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Denis Dide­rot par Louis-Michel van Lo, 1767 (Musée du Louvre)

Débar­quant de la  gare de Lyon à Paris, sui­vez-moi, j’emprunte sans tar­der le bou­le­vard Dide­rot, puis celui de la Bas­tille, pour tra­ver­ser le Pont d’Austerlitz. Là, je salue Lamarck, sur son socle haut per­ché, à l’entrée du Jar­din des Plantes et, par­cou­rant l’allée Buf­fon, me voi­ci à la Grande gale­rie de l’Évolution.Vous en connais­sez beau­coup, vous, des endroits de la pla­nète où, en un demi-kilo­mètre, vous aurez par­cou­ru autant de pages d’histoire ? 

Salut Dide­rot, salut Denis !

Je m’étais pro­mis d’écrire ce modeste hom­mage à l’occasion du trois cen­tième anni­ver­saire de sa nais­sance. Il est né à Langres le 5 octobre 1713 (je sais, on est en décembre… et à la veille de 2014 !).

J’allais embar­quer vers la cou­tel­le­rie fami­liale, mais tout ça se trouve à por­tée de clics, en maints endroits de la vaste toile et en par­ti­cu­lier sur Wiki­pé­dia, fille tech­ni­que­ment magni­fiée de sa déjà gran­diose ancêtre, L’Encyclopédie. Si loin de l’ordinateur, Dide­rot n’en fut pas moins le grand ordon­na­teur, coor­di­na­teur et co-auteur, avec d’Alembert et plus de cent cin­quante autres contri­bu­teurs, éru­dits et pion­niers.  L’Encyclopédie fut l’objet d’un com­bat poli­tique contre des adver­saires et cen­seurs farouches ; ain­si la condam­na­tion de l’ouvrage en 1759 par le pape Clé­ment XIII qui le met à l’Index, et « enjoint aux catho­liques, sous peine d’excommunication, de brû­ler les exem­plaires en leur pos­ses­sion ». Ce fut enfin une aven­ture éco­no­mique qui mobi­li­sa un mil­lier d’ouvriers pen­dant vingt-quatre ans !

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Page de titre du pre­mier tome, 1751

Une œuvre monu­men­tale, au plein sens, un pas déci­sif mené contre l’obscurantisme domi­nant dans ce siècle qu’on appel­le­rait « des Lumières ». Une oeuvre qui conti­nue à nous éclai­rer, depuis plus de deux cent cin­quante ans, non pas tant direc­te­ment par ses conte­nus désor­mais en par­tie dépas­sés, que par la démarche et l’esprit qui l ont nourrie.

L’Encyclopédie, donc, comme pivot de cette pre­mière ren­contre, due à l’école de la Répu­blique, son héri­tière directe !

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Anna Kari­na dans le film de Rivette (1967)

Deuxième ren­contre, lit­té­raire et fil­mique, quand Jacques Rivette adapte La Reli­gieuse en 1967. Sous la pres­sion d’Alain Pey­re­fitte, ministre de l’Information de de Gaulle, et sur déci­sion de son secré­taire d’État Yvon Bourges*, le film est inter­dit aux moins de dix-huit ans, à la dis­tri­bu­tion et à l’exportation. Autant dire condam­né. André Mal­raux, cepen­dant, alors ministre de la culture, sou­tient la pré­sen­ta­tion du film à Cannes… Ram­dam géné­ral de la réac­tion bigote. Le film sort à Paris dans cinq salles et enre­gistre 165 000 entrées en cinq semaines, tan­dis que le roman de Dide­rot béné­fi­cie de ce suc­cès et est réédi­té plu­sieurs fois. J’en pro­fite aus­si, décou­vrant une œuvre bou­le­ver­sante, nul­le­ment sul­fu­reuse comme les ligues cathos avaient vou­lu le faire croire, mais assu­ré­ment contre le sys­tème d’enfermement dans les cou­vents. La Reli­gieuse est une ode à la liber­té de choi­sir son des­tin. Une nou­velle adap­ta­tion – très réus­sie – est sor­tie en 2013 (film de Guillaume Nicloux avec Pau­line Étienne).

Troi­sième ren­contre, lit­té­raire et théâ­trale, avec la ver­sion de Jacques le fata­liste et son maître, don­née par Milan Kun­de­ra (sous le titre Jacques et son maître), pièce mon­tée notam­ment au Coli­bri à Avi­gnon, dans une remar­quable mise en scène dont j’ai oublié l’auteur [Je l’avais vue avec mon pote met­teur en scène Alain Mol­lot, mort depuis.]

Qua­trième étape et on en res­te­ra là, car elle dure tou­jours : c’est la paru­tion des Œuvres de Dide­rot à la Pléïade, cette col­lec­tion sur papier bible, qui se prê­te­rait à la dévo­tion si on n’y pre­nait garde… S’y trouvent ras­sem­blés des textes magni­fiques à haute por­tée phi­lo­so­phique, dont les seuls énon­cés sont déjà gages de pro­messes inépui­sables – sélec­tion pêle-mêle : Les Bijoux indis­crets, Sup­plé­ment au voyage de Bou­gain­ville, Le Neveu de Rameau, Le Rêve de D’Alembert, Entre­tien d’un phi­lo­sophe avec la maré­chale de ***,  De la suf­fi­sance de la reli­gion natu­relle, La Pro­me­nade du scep­tique, Para­doxe sur le comé­dien, Regrets sur ma vieille robe de chambre…

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Mathé­ma­ti­cien, phi­lo­sophe, Jean Le Rond d’Alembert (1717-1783), son grand com­plice de

Au sens ori­gi­nel de l’expression « liber­tin d’esprit », Dide­rot peut  en effet être consi­dé­ré comme un liber­tin ; c’est-à-dire un libre pen­seur qui remet en cause les dogmes éta­blis et s’affranchit en par­ti­cu­lier de la méta­phy­sique et de l’éthique reli­gieuse. Dide­rot pro­fesse un maté­ria­lisme assu­ré et un athéisme serein, qui lui vau­dront tout de même d’être empri­son­né trois mois au don­jon de Vin­cennes en 1749 suite à la publi­ca­tion de la Lettre sur les aveugles. Invo­quant la connais­sance, il revient sur le sujet dans Le Rêve de d’Alembert : « Croyez-vous qu’on puisse prendre par­ti sur l’intelligence suprême, sans savoir à quoi s’en tenir sur l’éternité de la matière et ses pro­prié­tés […] ? » Mais pour autant, amou­reux de la science, il redoute le scien­tisme et un ratio­na­lisme qui assé­che­rait les pas­sions et la part de spi­ri­tua­li­té chez l’homme.

Autant de ques­tion­ne­ments qui nour­rissent des dia­logues les plus sub­tils, dans une dia­lec­tique où il ne craint pas, comme dans Le Neveu de Rameau en par­ti­cu­lier, de s’interpeller, de se mettre en contra­dic­tion avec lui-même ou du moins de se pous­ser dans ses ultimes retran­che­ments, d’exposer jusqu’au para­doxe ses creux et ses bosses à la cru­di­té… des lumières.

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* Des habi­tants de Bourges ont pro­po­sé de débap­ti­ser leur ville pour l’appeler « Dide­rot » ou « Rivette » !

> > > Écou­ter  « Les Murs indis­crets » sur le blog de Frank Lovi­so­lo-Gui­chard. Lire au même endroit la Lettre sur les aveugles à ceux qui voient. Quant aux sourds, ben…

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