On n'est pas des moutons

Archive for avril, 2010

Louisiane. Le pétrole nappé de noir, très noir

L’éruption du vol­can islan­dais nous avait repla­cés à notre plus juste taille d’espèce fra­gile sou­mise aux aléas du sort… L’explosion de la plate-​forme pétro­lière au large de la Loui­siane nous ren­voie à la démence humaine plus « ordi­naire », à cette orgueilleuse pré­ten­tion à domi­ner la nature – et à domi­ner tout court – au nom du « Pro­grès » et, plus sûre­ment, au nom de la course effré­née aux éner­gies et au profit.

Les catas­trophes devraient nous rame­ner à la sagesse, ou du moins à une cer­taine pru­dence, un peu d’humilité. Que nenni ! A peine les plaies sont-​elles pan­sées que res­sur­gissent les démons des zones sur­peu­plées, des usines explo­sives, des construc­tions démen­tielles. Ainsi la famille Cata ne cesse-​t-​elle de gros­sir, et ses consé­quenses en même temps : Katrina, Tsu­nami, Xyn­thia ; Tcher­no­byl, Bho­pal, Érika – pour ne citer que les plus mémo­rables de ses spé­ci­mens, et sans remon­ter au Déluge.

Affré­tée par Total-​Fina-​Elf, l’Érika avait coulé en décembre 1999, dévas­tant plus 400 km de côtes du Finis­tère à la Charente-​Maritime.

Cette fois encore, des records vont être bat­tus dans l’ampleur dévas­ta­trice. La nappe de pétrole échappé recouvre actuel­le­ment l’équivalent de plus de 74 000 km2, soit plus d’un hui­tième de la France ou encore l’équivalent des régions Rhône-​Alpes et Provence-​Alpes-​Côte d’Azur.

Les marais de la Loui­siane pour­raient tou­chés dans les pro­chaines heures. Ces zones côtières consti­tuent un sanc­tuaire pour la faune, en par­ti­cu­lier les oiseaux aqua­tiques. Les autres Etats amé­ri­cains de la région, la Flo­ride, l’Alabama et le Mis­sis­sippi risquent d’être atteints dès ce week-​end par la nappe pous­sée par les vents d’Est, pol­luant les plages et les pêche­ries, cru­ciales pour l’économie locale. Les défen­seurs de la faune et de la flore locale estiment que 400 espèces sont menacées.

Les auto­ri­tés états-​uniennes et plus encore l’exploitant Bri­tish Petro­leum sont tota­le­ment débor­dés – c’est le cas de le dire. Il n’a pas été pos­sible de fer­mer les vannes du forage, situées à 1.500 mètres de pro­fon­deur. Il fau­dra des semaines, voire des mois pour col­ma­ter la fuite. La seule mesure déci­dée a été de mettre le feu à la nappe dans l’espoir de ralen­tir sa dérive… et au prix d’un sup­plé­ment de pol­lu­tion aérienne et marine.

Le pire est à craindre : le brut va souiller l’océan et les rivages en quan­ti­tés mons­trueuses. Des pré­cé­dentes catas­trophes de ce type ont pro­vo­qué des marées noires de plus d’un mil­lion de tonnes de brut. Mais d’abord plu­sieurs cen­taines de tués parmi les tra­vailleurs des plates-​formes Mais, bon, il faut bien que nos bagnoles roulent, non ?


Mammuth, un film qui laisse passer la lumière

Mam­muth, un grand film sur les « petites gens ». Ceux qu’un Pierre San­sot avait dénom­més Gens de peu, en leur consa­crant un beau bou­quin cha­leu­reux sous le regard du socio­logue. Jean Gue­not, lui a écrit Gens de rien, un roman. Et qui donc avait dit « Ils ont de petites vies mais de grands rêves » ? Peut-​être bien Pré­vert, ou alors Brecht. Ici, atten­tion, cinéma hors les rails ! comme il y a des vies hors les murs – quand on peut s’échapper. Jus­te­ment, il s’agit bien d’une esca­pade, che­vau­chée dans le fan­tasque surgi de l’ordinaire, pré­texte à « dépar­te­men­tale movie » en pays cha­ren­tais – puisque ça se passe là, autant dire dans l’Univers, tout au moins hexa­go­nal, bardé de vignobles et de supermarchés.

Mammuth-​Pilar­dosse -Depar­dieu prend sa retraite, celle qu’on lui concède après dix années d’abattoir por­cin pré­cé­dées d’une bonne tren­taine d’autres, aux quatre coins d’une exis­tence éparse. Scène géniale du pot de départ, style « Strip tease » à la télé, pour dire vite. On lui offre un puzzle en boîte avec ses 2000 pièces. « I’ se sont pas fou­tus de toi ! » com­mente sobre­ment la dame Pilar­dosse (Yolande Moreau, inimi­table). Ter­rible ques­tion­ne­ment devant l’immensité de la tâche, comme de devoir réem­boî­ter les pièces de toute une vie. Un coup à lais­ser tom­ber, à se bar­rer au loin. La moto d’époque fera l’affaire, une vieille toute belle, même pas ridée, une « Munch-​Mammuth » pour les affi­dés du deux-​roues ; une sorte de Ros­si­nante quasi neuve pour un San­cho Pança qu’aurait sup­planté Qui­chote – je me com­prends… D’ailleurs, pour ce qui est du scé­nar et de la fiche tech­nique du film, y a plein d’endroits à visi­ter comme ici et avec des cri­tiques et tout.

Je veux juste dire – « c’est pour dire », pas vrai ? – à quel point un tel film est rare. Car c’est un film de cinéma, oui : qui a du grain, pas du vir­tuel sauce holyw­wod. Tout a du grain dans Mam­muth, depuis la pel­loche (du super 8, même qu’on dirait un bou­quin d’avant Guten­berg) jusqu’à toute l’histoire bien grai­neuse et sur­tout les per­son­nages qui, tous, ont un grain. Un vrai grain de bonne folie, de ces « fêlés bien­heu­reux, car ils laissent pas­ser la lumière ».

Depar­dieu illu­mine de son entière pré­sence. Acteur tota­le­ment lâché à lui-​même dans un rôle taillé pour lui, tan­dis qu’il est taillé pour le film. C’est Obé­lix jouant Fal­staff, pas dans du Sha­kes­peare, ou alors en ver­sion ras du quo­ti­dien, celui des gens de peu, jus­te­ment, de ceux qu’ont pas les mots qu’i faut, sur­tout pour par­ler aux boîtes vocales et autres robots télé­pho­niques qui nous prennent pour des brèmes. Mam­muth c’est aussi l’anti-frime, grosse moto peut-​être mais pour rou­ler à vitesse humaine, poussé par un gros-​cul, dou­blé par un sau­vage court-​la-​mort. Mam­muth et sa madame, cais­sière de super­mar­ché, c’est aussi des mots d’amour comme on n’en dit jamais au ciné – sauf là, dans ce débor­de­ment d’humanité.


Et interdire le voile épais… de la connerie?

Des­sin de Faber ©

Burqa, niqab, certes… Mais ima­gi­nons le tollé si on avait inter­dit la sou­tane en son temps glo­rieux ?! On s’en fou­tait plus ou moins, ou on bouf­fait du curé, faute de grives. Du coup l’espèce des cor­beaux a dépéri et s’est même éteinte d’elle-même, sauf dans ses sau­te­ries pri­vées genre « chez Mgr Lefebvre ». Pour­tant un pan­dore d’époque aurait pu tout autant ver­ba­li­ser pour cause de sécu­rité rou­tière: va conduire en robe longue qui te pen­douille jusqu’aux pédales de la deu­deuche ! Sans blague ! Il est vrai que conduire sa bagnole ou son 4×4 avec un masque aussi fermé que le niqab c’est comme pilo­ter un vieux char d’assaut der­rière la fente du blin­dage. Donc il y a des limites à ne pas dépas­ser les bornes. Quant à inter­dire… Et j’y pense, pen­dant qu’on y est, si on inter­di­sait la conne­rie ? C’est pas dan­ge­reux et inté­griste à la fois, ça, le voile épais de la connerie ?



Film de Coline Serreau. Solutions pour aimer la terre

Ça tombe bien, au fond : le prin­temps, le tout proche temps des cerises, ce vol­can qui nous ramène à notre juste taille, ce blog émi­gré en une autre terre d’accueil et puis ce film comme une orchi­dée sur notre monde pour­ris­sant… Je parle de Solu­tions locales pour un désordre glo­bal, de Coline Ser­reau. J’avais un peu résisté aux conseils d’une amie et à cause d’un méchant arti­cu­let de Télé­rama. Dira-​t-​on jamais assez les méfaits de la cri­tique, je veux dire, en tant que chantre de l’esprit cri­tique, de ce type de cri­ti­caille : inculte, sur­faite, plus nui­sible qu’un essaim de cri­quets sur un champ de mil.

Bien fait pour ma pomme, dira-​t-​on. Certes, pas obligé ni de les lire, ni sur­tout de les écou­ter. Le pro­blème, c’est tou­jours le mélange des genres dans lequel l’information basique se trouve pas­sée à la trappe ou, pire, assas­si­née. Ainsi, en moins d’un feuillet, la Mathilde Blot­tière [Télé­rama du 10 avril 2010] dézingue un film impor­tant, utile ô com­bien, néces­saire et inté­res­sant – soit exac­te­ment l’inverse de son méchant papier. Lequel épuise ses maigres res­sources à filer une vaine oppo­si­tion entre le film de Coline Ser­reau et « Home » d’Arthus-Bertrand, le dandy et esthé­ti­sant gei­gnard. A quoi bon s’échiner avec d’aussi ineptes pro­pos ? A quoi bon, de même, déni­grer le fémi­nisme exprimé dans le film en le repro­chant à la cinéaste, alors qu’il se trouve jus­te­ment exposé par des hommes ? C’est d’ailleurs l’un des axes majeurs de la pro­blé­ma­tique de ce docu­men­taire, à savoir la dénon­cia­tion d’une agri­cul­ture pas­sée aux mains des mâles, notam­ment lors du coup de force de la soi-​disant « révo­lu­tion verte », elle-​même consé­quence de l’industrialisation outran­cière, elle-​même abou­tis­se­ment « logique » de la Guerre. La Guerre avec son grand G, et abou­tis­se­ment de quoi ? de quelle névrose de ce mâle domi­na­teur, frap­pa­dingue de la tes­to­sté­rone, n’ayant de cesse de domi­ner, vio­len­ter, assu­jet­tir la nature et en par­ti­cu­lier la terre,sans oublier au pas­sage, « acces­soi­re­ment », la femme, « sa » chose ? Machisme et machi­nisme mêmes com­bats, mêmes conver­gences dans l’Histoire des drames humains culmi­nant dans notre moder­nité en ses formes « civi­li­sées » – c’est-à-dire en appa­rence pro­prettes et douillettes, très adap­tées à la vaine dis­si­mu­la­tion, vaine puisque le spec­tacle éclate au grand jour, pour qui veut le voir. Ce ne sau­rait être le cas de la cri­ti­queuse, la télé­ra­meuse qui ne voit là que « méta­phores lourdingues ».

Or, voilà que le numéro sui­vant du même hebdo [17 avril 2010], sort sa une et un dos­sier sur la ques­tion « Le monde pay­san est-​il condamné ? » On y retrouve l’essentiel de la pro­blé­ma­tique déve­lop­pée dans le film de Ser­reau, en par­ti­cu­lier dans l’entretien avec l’agronome bien nommé, Marc Dufu­mier. Non seule­ment le constat est le même (désordre glo­bal), mais aussi les solu­tions (locales) – lesquelles pas­sant tout de même par une Résis­tance à venir, ou alors c’en sera fait d’une sorte de fas­cisme vert-​brun, cou­leur d’une terre-​Terre uni­forme parce que pillée, rui­née, traite jusqu’à la der­nière goutte de vie, comme ces pauvres vaches trans­for­mées en « usines à pis­ser le lait ». Le tout au pro­fit des Lac­ta­lis, Danone, Uni­le­ver ainsi que les Leclerc, Auchan et autres Car­re­four – tan­dis que les pay­sans dis­pa­raissent , par­fois en se sui­ci­dant : un mil­lion de moins en qua­rante ans, pas­sant de 1 600 000 en 1970 à 600 000 aujourd’hui.

L’agriculture, c’est à la fois la chaîne de la vie – com­ment peut-​elle ne pas être bio­lo­gique ? – et celle de l’Histoire, grand H comme Huma­nité. Jusqu’à ce que l’homo sapiens se mette moins à pen­ser qu’à comp­ter et à entas­ser, pour mieux domi­ner sans doute, com­bler sa peur panique du len­de­main et son vide inté­rieur pro­por­tion­nel… Le « pro­grès » l’a jeté dans la démence, où il se vautre. Afin de per­fec­tion­ner l’ « art » de la guerre il invente les plus puis­sants poi­sons (gaz mou­tarde), explo­sifs (nitrates), et les plus meur­triers engins à moteurs (tanks). Hélas la paix sur­vient ! Alors guerre à la nature, guerre à la terre ! et en avant pes­ti­cides et engrais, trac­teurs et char­rues. Et que je te fou­raille de mon soc puis­sant, mâle et fécon­deur, cette salope de terre, cette traî­née pleine de miasmes ! Et que je lui bourre la gueule de ma chi­mie du pétrole !

Agri­cul­ture de choc pour une indus­trie de guerre éco­no­mique. Le maque­reau exploite la pute autant qu’il méprise la femme. Le mac’ n’existe que dans son minable pré­sent de consom­ma­teur immé­diat, bou­li­mique. Il se fout de demain, et plus encore du futur. Sans doute incons­cient, en tout cas très con, con et mor­ti­fère, Il sème la stérilité.

Jus­te­ment par­lons aussi semences ! Un des enjeux majeurs de la vie sur terre et du deve­nir agri­cole. Tan­dis qu’on stocke les graines dans des coffres-​forts, croyant pré­ser­ver la bio­di­ver­sité, des affairistes-​industriels s’« ingénient » à en exploi­ter quelques spé­ci­mens res­treints, qu’ils tri­potent en bri­co­lant les ADN, qu’ils ver­rouillent par la même occa­sion – pas touche ! et prière de cra­cher au bas­si­net en échange de « mes » semences OGM – appro­pria­tion du vivant, bre­vets com­mer­ciaux sur le bien com­mun de l’humanité ! Ainsi ce ren­ver­se­ment total : du néo­li­thique jusqu’au XIXe siècle, les agri­cul­teurs sélec­tion­naient leurs propres semences. Désor­mais ils doivent adap­ter leurs ter­roirs aux quelques varié­tés que leur imposent les Pio­neer et Mon­santo ! Au nom de la pro­duc­ti­vité indus­trielle, des ren­de­ments en tous sens, pour des terres sté­ri­li­sées qu’il faut d’autant engrais­ser pour qu’elles pro­duisent, si c’est un jour pos­sible, des tomates car­rées plus faciles à loger dans les conte­neurs pour hypermarchés !

Et ainsi de suite… Quelle suite au fait ? C’est bien la ques­tion : que nous réserve ce monde de dingues où le soja du Bré­sil (défo­resté), vient nour­rir des ani­maux bre­tons éle­vés en bat­te­ries, dont le lisier rend l’eau imbu­vable et pol­lue la mer, tan­dis que le céréa­lier de la Beauce gave ses sillons d’engrais de syn­thèse… Et comme Pierre Rabhi dit dans le film, « bien­tôt quand on se met­tra à table, plu­tôt que de sou­hai­ter bon appé­tit, fau­dra se sou­hai­ter bonne chance »…

Voilà donc un film impor­tant, pour le moins. Parce qu’il réha­bi­lite le beau mot de pay­san, en déplo­rant le triste sort du culti­va­teur enchaîné à ses enne­mis. Parce qu’il touche au noyau vital, celui qui nous a por­tés sur cette terre, où ne sommes jamais qu’en via­ger, sinon en sur­sis. D’où l’urgence d’y vivre à plein, pas à la manque !

»> Les pho­tos sont toutes tirées du film.

Cuba, cauchemar de la gauche Iatino

Il est plus que temps de dénon­cer sans la moindre ambi­guïté la dic­ta­ture cas­triste, clame un jour­na­liste chi­lien de gauche. Ce que la plu­part des mili­tants pro­gres­sistes du conti­nent ne se sont jamais réso­lus à faire. L’article qui suit pro­vient de l’hebdo chi­lien Qué pasa (centre gauche). Il consti­tue un tour­nant dans la consi­dé­ra­tion jusque là sans réserve dont béné­fi­ciait le régime cubain dans la gauche « latino ». Son contenu rejoint mon repor­tage publié en 2009 dans Poli­tis, où il me valut les foudres de cer­tains lec­teurs et autres « analystes inspirés ».

QUÉ PASA (extraits)
Santiago-​du-​Chili

La gauche latino-​américaine a com­mis une faute qu’elle met­tra long­temps à expier: celle d’avoir défendu et sou­tenu la dic­ta­ture cubaine bien plus long­temps qu’il n’était accep­table. Rares en effet ont été les figures poli­tiques, les artistes et les intel­lec­tuels pro­gres­sistes qui, assis­tant de près à l’évolution du régime cas­triste, ont pris la peine de s’élever contre lui. Aujourd’hui, évi­dem­ment, ce n’est plus si dif­fi­cile. Les socia­listes chi­liens eux-​mêmes osent le faire, même s’ils uti­lisent des cir­con­lo­cu­tions pour cela. Pen­dant des décen­nies, ceux qui ne se sont pas rendu clai­re­ment com­plices ont fait en sorte de noyer le pois­son et de diluer en phrases inter­mi­nables une condam­na­tion qui tient pour­tant en “un mot, « dictature ».

Fidel en a accueilli beau­coup alors qu’ils fuyaient Pino­chet dans le dénue­ment le plus total, il en a invité d’autres tel un maître dans son hacienda, pour leur mon­trer les mille mer­veilles de son fief, les gra­ti­fier de conver­sa­tions hal­lu­ci­nantes et les convaincre, pour la tran­quillité et la séré­nité de leurs esprits bien-​pensants, que la « Révo­lu­tion » – mot qui a heu­reu­se­ment perdu son ensor­ce­lant pou­voir – était un rêve réa­li­sable et un com­bat per­ma­nent dont il était l’incarnation. Les tristes se sont sen­tis accueillis, les faibles se sont sen­tis flat­tés. Le contre­dire est bien­tôt devenu pour bon nombre de révo­lu­tion­naires un acte aussi redouté foi pour un chré­tien. Les Cubains vivent dans un manque de liberté inac­cep­table. Fidel avait des qua­li­tés excep­tion­nelles, c’est cer­tain. C’est sans doute l’homme poli­tique vivant le plus expé­ri­menté au monde. Je doute que de nom­breux cham­pions de la démo­cra­tie puissent le nier. Il a placé sa petite île au centre de la carte du monde et, mieux encore, y a placé son nom et son pré­nom. Il s’est confronté aux Etats-​Unis d’égal à égal et a incarné à un moment donné la dignité d’un conti­nent pauvre face à la puis­sance bru­tale d’un empire. Il a par­ti­cipé en géant à l’histoire de la guerre froide. Les Cubains peuvent
haïr Fidel, mais aucun ne le méprise. Eux, ces Argen­tins des Caraïbes, se sentent au fond sou­mis par un homme gran­diose. Com­ment, sinon, expli­quer qu’un peuple si fier l’ait sup­porté un demi-​siècle sans plus se révol­ter?
Le seul pro­blème est qu’avec le temps les hommes gran­dioses vieillissent net­te­ment moins bien que les hommes bons. Fidel ne dort pas, Fidel est très grand, Fidel sait tout, Fidel peut par­ler pen­dant des heures. Même la droite chi­lienne l’admire en secret. Lorsqu’il” entre en scène, l’auditoire fré­mit. Ils le craignent tant qu’ils osent à peine pro­non­cer son nom. S’ils veulent le cri­ti­quer, les Cubains uti­lisent de nou­velles formes gram­ma­ti­cales ou lèvent un doigt vers le ciel.
Le jour­nal Granma [jour­nal offi­ciel du régime], n’ayant pas de rubrique de faits divers, on pour­rait croire que La Havane ne connaît ni crimes ni délits. Le jour­na­lisme n’existe pas, et ceux-​là mêmes qui ailleurs se plaignent de la concen­tra­tion des médias dans quelques mains par­donnent à Cuba sans bron­cher. Les Cubains n’ont pas de par­le­ment, les tri­bu­naux sont une farce, la police secrète est par­tout. Nous qui croyons en la démo­cra­tie savons par­fai­te­ment qu’un tel gou­ver­ne­ment ne rentre pas dans cette caté­go­rie.
Rares sont les dis­cours plus hypo­crites que le dis­cours cubain. Si nous y croyions, il nous fau­drait admettre que là-​bas n’existent ni la pau­vreté ni les cote­ries pri­vi­lé­giées, que les auto­ri­tés sont irré­pro­chables, qu’elles n’ont fait fusiller per­sonne, qu’il n’y a pas des maga­sins pour les déten­teurs de devises et d’autres - misé­rables - pour ceux qui n’ont que des pesos cubains, que les jine­te­ras [« cava­lières », accom­pa­gna­trices de tou­ristes, qui par­fois se pros­ti­tuent] ne gagnent pas mieux leur vie que les ingé­nieurs, que les pri­son­niers poli­tiques sont une inven­tion de l’impérialisme, il nous fau­drait accep­ter tout cela alors que même le plus can­dide des visi­teurs, pour peu qu’il se pro­mène les yeux ouverts, constate qu’il n’en est rien. La santé publique et l’éducation, les vieux che­vaux de bataille de Fidel Cas­tro, n’ont jamais été aussi décriés qu’aujourd’hui: les Cubains n’ont pas même accès à des com­pri­més d’aspirine et ils n’étudient guère qu’un seul côté de la médaille. Mal­gré tout, il existe un tou­risme idéo­lo­gique : au lieu de décou­vrir la vraie vie, il cherche le reflet des illu­sions perdues.

LA CORRUPTION SÉVIT À GRANDE ÉCHELLE

Plane désor­mais l’idée que tous ces men­songes ne pour­ront plus fonc­tion­ner long­temps. Raul est plus mal­adroit que son frère, plus bru­tal, moins char­meur. Il a laissé mou­rir un gré­viste de la faim [Orlando Zapata, mort le 23 février au bout de 85 jours de grève de la faim], ten­tant en vain de convaincre le monde que ce n’était qu’un banal voleur. Si ridi­cule que cela puisse paraître, Raul s’emploie aujourd’hui à natio­na­li­ser les rares entre­prises ren­tables. La cor­rup­tion sévit à grande échelle. Et cer­tains parient déjà que cette fic­tion qui a ruiné tant de vies touche à sa fin. Comme pour l’URSS, nous décou­vri­rons pro­gres­si­ve­ment la face sombre de ce conte de fées. Si la gauche entend de nou­veau nous pro­po­ser un rêve, qu’elle com­mence par nous racon­ter son cau­che­mar. Qu’elle n’hésite pas à uti­li­ser, pour par­ler de celte dynas­tie cari­béenne, le mot « dic­ta­ture ». Au Chili, nous savons à quel point les mots comptent en la matière.
Patri­cio Fer­nan­dez
direc­teur de la revue sati­rique « The Clinic »

Nous devons cet article et sa tra­duc­tion à « Cour­rier inter­na­tio­nal » du 15 avril.


« C’est pour dire » vire au rouge (cerise)

On se sent quand même mieux chez soi… Vous avez vu : grand net­toyage de prin­temps, coup de pein­ture avec virage au rouge, encore quelques tra­vaux en cours, des rac­cords de ci-​de là. « C’est pour dire » a quitté son sous-​pente alloué par Le Monde pour emmé­na­ger dans ses propres murs, ceux de CIN­Q­sur­CINQ, mon ancienne agence consa­crée à la presse, aujourd’hui délo­ca­li­sée à 新 华网_传播中国报道世界.

Virage au rouge, car j’ai vu rouge sous le coup d’une fer­me­ture déci­dée de manière abrupte par les ges­tion­naires du monde​.fr. Ceux-​ci ont en même temps condi­tionné le déblo­cage du blog à la sup­pres­sion de mon der­nier article où je m’élevais contre cette cen­sure tout en ana­ly­sant sa per­ver­sion. Contraint, j’ai fini par sup­pri­mer cet article, pré­ser­vant ainsi le blog et son contenu, ainsi que la pos­si­bi­lité d ‘y trou­ver le nou­veau lien du « C’est pour dire libéré ». Pour plus d’explicaitons, voyez l’article liti­gieux ci-​dessous.

Bref, voilà donc l’An I du nou­veau « C’est pour dire », avec tout son mil­lier d’articles parus sous l’Ancien régime… et qui repart de plus belle, comme en un jour de prin­temps annon­cia­teur du Temps des cerises.

»> Merci spé­cial à l’ami Yanic Gor­net, grand mani­tou et démé­na­geur infor­ma­tique. Et à Anne pour ses fleurs de cerisier.

»> Lors du démé­na­ge­ment, des car­tons pleins de com­men­taires sont tom­bés du camion; il n’en reste donc qu’environ 600 sur ce blog, tan­dis que l’ensemble (quelque 3.000) sont res­tés dans l’ancien loge­ment [http://​gpon​thieu​.blog​.lemonde​.fr] où l’on peut tou­jours les consul­ter. Ainsi fluc­tue la technique.


« Lobby juif » déclenche la censure du Monde​.fr sur «C’est pour dire». Au nom des interdits, du refoulement et du penser correct?

J’en viens à mon tour, indi­rec­te­ment, à l’« affaire Zem­mour », parce qu’elle me semble inté­res­sante à ma modeste échelle, celle qui met en jeu un acte de cen­sure sur ce blog. Voilà : le 28 mars, je reçois par cour­riel, selon la pro­cé­dure habi­tuelle éma­nant du Monde​.fr, un avis de com­men­taire avec ses options de vali­da­tion ou de rejet. Ne par­lons pas encore du contenu. Donc, je me rends sur le pan­neau de ges­tion de mon blog et là, sur­prise, le com­men­taire en ques­tion n’apparaît pas. J’attends quelques jours, et rien ne se passe. J’en viens donc à inter­ro­ger lemonde​.fr selon la pro­cé­dure du « ticket » et de manière ainsi formulée :

« Dis­pa­ri­tion d’un com­men­taire. Éton­nant : un com­men­taire (copie ci-​dessous) par­venu le 28 par cour­riel n’apparaît pas sur la page de ges­tion… Merci d’expliquer ce mys­tère. Gérard Ponthieu »

Et voici ce que je reçois de la part des modé­ra­teurs : « Bon­jour, Si vous pen­sez que ce mes­sage n’avait pas à être sup­primé par les équipes de modé­ra­tions, veuillez ren­voyer le contenu de ce ticket à l’adresse mail sui­vante : moderation@​netino.​com Ici, nous ne gérons que les pro­blèmes d’ordre tech­nique, cette équipe dédiée, elle, pourra vous aider et éven­tuel­le­ment voir avec vous si ce mes­sage peut être remis en ligne ou pas. Cor­dia­le­ment, L’équipe des modé­ra­teurs. »

On doit donc com­prendre que lemonde​.fr fait sous-​traiter l’application de sa cen­sure – appe­lons un chat un chat – par une offi­cine exté­rieure, dénom­mée « netino​.com ». C’est donc à cette der­nière que j’envoie le cour­riel suivant :

« Je suis scan­da­lisé ! De quel droit vous arrogez-​vous pour sup­pri­mer des com­men­taires ? Il s’agit de cen­sure, ou je ne m’y connais pas. Ou voudriez-​vous pré­tendre que tout mes­sage conte­nant le mot « juif » serait écarté ? Assu­mez, je vous prie, cette ano­ma­lie dont j’exige une expli­ca­tion. Gérard Ponthieu »

J’en viens au contenu dudit com­men­taire, tel qu’il m’est parvenu :

« Un nou­veau com­men­taire sur l’article n°2678 « Le Proche-​Orient pour les nuls » attend votre approbation

Auteur : Nadia Amir (IP: 41.200.98.160, 90.84.49.5, 81.52.160.12 , ) E-​mail : fatiaa@​hotmail.​com Whois : http://​ws​.arin​.net/​c​g​i​-​b​i​n​/​w​h​o​i​s​.​p​l​?​q​u​e​r​y​i​n​p​u​t​=​4​1​.​2​0​0​.​9​8​.​160, 90.84.49.5, 81.52.160.12

Com­men­taire : Dru­cker, Elka­bach, Zem­mour tous au ser­vice du lobby juif. Les médias fran­çais sub­jec­tifs.

Pour vali­der ce com­men­taire, allez ici [etc.] »

Comme je n’ai tou­jours pas reçu d’explications ni de réponse [à la date du 7/​4/​10] à cette cen­sure, ni du monde​.fr, ni de ses cer­bères paten­tés, je déballe le tout sur la place publique.

Venons-​en au fond, c’est-à-dire au contenu de ce com­men­taire. Certes, il n’apparaît pas des plus fute-​fute et ce n’est pas sa publi­ca­tion qui aurait inversé les pôles ter­restres et encore moins réglé le conflit du Proche-​Orient ! Je m’apprêtais cepen­dant à le vali­der pour publi­ca­tion. Pour au moins trois raisons :

– D’abord un prin­cipe : le res­pect envers une expres­sion, même mal­adroite, sans me pré­va­loir sur elle d’un droit absolu de vie et de mort. Le pro­pos est dis­cu­table (propre à a dis­cus­sion !) mais nul­le­ment dif­fa­ma­toire, ni inci­tant à la haine ou inju­rieux ou raciste – toutes limites pré­vues par la loi.

Ensuite en rai­son même dudit contenu qui, dans sa forme brute et pri­maire (nul­le­ment meur­trière tout de même !) exprime un refou­le­ment glo­bal, tel­le­ment pré­sent dans notre époque, et en somme confirmé pré­ci­sé­ment par la cen­sure totale dont il fait l’objet.

– Enfin parce qu’on ne doit sépa­rer ce com­men­taire du contexte de son expres­sion ; c’est-à-dire, en prin­cipe, du lieu et de la per­sonne qui l’a émis, mais on n’en sait rien ou presque : une femme du nom de Nadia Amir, mes­sage émis d’un ser­veur en Afrique… ; et sur­tout en cor­ré­la­tion, c’est bien le moins, avec l’article (de 2006 !) auquel il se rap­porte et qui, pré­ci­sé­ment, porte sur le (sale) trai­te­ment par les médias domi­nants du conflit au Proche-​Orient. C’est là l’occasion de retour­ner voir cet article – paru sous la signa­ture de Sin­di­bad au nom de la Coor­di­na­tion des Appels pour une Paix Juste au Proche-​Orient (CAPJPO) – et les com­men­taires, nom­breux, qu’il a suscités.

Main­te­nant, je peux déve­lop­per ces deux points et l’« affaire ».

Comme pour contrer la ver­sion chi­noise de Google, il y a donc au monde​.fr et alen­tours un cyber-​système, type Big-​Brother infor­ma­tique, qui scrute et ana­lyse les conte­nus de la toile tran­si­tant dans ses eaux ter­ri­to­riales. Des détec­teurs de gros mots comme « juif » ou « lobby juif ». Par­ler ou seule­ment évo­quer le lobby juif déclenche donc les alarmes du poli­ti­que­ment cor­rect, ébranle la police des mœurs cor­res­pon­dantes, qui envoie les sbires cas­qués, bot­tés, tase­ri­sés – pour finir à l’échafaud de la cen­sure. Si bien que « logi­que­ment » cet article même devrait être cen­suré ! Quoi ? J’exagère ?

Pour cer­tains, il semble qu’on ne doive pas par­ler de lobby juif. Il n’existe pas. Ou alors il y a long­temps. Avant les lois. Mais aujourd’hui au nom d’un néo-​négationnisme (comme il y a un néo-​libéralisme). Une sorte d’inversion de la liberté, pour cor­rec­te­ment par­ler, mais qui res­semble bou­gre­ment à sa néga­tion. Et au nom d’une pré­ten­due « cor­rec­tion », au nom de nou­veaux tabous et au pré­texte d’en com­battre d’autres, ceux qui ont pré­cédé, mar­qués de la fureur noire de l’antisémitisme.

Je trouve cela minable, révol­tant. Non pas que je fasse une mon­tagne d’une « anec­dote » sous pré­texte qu’elle pié­ti­ne­rait mes petites pla­te­bandes. Ce fait atteint bien une réa­lité concrète et sym­bo­lique, mani­fes­tant ainsi une de ces lâche­tés par les­quelles les socié­tés – la nôtre en par­ti­cu­lier – se délitent, prises et déprises entre l’excès laxiste – plus de fron­tières ni repères, métis­sage de tout et grande rata­touille insi­pide – et, à l’inverse, empi­lage à l’infini de lois, contraintes, pres­sions, influen­çages inces­sants et autres intoxi­ca­tions des esprits et du libre juge­ment, si ce n’est du libre arbitre.

Mettons-​nous à la place de Nadia Amir, cette incon­nue qui ose s’exprimer après s’être aven­tu­rée dans les allées incer­taines de la blo­go­sphère… Elle n’aura tou­jours pas vu son com­men­taire publié… [Je vais bien sûr lui écrire]. Qu’aura-t-elle pensé ? Com­ment ne va-​t-​elle pas trou­ver là matière à confor­ter ce qu’elle tente de dénon­cer, timi­de­ment, à savoir une conni­vence réelle, objec­tive, entre les médias domi­nants et la révol­tante injus­tice qui s’est amon­ce­lée en des décen­nies d’incompréhensions reli­gieuses, de conflits d’intérêts, d’affrontements poli­tiques, de folie géo-​politique de tous bords ?

Cette femme ose un com­men­taire « au niveau de son vécu ». Mais il est vrai aussi qu’elle reste au milieu du gué. Non pas en dénon­çant: « Les médias fran­çais sub­jec­tifs » – rien de plus juste, comme par­tout d’ailleurs –, mais en asso­ciant trois « pipoles » au « lobby juif » pour en faire une géné­ra­li­sa­tion. Du coup elle accuse trois per­sonnes du fait de leur judéité, ce qui est indé­fen­dable et consti­tue la fai­blesse de cette « ana­lyse » évi­dem­ment som­maire. De même en va-​t-​il de l’expression « au ser­vice du lobby juif », écrite au sin­gu­lier accu­sa­teur et tota­li­taire : « le » lobby juif, comme s’il n’y en avait pas de mul­tiples et d’autres dans tous les domaines des reli­gions, de la poli­tique, du biz­ness et tout le reste. Elle exprime ainsi, il est vrai, le dis­cours basi­que­ment « anti­sio­niste » et géné­ra­le­ment anti­sé­mite par lequel se trouve éva­cuée toute la com­plexité his­to­rique et cultu­relle atta­chée à la judéité. Là encore des consi­dé­ra­tions reli­gieuses pri­maires abou­tis­sant à des accu­sa­tions – en fait des croyances, tou­jours, nour­ries de pro­pa­gandes – de « peuple déi­cide », au rejet des Juifs dans des ghet­tos et dans des fonc­tions aux­quelles répu­gnaient les clercs des autres reli­gions, pas seule­ment chré­tienne. Pour en arri­ver à l’ « or des juifs », vam­pires de la lumière de Dieu et autres fadaises notam­ment col­por­tées par la reli­gion catho­lique jusqu’à des temps his­to­riques récents. Pour en arri­ver, bien sûr, à l’abomination abso­lue de la solu­tion finale. L’ignorance consti­tue la source de l’intolérance : refus de l’autre – juifs, tzi­ganes, homo­sexuels, par mil­lions ! – et expia­toire « puri­fi­ca­tion » qui, d’ailleurs, a « jus­ti­fié » bien d’autres géno­cides, dans l’histoire ancienne et récente !

Mais com­ment déve­lop­per toute cette com­plexité dès lors que la cen­sure « coupe court » au juge­ment et à l’intelligence, pour ouvrir le bou­le­vard aux fana­tismes religieux ?

Ces rac­cour­cis cou­pables sont aussi ceux que l’on retrouve chez un Zem­mour, amu­seur média­tique, donc appelé à cari­ca­tu­rer. Il a ainsi été amené à géné­ra­li­ser un fait plu­tôt admis, sinon véri­fié par les sta­tis­tiques poli­cières. Quand il déclare : « Les Fran­çais issus de l’immigration sont plus contrô­lés que les autres parce que la plu­part des tra­fi­quants sont noirs et arabes, c’est un fait. », il livre comme une évi­dence une par­tie seule­ment d’une réa­lité et géné­ra­lise à son tour en lais­sant entendre que le seul fait d’être noir ou arabe implique l’état de tra­fi­quant. Comme s’il oubliait, lui en tant que juif, de sur­croît, la mise en ghet­tos des ban­lieues de ces « Fran­çais issus de l’immigration », stig­ma­ti­sés comme une sous-​population reje­tée de la société, inca­pables de « vivre nor­ma­le­ment », « non civi­li­sés » pour tout dire – cela pou­vant expli­quer ceci…

Voilà pour­quoi je m’insurge tant contre cette cen­sure – car il n’y en a pas de mineure, pro­cé­dant toute de ce même crime contre la pen­sée, via le libre juge­ment libre­ment formé, donc éga­le­ment informé. Faute de quoi on nour­rit le refou­le­ment, l’amertume, la haine, la vio­lence, la guerre – tout le contraire de la civilisation.


Allègre, GIEC, curés pédophiles. Science et religion dans le plus obscur climat

Malaise dans nos civi­li­sa­tions. Civi­li­sées, le sont-​elles, d’ailleurs, autant qu’elles le pro­clament ? Où que l’on tourne le regard, le doute nous sai­sit. Quels repères, quels sens trou­ver qui indiquent direc­tion, espoir. « Le monde est pourri, la vie est belle », j’aime bien cette parole de Claire, une copine, qui ajou­tait aussi, d’une convic­tion entière, « On fait ce qu’on peut ». Ça res­semble à du banal. Ce n’en est pas, non. Qui, en effet, peut pré­tendre ici-​bas accom­plir tout son pos­sible ? Vrai­ment tout le pos­sible… C’était ma minute philo qui m’entraîne dans la patau­geoire que nous appe­lons aussi « actua­lité », là où tout le pos­sible n’est jamais épuisé. J’en prends deux bouts, les deux extré­mi­tés d’un bâton bien merdique :

– D’un côté des curés per­vers, pas­sant à l’acte sur des enfants qu’ils ont mis­sion de gui­der… ; dans cette lignée, un appa­reil, celui du pou­voir reli­gieux ecclé­sias­tique et sa cohorte éco­no­mique et hié­rar­chique, sous-​papes et pape, l’État vati­ca­nesque, ses suc­cur­sales mon­dia­li­sées pro­pa­geant la « bonne parole » – tu parles, oui !

– De l’autre, une ten­ta­tive de poli­ti­sa­tion de la science par le tru­che­ment de deux illu­sion­nistes média­ti­sés, Vincent Cour­tillot et sur­tout Claude Allègre cumu­lant, lui, la fonc­tion com­plé­men­taire d’escamoteur et chantre du libé­ra­lisme « décomplexé ».

Il s’agit bien d’un seul et même tenant, celui de la dis­si­mu­la­tion, de la fal­si­fi­ca­tion, formes visibles de cet obs­cu­ran­tisme reve­nant à l’offensive sau­vage dans nos temps en perte de lumières.

Les reli­gions – depuis le temps ! – ont impré­gné toutes les strates de nos socié­tés, condi­tion­nant jusqu’à nos incons­cients, notre lan­gage, nos com­por­te­ments. Comme les sys­tèmes tota­li­taires, elles ont aussi sécrété leurs ordres poli­ciers, déployé des agents d’inquisition, enfoncé « leur main noire jusque dans le ventre des hommes » – Panaït Istrati en 1927 à pro­pos du sta­li­nisme. Plus encore, elles ont acquis cette sorte de sta­tut reconnu d’agent cultu­rel, patenté, celui du medium selon la ter­mi­no­lo­gie de Régis Debray qui s’interroge sur leur sens pro­fond et les ques­tion­ne­ments que l’animal humain y place dans la durée de son histoire.

Par­tout dans le monde débous­solé, les reli­gions se sont ins­crites comme des mani­fes­ta­tions « natu­relles » de don­nées émi­nem­ment cultu­relles : les croyances et les super­sti­tions. Dar­win, pour com­men­cer, puis ses conti­nua­teurs dont les plus actuels – entre autres, Patrick Tort en France et Richard Daw­kins en Grande-​Bretagne – ont inté­gré les com­por­te­ments reli­gieux dans les pro­ces­sus de l’évolution natu­relle. Je passe ici sur leur argu­men­ta­tion, for­cé­ment com­plexe, pour plu­tôt faire res­sor­tir les dif­fi­cul­tés énormes que semble affron­ter le genre humain dans son immense majo­rité à pour­suivre son évo­lu­tion en direc­tion d’une ratio­na­lité affir­mée, et pour autant non dénuée de spi­ri­tua­lité – au contraire !

Certes, il fau­drait ici en appe­ler aux plus amples déve­lop­pe­ments ; ce n’est pas le lieu et je n’en ai pas non plus la pré­ten­tion. Je ne fais donc que frô­ler cette pro­blé­ma­tique à l’occasion des affaires de pédo­phi­lie ecclé­sias­tique qu’on peut consi­dé­rer sous deux angles.

Le pre­mier ne serait qu’anecdotique s’il ne tou­chait à une cri­mi­na­lité et à ses vic­times ; il montre que les curés, condam­nés à la névrose et au refou­le­ment sexuel au nom du dogme le plus absurde selon lequel l’amour « nor­mal », sexua­lité com­prise, contre­vien­drait au « dévoue­ment au Sei­gneur »… Faut-​il avoir par­couru toute une chaîne de patho­lo­gies mul­tiples pour accou­cher d’une telle héré­sie. Héré­sie elle-​même fon­da­trice du code géné­ral de défi­ni­tions et dénon­cia­tions de toutes les autres, au nom du Dieu, bien sûr, et plus encore du Dogme cano­nique. Ainsi boucle-​t-​on des sys­tèmes tota­li­taires, en reli­gion comme en poli­tique, ou plus géné­ra­le­ment en idéo­lo­gie. Si on admet que les curés ne sau­raient être moins névro­sés que le reste de la popu­la­tion – c’est l’argument qui sert de défense à l’Église –, outre que cela donne matière à objec­tion, rap­port au fameux « vœu de chas­teté », il ne faut pas oublier que ces « ser­vi­teurs » sont cen­sés se pré­sen­ter en paran­gon de Vertu, et se pré­tendent tels ! On a donc beau et faux jeu que de mini­mi­ser leurs crimes au pré­texte qu’ils ne seraient pas moindres de ceux des autres ber­gers de la société, comme les ins­ti­tu­teurs de la laïque, sui­vez mon regard. L’argument me ren­voie à celui par lequel on oppose le régime cas­triste de Cuba à une pseudo démo­cra­tie capi­ta­liste. Il s’agit bien de dic­ta­tures, mais l’un pré­tend avoir mené son peuple au Para­dis socia­liste. Ce qui n’excuse nul­le­ment l’autre !

Second angle : Ces « ani­croches » cor­res­pon­draient en somme à d’ordinaires ano­ma­lies concer­nant des bre­bis éga­rées. Il suf­fit de les remettre dans le droit che­min et tout ira bien et même mieux qu’avant. Un petit coup de « plai­der cou­pable », quelques contri­tions – vous savez ces séances publiques, bien média­ti­sées, de par­don­nage impu­dique et en larmes de cro­co­diles, même les poli­ti­cards en raf­folent, les patrons bri­gands encore plus, du moment que ça fait pas­ser les pilules du len­de­main… Moyen­nant quoi tout repart comme avant et, pour ce qui est des sys­tèmes d’aliénation reli­gieuse, tout rentre dans l’ordre ecclé­sial et sur­tout sécu­lier. Amen !

Deuxième bout du même bâton, donc. Il touche à la démarche ration­nelle, à la science, à la ten­ta­tive de l’homo sapiens, s’étant mis debout, de voir au delà de la seule chan­delle qu’il porte. La pen­sée construite – c’est-à-dire argu­men­tée et contrée avant vali­da­tion et pour­suite vers l’étape sui­vante – spé­ci­fique de l’ani­mal humain [je tiens cette judi­cieuse expres­sion de Wil­helm Reich], vaut par sa capa­cité à éclai­rer son deve­nir ; elle implique une idée de mieux-​être, d’avancée dans une huma­nité en marche et sou­cieuse de n’abandonner rien de ce qui est humain et de ce qui y contri­bue. Sa rup­ture d’avec l’irrationalité reli­gieuse repose sur l’ancrage pré­ci­sé­ment ter­restre et non céleste, tem­po­rel et non éter­nel, réel et non contingent.

Elle s’écarte aussi de la foi, soit en l’excluant comme hypo­thèse non ration­nelle, soit en la relé­guant au monde de l’intime. Savoir et croire, ça fait deux. Deux états qui se confrontent aussi au quo­ti­dien, notam­ment dans le champ de la (dif­fi­cile) com­mu­ni­ca­tion entre per­sonnes, notam­ment aussi dans l’établissement de ce qu’on appelle réa­lité ou vérité. Entre paren­thèses, le métier de jour­na­liste se trouve pré­ci­sé­ment à la croi­sée de ces états selon les­quels se consti­tuent, pour tout un cha­cun, son propre rap­port au monde.

La Science, quant à elle et moins que toute acti­vité humaine, ne sau­rait s’exclure de la sépa­ra­tion de ces états. Elle part de là et c’est de là aussi que sur­git un cli­vage, voire un schiste : uni­fier savoir et croyance par éli­mi­na­tion « natu­relle » de la der­nière ; ou bien sépa­rer les deux domaines, consi­dé­rer qu’ils peuvent fonc­tion­ner sépa­ré­ment, voire col­la­bo­rer.

Que le doute se sai­sisse du monde scien­ti­fique, ou l’interpelle comme on dit, je n’y vois qu’avantage et néces­sité. Trop de « cer­ti­tudes » ou de « vérité » ne peut que nuire à l’établissement des don­nées de la com­plexité. Mais un soup­çon même de croyance, n’entache-t-elle pas l’ensemble de la démarche scien­ti­fique – point d’interrogation.

Pour en reve­nir aux deux « contre­ve­nants » s’opposant au Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évolution du cli­mat (GIEC), je ran­ge­rais Cour­tillot dans la pre­mière caté­go­rie – celle des semeurs de doute quant à la Vérité cli­ma­tique, sous réserve de vali­dité de l’argumentation, bien sûr –, et Allègre dans la seconde, évi­dem­ment, celui des mani­pu­la­teurs déli­bé­rés dont les visées peuvent, pour le moins, être sus­pec­tées d’intentions « impures » quant à la démarche scien­ti­fique. Les 400 cli­ma­to­logues qui lui volent dans les plumes [Le Monde, 2/​4/​10] semblent pos­sé­der de solides argu­ments. Je dis « semblent » car ils en pré­parent une pré­sen­ta­tion pro­chaine. Mais indé­pen­dam­ment, il y a le per­son­nage même d’Allègre, for­te­ment émet­teur d’antipathie – tant de suf­fi­sance ubuesque ! tant d’arrivisme poli­tique ! Il y a aussi et sur­tout son atti­tude de faus­saire l’ayant amené à fal­si­fier des don­nées scien­ti­fiques et des courbes – ce qu’il a reconnu en « rai­son » d’« un choix édi­to­rial ». Et ce qui l’exclut du champ scien­ti­fique. De même lorsqu’il conclut son débat avec un éco­lo­giste [Yan­nick Jadot, France Inter, 31/​03/​10] par, en sub­stance, « De toutes façons, la Nature répare tou­jours les dégâts des hommes »… – ce qui était déjà, dans les même termes, le credo libé­ral d’un Made­lin, ou des néo-​conservateurs états-​uniens. Dès lors, il ne reste plus qu’à tirer l’échelle sous ce Nostra­da­mus à la manque et à le ren­voyer à ses pré­dic­tions vol­ca­niques et autres délires sur l’amiante.


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