1tireculHer­vé Gay­mard a «fait l’ENA». Et l’ENA l’a aus­si beau­coup fait. Je sup­pose que dans cette école, natio­nale, de l’administration, on s’entraîne mécham­ment à l’épreuve des médias. Ça s’appelle du «media-trai­ning» – ce qui, en picard ver­na­cu­laire et en savoyard aus­si, veut dire se pré­pa­rer à pas­ser dans le poste.

Ça doit don­ner du muscle, t’épaissir la couenne, te ren­for­cer la cui­rasse, etc. Le mini­mum pour deve­nir poli­ti­cien. Étrange métier dont la par­ti­cu­la­ri­té, contrai­re­ment aux autres qui se forgent au feu de l’expérience, est trop sou­vent de se dévoyer par sa propre pra­tique. Manière de poser la ques­tion du pou­voir dans un sys­tème cen­sé le régu­ler et encore appe­lé «démo­cra­tie».

Mais tout média-traî­né qu’il pût pré­tendre, Gay­mard, n’aura pas pré­vu la tor­ture infli­gée hier soir [18/02/05] à «100 minutes pour convaincre». Être ain­si jeté sur le ring de boxe alors qu’on vient déjà d’être mis KO dans les heures qui pré­cèdent, un tel scé­na­rio ne pou­vait a prio­ri s’envisager dans un pro­gramme de for­ma­tion qui se veut humain. L’ENA va pou­voir ajou­ter la cas­sette d’hier soir à sa vidéo­thèque péda­go­gique, rayon des contre-exemples.

Situa­tion inhu­maine en effet que d’être ain­si jeté en pâture, face à un poids-lourd tel que Domi­nique Strauss-Kahn, à une opi­nion publique dans doute bien remon­tée par cette affaire du loyer à 14.000 euros. Cela res­sem­blait trop à une mise à mort. Je dis «trop» car, pour n’en avoir vu qu’une seule, j’exècre la cor­ri­da. Sa (per)version poli­tique aus­si, bien que les bêtes poli­tiques me semblent quand même moins à plaindre que les tau­reaux ; elles, au moins, sont deman­deuses, et payées pour –sou­vent gras­se­ment – ce qui nous ramène au Gaymard.

En géné­ral, donc, je goûte peu ces émis­sions. Ça me rap­pelle L’Heure de véri­té, dont je retiens, vingt ans après, qu’elle aura sur­tout ser­vi la glo­riole média­tique du tau­reau Le Pen. C’est sa fai­blesse à la télé que de céder au show et de rame­ner la poli­tique à un jeu du cirque, avec mise à mort. Mais il paraît que le «peuple» aime ça, le goût du sang…

Avoir à expli­quer l’inexcusable, c’est donc tout ce qu’a pu ten­ter le ministre de l’économie dont le pro­gramme poli­tique tenait en un slo­gan : «Il faut se dés­in­toxi­quer de la dépense publique». Pour le coup, ce fut plu­tôt « sans minute pour convaincre ». Quelle mal­adresse, ayant été pris les doigts dans la confiote, que de per­sé­vé­rer dans la faute et l’air gamin : Ah, vrai­ment, je ne savais pas qu’il y avait de la confi­ture… ou, ver­sion Gay­mard : «Je ne connais­sais pas le prix du loyer»… En effet, pour­quoi comp­ter quand on ne paie pas ? Sauf que, selon Libé­ra­tion [17/02/05], il aurait dit avoir «décli­né une offre plus oné­reuse quoique proche du lycée des enfants»… « Plus oné­reuse » que le loyer qu’il ignorait…

Reste à ima­gi­ner des loge­ments à ce prix, de cette taille, de ce luxe… «Dans quel régime vivons-nous?!» se serait indi­gné Gay­mard, en d’autres temps… Qu’est-ce qu’être répu­bli­cain ? Qu’est-ce qu’être ministre de la République ?

A ce pro­pos, en voi­là un autre qui a encore man­qué une occa­sion de la fer­mer. C’est Jacques Mar­seille, ce prof d’histoire, et non pas his­to­rien comme il se pré­tend, cité ce matin dans la revue de presse de France Inter. Selon lui, les ministres ne sont pas assez payés, puisqu’ils le sont moins que bien des chefs d’entreprise! Ah, revoi­là bien là le cre­do de l’ultralibéralisme : l’État comme une entre­prise, tout comme l’école, l’hôpital, la poste, les trans­ports publics, la sécu­ri­té sociale, com­munes, dépar­te­ments, régions et bien sûr minis­tères. Et le baron Seillière comme monarque au royaume des affaires. Comme m’a dit mon fis­ton, hier au télé­phone : «1789, ils ont oublié».

→ Pho­to: prise hier à Ensuès, près de Mar­seille. Un bou­le­vard est envisagé.

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