Tcher­no­byl, 26 avril 1986. Un avant et un après. Une nou­velle donne poli­tique, éco­no­mique, éco­lo­gique, humaine. Et chro­no­lo­gique. Comme pour Jésus-​Christ, sur un tout autre registre et pour ceux qui s’y réfèrent, on devra mar­quer le temps de cette borne noire. Avant ou après T-​86.

Nous sommes en l’an 20 après T-​86.

Voilà vingt ans que s’est pro­duit ce drame sans pré­cé­dent dans l’Histoire. Vingt ans de souf­frances pour des mil­liers de vic­times du « sida nucléaire ». Vingt ans de men­songes aujourd’hui à peine écor­nés. Ainsi ces films, pho­tos, témoi­gnages, articles, docu­ments qui com­mencent à sor­tir du noir absolu, abso­lu­tiste. Timide levée du voile – noir –, qu’une omerta, farou­che­ment, main­tient en ses quatre coins. Pou­voirs de l’argent, de la Tech­no­lo­gie comme rap­port tota­li­taire au monde, clas­se­ment de l’humain comme sous-​valeur. Si timide, en terme de conscience uni­ver­selle, cette levée du voile demeure sym­bo­lique. Certes, elle per­met de mettre cartes sur table. Pour une par­tie de poker menteur.

Dans la quin­zaine pré­cé­dant l’anniversaire de l’accident, la télé fran­çaise a notam­ment dif­fusé cinq ou six films remar­quables. Mais pour les couche-​tard, sur des chaînes secon­daires. Rien sur TF1, certes. Ni sur France 2, hélas – si j’ai bien lu les pro­grammes. France 3 a dif­fusé « La Bataille de Tcher­no­byl » [de Tho­mas John­son, excellent], mais à 23 heures 20.

Arte aussi a livré une soi­rée « théma » : deux docu­men­taires remar­quables, notam­ment celui de Wla­di­mir Tcher­koff, « Le Piège ato­mique ». On y croise, les yeux dans les yeux – et c’en est à pleu­rer – le peuple des vic­times, pié­gées, oui, comme des rats, dans cette démence idéo­lo­gique, tech­ni­ciste et pour tout dire abso­lu­tiste. Sur les terres rava­gées à jamais – presqu’une moi­tié de la France qui serait conta­mi­née ! –, quelques pay­sans ont refusé de par­tir, ou sont reve­nus. Telle cette pay­sanne bié­lo­russe en blouse fleu­rie. Elle sur­vit avec son unique vache dans sa cam­pagne qu’elle conti­nue à trou­ver si belle. Tel ce petit père de 80 ans à large cas­quette, au teint gris et au récit déses­péré et poi­gnant : « On a eu le socia­lisme, le com­mu­nisme… main­te­nant c’est « ça »! Je peux vous dire : En quatre-​vingts ans, je n’ai pas connu huit jours heu­reux ! » Et de remer­cier l’équipe de cinéma de lui avoir rendu visite…

Le film, ensuite, fait témoi­gner des « liqui­da­teurs », pro­los et sol­dats réqui­si­tion­nés pour domp­ter le monstre. Il y en eut entre 500.000 et 800.000 (pas de chiffres offi­ciels, pas de sta­tis­tiques, tout dans le Secret et le Men­songe). Ils y allèrent, à la pelle, pous­ser dans le gouffre les débris pro­je­tés d’uranium ou de gra­phite. Radia­tions plein pot, pro­tec­tions déri­soires, incons­cience, abné­ga­tion et héroïsme mêlés. Par­fois arro­sés de vodka – « ça pro­té­geait! ». Quatre-​vingt dix secondes au pas de course, tem­pé­ra­ture + 100°. Perte des repères tem­po­rels, ils res­taient sou­vent plu­sieurs minutes. Goût de métal dans la bouche, les dents comme dis­pa­rues. Il fal­lait bien ! Même les robots ne tenaient pas le coup : tous grillés en quelques minutes !

Ils racontent l’enfer, pleurent au sou­ve­nir de leurs copains morts. N’en veulent à per­sonne, dans une appa­rente séré­nité. Ils ont tou­ché l’équivalent d’une cen­taine d’euros. Et une médaille. L’un d’eux, en fau­teuil rou­lant, le souffle court, répète à plu­sieurs reprises « C’était il y a long­temps et ce n’est pas vrai ».

On verra aussi ces enfants aux regards graves de vieux, atteints de can­cers, le cou dif­forme ou alors mal­for­més parce que conçus après T-​86. Enfants mons­trueux de Tcher­no­byl à qui manquent un bras, une jambe, ou affu­blés de becs de lièvre – pour ce qui est du visible. Ex-​physicien du nucléaire revenu de toutes ses illu­sions tech­ni­cistes, aujourd’hui engagé contre l’atome, Vas­sili Nes­te­renko avance des chiffres : 23% d’enfants d’un seul vil­lage atteints de cata­racte ou de cécité, 85% de pro­blèmes car­diaques, de gas­trites, d’ulcères…

Mais, pour la fin de cette Théma, le « meilleur » était à venir sous la forme annon­cée d’un « débat ». Le jour­na­liste alle­mand de la chaîne se trou­vait face à un dénommé Jean-​Bernard Ché­rié, pré­senté comme « délé­gué de l’IRSN pour EUROSAFE » – donc, ça devait être un impor­tant, un ponte… En fait, le pro­to­type même du technocrate-​à-​langue-​de-​bois, espèce non appe­lée à muter, même sous hautes radia­tions. Rien à tirer de cet aimable entre­tien entre gens poli­cés. Sauf l’injure por­tée aux témoi­gnages pré­cé­dents et, par delà, aux vic­times pas­sées, actuelles et à venir de la catas­trophe T-​86. Une injure non-​voulue, certes. Juste l’ordinaire parole froide, sans chair, des chantres du Progrès.

Ce type, payé par le Sys­tème nucléo­crate saurait-​il recra­cher autre chose que son jar­gon de per­ro­quet embrouillassé ? Mais à consi­dé­rer son dis­cours non ver­bal – corps rigide, langue sèche et expres­sions ensu­quées –, on pou­vait, sous l’absence de convic­tion, devi­ner chez ce lar­bin si mal à l’aise une pro­bable souf­france interne. Le prix à payer (com­bien, au fait ?) pour la parole non libre, celle de « la voix de son maître ».

Une ex-​députée sovié­tique et ex-​ingénieure du nucléaire, a trouvé la formule-​choc : Le plus grave, dit-​elle en sub­stance dans l’un des docu­men­taires, ce n’est pas le césium 137 , ni le plu­to­nium 239, c’est le M-​86, le Men­songe de Tcher­no­byl. Rele­vons en pas­sant que ledit Men­songe – sans doute aussi vieux que l’humanité et, dans sa forme moderne, aussi vieux que la poli­tique – est à la fois consé­quence et cause de la catas­trophe. C’est bien le Men­songe poli­tique, éta­tique, névro­tique du sta­li­nisme ago­ni­sant qui a engen­dré la fatale réac­tion en chaîne. Pro­duire, pro­duire, pro­duire ! Et d’abord au pro­fit du sys­tème militaro-​industriel, héri­tier du « gos­plan » léni­niste. Hors de quoi, point de salut. Exit l’individu, vive la don­née chif­frée, brute, bru­tale, assas­sine. Ce régime avait déjà sacri­fié des mil­lions d’êtres ; il n’allait tout de même pas se gêner pour quelques mil­liers d’autres !

Comme le ver dans la pomme, le Men­songe avait pourri le fruit amer du sta­li­nisme. Les ingé­nieurs de Tcher­no­byl igno­raient les para­mètres réels du fonc­tion­ne­ment des ins­tal­la­tions car les concep­teurs – mili­taires ou au ser­vice de l’armée – les gar­daient sous le bois­seau du secret d’État. Nous étions tou­jours en « guerre froide », en dépit de Gor­bat­chev. Tan­dis que le cow-​boy Rea­gan rêvait de sa « guerre des étoiles ». La cen­trale de Tcher­no­byl – quatre réac­teurs, pré­vue pour douze ! – était cen­sée pro­duire du cou­rant, certes, mais à base de plu­to­nium et pour nour­rir les ogives nucléaires poin­tées sur l’Occident. Le direc­teur de la cen­trale était un appa­rat­chik; son adjoint rêvait de gagner quelques galons. L’expérience qu’il allait mener devait lui assu­rer une pro­mo­tion. Car elle n’avait pas pu être conduite avant la mise en ser­vice du réac­teur, vieux seule­ment de deux ans. Ce Dr Fola­mour alla donc au bout de ses désirs de pou­voir, en dépit des objec­tions de ses proches col­la­bo­ra­teurs inquiets des manœuvres ordon­nées à l’encontre de la sûreté. [Il fut l’un des rares sur­vi­vants de l’équipe sur place, il est mort après quelques années de prison].

Autre face du M-​86 : sa variante poli­tique qui s’évertua, si l’on ose dire, à taire la ter­rible réa­lité. Gor­bat­chev lui-​même ne fut averti de la gra­vité de la situa­tion que 48 heures après l’explosion! Ce qui ne l’empêcha pas, sans doutre aussi au nom de la « Glas­nost », de main­te­nir les fameuses céré­mo­nies sovié­tiques du 1er mai. Les­quelles, par un soleil radieux, expo­sèrent à l’invisible nuage mor­ti­fère des cen­taines de mil­liers de Russes, d’Ukrainiens et de Bié­lo­russes. Sans par­ler, notam­ment, de ces autres mil­liers de Fran­çais qu’un autre – le même, en réa­lité – Men­songe d’État, avait empê­chés de se mettre à l’abri, comme ils auraient dû ! J’en fus, ainsi que ma blonde et notre petite der­nière, de quelques mois. Le ciel était sans doute aussi bleu qu’à Mos­cou ou à Kiev et Minsk. Nous avons déjeuné sur la ter­rasse, rejoints par un copain de pas­sage. Belle journée !

On savait bien, cette his­toire d’accident dans une loin­taine cen­trale nucléaire… Mais les infos cou­laient, ras­su­rantes, comme le long et pai­sible fleuve de l’intox. Ce même fleuve infer­nal, ce Léthé chargé de mort qui, tou­jours, aujourd’hui, menace nos vies car il irrigue de son poi­son nos fra­giles, cupides et cou­pables sys­tèmes média­tiques ! C’est notam­ment de là que date mon credo ren­forcé en un jour­na­lisme du doute métho­dique. Ne rien croire qui ne soit véri­fié, recoupé, deux fois, trois plu­tôt, et même plus ! Et se méfier des sources aussi appa­rem­ment lim­pides qu’un nuage radioactif.

De ce côté-​ci de la vertu poli­tique, oeu­vraient une bande de poli­ti­ciens enivrés du pou­voir nou­veau : 1986, pre­mière coha­bi­ta­tion, Chi­rac et sa clique aux affaires depuis le 20 mars : Charles Pas­qua (inté­rieur), Michèle Bar­zac (santé publique), Alain Cari­gnon (envi­ron­ne­ment), Alain Made­lin (indus­trie et recherche) et Fran­çois Guillaume (agri­cul­ture). On n’allait tout de même pas gâcher la fête pour quelques bec­que­rels ! Le Secret fut convo­qué. Silence radio jusque sur les télés et jour­naux domi­nants. Sauf pour la météo et Bri­gitte Simo­netta, inno­cente nunuche ras­su­rant le peuple de France : seul de toute l’Europe, il était abrité par le bien­veillant anti­cy­clone des Açores !

Le 6 mai, une semaine après la catas­trophe, Fran­çois Guillaume déclare : « Le ter­ri­toire fran­çais, en rai­son de son éloi­gne­ment, a été tota­le­ment épar­gné par les retom­bées de radio­nu­cléides consé­cu­tives à l’accident de Tcher­no­byl ». Le patron des agri­cul­teurs pro­duc­ti­vistes avait choisi et le gou­ver­ne­ment avec lui : prio­rité au lait et à la salade !, pro­tec­tion des reve­nus agri­coles. Même sens huma­ni­taire, avec onc­tion « scien­ti­fique », exprimé par celui qui allait deve­nir le plus fameux des garde-​barrières, le pro­fes­seur Pelllerin…

L’économie d’abord. Après on ver­rait bien. D’ailleurs, on a vu. Pell­le­rin, Guillaume et tous les autres conju­rés de l’omerta s’en sont remis comme d’une grippe. A côté de quoi, pour­tant, l’affaire du sang conta­miné pour­rait ne sem­bler qu’une bluette (bien que non négli­geable, cela va sans dire).

Le Men­songe tou­jours. Celui des médias mou­ton­niers, empor­tés dans le même élan cré­dule. Je parle des médias domi­nants, pas des feuilles éco­lo­gistes (mais je crois bien que La Gueule ouverte avait déjà cessé de paraître), ni de ces scien­ti­fiques qui se mobi­li­sèrent, tels ceux qui fon­dèrent alors la CRIIRAD (labo­ra­toire indé­pen­dant ins­tallé à Valence) comme contre-​pouvoir scien­ti­fique aux assauts de la com­mu­ni­ca­tion éta­tique corrompue.

Ren­dons à César, en l’occurrence Jean-​Claude Bour­ret d’avoir été l’un des tout pre­miers jour­na­listes de média domi­nant (TF1) à dou­ter du credo offi­ciel. C’est lui qui – de retour d’Italie où des mesures de pro­tec­tion publique avaient été prises – invita le Pell­le­rin en direct et, l’ayant placé face à Monique Serré, cher­cheuse au CNRS, abou­tit à faire appa­raître sa filou­te­rie de contre­ban­dier pseudo scien­ti­fique. On était déjà le 10 mai, la dupe­rie d’État durait depuis quinze jours.

Men­songe. Les balises de toutes les cen­trales et ins­tal­la­tions nucléaires, ainsi que celles de cer­taines casernes de pom­piers (comme à Ajac­cio) s’étaient déclen­chées, accu­sant des taux de radio­ac­ti­vité dix fois supé­rieurs à la nor­male ! Pré­fets, ministres, pre­mier ministre: tous savaient ! Mit­ter­rand avait-​il été réel­le­ment informé de ces niveaux anor­maux de radio­ac­ti­vité ? On ne sait trop.

Et viennent alors péro­rer devant micros et camé­ras les Bar­zac (Michèle, ministre de la santé !), les Made­lin (Alain, ministre de quoi déjà ?, de l’industrie pardi !) assu­rant tout sou­rire de VRP qu’on pou­vait consom­mer fruits et légumes en toute sécu­rité. [Je ne peux me pri­ver de rap­pe­ler que c’est de ce même Made­lin qu’est sorti le fameux apho­risme selon lequel « la nature sait tou­jours répa­rer les erreurs humaines »… C’est vrai, après tout : il suf­fira de 25.000 ans au plu­to­nium 239 répandu autour de Tcher­no­byl pour perdre la moi­tié de sa nocivité !]

Men­songe encore, tou­jours. Tcher­no­byl n’était pas la vieille­rie dépas­sée que l’occident s’est com­plu à déni­grer. C’était une cen­trale moderne, récente (le réac­teur 4 fonc­tion­nait depuis deux ans), per­for­mante – au sens des dogmes tech­ni­cistes. Avec des défauts qui, une fois iden­ti­fiés, s’avéraient gérables – tou­jours selon les mêmes dogmes. Pas plus dan­ge­reuse que les autres, au fond. Pas moins non plus. Voilà jus­te­ment ce qu’il fal­lait se refu­ser à admettre, sous peine de remettre en cause le tout nucléaire alors triom­phant (sor­tie de choc pétrolier).

Les occi­den­taux optèrent alors pour une cri­tique tech­nique de la filière RBMK (Reak­tor Bol­choi Mochtch­nosti Kanalni), consi­dé­rée comme bien infé­rieure à la filière amé­ri­caine Wes­tin­ghouse géné­ra­li­sée dans le « rest of the world » et notam­ment en France (52 réac­teurs de ce type aujourd’hui). Pour­tant, le 28 mars 1979, l’un des plus impor­tants acci­dents de l’histoire de l’énergie élec­tro­nu­cléaire s’est pro­duit dans la cen­trale nucléaire de Three Mile Island, en Penn­syl­va­nie, aux Etats-​Unis. Fonc­tion­nant depuis trois mois, le cœur du réac­teur numéro 2 a fondu et a été mis défi­ni­ti­ve­ment hors ser­vice. Il s’en est fallu d’une heure pour que l’enceinte de confi­ne­ment n’explose, pro­vo­quant un Tcher­no­byl américain !

Ce « miracle » a aussi per­mis aux nucléo­crates de for­ger un men­songe de plus : celui concer­nant la fameuse enceinte de confi­ne­ment d’un mètre d’épaisseur. Cette cloche de béton en prin­cipe her­mé­tique – en fait, la plu­part deviennent poreuses en vieillis­sant ! – n’existant pas dans les ins­tal­la­tion type RBMK, l’argument en fut tiré d’une écra­sante supé­rio­rité des cen­trales occi­den­tales. Argu­ment illu­sion­niste : EDF et les orga­nismes de sûreté ont tous inté­gré dans leurs scé­na­rios de catas­trophe l’hypothèse de l’explosion de cette enceinte en cas de fusion du cœur d’un réac­teur (pro­duc­tion incon­trô­lée d’hydrogène déton­nant). On sait aussi que les­dites enceintes ne résis­te­raient ni à un séisme impor­tant, ni à une attaque ter­ro­riste du genre 11 sep­tembre 2001.

Quant à Tcher­no­byl, les Sovié­tiques, bien sûr, acca­blèrent les res­pon­sables tech­niques locaux. Erreurs humaines contre erreurs tech­niques. Un point par­tout et le sys­tème politico-​nucléaire était sauf. Un accord, à base de secret, fut même conclu lors de l’officielle confé­rence tenue à huis clos à Vienne en août 1986 : taire la réa­lité pour « ne pas affo­ler les popu­la­tions » ! Ce qui, en nov­langue (de bois), de Mos­cou à Paris, Washing­ton, Vienne tra­dui­sait une seule et même obses­sion : pré­ser­ver à tout prix le credo nucléaire, sa reli­gion scien­tiste et capi­ta­liste (le gros mot), ses papes inqui­si­teurs de l’internationale mensongère.

C’est ainsi que de cette confé­rence, sous la hou­lette de l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie ato­mique (AIEA), pré­si­dée par Hans Blix – on le retrou­vera plus tard en Irak en ver­sion sur­mé­dia­ti­sée –, sor­ti­ront des esti­ma­tions chif­frées du nombre des vic­times : aber­rantes, atten­ta­toires à l’Histoire. Esti­ma­tions offi­cielles tou­jours avan­cées – à la baisse ! – par les mêmes sources et vingt ans plus tard.

Et le Men­songe per­dure, aujourd’hui même. Certes, on peut par­ler de Tcher­no­byl, mon­trer et dire pra­ti­que­ment ce qu’on veut. Car les contre-​feux ont été allu­més depuis tou­jours – c’est-à-dire depuis qu’existe le secret mili­taire lié à l’arme ato­mique. Tan­dis que la guerre mon­diale, aujourd’hui s’est trans­po­sée – trans­mu­tée – dans le champ géné­ra­lisé de la mar­chan­dise et de la finance. Le Dogme des dogmes posant la Crois­sance comme Absolu intou­chable, comme Tota­lité glo­ba­li­sée, inter­dit toute cri­tique de cette fuite en avant pro­duc­ti­viste qui menace l’avenir de l’humanité. « Inter­dire » n’est d’ailleurs pas néces­saire tant l’évidence s’est impo­sée – gloire à la com” ! – comme une seconde « nature », tant le dogme s’est trouvé « natu­ra­lisé », inté­gré au pro­ces­sus de mort sous le masque de la vie.

On peut voir là l’une des « vic­toires » du néo­li­bé­ra­lisme et de leurs théo­ri­ciens, les néo-​conservateurs états-​uniens prô­nant la reli­gion de la (dé)régulation par le tout-​marché. L’autre reli­gion domi­nante du tout-​État ayant fondu avec l’uranium de Tcher­no­byl, ont surgi les « irra­diés d’Allah » au Pakis­tan et aujourd’hui en Iran. Bombe ou pas, la ques­tion du nucléaire me paraît aussi spé­cieuse que celle por­tant sur la « modé­ra­tion » de l’islamisme. Quand les hommes suc­combent à la folie pro­mé­théenne, se prennent pour des porte-​feu invin­cibles, quel espoir reste-​t-​il à la paix, à l’idéal, à la fra­ter­nité, à l’amour ?

Aujourd’hui s’annonce la fin du pétrole. Non, je rec­ti­fie, « on » annonce la fin du pétrole comme une Apo­ca­lypse dont le dan­ger serait immi­nent. Et pour cause, « on » a laissé venir la crise. « On » a déni­gré les éner­gies renou­ve­lables et toutes autres alter­na­tives à l’effrénée consom­ma­tion éner­gé­tique. « On » res­sort donc la même carte, biseau­tée, de sa manche d’illusionniste : le nucléaire. Comme si la fin du pétrole ne datait pas de son début! Je me sou­viens pour­tant, gamin, avoir entendu dans le poste cette sor­nette qui, alors, m’avait inter­lo­qué, et selon laquelle « il y avait tant de pétrole dans le monde que jamais on n’en ver­rait la fin » ! Aujourd’hui, l’humanité chan­celle au bord du gouffre, empif­frée jusqu’à étouf­fe­ment dans son « pro­grès ». Mais ses affai­ristes, de plus belle, conti­nuent à pros­pé­rer en fabri­quant des 4×4 pour le bon­heur de mil­lions de Chi­nois, proto-​communistes néo-​convertis à la reli­gion marchande.

Le nucléaire a vrai­ment de l’avenir. Plus que l’Homme. Tel­le­ment plus que l’homo-tchernobylus, sur­vi­vant mala­dif et sans joie. Je revois ces visages blêmes d’enfants aux regards durs et enfon­cés, ces femmes et ces hommes ron­gés du dedans par le manque à vivre, la vie impos­sible. Cinq mil­lions de dépor­tés, des vil­lages rasés, des villes déser­tées, des forêts et des champs conta­mi­nés à jamais. Des ter­ri­toires ren­dus inha­bi­tables pour des siècles. Des géné­ra­tions trau­ma­ti­sées au plus pro­fond des corps, des âmes. Et même des gènes, pour ce qui est de l’avenir.

Voilà aussi pour­quoi ce ving­tième anni­ver­saire sonne creux dans les opi­nions géné­rales. Des faits sur­nagent « dans l’actu », flot­tant dans l’absence de sens, un cer­tain vide évé­ne­men­tiel, le spec­tacle du monde pour un monde du spec­tacle. Cette semaine Tcher­no­byl, puis « le mois du blanc », les soldes, la vie moderne… Si « à toute chose mal­heur est bon », en cher­chant bien… peut-​être pourrait-​on accor­der un cré­dit à la catas­trophe T-​86 : d’avoir rabattu le caquet des nucléo­crates arro­gants. Enfin, un peu et en appa­rence. Car, entre temps, les mêmes ont eu le loi­sir de s’exercer à la com”, his­toire de four­bir des argu­ments spé­cieux, sur l’air ingénu de la « trans­pa­rence », auprès des médias ven­dus aux indus­triels. Sans oublier, retourné comme un doigt de gant, le fameux « risque-zéro-qui-n’existe-pas » ! Et c’est bien là le pro­blème, le point noir, abys­sal, d’où a jailli le feu de l’enfer. C’était à Tcher­no­byl, Ukraine, comme ce pour­rait l’être de l’un ou l’autre de ces 443 réac­teurs nucléaires implan­tés dans le monde [source: AIEA], « tous plus sûrs les uns que les autres ». Souvenons-​nous, la pro­ba­bi­lité – cette « science » imbé­cile – avait pré­dit pour Tcher­no­byl : un risque sur deux mil­lions. Comme au loto, ver­sion sinistre.

On peut bien clai­ron­ner de grandes œuvres télé­vi­suelles sur « les ori­gines de l’Homme », rameu­ter le banc et l’arrière-croupe des fils de pub”, de com” et autres lob­byistes. Et faire « de l’audience » pour la bonne cause. Le passé, le bon passé bien loin­tain, sans consé­quences tan­gibles, actuelles : oui, ça on sait le « pro­mo­tion­ner » en « prime time » et en « tête-​de-​gondole » de tous les super­mar­chés du monde.

T-​86, tra­gé­die moderne. Ne pas man­quer de lire La Sup­pli­ca­tion, de Svet­lana Alexie­vitch (éd. J’ai lu), qui a recueilli des paroles de sur­vi­vants, la plu­part de ses com­pa­triotes bié­lo­russes. Des hommes et des femmes simples. Des Héros. Sans eux, nous ne serions peut-​être pas là à devi­ser sur leur apo­ca­lypse ; car elle serait deve­nue la nôtre aussi. Ce demi-​million de « liqui­da­teurs », à l’instant, je me demande où, dans quel pays de la pla­nète on trou­ve­rait aujourd’hui à les lever pour, à mains nues, affron­ter le diable.

En ce jour tris­te­ment anni­ver­saire, Svet­lana Alexie­vitch a écrit dans Le Monde : « Vingt ans se sont écou­lés depuis la catas­trophe et, pour­tant, la ques­tion essen­tielle reste pour moi : suis-​je en train de témoi­gner du passé ou de l’avenir ? Je consi­dère pour ma part Tcher­no­byl comme le début d’une nou­velle his­toire. L’homme s’est trouvé placé devant la néces­sité de revoir toutes ses repré­sen­ta­tions de lui-​même et du monde. »