On n'est pas des moutons

Mot-clé: littérature

Peut-être pas trop tard pour bien venir au monde…

j-a-bertrand

Ça y est, il s’est déchaîné le tsuna­mi dénom­mé Har­cèle­ment. Et sex­uel en plus. Épi­cen­tré à Hol­ly­wood, pire que les cyclones aux jolis noms de femmes, il ne pou­vait que défer­ler sur tout le monde spec­tac­u­laire. Il aurait tout de même mieux valu y penser avant : avant que naisse et paraisse, ces jours-ci, le petit dernier de Jacques A. Bertrand, un grand petit dernier au titre pro­phy­lac­tique : Quelques Con­seils pour venir au monde. 1

Remar­quez que l’intention n’est nulle­ment con­tra­cep­tive. Ni néo-malthusi­enne. Ce serait peine per­due car, comme le note judi­cieuse­ment l’auteur, « si on sait à peu près de quoi les gens meurent, on sait moins de quoi ils nais­sent ». Oyez, en effet, ce pro­pos échangé entre deux jeunes femmes à la ter­rasse d’un bistrot : « – Tu vois tou­jours Tom ? Tu sais, il faut faire atten­tion : en ce moment des tas de bébés cherchent à naître. »

À quoi, ça tient, le génie de l’écrivain ! Car c’est de là, de ce con­seil puis­sam­ment anodin, que fut donc ense­mencé ce livre,  l’un des plus drôles, spir­ituels, enlevés et donc réjouis­sants de ce que peut char­ri­er la tor­nade lit­téraire de l’année. 2

Depuis Tristesse de la Bal­ance et autres signes, en 1983, Jacques André Bertrand a pub­lié une ving­taine d’ouvrages dont Le Pas du loup (prix de Flo­re), Derniers camps de base avant les som­mets (prix Grand-Chosier), L’Angleterre ferme à cinq heures, La Course du chevau-léger, J’aime pas les autres, Les Sales Bêtes (prix 30 mil­lions d’amis), Les autres, c’est rien que des sales types (grand prix de l’Humour noir), Mariages, Com­man­deur des Incroy­ables et autres Hon­or­ables Cor­re­spon­dants, Com­ment j’ai mangé mon estom­ac (prix Paroles de Patients), Brève his­toire des choses (prix Alexan­dre-Vialat­te), et Biogra­phies non autoriséesQuelques con­seils pour venir au monde (2017) est son dernier ouvrage. Il col­la­bore aus­si à l’émission de France Cul­ture « Des papous dans la tête ».

Naître ou ne pas naître, telle n’est pas la ques­tion de Jacques A. Bertrand, dès lors que le mal est fait (dans l’extase, espérons). La ques­tion en ques­tion est crû­ment posée au bien­tôt bébé vagis­sant, encore au chaud ven­tral et peinard, juste à l’huis fatal au delà duquel les emmerde­ments sont embusqués. « Tous ces bébés en attente […] je me devais de les prévenir. » L’ouvrage est donc plus que phil­an­thropique, il est « anté », comme on dit « antédilu­vien ». Main­tenant que vous n’échapperez certes plus au déluge de vivre, du moins soyez dûment aver­tis. D’où ce petit traité de savoir-naître autour d’un chapelet de ques­tions pro­pre­ment exis­ten­tielles : où naître, dans quel milieu social ? à la ville ou à la cam­pagne ? quand, com­ment, etc. – le pourquoi étant aban­don­né aux méta­physi­ciens.

Et d’abord, con­crète­ment, comme dis­ent les jour­nal­istes : quel sexe préfér­er ? Ah ah, com­ment choisir, sans exclure la pos­si­bil­ité de l’ambivalence ?… Finale­ment, l’auteur se risque, non sans oppor­tunisme peut-être bien lié à l’« actu » : « Je con­seillerais le féminin. Encore que j’aie choisi le mas­culin, mais j’ignore si c’était en toute con­nais­sance de cause ». Ben oui, son livre n’était pas encore paru. « Et si c’était à refaire, je ne sais pas. », avant de s’en remet­tre au scribe de Melville : « Je préfér­erais pas. »

L’humour est ici érigé en impératif caté­gorique. Ain­si « le Doc­teur Freud lui-même, dans sa grande humil­ité, expri­ma un jour qu’il pou­vait arriv­er qu’on rêve d’un gros cig­a­re et qu’il s’agisse réelle­ment d’un gros cig­a­re. »…

D’une plume légère et court vêtue, il caresse les hautes sphères de la philoso­phie et explore en pas­sant les pro­fondeurs exis­ten­tielles. C’est la mar­que de cet écrivain à la ving­taine d’ouvrages. Sa mod­estie dût-elle en rou­gir, il y a du Mon­taigne sous cette mal­ice grave, au sens où vivre [serait] appren­dre à naître.

Notes:

  1. Edi­tions Jul­liard, 110 p., 14 €
  2. Croyez m’en sur paroles, j’ai tout lu !


Polar. Le Gros Dédé en P’tit Quinquin (spécial copinage)

Tout lecteur de « C’est pour dire » con­naît « faber », au moins par ses cro­bars. Quelle injus­tice ! En effet, l’ami de longue date (his­toires d’anciens com­bat­tants) tâte autant de la plume (clavier) que du cray­on (souris). Bref, le dessi­na­teur de presse, l’auteur de BD, André Faber est aus­si écrivain – voyez ici sa notice sur Wikipé­dia. Il vient de sor­tir La Quiche était froide, un polar pas seule­ment lor­rain comme lui, mais qui plonge dans l’univers de la con­di­tion humaine. L’homme de BD reste en planque sous cette aven­ture du Gros Dédé. Mon fis­ton François (tra­vail non fic­tif et non payé, tout est en ordre…) l’a lu comme une BD, et aus­si comme un film…

La Quiche était froide, d’André Faber, est un polar pur jus, brut(e) de décof­frage, à plus d’un titre. Une his­toire qui attire l’œil, sol­licite et stim­ule les boy­aux de la tête, avec un intérêt crois­sant.

Dans ce polar, j’y vois du Frank Marg­erin, le petit monde de son per­son­nage prin­ci­pal (Lucien), accom­pa­g­né de sa bande de potes, tou­jours prêts aux qua­tre cents coups… J’y vois surtout l’univers qui gravite autour de ces guguss­es en Per­fec­to, cheveux gom­inés, san­ti­ags, bagous­es plein les doigts, banane de rigueur. J’y vois tous ceux qui peu­plent les cas­es, les pages, les albums de Marg­erin. Tous ces cafés (jadis) enfumés, où la bière coule à flot, où des bal­lons de rouge glis­sent sur des comp­toirs en zinc, pat­inés par le temps, où trô­nent les flip­pers à côté du bon vieux baby­foot, sans oubli­er la piste de 421, son feu­tre vert, ses dés en plas­tique, qui savent si bien rebondir sur les sols car­relés. Et puis l’ivresse ambiante, la bonne humeur, les coups de blues, les coups de têtes, les bourre-pif, le tout imprégné de chaleur humaine… et d’amour.

Dans cet univers, je vois ceux qui brico­lent des bag­noles dans des garages de for­tune, sous des tôles ondulées, où ça sent à plein nez l’huile de vidan­ge, la gomme de pneus fatigués, dans une arrière-cour où ago­nisent quelques car­cass­es de moteurs.

J’y vois aus­si tous ces gamins, tête bais­sée, à vélo sur des trot­toirs trop étroits, toutes ces mamies et leurs pous­settes à com­mis­sions, ces petits vieux et leurs clébards hargneux, aboy­ant pour un rien. J’y vois le monde qui tourne sur un manège impro­visé…

Ce polar me fait aus­si penser au film de Bernie Bon­voisin, Les démons de Jésus, avec sa superbe dis­tri­b­u­tion, de Patrick Bou­ch­itey, à Vic­tor Lanoux, en pas­sant par Elie Semoun (en petite frappe), Antoinette Moya, la mag­nifique Nadia Farès, et bien enten­du l’inoubliable Thier­ry Fré­mont !

andre-faber

Faber, comme si c’était lui…

Il y a aus­si du P’tit Quin­quin dans ce roman, série réal­isée par Bruno Dumont. Parce que j’y vois des chemins boueux menant à des fer­mes délabrées, usées, fatiguées par les caprices d’une météo rugueuse. J’y vois de grands bols fumants, au petit matin, gorgés de café au lait, des tranch­es de pâté, des petits oignons blancs, des nappes grais­seuses aux motifs bien ringards, sur­chargées de miettes de pain, des papiers tue-mouch­es, accrochés à des pla­fon­niers. Années 50 : fenêtres aux car­reaux cassés, rafis­tolés à la va-vite ; vieux poêles Godin, gavés de boulets, où l’on se réchauffe les paluches ; cuisines qui sen­tent le grail­lon, buf­fets en formi­ca, casseroles en alu bosselées, cas­soulet en boîte à demi desséché.

Dans ce polar, encore, je vois le Tchao Pan­tin de Claude Berri, avec là aus­si un joli cast­ing, Coluche, Agnès Soral, Richard Ancon­i­na, Philippe Léo­tard.

Cette quiche est peut-être froide, mais elle dégouline de partout. Un côté pois­seux, humide, organique. Urgence de se met­tre à l’abri de ce monde si dur, implaca­ble. Ce monde qu’André Faber dis­tille, avec intel­li­gence, sub­til­ité, mal­ice… Ça sent la pous­sière, les flaques d’eau stag­nante, le mal-être des lais­sés pour compte, des oubliés au bord des chemins.

Ce putain de polar fleure bon le diesel, les lumières au néon, les volutes de gaul­dos, le whisky bas de gamme, avalé dans des gob­elets en car­ton, les mobylettes « Chau­dron av 89 », avec ou sans sacoches.

Y a de la gueule cassée dans ce bouquin, pas celles de 14–18 1, mais celles de notre époque. Des trognes que le mal de vivre a sévère­ment abimées. Des hommes rognés de l’intérieur, que la mis­ère dévore à petit feu… Des gueules cassées qui, con­tre vents et marées, respirent la dig­nité, l’humilité, le partage, la fierté, et surtout la fra­ter­nité. Tou­jours vivants parce que debout, face au mau­vais temps, aux mau­vais coups. Ils regar­dent leur exis­tence s’évaporer, avec des étin­celles plein les mirettes. Ils ont encore envie de croire, tou­jours et encore…en l’incroyable.

Mais il y a surtout dans ce polar du Dédé (pas le gros), le Faber, une plume, des phras­es ciselées qui se trans­for­ment en esquiss­es, en dessins, en sto­ry-board, en film finale­ment. Cette his­toire mérite, et donne envie d’être vue !

François Pon­thieu

La Quiche était froide, Les Édi­tions lib­er­taires, 180 pages, 13 euros.

Notes:

  1. Sur la “Grande guerre”, André Faber a aus­si pub­lié Tous les Grands-pères sont poilus, pré­face de Gérard Mordil­lat, 2014, Bourin édi­teur

Benoîte Groult : « Tant qu’on a la curiosité, le désir dans la tête »

Benoite_Groult_-_Comédie_du_Livre_2010

Benoîte Groult, à la Comédie du Livre de Mont­pel­li­er en 2010. Ph. Esby.

La roman­cière et fémin­iste Benoîte Groult est morte hier à 96 ans, lun­di 20 juin, à Hyères (Var) où elle résidait. Benoîte Groult fut la pre­mière à avoir dénon­cé publique­ment les muti­la­tions géni­tales féminines dans son livre Ain­si soit-elle, pub­lié en 1975. « Elle est morte dans son som­meil comme elle l’a voulu, sans souf­frir », a indiqué sa fille, Blan­dine de Caunes.

J’avais eu un grand plaisir à la ren­con­tr­er en 1998 – elle avait alors 78 ans – pour un entre­tien sur la sex­u­al­ité et les vieux, paru l’année d’après dans mon livre écrit avec Roger Dadoun, Vieil­lir & jouir, Feux sous la cen­dre (Éd. Phébus). Livre aujourd’hui épuisé, ce qui m’autorise à pub­li­er ici cet entre­tien.

Égale­ment jour­nal­iste, Benoîte Groult a notam­ment tra­vail­lé à Elle et Marie-Claire, et a longtemps était jurée du prix Fémi­na. Elle avait d’abord pub­lié, avec sa sœur Flo­ra, des livres comme Jour­nal à qua­tre mains (1958). Plusieurs best-sell­ers avaient suivi, comme La Part des choses (1972) et plus récem­ment La Touche étoile (2006).

Un mot la représente, qu’elle fait d’ailleurs sien : curiosité. Son cre­do, son secret, son élixir. Benoîte Groult a les yeux mêmes de la curiosité,  pim­pante qual­ité qui garde l’être debout parce que désir­ant. Ce qu’on n’ose plus dire aujourd’hui aux dames – même si on s’autorise désor­mais à deman­der leur âge –, on ne pour­rait s’en empêch­er devant elle : « 78 ans, vrai­ment ? Mais vous ne les faites pas ! » Elle ne s’en excuse pas, non, sauf en met­tant cette chance sur le dos de la géné­tique. Enfin, un peu seule­ment, par mod­estie en somme, alors que son secret plus vrai sans doute réside dans un art con­som­mé de pren­dre la vie : en actrice de son devenir. Benoîte n’a pas tou­jours été debout, elle le rap­pelle en pas­sant ci-après. C’est qu’il a fal­lu batailler, sans jamais baiss­er la garde car le renon­ce­ment veille, ce «salaud et con» par­fois déguisé en homme. En homme ? À dis­cuter, s’agissant de cette sous-var­iété de gyno­phobes dont le regard-phal­lus tra­verse la femme – surtout l’étiquetée «vieille» – sans la voir.

Benoîte Groult : …Avant, 50 ans, c’était vrai­ment le vieil âge. Alors qu’aujourd’hui, les femmes qui ont entre 40 et 60 ans, et même plus, on s’y trompe ! Tant de chose ont changé : les œstrogènes, les hor­mones et même la chirurgie esthé­tique.

• La vieil­lesse est bien désor­mais une notion rel­a­tive, mais qui bute quand même sur des réal­ités…

– Elle bute sur les mal­adies : rhu­ma­tismes, his­toires car­diaques, etc., L’âge rend plus vul­nérable. Ce qui n’exclut pas une vie sex­uelle qui puisse attein­dre la pléni­tude. Je fais par­tie de la pre­mière généra­tion à avoir béné­fi­cié de tout ça, qui prend des œstrogènes depuis déjà 20 ans…

• …Vous avez aus­si bien mil­ité dans ce sens !

– Oui. Il ne faut pas oubli­er que la ménopause, par exem­ple, était encore un de ces tabous dont on ne par­lait pas; les trois quarts des médecins en France dis­aient : mais lais­sez faire la nature ! De même pour la con­tra­cep­tion. La sex­u­al­ité envis­agée après la ménopause, ça deve­nait quelque chose d’un peu dégoû­tant, obscène – pour une femme, du moins ! Pour l’homme, la ques­tion de l’âge demeu­rait beau­coup plus floue. Voyez encore aujourd’hui un Gre­go­ry Peck qui, à 80 ans, refait une série d’enfants – il en avait déjà sept ou huit – avec une secré­taire…

• On cite tou­jours volon­tiers ces cas célèbres : Chap­lin, Vic­tor Hugo… Il y a beau­coup plus de tolérance envers les hommes.

– Tou­jours ! On a toléré leurs maîtress­es, leurs infidél­ités, leur lib­erté sex­uelle, leur lan­gage cru. Aujourd’hui, les femmes entrent, peut-être par la petite porte, mais enfin elles entrent sérieuse­ment aus­si dans les mêmes lib­ertés. Mais on con­tin­ue à ne pas le dire ! Le livre de Simone de Beau­voir, La Vieil­lesse, est tombé comme un pavé dans un silence général, dans un dégoût ! Il faut dire qu’elle a tou­jours eu le chic pour mon­tr­er les phénomènes phys­i­ologiques… – elle ne s’était pas réc­on­cil­iée avec son corps. Elle décrivait la vie dans des hos­pices où les femmes avaient une demande sex­uelle exac­er­bée, rel­e­vaient leurs chemis­es, se mas­tur­baient en pub­lic – bref, son livre était atroce. Il n’a pas été lu, d’ailleurs per­son­ne ne voulait enten­dre par­ler de la vieil­lesse. Aujourd’hui, la vieil­lesse a tout de même pris un autre aspect, même s’il y a tou­jours des endroits peu réjouis­sants, des mouroirs…

• Qu’est-ce donc pour vous que la vieil­lesse ?

– Tant que les cinq sens fonc­tion­nent, qu’on peut marcher, con­tin­uer à faire ce qu’on aime : aller à la pêche (j’ai une mai­son en Irlande à cause de ça, avec des casiers à homards !), exercer ce qu’on aime… Évidem­ment, je ne fais plus de ski ; il y a des choses aux­quelles il faut renon­cer, quand ça demande une force physique trop grande. Tant que je pour­rai lire… Je com­prends très bien Mon­ther­lant qui s’est sui­cidé parce qu’il était devenu aveu­gle. Pour moi, ce serait l’horreur ! Sourde, je m’en arrangerais, mais ne plus pou­voir lire, ni regarder mon jardin… Donc, il y a bien des choses qui seraient réd­hibitoires. Je me dirais : je suis vieille, ma vie ne vaut plus la peine d’être vécue. Au fond, la vieil­lesse c’est d’abord une ques­tion de san­té.

• Et si la san­té fait défaut, la sex­u­al­ité aus­si ?

– Non. Je crois qu’il y a des mal­adies qui s’accommodent du désir amoureux – la tuber­cu­lose, par exem­ple. Tant qu’on a la curiosité, le désir dans la tête, tout est encore pos­si­ble. La curiosité main­tient en vie car elle pousse vers l’amour, le désir de l’autre et de voir com­ment ce sera de faire l’amour. L’essentiel, vrai­ment, c’est bien la curiosité : si on est curieux de quelque chose, de quelqu’un de nou­veau, de com­ment ça se passe autour et avant…, l’envie encore de voy­ager, de vivre un print­emps, de revoir ce print­emps qui est tou­jours dif­férent… C’est ça qui main­tient en vie, cette sorte d’élan.

• La curiosité passe aus­si par une rela­tion char­nelle, non ?

– Pas tou­jours. J’étais en train de lire, à mon avis l’un des plus beaux livres sur un amour qui ne devient jamais char­nel, c’est de Doris Less­ing, Si Vieil­lesse pou­vait, les car­nets de Jeanne Som­mers. Elle racon­te l’histoire d’un coup de foudre : une femme de 60–65 ans qui, dans  le métro, se coince un talon, tombe et croise le regard d’un homme ; il a à peu près le même âge qu’elle; elle le regarde et c’est le coup de foudre comme quand on a 20 ans ! Et ils se ren­con­trent dans Lon­dres, déje­unent au restau­rant, vont à la cam­pagne ensem­ble. Je ne sais pas pourquoi ils ne passent jamais au fait… Chez elle, ça ne s’arrange pas, à cause d’une petite nièce… Lui a une femme malade –  bref, c’est pour moi l’une des plus belles his­toires d’amour, même s’il n’y a pas tout à fait la solu­tion… Ils en rêvent tous les deux… Je trou­ve que c’est une his­toire tou­jours pos­si­ble. Même si on y a un peu peur de mon­tr­er son corps – ça date tout de même d’une ving­taine d’années…

• Est-ce que ces obsta­cles, réels ou imag­i­naires, ne con­stituent pas aus­si une manière de se pro­téger d’un risque,  de ce risque dû à l’âge peut-être, de décep­tions éventuelles quant au corps, aux formes, aux défail­lances organiques ?

– Sûre­ment. Mais aujourd’hui il y a telle­ment de jeunes qui sont obès­es, ou qui ont les seins qui tombent à trente ans… Finale­ment, l’important c’est la façon dont on s’appréhende plutôt que la réal­ité des choses.

• Il faudrait sans doute la con­fi­ance mutuelle pour oser cette curiosité, affron­ter ce désir qui cor­re­spond aus­si à une mise en dan­ger… Et si on ne l’a pas, cette con­fi­ance, la fuite serait peut-être comme une manière de salut, de sécuri­sa­tion ?

– On risque peut-être plus les décep­tions ou les ratages, mais après tout c’est aus­si le sort de toutes les ten­ta­tives que de ne pas réus­sir à coup sûr.

• Com­ment l’histoire de votre cou­ple avec Paul Guimard est-elle aus­si mar­quée par cette ques­tion de l’âge et de l’amour ?

– Il y a 45 ans que l’on est ensem­ble ! On s’est mar­ié un peu sous le con­trat Sartre-de Beau­voir, à savoir que l’autre n’est pas votre pris­on­nier, qu’il regardera ailleurs. Donc, on a con­nu des naufrages, des résur­rec­tions. Ça a été un peu agité, mais on avait telle­ment de bonnes raisons de vivre ensem­ble – des goûts en com­mun, les mêmes idées poli­tiques, éthiques, etc. –, qu’on a sur­mon­té les aven­tures et les aléas.

• Sans doute y a-t-il une dis­tinc­tion à opér­er avec des cou­ples comme le vôtre qui présen­tent un côté mer­veilleux du seul fait déjà de ces longues années en com­mun. Le fait qu’il y ait eu du temps est admirable en soi…

– Oui, et ça redonne une forme d’amour qui est tout à fait autre chose, qui n’est peut-être pas mêlé de sex­u­al­ité – car la sex­u­al­ité exige un peu l’excitation de l’inconnu, de nou­veauté qu’on n’a évidem­ment plus avec les années. Et puis aus­si, on a trop vu peut-être de ces moments de mal­adie de l’un ou de l’autre… Il y a quelque chose pour la sex­u­al­ité qui se trou­ve un peu éteint mais rem­placé par cette durée, cette con­nivence, cette com­plic­ité…

• …Qui n’est évidem­ment pas pos­si­ble quand l’un des deux, le plus sou­vent la femme, se retrou­ve seul…

– La soli­tude, aujourd’hui, a changé de vis­age. Il y a cinquante ans, la soli­tude c’était à l’image d’une vieille fille aban­don­née, repliée sur elle-même. Aujourd’hui, des femmes de 50–60 ans repren­nent quelque­fois des études; et il y a aus­si les voy­ages en com­mun, toutes sortes de choses qui font naître des ren­con­tres. Des femmes, veuves, s’aperçoivent brusque­ment qu’elles adorent le théâtre, ou appren­nent une langue… Des richess­es appa­rais­sent une fois les enfants élevés. On peut dire aus­si qu’aujourd’hui l’amitié entre les femmes est née, ce qui apporte aus­si une grande richesse – peut-être même la décou­verte qu’on aime les femmes, qui sait ? Donc il y a des com­pen­sa­tions. Je pense aux vieil­lards d’il y a 70 ans : il n’y avait pas la télé à la mai­son, les soirées devaient être inter­minables… De nos jours, on trou­ve beau­coup de clubs, pas seule­ment du troisième âge, sim­ple­ment des clubs de ren­con­tre, d’écriture, de mise en forme… Tout ça per­met de rire avec d’autres. Et les femmes sont dev­enues des per­son­nes qui con­nais­sent l’amitié – les hommes avaient déjà ça, les anciens boulistes de je ne sais quoi, les clubs de foot, les anciens com­bat­tants : toutes sortes de lieux de ren­con­tres entre hommes. Main­tenant, les femmes les ont aus­si ! Tout cela excite beau­coup les fac­ultés spir­ituelles et le désir.

• On voit de temps à autre des cou­ples de per­son­nes âgées «par­tir ensem­ble» en se don­nant la mort. On pense au comé­di­en Jean Mer­cure et sa femme, à Roger Quil­lot, le maire de Cler­mont-Fer­rand, et la sienne. Qu’en dites-vous ?

– Je ne serai sans doute pas de ces cou­ples-là. En général, c’est l’homme qui a une grave mal­adie et sa femme l’accompagne dans la mort. Le plus grand drame, c’est celui de Mme Quil­lot : sur­vivre au sui­cide. Là, les médecins ont très mal agi, elle était à l’article de la mort, il n’y avait qu’à laiss­er faire les choses, c’était sa volon­té, elle l’avait dit ! Oui, il y a encore cette capac­ité d’amour total d’une femme pour un homme. J’ai l’impression, mais ça c’est per­son­nel, qu’on est plus heureuse si on a des amours plus dis­per­sés. Par cer­tains côtés, je peux trou­ver ça mon­strueux de la part de l’homme, cette appro­pri­a­tion dans la mort. Je pense à ce vers de l’Affiche rouge, d’Aragon : « Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant ». Il faut se dire ça dans un cou­ple, d’une façon ou d’une autre, même si on n’aura plus d’enfants à pro­pre­ment par­ler ; on pour­rait aus­si bien dire : « Et je te dis de vivre et de voir tes enfants ». C’est dif­fi­cile à vivre la lib­erté réciproque, sûre­ment. On prend des risques, c’est fatiguant ! Toutes les lib­ertés, au début, ont été une angoisse, comme celle, juste­ment, d’avoir ou non un enfant, d’user ou non de cette lib­erté avant d’arriver à 45 ans, quand brusque­ment c’est trop tard.

• Le fait d’ « entr­er en vieil­lesse » peut-il boule­vers­er sa con­cep­tion de la sex­u­al­ité ?

– Moi, je ne trou­ve pas. Le drame, en réal­ité, ce n’est pas la vieil­lesse, c’est le regard des hommes sur la vieil­lesse des femmes. Parce qu’on s’aperçoit qu’ils ne vous regar­dent plus ! Ça c’est ter­ri­ble, ter­ri­ble ! Des garçons jeunes, jamais ils ne me por­tent une valise sur un quai de gare, jamais ! Comme la politesse n’existe plus et que la séduc­tion de la dame n’est pas écla­tante, ils vous ignorent totale­ment : le regard vous tra­verse. 

• N’est-ce pas aus­si le signe inverse : celui de ne pas vous con­sid­ér­er comme une vieille dame ?

– Non, parce que par exem­ple, pour mes filles : l’une est une brune, per­son­ne ne l’aide; l’autre, blonde assez aguicheuse, en mini-jupe, ne traîne jamais une valise ! Évidem­ment la coquet­terie est, chez la fille, un signe de la demande. Alors, quand on n’a plus les signes, eh bien ils sont d’une vacherie, d’un mépris ! Pour­tant, les femmes, elles, regar­dent les hommes vieux ! Elles peu­vent les trou­ver beaux, la preuve : elles les épousent, elles font des enfants avec eux. La femme ne divise pas la vie en âges réd­hibitoires. Parce qu’elles s’intéressent beau­coup à l’âme, ça a l’air idiot…, dis­ons à l’esprit, au charme ; elles sen­tent qu’il les écoutera, qu’il a un tal­ent, autre chose que les signes extérieurs ; je trou­ve que les femmes ont une façon beau­coup plus intel­li­gente, et vaste, et large, d’aimer. Elles peu­vent aimer un homme très laid qui a un charme intérieur. Alors que pour se faire aimer quand on est laide, alors là, on a beau avoir l’âme admirable !… C’est beau­coup plus dif­fi­cile et rare. Le plus ter­ri­ble c’est quand on n’a pas autre chose, quand on tout misé sur l’amour, toute sa vie ; le jour où l’on est trans­par­ent pour les hommes, qu’est-ce qu’on fait ? Effec­tive­ment, il reste la mas­tur­ba­tion.

• Ou toute une gamme de com­pen­sa­tions…

– Oui…, mais il faut les avoir ! S’il n’est pas trop tard. Tout le monde n’est pas Thérèse d’Avila pour sub­limer dans la foi religieuse…

• …ou la créa­tiv­ité lit­téraire !

– Bien sûr ! Les hommes, c’est très impres­sion­nant, vivent encore selon des critères d’il y a trente ans ou trente siè­cles ! C’est-à-dire qu’après 50 ans, il n’y a plus rien à faire d’une femme, même pas la regarder ! Même pas lui dire par­don quand on la cogne ! On n’existe plus ! Alors, le tout mêlé à la dureté de ce temps…

• Votre con­stat est sévère. Diriez-vous quand même qu’il y a une évo­lu­tion ?

– Oui. Il y avait autre­fois… cinq pour cent d’hommes et aujourd’hui peut-être dix ou quinze qui sont capa­bles de se dire – comme dans cette pièce de Yas­mi­na Reza qui se passe dans un train, une ren­con­tre entre un homme et une femme : « Tiens, je suis là avec cette femme, elle ne me plaît pas for­mi­da­ble­ment, mais on va par­ler, elle est peut-être intéres­sante. » Après, à cha­cun de jouer. Oui, il y en a un peu plus qui font atten­tion…

• Il faut aus­si que la femme accepte, qu’elle ne se dise pas : encore un qui va me dra­guer.

– Oui. Mais aujourd’hui les femmes sont assez grandes, elles ont moins cette peur d’être draguées. Autre­fois, si un homme vous adres­sait la parole dans la rue, on pre­nait un air pincé, on ser­rait les jambes… On a une atti­tude plus déten­due. C’est le regard des hommes qui reste très impres­sion­nant, très glaçant.

• Qu’est-ce que ça provoque en vous ?

– De la ran­cune con­tre eux ! Je trou­ve que c’est des cons et des salauds : les deux ! C’est bête parce qu’il y a sou­vent quelque chose à tir­er d’une rela­tion avec quelqu’un, qui que ce soit ! Et c’est vache parce qu’ils n’ont pas cette gen­til­lesse. Moi, je suis gen­tille avec les vieilles dames ; avec si peu on les illu­mine ! Ils pour­raient le faire, ça ne leur coûterait rien, on ne leur demande pas de couch­er avec elles ! Et dans les livres, je n’ai jamais, ces derniers temps, vu par­ler du sexe des femmes avec autant de haine et d’horreur. Comme si les femmes n’étaient que des sacs à mal­adies, à puan­teurs. Dès que la femme n’est plus exacte­ment dans le créneau qui le fait ban­der d’avance, c’est la haine qui rem­place l’attirance. Ça relève d’une gyno­pho­bie éhon­tée, encore très sen­si­ble dans beau­coup de romans d’hommes où ils peu­vent racon­ter ce qu’ils veu­lent, comme si toutes ces femmes vieilles étaient en manque d’amour. Les femmes sont moins deman­deuses que ça ; il s’imaginent qu’on est des goules et qu’on voudrait les vam­piris­er. Les femmes ont déjà bien assez peur d’elles-mêmes !

• On entend dire par­fois que le fémin­isme a presque fait son temps. Il y a là, pour­tant, sur cette ques­tion du vieil­lisse­ment et de l’amour, un ter­rain d’action bien réel.

– Moi, je con­tin­ue à être fémin­iste ! Tant que dur­era cette rela­tion de pos­ses­sion, de pou­voir, de vio­lence à l’encontre de la femme. Une rela­tion qui peut être d’ailleurs très insi­dieuse. Rap­pelons-nous par exem­ple des pre­miers rap­ports Kin­sey sur la sex­u­al­ité aux États-Unis ; ils pré­tendaient que plus on était cul­tivées plus on avait du mal à attein­dre l’orgasme. L’année d’après, ils ont pub­lié une deux­ième édi­tion en dis­ant : Nos recherch­es n’étaient pas com­plètes, c’est le con­traire ! Plus on est cul­tivé, plus on rem­place ce qui ne va pas physique­ment par l’excitation cérébrale, un films porno, de la lit­téra­ture éro­tique, ce qu’on veut… On jouit mieux quand on a l’esprit plus dévelop­pé. Ils avaient dit le con­traire !, telle­ment ça les ennuyait cette idée qu’une femme intel­li­gente per­dait de son ani­mal­ité !

• Quels sont vos pré­ceptes de vie ?

– Une dose d’égoïsme, au meilleur sens du terme. Si on s’oublie, le jour où les enfants font leur vie ailleurs,  le mari aus­si par­fois, ou il meurt, eh bien, si on ne s’aime plus soi-même, qu’est-ce qui vous reste ? C’est en s’aimant qu’on est le plus ray­on­nant finale­ment. Bien sûr, il y a aus­si une ques­tion de tem­péra­ment, de chance. Et aus­si ce fait d’avoir vécu au siè­cle où j’ai vu les femmes soumis­es à un cadre, à un car­can – moi-même aus­si d’ailleurs, n’osant m’affirmer, ni pren­dre la parole dans une réu­nion poli­tique, effacée… Il fal­lait entr­er dans le rôle de grand-mère…

• Il y a une vision de la grand-mère ou du grand-père…

– …Oui, impor­tante, je m’en aperçois…

• …mais en même temps égoïste de la part des enfants. Ne faudrait-il pas savoir ne pas être une bonne mamie ou un bon papi ? Ce qui serait aus­si une manière de l’être.

– Je le crois . Parce que les enfants sont très cru­els et peu­vent mépris­er ce grand-par­ent qui les attend comme le messie, et ils ne vien­nent pas. 

• Ne peut-on dire aus­si qu’il y a un tabou entre les par­ents, cette fois, et les enfants ?

– Les enfants n’aiment pas bien, en effet, enten­dre par­ler de la sex­u­al­ité des par­ents – surtout quand ils ont 70 ans !

• On n’en par­le pas.

– Pas dans les détails, ce que je trou­ve d’ailleurs très bien. De même qu’à l’inverse les par­ents n’ont pas à con­naître de la sex­u­al­ité de leurs enfants. C’est tou­jours une affaire per­son­nelle, intime.

• Finale­ment, qu’est-ce qui peut encore nour­rir cette curiosité que vous con­sid­érez comme le sel de la vie, sinon de l’amour et de la sex­u­al­ité ?

– Eh bien, ne serait-ce que de lire – des romans d’amour par exem­ple –, ce qui main­tient dans un état de sen­si­bil­ité prop­ice à « ça » et à se dire : C’est vrai que les com­mence­ments sont une chose mer­veilleuse ! Se ren­con­tr­er aus­si, se faire des con­fi­dences, aller au ciné­ma, bref : rester en con­tact avec la vie.

Entre­tien avec Gérard Pon­thieu„ octo­bre 1998.


Kapuscinski. Le reporter surpris entre réalité et fiction

Voilà que va sor­tir en France « Kapus­cin­s­ki Non-Fic­tion », une biogra­phie démys­ti­fi­ante, ou démythi­fi­ante, ce qui revient au même, con­sacrée au jour­nal­iste polon­ais Ryszard Kapus­cin­s­ki, mort en 2007. Le mys­tère porterait sur son accoin­tance avec le régime com­mu­niste. Le mythe sur le jour­nal­isme pra­tiqué par celui qui en est sou­vent présen­té comme le parangon.

Je n’ai pas lu le livre en ques­tion, écrit par un autre Polon­ais, Artur Domoslaws­ki, jour­nal­iste à Gaze­ta Wybor­cza, le quo­ti­di­en d’Adam Mich­nik, fig­ure du mou­ve­ment Sol­i­darnosc. L’auteur, qui a côtoyé Kapus­cin­s­ki, a mené une enquête sem­ble-t-il ser­rée (600 pages), et tra­vail­lé sur les archives trans­mis­es par la veuve. Du bouquin, je ne dirai  rien d’autre ici, et pour cause. Mais j’en prof­ite pour dévelop­per quelques réflex­ions sur le méti­er d’informer et sur la con­nais­sance, livresque, que j’ai de « Kapu », sans l’avoir ren­con­tré, hélas, mais ayant fréquen­té la plu­part de ses livres pub­liés et ayant aus­si quelque­fois marché sur ses traces africaines.

ryszard-kapuscinski-reporter-polonais

Reportage, réc­it, fic­tion ? Ryszard Kapus­cin­s­ki mélangeait les gen­res.

Par­tant pour l’Éthiopie en 2005, je dois à mon ami Bernard Nan­tet, african­iste, archéo­logue, jour­nal­iste d’avoir glis­sé dans mes bagages, qua­si­ment en douce, un livre pas mal écorné… C’est ain­si que je fis con­nais­sance et du Négus, et de l’auteur au nom « à couch­er dehors ». Lire un tel ouvrage sur place, dans cette Éthiopie passée d’un empereur féo­dal à un dic­ta­teur marxo-san­guinaire (Mengis­tu), au peu­ple mar­tyrisé tant par les démences poli­tiques que par les famines extrêmes…, lire de telles pages donc avait quelque chose de dou­ble­ment sai­sis­sant. « Négus » est resté introu­vable durant une ving­taine d’années et vient donc d’être réédité (Flam­mar­i­on). C’est une sorte de mon­u­ment inclass­able, s’agissant de la suc­ces­sion de scènes incroy­ables mon­trant par ses deux extrémités hor­ri­bles les fastes d’un régime et, en con­séquence de ceux-ci, le dénue­ment extrême de ses vic­times.

Je garde notam­ment en mémoire le réc­it de ce ban­quet démen­tiel auquel Haïlé Sélas­sié avait con­vié des dizaines de chefs d’état lors d’un som­met de l’Organisation de l’unité africaine – dont le siège se trou­ve à Addis Abé­ba. Kapus­cin­s­ki cisèle là quelques pages mémorables mon­trant, par exem­ple, com­ment les domes­tiques jetaient aux men­di­ants les restes éhon­tés du fes­tin impér­i­al, com­ment ces hordes en gue­nilles s’agglutinaient aux grilles de la rési­dence pour y hap­per quelque pitance. Com­ment, aus­si, en ses tournées dans le pays pro­fond, l’empereur lançaient des pièces de mon­naie, par poignées, à ses hum­bles sujets affamés…

Voilà, en quelques mots insuff­isants, ce que racon­te « Kapu » dans Négus paru en 1994. Voilà com­ment, à sa manière, il tisse ses suites de réc­its – pub­liés en feuil­letons dans la presse polon­aise, puis inter­na­tionale –, que l’on retrou­vera dans D’une guerre l’autre (1988), Le Shah ou la démesure du pou­voir (1986), Imperi­um (1993), Ébène (2000), La Guerre du foot et autres guer­res et aven­tures (2003).

Reportage, réc­it, fic­tion ? Ryszard Kapus­cin­s­ki, il est vrai, mélangeait les gen­res et l’assumait comme, avec lui, quelques-uns de ses con­frères qui se recon­nais­saient dans ce qu’on a appelé l’école polon­aise du reportage lit­téraire. S’y étaient déjà adon­nés, avant eux et avant la chose, un Panaït Istrati (URSSVers l’autre flamme, 1927) un Joseph Kessel et, plus encore, un Albert Lon­dres dont per­son­ne, s’agissant de celui-là, ne sera allé véri­fié la réal­ité de ses per­son­nages croisés dans les bor­dels de Buenos-Aires ou aux bagnes de l’île du Dia­ble et de Biribi. De même, après eux, on ne saurait jur­er de la blancheur vir­ginale des reportages lau­réats des prix Albert-Lon­dres et Pulitzer, dont cer­tains furent à l’occasion con­va­in­cus de bidon­nage. [À ce sujet, voir « Le prix Albert Lon­dres n’immunise pas con­tre le maljour­nal­isme » de Jean-Pierre Tailleur].

Ain­si, l’auteur polon­ais du livre cri­tique sur « Kapu », pointe-t-il à de mul­ti­ples repris­es erreurs, inco­hérences et même inven­tions parse­mant les reportages étudiés. Il relève, par exem­ple, que Haïlé Sélas­sié n’était pas illet­tré – sans me référ­er exacte­ment au livre (que j’ai ren­du !), je crois me sou­venir qu’il décrivait l’empereur d’Éthiopie comme n’écrivant ni ne sig­nant jamais aucun doc­u­ment, qu’il se fai­sait lire…

« Kapu », c’est un fait, ne pre­nait pas de notes ! Voici ce qu’il en dit dans Auto­por­trait d’un reporter (2003) : « Le reporter fonc­tionne comme une bat­terie : il charge ses accu­mu­la­teurs, recueille, absorbe la réal­ité, rassem­ble du matéri­au, et donc, pen­dant ces péri­odes, il n’a pas le temps d’écrire […] La sit­u­a­tion de voy­age est trop pré­cieuse pour écrire. » A mon avis l’un n’empêche pas l’autre, au con­traire, car il vaut mieux se fier à ses notes qu’à sa seule mémoire. Et les notes, si l’on sait les pren­dre bien, ren­for­cent et l’observation et la mémori­sa­tion des sit­u­a­tions. Mais j’ai con­nu des pre­neurs de notes obses­sion­nels qui étaient de piètres jour­nal­istes, parce que davan­tage greffiers qu’observateurs atten­tifs.

En fait, la ques­tion passe tou­jours par celle, inévitable, de la recom­po­si­tion du réel. A com­mencer d’abord par la per­cep­tion dudit réel. Il est évi­dent qu’un reporter fil­tre en per­ma­nence les infor­ma­tions délivrées par ses sens. Plus encore, il ori­ente ceux-ci – ses sens – en fonc­tion de sa « carte du monde » et de l’interprétation des événe­ments qu’il observe, et qu’il ordonne au fur et à mesure de ce qu’il retient dans son inten­tion de rap­porter (reporter). A ce stade, le jour­nal­iste-reporter se com­porte comme tout témoin se con­stru­isant une opin­ion, puis un juge­ment, ou du moins un avis, sur un fait ou une sit­u­a­tion observés. La dif­férence devra résider dans ce que l’on peut qual­i­fi­er d’atti­tude pro­fes­sion­nelle : cette capac­ité dialec­tique interne créant un cou­ple entre empathie et objec­ti­va­tion. D’un côté le regard humain, de pleine sub­jec­tiv­ité sen­si­ble ; de l’autre cette dis­tan­ci­a­tion pro­pre­ment jour­nal­is­tique et à pré­ten­tion objec­tive. Et entre ces deux pôles, tout le champ « élec­trique » pro­duit par l’esprit cri­tique, le désir de com­préhen­sion, le souci de mise en per­spec­tive dans un con­texte infor­mé et infor­mant.

En ce sens, le tra­vail du reporter (comme tout tra­vail, d’ailleurs) est une lutte. Ici entre une matière ténue et envahissante, sur­gis­sante et com­plexe, celle du matéri­au humain. Il y faut certes du méti­er, comme pou­vait en avoir accu­mulé « Kapu » dans son demi-siè­cle de baroudage, à pra­ti­quer l’enquête selon Hérodote, son maître (il empor­tait tou­jours ses Car­nets avec lui. Lire aus­si Mes voy­ages avec Hérodote, 2004). Lequel Hérodote [vers 485 avant notre ère !], père fon­da­teur de l’histoire, dit-on, et sans doute aus­si du jour­nal­isme, décou­vrait le monde à tâtons et sans bous­sole…, s’en lais­sant sou­vent con­ter au fil des mythes et des légen­des, mais ayant à cœur de sépar­er autant que pos­si­ble le bon grain de l’ivraie. C’est ain­si qu’il fut sans doute le pre­mier à citer ses sources et même par­fois à s’en mon­tr­er dis­tant, sinon même à les met­tre en doute.

Ain­si, Ryszard Kapus­cin­s­ki aurait-il fail­li au méti­er d’informer ? Je ne le crois pas car je le place dans cette caté­gorie de jour­nal­istes en effet lit­téraires ayant renon­cé à la pré­ten­tion d’objectivité, mais non de vérité, au prof­it d’un engage­ment human­iste non dis­simulé – et non idéologique pour autant. Il a ain­si rejoint cette caté­gorie des romanciers et, plus générale­ment, des artistes, dont la puis­sance évo­ca­trice dans leur sub­jec­tive­ment assumée et délibérée représen­ta­tion du monde, parvient à une forme indé­ni­able de réal­isme. Il en est ain­si notam­ment de cer­tains écrivains, comme d’auteurs de théâtre et de cinéastes.

Reste la ques­tion de sa col­lab­o­ra­tion avec les ser­vices secrets com­mu­nistes. L’auteur du livre recon­naît [selon Libéra­tion du 08/03/2010] que le dossier de Kapus­cin­s­ki, con­sultable à l’Institut polon­ais de la mémoire nationale, témoigne qu’il n’a jamais nui à quelqu’un et qu’il trans­met­tait des infor­ma­tions assez anodines sur les per­son­nes qu’il ren­con­trait à l’étranger. C’était alors, pour un jour­nal­iste de l’Est, le prix à pay­er pour le droit à voy­ager. Cette pra­tique d’”échanges d’informations” demeure actuelle et en quelque sorte ordi­naire par le biais de ren­con­tres « informelles » entre reporters et autres envoyés spé­ci­aux avec d’honorables cor­re­spon­dants des mis­sions diplo­ma­tiques de par le monde…

Par ailleurs, on peut aus­si atten­dre de cette biogra­phie cri­tique qu’elle apporte son éclairage sur l’engage­ment poli­tique du reporter. Salarié de l’agence d’État PAP, Kapus­cin­s­ki en était aus­si l’unique “grand reporter”, celui qui béné­fi­ci­ait du statut d’”en dehors” de la Pologne. Un priv­ilège relatif et peut-être aus­si une sorte de dette envers ses lecteurs polon­ais. Com­ment ne pas voir qu’il a pu s’en acquit­ter pré­cisé­ment par le con­tenu même de ses reportages ? Com­ment ne pas établir de par­al­lèle entre les réc­its des fastes déca­dents de l’empire éthiopi­en et leurs pen­dants dans l’empire com­mu­niste ? Autrement dit entre ses livres Négus et Imperi­um, con­sacré à l’URSS – sans oubli­er Le Shah ou la démesure du pou­voir. Oui, la démesure du pou­voir, le plus vaste des champs ouverts à la sagac­ité d’un reporter. Dom­mage que “Kapu” ne soit pas allé jusqu’à le cou­vrir vers La Havane – et sans doute en fut-il indi­recte­ment empêché par son ami­tié avec Gar­cia-Mar­quez, affidé de Cas­tro. Nul n’étant par­fait, on le sait. On se con­tentera bien de la qual­ité d’homme.

Sa notice sur Wikipedia.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

  • Traduire :

  • Twitter — Gazouiller

  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
    Licence Creative Commons

  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

  • Catégories d’articles

  • Salut cousin !

    Je doute donc je suis - gp

  • Calendrier

    novembre 2017
    lunmarmerjeuvensamdim
    « Oct  
     12345
    6789101112
    13141516171819
    20212223242526
    27282930 
    Copyright © 1996-2017 C’est pour dire. Tous droits réservés – sauf selon la license Creative Commons.
    iDream theme by Templates Next | Turbiné par WordPress