Roland de Miller. Sur le sentiment de la nature

J’ai connu Roland de Miller début des années 80. Il venait de publier Nature, mon amour. Écologie et spiritualité, et la revue Sexpol lui offrit ses colonnes pour un article sur la question du mysticisme en rapport avec l’écologie et le concept de Nature (« La Conscience cosmique », Sexpol n° 39, octobre 1980.) Voilà, aujourd’hui, que je le retrouve avec un autre livre, Robert Hainard, peintre et philosophe de la nature 1, consacré au grand naturaliste que fut cet homme de terrain, artiste- peintre, dessinateur et écrivain Robert Hainard. Je dois à un ami de blog, Gérard Bérilley, le don de cet ouvrage remarquable par sa richesse de fond et de références. Les livres, j’aime à le répéter – rien de très original… – sont des graines en attente de germination ; comme elles, ils peuvent demeurer blottis en silence, sur un rayon de bibliothèque ou, de nos jours, offerts à la rencontre heureuse d’un lecteur dans une boîte à livres publique. Bref, me voici en sa compagnie et à la découverte, en annexe, d’un texte de Roland de Miller sur le sentiment de la nature ; texte d’accroche aux collections des éditions Sang de la terre. Il date de 1986 . “Dater” n’est d’ailleurs pas le mot, car c’est la conscience de l’état de l’humanité qui retarde !  Sa re-publication ici, trente-trois ans après, témoigne de la tartufferie constante dans laquelle baigne le discours écologique devenu la rengaine des politiciens en culotte verte. [GP]

Dans le Champsaur, le Drac qui court se jeter dans l’Isère. [Ph. gp]
Voici une quinzaine d’années 2, l’un des grands de l’Écologie définissait l’équilibre comme « l’arbitrage de la Nature, ou la limite du désordre ». Nous sommes parvenus à cette limite.

Dans cette collection, nous ne nous attarderons pas à la contestation d’une croissance sans frein : les faits s’en chargent. Nous publierons des recherches fondamentales sur les origines culturelles, anthropologiques et religieuses d’une crise qui remet en cause non seulement le système industriel de surproduction, mais notre civilisation judéo-chrétienne et menace la survie même de la biosphère. Nous remonterons jusqu’à la racine commune de l’exploitation de la nature et de l’homme par l’homme : ces rêves infantiles d’une toute- puissance qui dispose des armes de la technologie.

Aujourd’hui l’écologisme, en tant que mouvement culturel multiforme, est devenu le moyen essentiel de l’élargissement du champ de conscience collective. Si parallèlement s’éveille une conscience spirituelle des problèmes planétaires c’est qu’aucune entreprise humaine ne dure sans le respect du sacré quel que soit le nom qu’on lui donne.

Nous dégagerons une véritable philosophie de l’écologie dans ses multiples aspects mais en privilégiant les nouvelles valeurs de la sensibilité féminine, du tempérament d’artiste et de la fibre poétique, valeurs trop longtemps réprimées mais qui sont en train d’émerger actuellement.

De plus en plus large dans son audience, mais menacé d’oublier ses fondements, le mouvement pour la protection de la nature a constamment besoin de raviver sa flamme initiale. Son expérience prouve qu’il faut d’abord aimer la nature pour que germe l’envie de la connaître et de la protéger. Ainsi, notre but est de la faire aimer au moyen d’ouvrages qui procèdent de la sensibilité plus que de l’intellect. Car les scientifiques calés auraient aussi besoin d’aimer la nature en poètes et en artistes pour envisager la science dans une perspective nouvelle.

L’émotion ontologique, c’est-à-dire liée à l’être humain dans son essence, que l’on appelle le sentiment de la nature est le plaisir que l’homme éprouve devant un paysage, un animal ou une plante qu’il reconnaît comme une réalité non seulement complémentaire de lui- même, mais comme génératrice de sa propre vibration vitale. Sentiment du monde vivant, de la forêt intime, de la montagne majestueuse, passion de la forme animale… ce sentiment peut être teinté de science, de poésie, de religion ou de mysticisme. Reposant sur la trilogie Science-Art-Religion, il est capable de regénérer la culture et de nous faire retrouver la qualité sensuelle de l’existence.

Ni vernis littéraire citadin, ni sensiblerie mièvre, le sentiment de la nature parle le langage le plus ferme, le plus délicat, le plus varié. Rappelons que c’est surtout Henry-David Thoreau, philosophe américain du XIX’ siècle, qui a posé le problème des rapports entre la littérature et la nature, en déplorant que « le côté naturel de l’existence ne soit pas entré dans la littérature », en affirmant qu’un bon livre doit être « quelque chose d’aussi naturel, primitif, sauvage, d’aussi merveilleux et mystérieux, d’aussi ambrosiaque, d’aussi prolifique qu’un lichen ou un champignon » et en découvrant qu’« un écrivain, un homme en train d’écrire est le scribe de toute la Nature ; il est le blé et l’herbe et l’atmosphère en train d’écrire ».

Littérature de la nature sauvage ou littérature de la vie rurale et champêtre possèdent toutes deux leurs titres de noblesse, leurs garants, leurs témoins… Poésie des éléments et du terroir, « esthétique généralisée » (Roger Caillois), spiritualité de la terre, théologie de la nature, géopoétique des paysages régionaux, carnets d’observations naturalistes, récits rustiques et romans champêtres… sont comme le nectar de cet incessant butinage. Ils mêlent l’homme à la forêt, à la montagne, aux déserts, aux fleuves, aux champs parce qu’il en fait partie intégrante aussi longtemps qu’il reste dans ses limites naturelles. La nature est ici non pas un état mais un personnage aux mille visages divers. Elle prend une part active dans le dialogue engagé avec l’homme.

D’ailleurs, défense et illustration de la nature extérieure, sottement mutilée au nom de stériles abstractions, sont inévitablement liées à celles de l’homme naturel, de la nature en nous, qui n’est guère traitée autrement.

Des textes inédits français ou étrangers et des rééditions seront des jalons pour une renaissance active du sentiment de la nature dans une société urbanisée, déboussolée parce qu’elle a perdu tout sens du sacré.

A l’encontre de tout ce qui a séparé l’homme de son environnement naturel et cosmique, nous essaierons de relier l’être humain à la nature. Ce qui est la base de toute pensée religieuse authentique, c’est-à-dire en dehors de toute idée sociale. Nous réunirons des œuvres qui, comme le disait Henri Pourrat « procèdent de la nature, de la grande paysannerie, du soleil et de l’âme. Des œuvres non pas régionalistes, mais régionales et surtout terriennes. Un appel d’air ».

Alors peut-être les lettres, épuisées par trop d’abstractions intellectuelles, retrouveront-elles une vigueur nouvelle en touchant la terre. Et les murs auront des feuilles et les sources rejailliront…

Roland de Miller. Avril 1986.

Notes:

  1. Éd. Sang de la terre, Paris, 1987.
  2. L’article date de 1986.
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Quel magnifique et sublime texte!
Il n’y a rien à dire d’autre.
Il n’a à qu’à se prendre à rêver !
Merci .

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