Le tex­te qui suit (mer­ci à Fran­çois qui me l’a trans­mis) est extrait du livre « Tita­nic, au-delà d’une malé­dic­tion » de Dja­na et Michel Pas­cal (Ed. Anne Car­riè­re Docu­ment, 2004). On le voit, il s’agit du Tita­nic dont on sait le des­tin, le mythe et sa « réin­car­na­tion » dans le spec­ta­cle hol­ly­woo­dien. Mais son actua­li­té rejoint, un siè­cle après (1912), la tra­gé­die japo­nai­se, en ce sens qu’il super­po­se dans une mytho­lo­gie moder­ne et tech­ni­que le plus grand, luxueux, et sur­tout « insub­mer­si­ble » paque­bot de l’époque, à la cen­tra­le nucléai­re de Fuku­shi­ma, au Japon. Cel­le-ci ne pou­vait évi­dem­ment figu­rer au pan­théon des Mer­veilles du mon­de d’alors, pas plus que l’A-380 ou les ver­ti­gi­neu­ses tours com­me cel­le de Dubaï – et autres phal­li­ques chefs d’œuvre de l’ingéniosité humai­ne. Avant la série d’accidents sur ses réac­teurs, elle y aurait figu­ré d’office, dans le même lot des 435 réac­teurs nucléai­res recen­sés dans le mon­de, implan­tés au nom de la sûre­té maxi­ma­le. Tout com­me le Tita­nic avait navi­gué sur l’océan de l’infaillibilité, tout com­me Tcher­no­byl avait été le jouet d’apprentis-sorciers.

Voi­là qui don­ne­ra du grain à mou­dre aux par­ti­sans de Jac­ques Ellul – dont mon ami Joël Decar­sin, avec ardeur – qui voyait la sour­ce des maux de la moder­ni­té dans la sacra­li­té trans­fé­rée à la Tech­ni­que.

 

La dixiè­me et ulti­me Mer­veille du mon­de, ici mesu­rée à l’aune de ses concur­ren­tes…

 

« ...sur l’affiche de pro­mo­tion, on « pose » donc le Tita­nic à côté d’une cathé­dra­le, mais pas n’importe laquel­le : on choi­sit l’une des plus hau­tes jamais bâties par l’homme, cel­le de Colo­gne. On fait la même cho­se avec la pyra­mi­de de Gizeh qui parait plu­tôt ridi­cu­le. Com­pa­rer le Tita­nic aux plus hau­tes construc­tions sacrées de l’homme, c’est indui­re, dans l’inconscient col­lec­tif, le concept que ce navi­re por­te en lui une dimen­sion sacrée, éter­nel­le, immor­tel­le. C’est aus­si rap­pro­cher les ouvriers des chan­tiers navals des bâtis­seurs de cathé­dra­les d’hier. Bien évi­dem­ment, ces hom­mes sont tout autant res­pec­ta­bles, la ques­tion n’est pas là. Construi­re un paque­bot deman­de un immen­se savoir-fai­re, une expé­rien­ce, du talent. Mais les cathé­dra­les et les pyra­mi­des recè­lent une dimen­sion spi­ri­tuel­le suprê­me, un laby­rin­the de mes­sa­ges sur le sens de la vie, de la mort. Les paque­bots, eux, sont avant tout des gale­ries mar­chan­des, des hôtels de luxe, de magni­fi­ques lieux de consom­ma­tion. Confon­dre pro­fa­ne et sacré, com­me le fait Ismay (un des publi­ci­tai­res de l’époque, de la Whi­te Star Line), tout mélan­ger, rédui­re le sens fon­da­men­tal, abo­lir les repè­res, tel est le nou­vel évan­gi­le de ce début de siè­cle.

« Posé à la ver­ti­ca­le, le Tita­nic appa­raît effec­ti­ve­ment bien plus haut que la cathé­dra­le de Colo­gne ou la pyra­mi­de de Khéops. Ces construc­tions, dues au tra­vail des hom­mes, ont per­du­ré à tra­vers les siè­cles. Ain­si, der­riè­re cet­te jux­ta­po­si­tion se cache l’idée d’éternité. Tel­le une cathé­dra­le, le Tita­nic sem­ble là pour durer. Peu impor­te que ce soit abso­lu­ment faux, et que la durée d’utilisation d’un navi­re se limi­te à quel­ques dizai­nes d’années. Le poser au coté des monu­ments sacrés situe éga­le­ment le paque­bot dans la lignée des construc­tions dédiées à Dieu. Lui aus­si confor­te­ra la notion d’éternité. Une fois de plus, la réa­li­té se pla­ce exac­te­ment à l’opposé de la publi­ci­té.

 

« Le Tita­nic est une inven­tion entiè­re­ment vouée à l’enrichissement, au pro­fit. Le choc de la pho­to, le poids de l’ignorance ber­ne­ront tout un cha­cun. En pré­ten­dant qu’un navi­re ne peut cou­ler en étant per­sua­dé que ses dimen­sions dépas­sent et de loin cel­les des lieux sacrés, on lais­se pen­ser au pas­sa­ger qu’il accé­de­ra à une for­me d’immortalité. Sur un tel paque­bot, rien ne peut lui arri­ver. Ce leur­re pho­to­gra­phi­que sera dif­fu­sé à des mil­liers d’exemplaires dans la pres­se. Cel­le-ci par­ti­ci­pe­ra, à son insu, à la gigan­tes­que cam­pa­gne de dés­in­for­ma­tion. Elle accré­di­te­ra une réa­li­té mépri­sant tou­tes les lois de la natu­re, au ris­que de pro­vo­quer ses char­ges les plus néga­ti­ves.

 

« Enfin, sur la bro­chu­re publi­ci­tai­re, le Tita­nic appa­raît, tou­jours ver­ti­ca­le­ment, à côté des plus hauts buil­dings de New York. Il tou­che pres­que le ciel, sa sil­houet­te fuse­lée sem­ble pren­dre son envol. Jux­ta­po­ser le plus grand navi­re de tous les temps, les sym­bo­les de la réus­si­te maté­riel­le et les construc­tions sacrées s’avérera d’une ter­ri­ble por­tée dans l’inconscient col­lec­tif. Com­me un magi­cien cher­chant à semer la confu­sion, Ismay va sciem­ment mani­pu­ler la réa­li­té. En ce début de siè­cle, il s’agit d’aider à la per­te des repè­res pour que l’homme consom­me plus, qu’il se plie au nou­veau mon­de qu’on lui pré­pa­re.

 

« Lors­que nous avons posé à Mil­vi­na Dean (une res­ca­pée du nau­fra­ge) la ques­tion sui­van­te : « Quel est pour vous l’iceberg d’aujourd’hui ? « , elle nous a répon­du, après un léger temps de réflexion : « Ne plus croi­re en Dieu. » Il nous a sem­blé que son regard pro­fond et sa répon­se se situaient bien au-delà d’une sim­ple inter­pré­ta­tion chré­tien­ne. En res­tant fidè­le à son pro­pos, on peut dire qu’elle fai­sait allu­sion aux défaillan­ces de nos sys­tè­mes, à notre man­que d’éthique, de com­pas­sion, aux­quel­les se sont sub­sti­tués le culte de l’ego, la star­ma­nia, cet­te volon­té vani­teu­se de se croi­re supé­rieur à la natu­re, cet­te fui­te en avant, cet­te incroya­ble déter­mi­na­tion à occul­ter la mort.

 

« En addi­tion­nant les trois points forts mis en avant par les publi­ci­tai­res : le détour­ne­ment du sacré, l’utopie d’éternité, la confu­sion des gen­res, on par­vint à un constat qui, d’un  point de vue socio­lo­gi­que, recou­pe celui de Mil­vi­na Dean : la per­te des repè­res... »

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Sur le même thè­me : Le syn­dro­me du Tita­nic, de Nico­las Hulot (Cal­mann-Lévy, 2004)

 

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