la­ble d’imbéciles, et quelques génies illu­minés. Ils ne peu­vent être nuis­i­bles que dans la mesure où ils sont un groupe de pres­sion. A con­trôler ! Sachant que les pires tran­shu­man­istes sont mal­heureuse­ment les mil­i­taires – et cer­tains médecins qui, quelque­fois, ne valent pas plus cher.

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1. Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l’imagination con­sti­tu­ante. Paul Veyne, 1992. Points Essais, 168 p., 6.10 €

2. Bien­v­enue en Tran­shu­manie. Sur l’homme de demain, par Geneviève Fer­one et Jean-Didi­er Vin­cent, Gras­set, 288 p., 17,50 €. Geneviève Fer­one, direc­trice du développe­ment durable du Groupe Veo­lia Envi­ron­nement, est l’auteur chez Gras­set de 2030. Le krach écologique (2008).

3.  L’Entraide, un fac­teur de l’évolution, est un essai de l’écrivain anar­chiste russe Pierre Kropotkine paru durant son exil à Lon­dres en 1902. Déter­mi­nant dans la théorie anar­chiste, le con­cept d’entraide l’est aus­si pour Charles Dar­win qui le développe, non pas dans L’ Orig­ine des espèces (1859), mais dans La Descen­dance de l’Homme (1871), ouvrage dans lequel il s’attarde sur la notion d’altruisme chez l’humain et aus­si dans le monde ani­mal, le rat­tachant à sa théorie de l’évolution. Ce livre s’inscrit en faux con­tre la notion de “dar­win­isme social” qui lui sera postérieure, con­tre­sens délibéré inven­té par les ten­ants du libéral­isme. [Note de GP]


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
    Licence Creative Commons

  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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  • Salut cousin !

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