De Bagdad à Rio, cette même Grande Guerre de religions ?

[L]’Histoire ne se répète pas, elle bégaie. On sait ça depuis Marx et même depuis toujours, vu que, avec ou sans Confucius, « on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière ». Voilà qu’elle s’est mise, l’Histoire, à hoqueter salement et à nouveau en Irak – dans cette Mésopotamie qui fut un haut lieu de la civilisation, entre Tigre et Euphrate. C’est là que s’inventa l’écriture, le calcul aussi, qui étaient liés. À ce point d’émergence de la connaissance miroitait aussi la sagesse. Un bel avenir semblait promis. Que nenni ! C’eut été sans compter sur l’insondable mystère qui rend l’espèce humaine si perturbée, quasi illisible, n’ayant de cesse de noircir son ciel, d’éteindre les lumières, de patauger dans ses marécages. D’aller même jusqu’à attenter à son système vital.

Nous sommes des siècles avant notre ère. La Mésopotamie est une terre de marais, d’argiles, de boues : de quoi créer des formes, des figurines, des statues… Et des mythes – ce besoin insatiable d’histoires à faire rêver debout, ou tressaillir dans les ténèbres de la nuit. On ne sait trop comment, surgit alors Gilgamesh, le roi légendaire en quête d’immortalité. La plus ancienne des épopées écrites va se fixer sur des tablettes d’argile, trois mille ans avant ses répliques électroniques – même format, moins la batterie…

Et L’homme créa les dieux (sous ce titre, lire Pascal Boyer, Gallimard ; et dans la foulée Marcel Mauss, Mircea Eliade, etc.), il les créa comme une nécessité vitale ; il en créa « à la pelle », en importa d’Afrique, de Chine, de Grèce et de partout ; puis les tamisa en vrac et, finalement, voulut n’en retenir qu’un seul. Patatras ! Et pourquoi donc ?  ici, un grand blanc. Le vide interrogatif, quasi insondable.

Vont s’ensuivre des siècles de malédictions aveuglantes, sanglantes, mortifères, sans cesse entretenues, ravivées en d’incessants bûchers. Cela s’appelle l’Histoire. Précédée au jour le jour par ce que nous nommons ingénument l’Actualité. Laquelle se succède à elle-même, dans un jeu de répétitions bégayantes, en effet. Avant-hier l’Inquisition, les guerres de religion. Hier les conflits territoriaux, financiers, nationalistes. Et aujourd’hui le foot, cette religion païenne sur fond d’affrontements guerriers ? Plusieurs batailles par jour pendant un mois, voilà qui ne laisse plus beaucoup de place à la nouvelle guerre civile relancée en Irak, et encore moins à celle de Syrie, inextricable. Toute une vaste région à feu et à sang. Les deux branches ennemies des mahométans, réarmées aux goupillons comme aux sabres, se sont élancées vers de splendides saint-Barthélémy. Derniers développements [les médias] :

“Les rebelles de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) ont pris une nouvelle ville en Irak et avancent vers Bagdad, dans une offensive fulgurante qui a poussé à la fuite environ un demi million d’habitants. Cette avancée des djihadistes sunnites face à des forces gouvernementales en déroute et un pouvoir chiite impuissant, risque de plonger ce pays pétrolier dans le chaos. “L’Iran chiite mais aussi les États-Unis ont apporté leur soutien au gouvernement de Nouri Al-Maliki face au “terrorisme”. La dernière conquête des djihadistes est Tikrit, à 160 km au nord de Bagdad. Ils ont, en outre, tenté, en vain, de prendre Samarra, à une centaine de kilomètres de Bagdad. Ils se sont emparés depuis mardi de la deuxième ville d’Irak, Mossoul, de sa province, Ninive, et de secteurs dans deux provinces proches, Kirkouk et Salaheddine, majoritairement sunnites. “L’EIIL a en outre pris en otages 49 Turcs au consulat de Turquie à Mossoul parmi lesquels le consul et des membres des forces spéciales, de même que 31 chauffeurs de poids-lourd turcs dans cette province. Parallèlement, les attentats anti-chiites ne connaissaient pas de répit, faisant près de 40 morts. “Le Conseil de sécurité des Nations unies se réunira jeudi … »

Il y a onze ans déjà, en 2003, le dénommé George W. Bush, Bible au poing, Dieu Dollar  en poche, imbibé de Pétrole, au nom d’un des plus éhontés mensonges d’État connus dans l’Histoire (qui en est farcie), avait prétendu en finir avec les adeptes du grand challenger, Allah. Affrontement des fanatismes dans cette région d’ancienne civilisation où, de 1980 à 88,  frères d’Irak et d’Iran se sont massacrés et estropiés par centaines de milliers – plus d’un million – derrière les bannières des héritiers fratricides de Mahomet, chiites et sunnites notamment.

Selon l’historien Pierre Razoux :

« Pendant toute la durée de la guerre, la France va s’imposer comme le second pourvoyeur d’armes de l’Irak, derrière l’Union soviétique, en lui livrant 121 Mirage F-1, 56 hélicoptères de combat, 300 véhicules blindés, 80 canons automoteurs GCT-AUF1, du matériel antiaérien et antichar de dernière génération, des milliers de missiles et des millions d’obus et munitions diverses. » Des entreprises françaises livrèrent aussi, clandestinement, du matériel à l’Iran (obus d’artillerie entre autres), que ce soit avec l’accord du gouvernement français dans le cadre du règlement des affaires des otages français au Liban et du contentieux financier franco-iranien Eurodif ou non avec l’aide de sociétés écran en Espagne ou au Portugal.”

À ce propos, concernant l’Irak, souvenir personnel d’un soir de 1986 dans un hôtel miteux de Châteauroux, avec mon camarade Daniel Groussard, de Libération, en compagnie de pilotes irakiens venus au ravitaillement sur l’ancienne base de l’Otan… Le ballet des avions cargos militaires était alors incessant. Les marchands d’armes hexagonaux se frottaient les mains et Saddam Hussein ne déparait nullement dans la panoplie de la diplomatie gaullo-mitterrandienne…

De même, par souci d’équilibre… avait-on aménagé un espace de tolérance aux quatorze années d’exil de l’ayatollah Khomeiny à Neauphle-le Château. Lequel avait été chassé d’Iran, puis d’Irak (à majorité sunnite…). En 1979, enfin, il quittait la banlieue parisienne pour aller régler ses comptes avec le shah d’Iran, trop moderniste, avec sa « révolution blanche », incluant notamment le droit de vote des femmes, des réformes agraires, la remise en cause de la suprématie de la charia coranique dans le système judiciaire…

C’était aussi l’époque où Libé se surpassait dans la crétinerie politique. Le journal de Serge July, qui baignait encore dans son jus maoïste, ne pouvait manquer d’aduler un nouveau libérateur en la personne de l’ayatollah de Neauphle. Les intellectuels de faction – les mêmes : Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, entre autres, ne furent pas en reste ! Les « instruits cons », comme disait mon père.

Revenons à 2003, lorsque le monde s’est coupé en deux à propos de cette guerre de revanche et néanmoins « propre », « chirurgicale », « salvatrice » de l’Occident blanc, christique, capitaliste – et même « néo-cons ». Parmi les rares opposants patentés, Chirac et son héraut à crinière d’argent, déguisé en Jeanne d’Arc onusienne pour tenter de contrer la guerre annoncée [Bataille politicienne : Vidéo ici]. Le verbe eut du panache. La guerre aussi, à sa façon… Mais les « french fries » en furent honnies et débaptisées, le bordeaux déversé dans les caniveaux de Manhattan.

Il fallut tout ce cirque pour que rien ne change. Sinon pour les fournisseurs de l’armée états-unienne : ils se sont goinfrés une fois de plus, les marchands de canons et de brodequins, les Hummer et les Halliburton  – dont Dick Cheney fut président… avant d’être le vice-président de W. Bush. (Halliburton s’est recasée depuis dans l’exploitation du gaz de schiste…, une autre guerre).

Les Saddam de bronze piquèrent du nez devant les caméras mondialisées, tandis que le flop des fameuses ADM – armes de destruction massive –  sombrait dans un silence assourdissant.

Et vint Obama, héritier « innocent » de ce grand merdier mondial qu’il tente aujourd’hui de… De quoi ? De calmer à coups de drones et de jeux vidéo, cataplasmes sur jambes de bois, tandis que les fous d’Allah se font une joie de gagner leur paradis. Car ce qui fut mis à bas le 11 septembre 2001 en même temps que les tours jumelles de New York c’est la vieille théorie militaire, celle de Clausewitz : la guerre comme « continuation de la politique par d’autres moyens ».

Exit, la politique à l’ancienne, articulée autour de deux blocs bien complémentaires dans leur antagonisme ! Changement de paradigme et naissance d’un nouveau tiers-monde identifié autour du concept religieux et fanatique de Sacrifice. Feu Ben Laben débordé sur son extrême-droite selon un radicalisme inouï dans le mépris absolu de la vie.

Insaisissable, ce nouveau front déstabilise – le mot est faible – toute la géopolitique. Ce qui englobe l’ensemble de notre éco-système si mal en point, reliant les dérèglements climatiques, économiques, sociaux aux fronts du pétrole et des gaz de schiste, sans oublier le nucléaire (civil, militaire, et terroriste).

Les livres d’Histoire s’échinent à mesurer les durées des guerres. Celles de Sept ans, de Trente, de Cent… On célèbre la « Grande » de 14-18, et la Seconde, comme si elles n’étaient pas toutes les tranches d’une même Grande Guerre que l’humanité en déshérence se mène à elle-même depuis des millénaires. Comme si elle était éternelle.

–––

→ De mars à mai 2003, avant les blogs…, j’ai tenu par courriels et sous le titre Journal pour la paix (JPP), une chronique de la guerre en Irak. Les curieux (c’est une curiosité historique…) peuvent charger ici les 15 épisodes en fichiers PDF.

JPP 12 (26_04_2003)
Irak, 22 avril – Des pèlerins chiites s’infligent des souffrances en mémoire du martyre de l’imam Hussein, dans la ville sainte de Kerbala. (David Guttenfelder/AP)

→  Tout comme l’ami Faber [Voir dans les commentaires], j’ai re-parcouru quelques numéros du “JPP”, dont le n° 12, hélas prémonitoire, notamment avec cette photo et sa légende : ”

Le régime à peine renversé, les chiites préparaient leur revanche sur un pouvoir à majorité sunnite qui les avait neutralisés au nom de la laïcité prônée par Saddam.

Extraits du JPP – 12 :

8 – L’islam au pouvoir à Bagdad ?

“L’heure des chiites” est venue, annonce El Pais de Madrid, devant l’afflux de millions de pèlerins à Kerbala. “De toutes les surprises de cette fin de régime,celle-ci est sans doute la plus troublante, et peut-être la plus cruelle pour les Etats-Unis”, relève Joëlle Kuntz dans Le Temps de Genève : “Un mouvement chiite large, organisé, engagé, sort comme par enchantement du tombeau irakien.”

Pour la Süddeutsche Zeitung de Munich, les processions de Kerbala sont avant tout “le signe d’une libération religieuse”, après la tentative du parti Baas d’instaurer un Etat laïque en Irak. “Le roi est mort, longue vie aux ayatollahs”, commente Simon Jenkins dans le Times de Londres. Selon lui, les Etats-Unis auraient tort de précipiter leur retrait et de bâcler la reconstruction du pays :“Dans une nation stable, l’islam cohabite avec la démocratie. Dans une moins stable, il prend le pouvoir.”

“Le pèlerinage de masse de Kerbala, avec ses slogans antiaméricains, pourrait être le début d’une révolution islamique enIrak”, renchérit Kommersant de Moscou. M. Bush ne devrait pas prendre à la légère ces manifestations, enchaîne Ilnur Cevik dans les Turkish Daily News “Après tout, c’est comme cela qu’a débuté la révolution islamique en Iran.

Avertissement américain aux chiites et à l’Iran

Les Etats-Unis ont fermement affirmé, vendredi soir, par la voix du secrétaire à la défense Donald Rumsfeld qu’ils ne permettraient pas l’instauration d’un régime pro-iranien à Bagdad dans une mise en garde aux chiites irakiens mais aussi, de façon voilée [sic !], à Téhéran. L’Iran avait pourtant rejeté, jeudi, les accusations américaines d’ingérence en Irak tout en avertissant Washington contre toute incursion en Iran des forces américaines patrouillant le long de la frontière. De leur côté, les chiites ont indiqué, vendredi, les principes qui, selon eux, doivent régir le futur gouvernement irakien, souhaitant notamment que le dirigeant de l’Irak soit musulman et que la future constitution soit conforme à la loi islamique. (AFP 26/4/03)

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Binoit

Bravo, Gérard, de nous rappeler cet Orient pas si ” compliqué ” que çà, pour peu qu’on essaie un peu d’en comprendre la ” complexité ” en s’informant — revoir par exemple le contexte dans lequel furent signés les accords Sykes-Picot soldant pour le compte de l’Occident la chute de l’empire Ottoman. Mais là-encore, de traité de Sèvre (1920) en traité de Lausanne (1923), les Kurdes se virent privés d’un État, de même que les Arméniens. Victimes d’un génocide en 1915, ils devront attendre près d’un siècle avant que de rares États, comme la France, en reconnaisse la réalité. 1915 : une année… Lire la suite

faber

Cher Gérard. Ai relu avec grande émotion l’ensemble du Journal pour la Paix. Y a 10 ans déjà. Ça flingue toujours en Irak, en Syrie, en Ukraine, en Israël, en Afrique et ailleurs et ça joue aussi à la balle. Purée, y a encore du boulot. Et en plus, c’est dimanche. À quand les monuments aux vivants ?

Je vais rester optimiste :
Ça va être difficile de s’en sortir !

Gian

Pour l’heure, ne doit-on pas se réjouir que l’essentiel de ce merdier islamo-islamique soit circonscrit en Syrie-Irak ? Ne doit-on pas continuer à alimenter toute cette énergie mortifère avec assez de canons et de jobastres pour qu’elle ne s’exporte pas ici ? N’y a-t-il pas par ailleurs dans ces carnages une des rares solutions au pullulement démographique ?

“Et l’Homme créa les dieux” : essentiellement des dieux PATRIARCAUX… cqfd.

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