C’était en décem­bre dernier. Un salon chic –  celui dit des « VIP » –, dans cet admirable Mucem, fierté mar­seil­laise. Vue sur le large et sur la rade. Une image de carte postale. On y cau­sait fort docte­ment sur le thème « Villes et monde », autour de Marc Augé, anthro­po­logue du monde con­tem­po­rain, moins con­nu que Françoise Héri­ti­er, son ex-épouse, décédée depuis. Comme dis­ait le « pitch » : « … un temps de réflex­ion et d’échange sur la muta­tion du monde et des villes, ain­si que sur le rôle de l’art et des artistes dans l’écriture du réc­it urbain con­tem­po­rain »…

Et puisque nous étions à Mar­seille, après divers­es inter­ven­tions plutôt intéres­santes, vint le tour de François Lecler­cq, archi­tecte et urban­iste, amé­nageur parisien impliqué dans l’extension d’Euroméditerranée – encore appelée Euromed –, cette vaste zone d’aménagement de Mar­seille en façade mar­itime.

Façade, c’est bien le mot, et celui qu’a tout à fait illus­tré l’aménageur quand il a décrit sa vision de la « cité phocéenne », non sans lyrisme et force clichés. Il a ain­si bal­adé son pub­lic au long un itinéraire idéal par­tant de la gare Saint-Charles pour sil­lon­ner la ville selon le cir­cuit des tour-oper­a­tors – trouée de la rue de Rome vers le Pra­do, la Cor­niche, le Vieux Port, les Esplanades, etc. Bref, plus ou moins le cir­cuit des petits trains touris­tiques, les « traîne-couil­lons » selon l’appellation locale, fort juste et pas méchante. Ce que je fis remar­quer à notre urban­iste, qui le prit de tra­vers.

Mais quoi ? Que sait-il donc – qu’il ne l’ait du moins exprimé – de l’autre Mar­seille, de der­rière les façades qu’affectionnent tant les Gaudin et con­sorts ? 1 Plutôt par­ler des autres Mar­seille, tant cette ville présente de vis­ages, du plus beau au plus hideux – comme tant d’autres villes de ce monde, direz-vous. Oui, mais celle-ci – « plus vieille ville de France », 2600 ans au comp­teur archéologique calé sur la coloni­sa­tion grecque des Phocéens –, celle-ci cul­tive sa mytholo­gie, réelle comme les mythes…, et en réal­ité, vit au-dessus de son image. Mar­seille souf­fre de ses stéréo­types, ces clichés qui expri­ment une part de vérité pour en cacher l’essentiel.

En ce sens, notre archi­tecte qui se veut urban­iste porte un regard tron­qué sur une ville dont il sem­ble ignor­er la réal­ité des quartiers, qu’il n’a d’ailleurs même pas évo­qués dans son descrip­tif qua­si roman­tique. S’il con­sid­ère, par ses actes pro­fes­sion­nels, cer­tains quartiers mar­seil­lais c’est parce qu’ils sont inclus dans ses pro­jets d’aménageurs, promis aux pioches des démolis­seurs – déjà forte­ment à l’œuvre.

Le regard ain­si porté au loin ignore les strates sociales, économiques, cul­turelles, eth­niques qui, par deçà les façades pim­pantes de la con­som­ma­tion touris­tique et bour­geoise, illus­trent dra­ma­tique­ment cette « fab­rique du mon­stre » décrite en l’occurrence par un jour­nal­iste de ter­rain 2. Com­ment urbanis­er une ville, ou seule­ment un quarti­er, si l’on n’en pas une approche soci­ologique ? Ou, à défaut d’être soci­o­logue soi-même, savoir se faire accom­pa­g­n­er dans ce sens… Ou encore s’intéresser de près au ter­ri­toire qui vous est con­fié : le labour­er du regard, du con­tact, du désir de com­pren­dre, afin d’agir en con­séquence.

L’idéal mar­seil­lais de Gaudin, avant de pass­er la main, aura été de faire de « sa » ville une belle catin tape-à-l’œil, qui en jette en direc­tion des­dits « traine-couil­lons ». Lesquels ne sont pas prêts de chang­er leurs cir­cuits touris­tiques. Pas de dan­ger qu’ils traî­nent leurs pas­sagers ébahis du côté des Crottes, de la Cabu­celle, de Saint-Antoine – entre autres « quartiers Nord » tout aus­si his­toriques… Pas de risques qu’ils tombent sur ce « paysage » filmé ce 4 jan­vi­er 2018, Parc des Aygalades, à l’angle du boule­vard du Cap­i­taine Gèze, XIVe arrondisse­ment. Un vélo-trav­el­ling d’une minute sur cent mètres de trot­toir (hors grève des éboueurs !). Un film dédié à son acteur prin­ci­pal, Jean-Claude Gaudin…

Notes:

  1. Dire que Gaudin, maire de Mar­seille, fut min­istre de la Ville dans le gou­verne­ment Jup­pé II !
  2. Déjà évo­qué ici : La Fab­rique du mon­stre, de Philippe Pujol. Éd. Les Arènes.