Minute-racisme

Minute (nov. 2013). Le tor­chon d’extrême-droite retrouve les accents de Gobi­neau et des cohortes racistes.

Quand une femme comme Chris­tiane Tau­bi­ra se fait trai­ter de singe, l’offense qui lui est faite s’adresse en même temps à l’ensemble du genre humain, et aus­si au genre ani­mal.

Le genre humain se trouve même dou­ble­ment affec­té : par la femme qui subit l’offense raciste, tout d’abord et, on s’en doute, dou­lou­reu­se­ment ; et plus encore, par ses auteurs, en ce qu’ils appar­tiennent à ce genre humain, que de ce fait ils dégradent.

Le genre ani­mal aus­si se trouve affec­té dans la mesure où l’espèce « singe » se voit abais­sée au rang de l’injure.

Le racisme est abject par essence. Au-delà de son carac­tère infâ­mant, il repose fon­da­men­ta­le­ment sur l’établissement d’une hié­rar­chie de valeurs entre les caté­go­ries du vivant. En géné­ral, il concerne l’espèce humaine à l’intérieur de laquelle il dépré­cie cer­taines « races » tout en affir­mant la supé­rio­ri­té de celle à laquelle il pré­tend appar­te­nir.

Aus­si ancien que l’ignorance et l’imbécillité, le racisme revêt de mul­tiples variantes, ou sous-caté­go­ries :

sociales, par rejet des « classes » consi­dé­rées comme infé­rieures et mépri­sables ;

cultu­relles, par dédain envers des mœurs et pra­tiques autres, jugées « non natu­relles », inad­mis­sibles, condam­nables ;

socié­tales, notam­ment sur la ques­tion de l’immigration posée comme le péril majeur, fan­tasme de l’extrême droite selon laquelle le droit du sol menace le droit du sang : où l’on voit conver­ger les thèmes récur­rents du nazisme (« espace vital », « pure­té de la race ») et ceux du Front natio­nal, refor­mu­lés en ver­sion plus soft ; tan­dis qu’à l’autre extré­mi­té du mani­chéisme, la gauche popu­liste oppose son angé­lisme sim­pliste et déma­go­gique, igno­rant de la com­plexi­té de ces ques­tions ;

sexuelles, par l’homophobie et rejet de tout com­por­te­ment hors de la « nor­ma­li­té » ;

poli­tiques, par le ral­lie­ment à un cou­rant dit « décom­plexé » éma­nant de la droite réac­tion­naire et ultra, condui­sant à « libé­rer » la parole de toute consi­dé­ra­tion morale et éthique. De même, les ultras « de gauche » lorsqu’ils posent leurs dogmes comme les rem­parts de la Véri­té et de la Jus­tice.

Dans l’« affaire Tau­bi­ra », le racisme recouvre plu­sieurs aspects, tous ignobles :

– en par­ti­cu­lier par le fait d’enrô­ler des enfants dans des causes aus­si abjectes, leur met­tant des bananes dans les mains au pas­sage d’une femme noire, par ailleurs ministre de la Jus­tice, les mani­pu­lant et les abu­sant ain­si dans leur être et leur libre-arbitre en deve­nir ; pra­tiques assi­mi­lables à la pédo­phi­lie et à sa jus­ti­fi­ca­tion par des adultes au motif de l’assouvissement de leurs pul­sions ;

– par le fait d’amal­ga­mer une réforme de socié­té (le « Mariage pour tous », réforme por­tée et assu­mée par Chris­tiane Tau­bi­ra) aug­men­tant le libre com­por­te­ment de cha­cun sans pré­ju­dice pour autrui, à une atteinte à la sacra­li­té de la famille au nom de « la tra­di­tion » (« Famille pour tous ») ;

– par l’alliance objec­tive du racisme et de l’action poli­tique anti-démo­cra­tique fon­dés sur le rejet de l’autre et, par delà, sur le refus de l’altérité et de la dif­fé­rence.

 


Paris (France) 20/10/2013 Paris, le curé Beau­vais, exci­té de la sou­tane inté­griste, prê­chant la fra­ter­ni­té catho­lique. par ltl­news

De tels com­por­te­ments archaïques par­sèment l’Histoire de manière plus ou moins cyclique, au gré des crises éco­no­miques, poli­tiques, reli­gieuses et pour « finir » guer­rières.

Per­ver­sion mons­trueuse des idées de nation et de socia­lisme, le natio­nal-socia­lisme s’est prin­ci­pa­le­ment nour­ri de ce rejet de l’Autre – de l’autre soi-même en tant que membre de la socié­té des humains –, au nom d’une « pure­té » fan­tas­ma­tique autant que pho­bique. Le nazisme s’est fon­dé en grande par­tie sur cette notion du pur et de l’impur, en par­ti­cu­lier à par­tir des propres obses­sions d’Hitler, exploi­tées par un « art » extrême (là aus­si) de la pro­pa­gande, selon des démons­tra­tions spec­ta­cu­laires met­tant en scène des dizaines, voire des cen­taines de mil­liers de figu­rants au ser­vice d’une idéo­lo­gie de la Néga­tion : néga­tion de l’individu abais­sé au rang de pan­tins en uni­formes, ali­gnés et mar­chant d’un même pas d’automate. On dira que toute armée applique ces méthodes, certes. Mais c’est un peuple entier, ou qua­si­ment, qui fut ain­si enrô­lé, au fur et à mesure de ces ras­sem­ble­ments et com­mu­nions mys­tiques, dans cette funeste entre­prise nihi­liste et mor­ti­fère.

His­to­riens et ana­lystes ont avan­cé maintes expli­ca­tions sur cette folie extrême qui aura pro­vo­qué entre 60 et 70 mil­lions de morts et des mil­lions de bles­sés,… Des ques­tion­ne­ments iden­tiques inter­ro­ge­ront l’autre fas­cisme, le fas­cisme rouge du sta­li­nisme, frap­pé lui aus­si – jusqu’à la chute du Mur de Ber­lin, 1989 ! – par une obses­sion de pure­té, la pure­té idéo­lo­gique.

Sans trop nous éloi­gner de notre actua­li­té, rap­pe­lons que ces deux ter­ri­fiantes ano­ma­lies de l’Histoire, menées au nom de la Nor­ma­li­té éri­gée en dogmes abso­lu­tistes, ont été notam­ment ana­ly­sées par un de leurs contem­po­rains, Wil­helm Reich, en par­ti­cu­lier dans son ouvrage Psy­cho­lo­gie de masse du fas­cisme. Ce psy­cha­na­lyste autri­chien, méde­cin et mili­tant poli­tique, dis­si­dent du com­mu­nisme et du freu­disme, per­sé­cu­té par les nazis, écri­vait en 1942 : « La théo­rie des races n’est pas une inven­tion du fas­cisme ; bien au contraire : c’est la haine raciale qui a don­né nais­sance au fas­cisme, dont il est l’expression poli­tique ».

On trouve dans l’idéologie nazie un concen­tré d’au moins deux siècles de théo­ries racia­listes : une clas­si­fi­ca­tion et une hié­rar­chi­sa­tion rigide des races, la croyance que les dif­fé­rences ana­to­miques cor­res­pondent aux dif­fé­rences cultu­relles, l’idée d’une inéga­li­té morale, intel­lec­tuelle et civi­li­sa­trice des races, la crainte d’une dégé­né­res­cence raciale par le métis­sage qui souille le « sang» de la race supé­rieure, la convic­tion qu’une menace pèse sur la race supé­rieure du fait de la fer­ti­li­té plus grande et de la four­be­rie des races infé­rieures. A quoi s’est ajou­tée, par dévoie­ment de la théo­rie dar­wi­nienne de la sélec­tion natu­relle, la doc­trine de la lutte entre les races comme force motrice du pro­grès. Doc­trine notam­ment déve­lop­pée par Her­bert Spen­cer, sous l’appellation de « dar­wi­nisme social » qui pos­tule que la lutte pour la vie entre les hommes est l’état natu­rel des rela­tions sociales. Selon cette idéo­lo­gie, ces conflits sont aus­si la source fon­da­men­tale du pro­grès et de l’amélioration de l’être humain. Spen­cer pré­co­nise ain­si la levée des mesures de pro­tec­tion sociale, l’abolition des lois sur les pauvres ou l’abandon des conduites soli­daires. Charles Dar­win s’est oppo­sé avec vigueur à cette inter­pré­ta­tion de sa théo­rie, en par­ti­cu­lier dans son ouvrage de 1871, La Filia­tion de l’homme. Il y avance notam­ment que la socia­bi­li­té et l’empathie ont été sélec­tion­nées au cours de l’évolution humaine.

Ce débat conti­nue à mar­quer la frac­ture actuelle entre les par­ti­sans du libé­ra­lisme « décom­plexé » (pour ne pas dire ultras) et ceux de l’« État-Pro­vi­dence » – expres­sion déplo­rable selon moi, en ce sens qu’elle divi­nise ledit État, amoin­drit la notion de soli­da­ri­té tout en déres­pon­sa­bi­li­sant ses béné­fi­ciaires ain­si rame­nés au rang d’« assis­tés », ce que ne manquent pas d’exploiter ses adver­saires.

Le spen­ce­risme a, plus ou moins direc­te­ment, ins­pi­ré le nazisme dans sa poli­tique d’extermination de mil­lions de juifs, tzi­ganes et homo­sexuels. Jusqu’à aujourd’hui, il conti­nue à ali­men­ter les par­ti­sans de l’ultra-libéralisme et les néo-conser­va­teurs, notam­ment état­su­niens. Ses consé­quences les plus visibles se tra­duisent par ce qu’on appelle pudi­que­ment « la crise », mas­quant une réa­li­té sciem­ment et dura­ble­ment pro­vo­quée par la pré­do­mi­nance des valeurs finan­cières sur les valeurs humaines aus­si bien qu’écologiques. Ce qui, dans l’actualité, se tra­duit par les lita­nies sans fin des des­truc­tions d’emploi jetant hommes, femmes et enfants dans la détresse ; des vio­lences por­tées aux êtres, eux-mêmes contraints à la com­pé­ti­tion avec leurs sem­blables, à cette « lutte » pré­ten­due « natu­relle » et conforme à cette théo­rie, qui en est l’une des causes…

Mais d’où pro­vient la haine raciale ? Dif­fé­rentes causes concourent à fabri­quer le rejet de l’autre, l’impur : causes éco­no­miques et donc sociales, liées à la misère, au manque d’éducation et ain­si à la mani­pu­la­tion idéo­lo­gique, à la frus­tra­tion et au refou­le­ment sexuel. Causes se rejoi­gnant en fais­ceaux dans ce que Reich appe­lait la psy­cho­lo­gie de masse, notion qu’on retrouve par ailleurs chez un Gus­tave Le Bon dès 1895 (Psy­cho­lo­gie des foules) et, plus récem­ment, chez Serge Mos­co­vi­ci (L’age des foules: Un trai­té his­to­rique de psy­cho­lo­gie des masses, Fayard, 1981) et  éga­le­ment chez Ber­nard Edel­man (L’homme des foules, Payot, 1981).

Pour Reich, la « struc­ture carac­té­rielle » rigide des indi­vi­dus « cui­ras­sés », pro­vient  du refou­le­ment de la libi­do, carac­té­ris­tique des socié­tés sou­mise au patriar­cat auto­ri­taire. Il s’appuyait en par­ti­cu­lier sur les tra­vaux de l’anthropologue Bro­nis­law Mali­nows­ki concer­nant les socié­tés méla­né­siennes (La Vie sexuelle des sau­vages,  1929, Payot).


Tau­bi­ra com­pa­rée à un singe par une can­di­date FN par LeHuff­Post

Soit, mais nous sommes au XXIe siècle, soixante-dix ans plus tard, alors que l’autorité patriar­cale en a pris un coup avec Mai 68 et que la sexua­li­té s’est fol­le­ment débri­dée !

Mais, jus­te­ment, n’est-ce pas là le revers d’une même pro­blé­ma­tique ? Le patriar­cat est certes en recul – du moins dans nos socié­tés « occi­den­tales », et rela­ti­ve­ment – mais a lais­sé un grand vide dans l’espace des cadres sociaux et édu­ca­tifs. Cer­tains se sou­viennent d’Alexan­der-S. Neill et de ses Libres Enfants de Sum­me­rhill (1972, Mas­pe­ro), sous-titré La liber­té, pas la licence  (bête­ment tra­duit en fran­çais par La liber­té, pas l’anarchie…)

2cl_declerck

Elle s’est lâchée, Clau­dine Declerck, conseillère muni­ci­pale UMP de Combs-la-Ville, en Seine-et-Marne. Son par­ti l’a exclue.

La licence, oui, nous y bai­gnons, dans ses innom­brables ver­sions, des plus per­mis­sives aux plus mar­chandes. Por­no pour tous (dès le plus jeune âge) et sexua­li­té per­for­mante, à l’image du biz­ness et de la com­pé­ti­tion géné­ra­li­sés.

L’ultra-libéralisme a pro­duit la licence, c’est-à-dire le lais­ser-faire, le tout-est-per­mis, le tout-à-l’égo. Voir la pub et ses com­man­de­ments indi­vi­dua­liste à la jouis­sance consom­ma­toire immé­diate. Et vogue le navire – le Tita­nic, oui !

Tan­dis que rament dans leur pirogue sans moteur, les pèle­rins du vivre-ensemble et du bien-com­mun, de la décence com­mune, chère à George Orwell, du res­sai­sis­se­ment « moral » – je sais ça fait « réar­me­ment moral », et je me ver­rais tout à coup en vieux con si je n’entendais quand même ça et là, des rameurs iso­lés, dont des jeunes, encore heu­reux, s’engager à contre-cou­rant face à la menace catas­tro­phique.

Peut-être faut-il céder au réa­lisme et, comme Michel Onfray, opter pour un autre lais­ser-cou­ler, iné­luc­table, puisque nous sommes sur ce Tita­nic et conti­nuons à y dan­ser, d’un pont à l’autre, selon les classes sociales… « Nous autres, civi­li­sa­tions, nous savons main­te­nant que nous sommes mor­telles » (Paul Valé­ry).

J’étais par­ti pour dénon­cer le racisme en sa démence. Je pen­sais faire un détour par Dar­win et l’évolution des espèces, rap­pe­ler que le singe n’est pas un être infé­rieur à l’Homme ; que l’Homme n’est pas le pro­lon­ge­ment supé­rieur du singe puisque, si tous deux ont des ancêtres com­muns (et même  jusqu’à la cel­lule ori­gi­nelle), ils ont emprun­té des voies dif­fé­rentes et si proches à la fois (98,7 % de gènes en com­mun !).

Je vou­lais aus­si évo­quer le fameux « Pro­cès du singe » lors duquel, en 1925 aux États-Unis, un pro­fes­seur de l’école publique de Day­ton fut condam­né pour avoir ensei­gné la théo­rie de l’évolution à ses élèves en dépit du But­ler act, loi du Ten­nes­see qui inter­di­sait aux ensei­gnants de nier « l’histoire de la créa­tion divine de l’homme, telle qu’elle est ensei­gnée dans la Bible »…

J’aurais fini, et c’est ce qui arrive ! en citant un proche de Dar­win, Tho­mas Hen­ry Hux­ley à qui, lors d’un débat sur l’évolutionnisme, un oppo­sant à cette théo­rie lui deman­da per­fi­de­ment s’il des­cen­dait bien du singe par son grand-père ou par sa grand-mère, Hux­ley rétor­qua qu’il « pré­fé­re­rait des­cendre d’un singe plu­tôt que d’un homme ins­truit qui uti­li­sait sa culture et son élo­quence au ser­vice du pré­ju­gé et du men­songe ».

––––

Voir aus­si : 

RACISME ? « Ils ont ressorti Banania ! »

Le parler-vrai de Morano prêchant la dés-intégration

Ni noir, ni blanc : humain. Un texte de Frantz Fanon

 

Share Button