11 novembre. Les derniers poilus désertent la troisième guerre mondialisée

Il n’a pas vou­lu cla­quer un jour d’armistice. Cette paix-là, le plus vieux des der­niers poi­lus n’a pas dû y croire plus que ça ; ou alors, après en avoir tant vu, le 11 novembre, pff ! il pou­vait s’en foutre. Alors Mau­rice Flo­quet est par­ti le 10, à 111 ans. Pied de nez aux médias en tout cas. Voyez l’effet de titre per­du à jamais : LE PLUS VIEUX DES DERNIERS POILUS MEURT LE 11 NOVEMBRE A 111 ANS !, avec point d’excla de rigueur. Ne sont plus que quatre. Ter­rible décompte. Les der­niers grains du sablier mor­ti­fère : une dizaine de mil­lions à y être pas­sés, 1,35 mil­lion de Fran­çais sur les 8,4 qui com­bat­tirent. Dont mon grand-père mater­nel, Adrien, pay­san picard, plan­teur de tabac, qui pas­sa sa blague à un galon­né en visite à Ver­dun, dans les tran­chées.

Voi­ci l’histoire, telle que racon­tée au fil des géné­ra­tions : Ver­dun, en 1916. Un type débarque en tour­née d’inspection. Les naseaux émous­tillés, il envoie à la can­to­nade : « Ça sent rude­ment le bon tabac, ici ! Qui fume un tabac pareil ? – Ché mi. T’in veux ? répond mon grand-père en lui ten­dant sa blague. Et l’autre, de le remer­cier : – Tu pour­ras dire que t’as offert du tabac au géné­ral Man­gin ! »

Voi­là com­ment mon aïeul est entré dans l’histoire, petite et sans majus­cule. Sur­tout, il en sera sor­ti debout, à la dif­fé­rence des 700.000 vic­times de la bou­che­rie de Ver­dun. Et voi­là com­ment j’en suis là à racon­ter son his­toire. Grâce à lui, grâce à la chance, grâce à la vie qui a pu conti­nuer. Adrien avait sur­vé­cu à l’enfer, il avait échap­pé à la grande fau­cheuse et voi­là-t-il-pas que, ren­tré à la ferme des parents, à sa pre­mière mois­son, en 19, il perd une main dans une mois­son­neuse…

Plus que quatre. René, Jean, Lazare, Louis. Étrange de me voir écrire ces lignes, après avoir tant char­rié les anciens com­bat­tants. A coup de Coluche, par exemple – « Ah non­déd­jeu ! » Ou, bien avant, en paro­diant les défi­lés de bérets et de porte-dra­peaux. Du temps où le débat sur les guerres venait heur­ter les dis­cours revan­chards. Les guerres, depuis, se sont « nor­ma­li­sées » ; elles n’en sont pas moins hor­ribles, mais on les a délo­ca­li­sées après la Seconde : Indo­chine, Algé­rie, et les innom­brables fronts où la mort œuvre en douce, au loin : Ango­la, Rwan­da, Burun­di, Congo, Dar­four – pour dire vite, côté afri­cain ; et aus­si : Amé­rique du sud, Tchét­ché­nie, Afgha­nis­tan, Iran-Irak, Koweït, Irak tou­jours, et ces innom­brables « petites » guerres, les gué­rillas exo­tiques…

On a aus­si délo­ca­li­sé vers un autre front, une autre guerre: la guerre de l’économie en folie, la guerre mon­diale de la mon­dia­li­sa­tion sau­vage ; la plus insi­dieuse, ram­pante, sour­noise, délé­tère. Elle laisse sur le car­reau des mil­lions de vic­times, désem­pa­rées dans un monde de riches, où jamais autant de richesse n’a été pro­duite et accu­mu­lée en si peu de coffres-forts !

La troi­sième guerre mon­diale a été déclen­chée sans tam­bours ni trom­pettes, sinon ceux de la moder­ni­té, chan­tée en des clips de pub, sur l’air de la consom­ma­tion heu­reuse pour un bon­heur de paco­tille. On ne compte plus les vic­times qui, sou­vent d’ailleurs, mettent du temps à cre­ver. Elles tombent en qua­si silence, au fil des JT, les der­nières chas­sant les pré­cé­dentes dans des mémoires satu­rées de mes­sages anes­thé­siants.

Peut-être est-ce cela qui me prend aux tripes en pen­sant à « nos » der­niers poi­lus : pres­sen­tir qu’après eux, demain, on pas­se­ra à « autre chose », et qu’ayant effa­cé une leçon de l’horreur, on sera vierges, en somme, pour de nou­velles « der des ders ».

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