Blog-notesphilosophieSage, l'image ?

Le petit homme de Sempé, si loin de Nietzsche

© Sempé - Planche issue de «Garder le cap». éd. Denoël
L’homme face à l’immensité, à l’inconnu, aux éléments. L’homme de Sempé, comme on dirait l’homme de Cro-Magnon ou l’homme de Vitruve selon Léonard. Un archétype existentiel. Regardons bien celui-là, au bord de la falaise, à deux pas du vide, face à l’océan des flots et des nuées. Regardons-le de plus près, au besoin avec une loupe ou en agrandissant l’image[cliquer dessus]. L’imper et l’écharpe nous indiquent la force du vent. Puissance tellurique et petitesse de l’homme. Petit, certes. Mais voyons-le de plus près encore, zoomons : oui, il proteste, il gueule, tourné vers l’horizon de l’incompréhensible. Ses mains, de même, doigts écartés, soutiennent le cri de protestation – Pourquoi ? semble hurler l’homme-Sempé – sans paix peut-être, impossible sérénité face au devenir, au Destin. Son cri sera-t-il entendu ? Et par qui, par quoi ? En protestant ainsi, il exprime son impuissance qui le condamne à la résignation. Il est vaincu. Il s’est trompé d’interlocuteur, celui dont il a voulu insulter l’immensité sauvage, qui l’ignore en retour muet, indifférent à son cri.

On est loin ici de l’Amor fati de Nietzsche : Aime ton destin ! Le petit homme n’est certes pas le surhomme nietzschéen. Il est là, sur le plat de la falaise, prudemment à l’écart du vide. Il n’est pas davantage semblable à son plus contemporain, ce Sylvain Tesson escaladant l’aiguille de la fameuse falaise d’Étretat : «  […] une ode au primesaut, à la gaieté, à l’amour de la patrie. Je l’ai lancé aux mouettes, au sommet de l’aiguille, encordé dans le vent, pour rien, pour le geste […] » En somme, une bravade d’esthète, une autre version, plus athlétique, de la geste surréaliste, voire patagonique. Gratuite, inutile, sauf par le Beau. Ici c’est la beauté du geste, le geste qui honore, ne menace pas, n’invective pas, n’insulte pas. Tout l’inverse ! Ce qui peut renvoyer à Nietzsche : aimer la vie comme on aime la musique, aussi avec ses dissonances et accidents harmoniques. Aimer tout de la vie, à un point tel de souhaiter la revivre encore et encore, à l’infini si cela se présentait. En éternel retour.

L’amor fati, c’est un amour, pas une résignation ni un dolorisme. Encore moins une fuite dans la consolation, spécialement dans la consolation religieuse par l’espérance de la belle vie, enfin… après la mort. « Ma formule pour ce qu’il y a de grand dans l’homme est amor fati : ne rien vouloir d’autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, ni dans les siècles des siècles. Ne pas se contenter de supporter l’inéluctable, et encore moins se le dissimuler (…), mais l’aimer… »[ref] F. Nietzsche, Ecce homo, « Pourquoi je suis si avisé »).[/ref]

Le petit homme de Sempé pourrait bien aussi être celui de Wilhelm Reich[ref]W. Reich, Écoute, petit homme ! 1974, Éd. Payot.[/ref], enserré dans sa cuirasse caractérielle et émotionnelle, fermé comme une huître, hurlant au bord de sa falaise après les éléments qu’il ne sait pas aimer. Aussi n'entend-il pas non plus la sagesse des stoïciens : à quoi bon s'opposer à ce qui ne dépend pas de soi ?[ref]À rapprocher, en politique, de la vanité des indignations et des oppositions creuses.[/ref] Rien à voir non plus avec la sérénité apparente du Voyageur contemplant une mer de nuages [ci-contre], figure du fameux tableau de Caspar David Friedrich, qui appelle aussi à bien des interprétations. Deux représentations du devenir humain, de sa petitesse face à l’immensité du monde, de deux orgueils aussi, quoique différents. Tous deux, finalement fort éloignés du surhomme nietzschéen – ou plus exactement du surhumain,  qualité par laquelle l'humain peut prétendre à devenir ce qu'il est.

Partager

Gerard Ponthieu

Journaliste, écrivain. Retraité mais pas inactif. Blogueur depuis 2004.

4 réflexions sur “Le petit homme de Sempé, si loin de Nietzsche

  • Guy JULIEN

    On dit sou­vent de la mer en furie, qu’elle est démon­tée, mais ne serait-elle pas plu­tôt remontée ?

    Répondre
  • Sophie Chambon

    Merci Gérard de ce texte lumi­neux accom­pa­gnant Sempé sur le bord de la falaise, et de tes rap­pro­che­ments si per­ti­nents qui ramassent et concentrent en quelques lignes com­ment on peut être au monde…
    J’avoue me recon­naitre dans ces ges­ti­cu­la­tions gro­tesques mais l’a­mor fati n’est pas vrai­ment ins­crit au programme.…

    Et du fond du cœur belles fêtes .…tout de même 

    Répondre
  • Rose

    Analyse pour le moins ori­gi­nale, car on boit le plus sou­vent les Sempé comme du petit lait, sans ques­tion­ner davan­tage le fond qu’ils expriment, ou qu’ils recèlent. On en apprend aus­si, à cette occa­sion, sur quelques concepts de Nietzsche. Merci.

    Répondre
  • Joël DECARSIN

    Avant de nous tour­ner vers l’homme de Sempé, un mot sur celui de C. D. Friedrich, qui « contemple » (parait-il) une mer de nuages depuis son pié­des­tal. Dans ses beaux habits de bour­geois, il nous tourne le dos – trait dis­tinc­tif de celui qui n’a cure de son pro­chain – en même temps qu’il ne voit rien d’autre de la nature que de la brume. Cet écran lui per­met en défi­ni­tive de ne rien voir de cette nature… ce qui l’au­to­rise ensuite à souiller cette nature en toute bonne conscience, à force d’u­sines et de machines. L’homme de Friedrich ne contemple en défi­ni­tif rien d’autre que son ego. Perché sur son rocher et s’y croyant libre, il y est en fait tout autant enchaî­né que Prométhée, à la seule dif­fé­rence qu’il ne le sait pas. Le propre de l’homo indus­tria­lis du XIXe siècle, c’est pré­ci­sé­ment d’être alié­né, tota­le­ment dépen­dant de sa volon­té de puis­sance sans jamais avoir l’hu­mi­li­té de recon­naître celle-ci pour ce qu’elle est : une addiction.

    Gérard Ponthieu a rai­son de le citer ici, car on ne com­prend l’homme de Sempé que si l’on a bien en mémoire celui de Friedrich et sa signi­fi­ca­tion. Tous deux font face à l’im­men­si­té et la traitent d’é­gal à égal. L’humoriste fran­çais « répond » alors au roman­tique alle­mand : il lui dit que son roman­tisme est ridi­cule et pathé­tique. L’homme de Sempé est tout aus­si ridi­cule que son pré­dé­ces­seur, mais la dif­fé­rence tient-elle seule­ment au fait que son créa­teur sou­ligne ce ridi­cule par ce moyen qu’est l’hu­mour ? Pourquoi, au fond, l’homme de Sempé est-il ridi­cule ? Plus exac­te­ment : pour­quoi reste t‑il ridi­cule ?… Parce que lui aus­si regarde la nature de haut et de loin. et que cette condes­cen­dance reste enta­chée de sen­ti­men­ta­li­té : il est l’homo eco­lo­gis du XXe siècle celui qui défend « l’en­vi­ron­ne­ment », signe des péti­tions à tour de bras, prône le tri sélec­tif et vote EELV… celui qui nous la joue « déve­lop­pe­ment durable » mais qui est inca­pable de déve­lop­per sa conscience, qui ne com­prend pas que si la nature est pol­luée, c’est qu’elle est en fait pro­fa­née, que c’est lui qui la pro­fane et cela parce qu’il sacra­lise désor­mais ce par quoi il a pro­fa­né la nature : la tech­nique. La conscience de l’homme de Sempé est légère, vaga­bonde, pri­me­sau­tière, incon­sis­tante… parce qu’elle est incon­sé­quente, elle n’é­ta­blit aucun lien entre le pas­sé et le pré­sent et ne tient donc a for­tio­ri aucun compte des erreurs de ce pas­sé. Le meilleur qua­li­fi­ca­tif de la conscience de l’homme de Sempé est « bohème ». 

    Et c’est cette carac­té­ris­tique qui marque ce qu’Ellul appe­lait en son temps (celui de Sempé) « la méta­mor­phose du bourgeois ».

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Translate »