SatelliteIles des Cycla­des, 11 juin 2016. Vient l’heure de phi­lo­so­pher un peu. 1 Aimer la sages­se en Grè­ce, sinon à quoi bon s’y trou­ver.  Je remon­te phy­si­que­ment dans les temps anciens, enco­re plus anciens. Me voi­ci en effet « au des­sus du vol­can », sinon dedans ; dans la mâchoi­re de San­to­rin – Thi­ra en grec, Θήρα – avec ses îlots com­me coin­cés en tra­vers du gosier.

Remon­tée dans le temps au dou­ble sens :

D’abord, une his­toi­re de délu­ge quand cet­te île des Cycla­des explo­sa lit­té­ra­le­ment, vers 1550 avant JC, cau­sant un ras-de-marée apo­ca­lyp­ti­que (on ne disait pas enco­re tsu­na­mi, puis­que le Japon n’existait pas ¿), et for­mant cet­te cal­dei­ra si par­ti­cu­liè­re, com­me un immen­se chau­dron bor­dé de falai­ses ver­ti­gi­neu­ses, bible ouver­te pour géo­lo­gues.

santorin-carteLe nom anti­que de l’île est Thé­ra, de même que la vil­le anti­que fon­dée à l’époque archaï­que. Selon les auteurs anciens, son pre­mier nom aurait été Kal­lis­té, « la plus bel­le » ou « la très bel­le » ; elle aurait été rebap­ti­sée Thé­ra en l’honneur du fon­da­teur mythi­que de la colo­nie dorien­ne, Thé­ras. Le nom de San­to­rin est venu des Véni­tiens au XIIIe siè­cle en réfé­ren­ce à Sain­te Irè­ne, San­ta Iri­ni. De là San­to Rini puis San­to­ri­ni. Après le rat­ta­che­ment de l’archipel à la Grè­ce en 1840, celui-ci reprend offi­ciel­le­ment le nom anti­que de Thé­ra (ou Thi­ra) mais l’usage de San­to­rin a été conser­vé.

D’après les cher­cheurs, l’éruption est une des ori­gi­nes pos­si­bles du mythe de l’Atlantide. Elle pour­rait aus­si être à l’origine des « dix plaies d’Égypte ». Mais là, nous des­cen­dons de plu­sieurs crans dans le ration­nel véri­fia­ble.

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Un livre ouvert pour géo­lo­gues.

– Ensui­te, remon­tée dans le temps cultu­rel. Le cata­clys­me a sans dou­te accé­lé­ré l’implantation en Crè­te de la civi­li­sa­tion mycé­nien­ne (de Micè­nes en Grè­ce conti­nen­ta­le), au détri­ment de la civi­li­sa­tion minoen­ne (du roi légen­dai­re Minos) déve­lop­pée sur les îles de Crè­te et de San­to­rin de - 2700 à 1200. [Mer­ci qui ?]

Les consé­quen­ces de tout cela – com­me nous pour­rions spé­cu­ler sur les consé­quen­ces dans le futur plus ou moins loin­tain du réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que sur la « civi­li­sa­tion » qui sur­vi­vra – ont por­té sur la cultu­re au sens plein : hié­rar­chie des croyan­ces, des mythes, des pro­duc­tions poé­ti­ques, artis­ti­ques, et par­ti­cu­liè­re­ment archi­tec­tu­ra­les.

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Une vue du « chau­dron » depuis l’île de Thi­ra­sia.

Au-des­sus du vol­can, disais-je, au sens pro­pre et pas seule­ment lit­té­rai­re 2. En effet, en 1950, un fort séis­me dévas­ta les vil­la­ges de Fira et Oia, où j’ai fait hal­te. Le livre de Lowry, lui, se situe dans l’intermonde, entre le ciel et l’enfer. En m’accueillant hier, ma logeu­se m’a assu­ré que « le para­dis, c’est ici ». Ça se peut bien. Sur­tout le para­dis des pri­vi­lé­giés, de la gent tou­ris­ti­ca, déver­sée par pleins fer­ries – et notam­ment les nou­veaux riches chi­nois. Main­te­nant que la Chi­ne, sur­tout, a cap­té nos indus­tries de base, il nous res­te à leur ven­dre nos pro­duits de l’industrie tou­ris­ti­que et des loi­sirs ; tant qu’ils ne dupli­que­ront pas ces mer­veilles com­me San­to­rin…

Depuis mon char­mant coin de para­dis, donc, je consul­te la télé ; sa dizai­ne de chaî­nes (dans les hôtels, des cen­tai­nes) confir­ment l’état du mon­de mon­dia­li­sé. Mêmes débats caco­pho­ni­ques sur décors hyper­co­lo­rés, mêmes cos­tu­mes bleu som­bre des poli­ti­ciens dans l’hémicycle ; mêmes des­sins ani­més tapa­geurs cen­sés dis­trai­re les petits ; mêmes publi­ci­tés révul­san­tes. Pas de dou­te, l’Europe avan­ce !

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Le timi­de dra­peau étoi­lé va-t-il par­tir en lam­beaux ?

Euro­pe : enco­re une inven­tion grec­que ! Enfin le mot, sinon l’idée et la cho­se…

Dans la mytho­lo­gie, Euro­pe (en grec ancien Εὐρώπη / Eurṓpē) est une prin­ces­se phé­ni­cien­ne – je pas­se sur le pedigree…Selon une ver­sion du mythe, Euro­pe, fille du roi de Tyr, une vil­le de Phé­ni­cie (actuel Liban) fit un rêve. Le jour même, Zeus la ren­con­tra sur une pla­ge, se méta­mor­pho­sa en tau­reau blanc, afin de l’aborder sans l’apeurer et échap­per à la jalou­sie de son épou­se Héra. Impru­den­te, Euro­pe s’approche de lui. Che­vau­chant l’animal, elle est enle­vée sur l’île de Crè­te…

…Et ils eurent beau­coup d’Européens !

600px-2_euros_GrèceJe viens de pren­dre mon billet de fer­ry pour Paros ; l’employé me rend la mon­naie, dont une piè­ce de deux euros. Je lui deman­de s’il en aurait une por­tant l’effigie d’Europe. Com­me il n’en a pas, j’ajoute : « C’est sans dou­te à cau­se de la cri­se… » Il me répond, cal­me, sans acri­mo­nie : « Sans dou­te, et on devra s’en sou­ve­nir. »

J’avais for­cé­ment abor­dé cet­te ques­tion avec Geor­gios, à Athè­nes ; il m’avait répon­du : « La cri­se, il n’y a qu’à regar­der autour de soi… » Nous étions dans son quar­tier, à Exaer­chia, où la débrouille et la soli­da­ri­té arron­dis­sent les angles. Mais en géné­ral, pour ce que j’ai pu en voir, les dif­fi­cul­tés ne sont pas fla­gran­tes. Il n’y a ni plus ni moins de clo­chards à Athè­nes que dans les rues de Paris ou Mar­seille. Et, de même, les bars sont pleins de gens insou­ciants d’allure, et même gais… « Bien sûr, m’a fait remar­quer Elef­the­ria – « Liber­té » en grec ; peut-on por­ter plus beau pré­nom ? –, bien sûr, nous ne le mon­trons pas ! Mais la cri­se nous tou­che très dure­ment. Beau­coup de jeu­nes au chô­ma­ge vivent chez leurs parents. Moi-même, j’ai de la chan­ce, j’ai un emploi [elle est secré­tai­re à l’Université], mais je fais par­tie de cet­te clas­se moyen­ne qui doit désor­mais fai­re beau­coup de sacri­fi­ces. Nous ne pou­vons même plus nous offrir de petits plai­sirs com­me d’aller au théâ­tre, par exem­ple. Sur­tout, nous nous som­mes sen­tis humi­liés quand nous avons été soup­çon­nés de tra­vailler peu et de tri­cher avec l’État. »

On ferait le même constat en Fran­ce, et aus­si ailleurs dans l’Union…  Pas de dou­te, l’Europe avan­ce !

Devant moi, le grand bleu égéen (de la mer Égée), des îles sur tout l’horizon, au pro­che et au loin­tain. Je me dis que l’Europe a repris d’une main ce qu’elle a don­né de l’autre. Sur­tout, elle a don­né aux riches, au détri­ment des pau­vres. Com­me le dit le vieil ada­ge, les pau­vres ne sont pas bien riches, cer­tes… mais ils sont si nom­breux ! Oui, le grand nom­bre fait la riches­se. En favo­ri­sant le sys­tè­me ban­cai­re, en sou­te­nant la Grè­ce des nou­vel­les indus­tries du Tou­ris­me, de la Cultu­re et des Arts (en par­ti­cu­lier dès les Jeux olym­pi­ques de 2004), elle a, en effet, embel­li et pour­vu d’équipements impor­tants (com­me le métro, aus­si per­for­mant que beau) cer­tai­nes par­ties du pays et sur­tout cer­tains lieux d’Athènes. Vue sous l’angle « macro », l’économie a engrais­sé – au détri­ment de l’économie quo­ti­dien­ne, cel­le des reve­nus, des loyers, du pain.

Cet­te par­tie de la popu­la­tion à hauts reve­nus n’a pas été frap­pée par la cri­se. Les beaux quar­tiers d’Athènes, com­me dans la plu­part des capi­ta­les occi­den­ta­les, exhi­bent bou­ti­ques et de voi­tu­res de luxe. Ce cer­cle res­treint, déploie sa riches­se osten­ta­toi­re et recou­vre le petit mon­de deve­nu qua­si trans­pa­rent, assu­jet­ti aux miet­tes de l’indécent ban­quet.  

Je vais ren­trer au pays en rébel­lion, com­me en l’ayant quit­té, dans les manifs et les grè­ves. J’ai croi­sé hier soir un grou­pe de 160 Bre­tons dont l’avion n’a pu décol­ler pour Brest… Il n’y a pas qu’à San­to­rin que le situa­tion est vol­ca­ni­que. D’ailleurs, com­me aurait dit Mon­sieur Prud­hom­me 3, « Le char de l’Europe navi­gue sur un vol­can. »

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Ci-des­sous, un petit jeu de mes car­tes pos­ta­les (cli­quer des­sus). Les pho­tos sont de bibi, sauf men­tion, et, com­me les tex­tes, sous Licen­ce Crea­ti­ve Com­mons [voir colon­ne de droi­te].

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Notes:

  1. Je conti­nue à sou­li­gner en pas­sant cer­tains mots fran­çais de raci­nes grec­ques.
  2. Au-des­sous du vol­can (Under the Vol­ca­no), roman de l’écrivain bri­tan­ni­que Mal­colm Lowry (1947). John Hus­ton en tira un film aus­si fameux.
  3. Mon­sieur Prud­hom­me, per­son­na­ge cari­ca­tu­ral du bour­geois fran­çais du XIXe siè­cle, créé par Hen­ri Mon­nier.