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Syrie. Alep ou la mort tombée du ciel

par Tho­mas Clu­zel (France Culture)

Consa­crée à l’agonie d’Alep et de sa popu­la­tion, la revue de presse de Tho­mas Clu­zel ce matin ( 25/11/16 ) sur France Culture expri­mait avec force l’insoutenable folie meur­trière des hommes, cette étrange espèce, la seule qui s’acharne à la mort de ses sem­blables et, plus au-delà encore, à son auto­des­truc­tion. Tan­dis que la « classe poli­tique et média­tique »  glose sur le com­bat de coqs télé­vi­suel de la veille, qui n’en semble que plus déri­soire. Pour­tant, le germe de la guerre n’est-il pas déjà tapi dans cette course au pou­voir ? Com­ment pas­ser de la com­pé­ti­tion à la coopé­ra­tion, de l’injustice à l’entraide, de l’indifférence à la soli­da­ri­té ? Réflexion en pas­sant, pour en reve­nir au mar­tyre d’Alep :

Sur une vidéo publiée sur le site du New York Times, une femme raconte que le bruit d’un avion annonce qu’une bombe est sur le point de s’écraser sur la ville. Les secondes s’écoulent. Elle anti­cipe l’explosion qui ne tar­de­ra plus. Et redoute qu’un mur ou même un bâti­ment entier ne s’effondre sur elle. Elle ima­gine le pire, la mort. Et puis ouvre les yeux, pour se rendre compte qu’elle est tou­jours vivante. Un immeuble vient pour­tant, en effet, de s’écrouler. Celui d’à côté. Dans cette vidéo de près de trois minutes et inti­tu­lée « à la recherche des bombes dans le ciel d’Alep », des rési­dents de la ville assié­gée racontent, un à un, au quo­ti­dien amé­ri­cain, leurs impres­sions lorsque le bruit d’un avion vient à se rap­pro­cher jusqu’au moment de déchi­rer, lit­té­ra­le­ment, le ciel.

Quand un pro­fes­seur avoue que ses sens lui jouent par­fois des tours, que dans ses oreilles résonnent, par moment, des bruits de moteur qui n’existent pas et qu’il lui arrive même, quand c’est le cas, de se moquer de lui-même et d’en rire, d’autres, à l’instar de cette infir­mière, racontent que les bom­bar­de­ments, les des­truc­tions, les cris des habi­tants effrayés fuyant par­tout où ils le peuvent, sont deve­nus leur rou­tine quo­ti­dienne. Tous décrivent la ter­reur qui les sai­sit, à chaque fois qu’ils voient l’un de ces engins de mort tra­ver­ser le ciel d’Alep.

En publiant ces témoi­gnages, le site du New York Times vient ain­si nous rap­pe­ler, de la plus poi­gnante des manières, que si le week-end der­nier (tan­dis que les Nations Unies ten­taient, une nou­velle fois, de négo­cier un arrêt du conflit) les bom­bar­de­ments ont dimi­nué, en revanche, dès lun­di (à peine acté l’échec des négo­cia­tions de la veille) ils ont aus­si­tôt repris avec une inten­si­té dra­ma­tique. Ces attaques sont aujourd’hui les plus vio­lentes enre­gis­trées depuis deux ans, pré­cise tou­jours le quo­ti­dien amé­ri­cain, avant d’ajouter : désor­mais les bombes d’Alep laissent 250 000 per­sonnes vivre en enfer. Hier encore, au moins 32 civils, dont cinq enfants, ont péri dans ces bom­bar­de­ments, pré­cise ce matin le site d’Al Ara­biya. Il s’agit de l’un des bilans les plus éle­vés, sur une seule jour­née, depuis le début de la vio­lente cam­pagne menée par l’armée syrienne sur le sec­teur de la deuxième ville du pays, tenu par les insur­gés.

En un peu plus d’une semaine, ce ne sont pas moins de 300 per­sonnes qui ont trou­vé la mort à Alep. Il faut dire qu’aux mis­siles, aux obus, aux barils d’explosifs et aux bombes incen­diaires s’ajoutent, éga­le­ment, des attaques chi­miques à la chlo­rine. Sans comp­ter que de vio­lents com­bats se déroulent, à pré­sent, au sol. La semaine der­nière, les forces loya­listes sont entrées pour la pre­mière fois dans un quar­tier au nord-est de la ville. Le régime a éga­le­ment chas­sé les insur­gés d’une ancienne zone indus­trielle.

« Alep, un assaut contre l’humanité », c’est le titre, cette fois-ci, de cet édi­to à lire dans les colonnes du Temps de Lau­sanne. Le jour­nal y raconte, notam­ment, com­ment sur place habi­tants et secou­ristes conti­nuent de fil­mer les scènes, plus insou­te­nables les unes que les autres : ces bébés pré­ma­tu­rés, dans un hôpi­tal en flammes, extir­pés de leur cou­veuse par des infir­mières pani­quées et posés à même le sol, où ils fini­ront vrai­sem­bla­ble­ment par suc­com­ber ; ou bien encore cet homme, visi­ble­ment proche de la folie, qui exhibe en pleine rue un membre arra­ché par une bombe (celui d’un voi­sin, d’un proche, ou d’un incon­nu) et qui n’en finit plus de hur­ler.

L’enfer s’est abat­tu sur Alep. Au point que les Alep­pins, eux-mêmes, en viennent à regret­ter désor­mais les semaines pré­cé­dentes, lorsque les flammes n’étaient encore qu’intermittentes. A Genève, un méde­cin suisse (ori­gi­naire d’Alep), l’un des fon­da­teurs de l’Union des orga­ni­sa­tions syriennes de secours médi­caux, est à court de mots : « Il reste aujourd’hui moins d’une tren­taine de méde­cin, dit-il, et il n’y a plus le moindre bloc opé­ra­toire qui fonc­tionne ». Les der­niers témé­raires qui ont ten­té, il y a quelques semaines, de for­cer les bar­rages, afin de faire entrer du maté­riel médi­cal dans les quar­tiers rebelles de la ville, ont été pris pour cible par des avions et ont échap­pé à la mort de jus­tesse. Depuis, l’étau s’est encore res­ser­ré. Ici comme ailleurs. Dans les ban­lieues sud de Damas, éga­le­ment aux mains de la rébel­lion, là-bas ce sont les ambu­lances qui sont tra­quées par les drones russes, explique tou­jours le méde­cin. « Lorsqu’ils arrivent à loca­li­ser l’endroit où ces ambu­lances convergent, l’aviation frappe. C’est ain­si qu’ils détruisent les der­niers hôpi­taux. »

En début de semaine, devant le Conseil de sécu­ri­té des Nations Unies, le chef des opé­ra­tions de l’ONU (Ste­phen O’Brien) avouait : les der­nières rations ali­men­taires ont été dis­tri­buées le 13 novembre der­nier. Et tan­dis que l’eau potable et l’électricité sont de plus en plus rares, la famine sera bien­tôt géné­rale. Ou dit autre­ment, si les res­pon­sables des Nations-Unies se disent aujourd’hui « à court de mots » pour décrire ce qui se passe à Alep, sous les bombes, les Alep­pins sont, eux, à court de vivres. Dans les der­niers tracts lar­gués par les héli­co­ptères du régime, les habi­tants qua­li­fiés de « chers com­pa­triotes » sont appe­lés à « s’abstenir de sor­tir dans les rues ». En d’autres termes, il n’y est même plus ques­tion de les enjoindre à quit­ter la zone rebelle, mais seule­ment à se ter­rer sous le déluge.

Pen­dant ce temps et en dépit des condam­na­tions à l’étranger, la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, elle, semble plus que jamais impuis­sante à contre­car­rer la déter­mi­na­tion de Damas et de ses alliés (russe et ira­nien) à recon­qué­rir l’ensemble de la ville. D’où, d’ailleurs, cette décla­ra­tion déses­pé­rée d’un membre de l’un des conseils locaux admi­nis­trant l’opposition à Alep, à lire dans les colonnes du Irish Times. « Au monde entier, nous vou­lons dire sim­ple­ment deux choses : arrê­tez de pré­tendre vous sou­cier de notre sort et agis­sez ; ou alors lan­cez sur nous l’une de vos bombes nucléaires, que nous puis­sions mou­rir et quit­ter enfin cet enfer, une bonne fois pour toute ».

Tho­mas CLUZEL

Ver­sion audio ici :


Syrie. Alep bientôt rayée de la carte, comme Homs ?

L’offensive du régime syrien et de son allié russe dans la pro­vince d’Alep a pro­vo­qué l’exode de plu­sieurs dizaines de mil­liers de Syriens vers la Tur­quie. Près de 60 000 sont mas­sés à la fron­tière turque res­tée fer­mée. Un afflux qui fait craindre une aggra­va­tion de la crise des réfu­giés, que ce soit en Tur­quie qui en accueille déjà 2,5 mil­lions, ou en Europe.

En Syrie, qui comp­tait quelque 23 mil­lions d’habitants avant le conflit, 13,5 mil­lions de per­sonnes sont affec­tées ou dépla­cées par la guerre, selon les der­niers chiffres de l’ONU. Par­mi eux, envi­ron 8 mil­lions se trouvent tou­jours en Syrie. Car tous n’ont pas quit­té le pays : en fait, la majo­ri­té des per­sonnes jetées sur les routes par la guerre sont dépla­cées à l’intérieur des fron­tières syriennes. Elles ont fui les vio­lences et les bom­bar­de­ments.

La vidéo ci-des­sous est hal­lu­ci­nante. Elle montre un champ de ruines. C’est tout ce qu’il reste de Homs, la troi­sième ville syrienne meur­trie par cinq années de conflit. Cette vidéo a été réa­li­sée par un drone russe, pro­ba­ble­ment à des fins de pro­pa­gande pour légi­ti­mer l’intervention russe en Syrie. Quelle légi­ti­mi­té pour­rait encore émer­ger de ces décombres ? Alep pour­rait subir le même sort que Homs, bien que pour le moment les affron­te­ments soient limi­tés à un quar­tier.

Peu­plée de près d’un mil­lion d’habitants, Homs a sou­vent été consi­dé­rée comme le bas­tion des rebelles dès le début du conflit, en 2011. Ce n’est que le 1er décembre 2015 qu’un accord de capi­tu­la­tion a été signé, sous l’égide de l’ONU.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse pos­tale !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Rus­sel)

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