Islam : pourquoi beaucoup, en France, s’interdisent de nommer les faits qui gênent

Par Philippe D’Iribarne

Temps de lecture ± 7 mn

Cet article est paru en juillet 2019… dans Le Figaro. Son auteur, sociologue, polytechnicien et directeur de recherche au CNRS, y analyse les freins psychologiques et les blocages culturels qui, selon lui, conduisent les Français s’exprimant dans l’espace public à l’autocensure et au déni sur certains aspects de l’islam. J’ai cru intéressant de le publier ici et, au vu des de la sinistre actualité,, sans autorisation de l’auteur et du Figaro, comptant sur leur solidarité éditoriale.

Il n’est sans doute pas de sujet plus clivant dans la France d’aujourd’hui que ce qui touche à l’islam et au monde musulman. Il n’est quasiment pas de semaine sans que la polémique ne renaisse à son propos : la tenue islamique, du burkini dans les piscines aux mères voilées accompagnant les sorties scolaires, vue par certains comme un symbole féministe de liberté en dépit de la place que lui donnent les pays musulmans les plus attachés à l’enfermement des femmes ; les agressions contre des juifs ponctuées de « Allah akbar », dont on voit nier qu’elles aient un rapport avec une forme d’antisémitisme. D’autres thèmes surgissent de façon plus épisodique, telles, récemment, les manifestations des supporteurs de l’équipe de football d’Algérie, que tout le monde auraient trouvées insupportables si les supporteurs du PSG ou de l’OM étaient en cause, mais où tout un courant d’opinion n’a voulu voir qu’un épisode festif. Les accusations fusent en tous sens, portées par des labels vengeurs, entre islamogauchisme et islamophobie. Ce n’est manifestement pas du même islam que parlent ceux qui s’affrontent. C’est que, à son propos, des imaginaires très contrastés, porteurs de repères tout aussi contrastés, sont à l’œuvre. Face à l’islam, la gauche paraît particulièrement à la peine quand il s’agit de reconnaître l’existence de faits problématiques. Mais la droite elle aussi a du mal à se situer.

La gauche s’affirme passionnément attachée à la liberté et à l’égalité. Or, les pays musulmans témoignent jour après jour du fait que l’islam fait mauvais ménage avec l’une et l’autre. La liberté de conscience y est malmenée : aucun ne reconnaît le droit pour un musulman de se convertir à une autre religion. Aucun n’accepte pleinement dans la loi l’égalité entre hommes et femmes. Même la Tunisie, en pointe dans ce domaine au sein du monde musulman, jusqu’à autoriser depuis peu une musulmane à épouser un non- musulman, n’a pas osé à ce jour (quoique ce projet ne soit pas abandonné) mettre un terme aux inégalités en matière d’héritage. Cela serait une transgression majeure tant le Coran est explicite en la matière : « Voici ce qu’Allah vous enjoint au sujet de vos enfants : au fils, une part équivalente à celle de deux filles. » (Coran, IV, 11).

On pourrait donc s’attendre à ce que la gauche dénonce massivement cette hostilité aux valeurs de la République. C’est bien ce que fait une partie d’entre elle, que l’on peut qualifier de républicaine. Mais la majorité d’une gauche dite antiraciste dénonce plutôt ceux qui jettent sur le monde musulman un regard empreint de réalisme. C’est que toute une conception de ce que c’est qu’être de gauche, d’avoir une identité de gauche, est à l’œuvre.

La gauche se veut l’héritière de la Révolution française, ennemie de l’Ancien Régime, avec ses privilèges, les mille distinctions qui structuraient la vie sociale entre nobles et roturiers, maîtres et serviteurs, chrétiens et juifs, aînés et cadets, enfants légitimes et naturels. Son rapport au monde est aussi nourri de la mémoire d’innombrables luttes menées contre toutes les formes d’oppression exercées par un segment de la société sur un autre, l’esclavage, l’exploitation des travailleurs, la Shoah. Il s’agit donc pour elle d’œuvrer à l’avènement d’une société de citoyens que rien ne distingue, dans une vision de la nation exclusivement politique, refusant tout attachement, volontiers qualifié d’ethnique, à un héritage singulier.

Dans cette perspective, seuls ceux qui diffèrent par leurs options politiques, progressistes et conservateurs, méritent d’être distingués. Il convient, pour beaucoup à gauche, d’effacer toutes les distinctions traditionnelles, progressivement vouées aux poubelles de l’histoire, jusqu’à celles qui ont longtemps paru aussi naturelles que la distinction entre hommes et femmes. Toute idée de retour en arrière, séparant les citoyens en catégories traitées inégalement, suscite l’indignation, comme quand il a été question de déchoir de la nationalité française les seuls terroristes binationaux.

On a affaire à une vision de l’homme qui entend transcender les contingences de ce bas monde, ainsi que l’exprime Tocqueville, pour qui la Révolution française « a opéré, par rapport à ce monde, précisément de la même manière que la révolution religieuse agissant en vue de l’autre ; elle a considéré le citoyen d’une façon abstraite, en dehors de toutes les sociétés particulières, de même que la religion considère l’homme en général, indépendamment du pays et du temps ». Comment dès lors constater et analyser ce qui singularise l’islam, entre les difficultés d’une démocratie pluraliste à prospérer dans les pays musulmans, le statut qui y est réservé aux minorités religieuses, le terrorisme mené au nom d’Allah, ou, dans notre pays, les mouvements qualifiés de « partition » ou de « sécession » par les derniers présidents de la République ?

Reste la construction d’un mythe dont l’objet, affirme Lévi-Strauss, « est de fournir un modèle logique pour résoudre une contradiction (tâche irréalisable si la contradiction est réelle) ». Un islam imaginaire, « religion de paix », protégé par une sorte de muraille de Chine de ce qu’enseigne l’observation, est présenté comme le « vrai islam ». Tout ce qui questionne l’image d’Épinal ainsi construite est réputé n’avoir « rien à voir avec l’islam » ou du moins relever de simples « dérives ». Si celles-ci concernent l’ensemble des pays musulmans, ce qui suggère qu’elles ont un caractère structurel, il s’agit, est-il affirmé, d’un pur concours de circonstances. Les musulmans qui sombrent dans le terrorisme ont des problèmes psychiatriques ou sont victimes de sociétés qui les rejettent. Alors que la colonisation française du Maghreb est déclarée « crime contre l’humanité », la colonisation musulmane de l’Espagne est présentée comme éminemment civilisatrice, facteur de culture et de paix. Une option minimale permet de reconnaître l’existence d’aspects sombres de l’islam, tel le fait de réserver aux femmes un statut inférieur, mais à condition de déclarer que toutes les religions font de même.

Et puis, comme la meilleure défense est l’attaque, ce sont ceux qui prêtent attention aux aspects problématiques de l’islam qui sont dénoncés, déclarés islamophobes, accusés d’être aveuglés par une hostilité viscérale envers l’islam en soi et les musulmans en tant que tels. Là encore, le discours ne veut rien connaître des faits. Une observation attentive montre que ce que les sociétés occidentales rejettent massivement n’est nullement l’islam comme foi mais un ordre social islamique, ennemi de leurs valeurs cardinales de liberté et d’égalité. Loin d’être hostiles de manière indiscriminée aux musulmans, elles réservent un bon accueil à ceux qui cherchent à s’y intégrer. Mais, dans une vision de gauche, le simple fait de scruter sans a priori la réalité du monde musulman fait scandale, car cela risque de conduire à « stigmatiser » un groupe particulier de citoyens.

Face à cette construction idéologique, la droite s’unirait-elle pour construire un discours de vérité ? Il n’en est rien. Certes, opérer des distinctions entre les citoyens ne la choque pas. Sa vision de l’égalité reste largement celle d’Aristote : traiter de manière égale ce qui est semblable et de manière inégale ce qui diffère. Prêter attention aux spécificités du monde de l’islam s’impose donc. Mais elle est engluée elle aussi dans des imaginaires qui diffèrent, pour reprendre la distinction classique de René Rémond, entre les trois droites.

Pour la droite légitimiste, attachée à l’héritage de la France de toujours, l’islam est un corps étranger, à considérer en bloc ; les musulmans doivent s’assimiler jusqu’à respecter scrupuleusement les us et coutumes de leur nouvelle patrie et l’idéal serait qu’ils disparaissent en changeant de religion. La droite bonapartiste croit à la toute- puissance de l’État et considère qu’il va de soi que si celui-ci se montre suffisamment ferme, les musulmans se comporteront en bons citoyens tout en pratiquant dans le privé une religion qui a, en soi, trop peu d’importance pour mériter qu’on s’y intéresse. Pour la droite orléaniste, les musulmans forment une collection d’individus indépendants dont chacun a le droit d’agir à sa guise, et il n’y a pas lieu de prêter attention à l’emprise collective d’un islam social et politique.

La confusion qui en résulte sur la question de l’islam est d’autant plus grande que des visions très diverses peuvent coexister au sein d’une même famille politique, surtout quand ses racines sont « en même temps » à droite et à gauche. Cette confusion s’ajoute à d’autres facteurs qui rendent difficile d’aborder avec quelque objectivité ce qui touche à l’islam. Toutes sensibilités politiques confondues, les pouvoirs publics veulent éviter, en prêtant le flanc à l’accusation de « maltraiter l’islam », de mettre en danger leurs relations avec les pays du Golfe. Notre justice, attentive aux libertés individuelles quand l’action de l’État les menace, ne s’y intéresse guère quand la pression sociale prend des formes suffisamment subtiles pour ne pas tomber d’évidence sous le coup de la loi : l’ostracisme, la crainte d’être mal jugé, le chantage affectif.

Comment, dans ces conditions faire preuve de réalisme à l’égard des héritiers du monde musulman présents sur notre sol et agir avec intelligence pour permettre leur bonne intégration dans le monde occidental ? Il est temps, pour les Français de tout bord, de se rappeler qu’ils ont en partage l’héritage des Lumières et de chercher à se retrouver autour de son idéal de lucidité dans des débats attentifs aux réalités du monde.

* Philippe d’Iribarne est l’auteur de « Islamophobie. Intoxication idéologique » (Albin Michel, 2019).

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Martial Maurette Photographe
1 novembre 2020 9 h 47 min

En ces centaines de textes, discours, articles, et milliers de convictions, on en oublie presque la “décapitation” d’un prof, pour analyse scolaire de caricatures.

“Laïcité et Liberté”, dans les règles de la légalité et la démocratie française !

Maurice Armand
28 octobre 2020 12 h 05 min
Last edited 28 jours il y a by Maurice Armand
Administrateur
Gerard Ponthieu
28 octobre 2020 12 h 08 min
Reply to  Maurice Armand

En effet, je retrouve bien là nos divergences. Je ne. partage ni le fond, ni encore moins la forme de ces invectives. Elles définissent bien, à ma vue, les contours de ce qu’elles voudraient dénier : l’islamo-gauchisme. Je ne vois pas pourquoi je le publierais sur mon blog, à moins de l’analyser point par point, et en pure perte dès lors que je discuterais avec quelqu’un qui, sans doute jamais, accepterait ne serait-ce que l’idée de changer d’avis en admettant le bien-fondé d’opinions et idées contraires. J’aime ce proverbe africain: « On ne fait pas boire un âne qui n’a… Lire la suite »

Maurice ARMAND
28 octobre 2020 16 h 00 min

Merci pour votre honnêteté intellectuelle, la publication du lien montre votre ouverture.
Ouverture qui a ses limites : j’aime beaucoup votre phrase dont vous devriez vous méfier : elle peut se retourner comme un gant. Si l’âne ce n’est pas vous, peut-être changerez-vous d’avis ! Sans rancune, merci pour cet échange chaleureux.
Cordialement, Maurice Armand

Administrateur
Gerard Ponthieu
26 octobre 2020 19 h 29 min

Cet article ayant provoqué son désabonnement, j’ai proposé à Maurice Armand de discuter sur ses raisons. Ce qui a valu un échange de courriels que l’intéressé à accepté de les voir publiés sous forme de commentaires. Merci à lui, et vive le débat !

Maurice Armand
26 octobre 2020 19 h 38 min

ME DÉSABONNER

Je me suis trompé de bistrot.
Au revoir.
Maurice Armand

Administrateur
Gerard Ponthieu
26 octobre 2020 19 h 42 min
Reply to  Maurice Armand

Je ne l’aurais pas cru ! Dommage. Mais c’est fait.

À l’occasion, dites-moi quel a été le verre de trop…
Gérard Ponthieu

Administrateur
Maurice Armand
26 octobre 2020 23 h 11 min

Voilà bien notre différence de point de vue. J’ai fréquenté beaucoup de musulmans, de différents milieux (très différents), et n’ai jamais vu pointer cette terreur nouvelle dont vous parlez. J’ai rencontré des gens normaux, avec leur culture, leur histoire qu’ils ne peuvent pas effacer d’un coup parce que la vie les a déplacés. Ils ont leurs défauts, leurs faiblesses, et leurs forces aussi, leurs qualités humaines “normales”. Il y a bien sûr de la vigilance à avoir, le monde n’est pas tout rose et il a des gens faibles rendus dangereux et exploités par des assoiffés de pouvoir, eux-mêmes issus… Lire la suite »

Administrateur
Gerard Ponthieu
27 octobre 2020 14 h 14 min
Reply to  Maurice Armand

Continuons encore un peu… La première moitié de votre réponse me convient, je l’approuve jusqu’à « normales ». Tous les musulmans ne sont pas des terroristes, certes. Et comment ne serais-je pas d’accord avec le principe de fraternité ? en soulignant qu’il implique, pour le moins, une réciprocité, puisqu’il devrait être une valeur universelle. Je vous suis moins quand vous parlez de « voir le mal partout ». Partout ? heureusement pas. Mais pas nulle part non plus ! Inverser le complotisme (détestable), est-ce mieux ? – on dit aussi angélisme, naïveté, et même complicité objective… Vous pointez autrement le problème quand vous écrivez, comme une… Lire la suite »

Maurice Armand
26 octobre 2020 20 h 53 min

Bonjour,

Il y a trop de relents que je ressens comme islamophobes dans les textes que vous publiez. Je n’y retrouve pas la générosité à laquelle m’avait habitué celui qui m’a indiqué votre blog.
Pour moi Fraternité d’abord.
Maurice Armand

Administrateur
Gerard Ponthieu
27 octobre 2020 17 h 09 min
Reply to  Maurice Armand

Merci Maurice de me répondre. J’avais tout de même un peu deviné l’origine « du mal ». Vous m’opposez générosité et fraternité ; je ne crois pas m’en départir, jamais. Je partage ces deux valeurs fortes avec une exigence de lucidité. Je vais continuer dans ce sens car je me désole de constater l’aveuglement de certains « camarades » – dont de mes amis – face au danger du fascisme islamiste, que vous qualifiez d’ « islamophobie », ce terme lui-même forgé par lesdits islamistes pour mieux mener leur guerre contre nos propres valeurs, dont la fraternité et la générosité… Lire la suite »

Administrateur
Gerard Ponthieu
27 octobre 2020 17 h 41 min

Voilà bien notre différence de point de vue. J’ai fréquenté beaucoup de musulmans, de différents milieux (très différents), et n’ai jamais vu pointer cette terreur nouvelle dont vous parlez. J’ai rencontré des gens normaux, avec leur culture, leur histoire qu’ils ne peuvent pas effacer d’un coup parce que la vie les a déplacés. Ils ont leurs défauts, leurs faiblesses, et leurs forces aussi, leurs qualités humaines “normales”. Il y a bien sûr de la vigilance à avoir, le monde n’est pas tout rose et il a des gens faibles rendus dangereux et exploités par des assoiffés de pouvoir, eux-mêmes issus… Lire la suite »

Administrateur
Gerard Ponthieu
27 octobre 2020 17 h 42 min

Continuons encore un peu… La première moitié de votre réponse me convient, je l’approuve jusqu’à « normales ». Tous les musulmans ne sont pas des terroristes, certes. Et comment ne serais-je pas d’accord avec le principe de fraternité ? en soulignant qu’il implique, pour le moins, une réciprocité, puisqu’il devrait être une valeur universelle. Je vous suis moins quand vous parlez de « voir le mal partout ». Partout ? heureusement pas. Mais pas nulle part non plus ! Inverser le complotisme (détestable), est-ce mieux ? – on dit aussi angélisme, naïveté, et même complicité objective… Vous pointez autrement le… Lire la suite »

bosquart
23 octobre 2020 22 h 01 min

Très bel article, en effet, qui tente avec beaucoup de hauteur d’éviter les approximations et les amalgames dont nous nous repaissons tous les jours depuis l’assassinat de Samuel PATY !
Il valait la peine de le porter à notre connaissance. Un article qui ne masque pas les difficultés du problème, tout en osant “porter le débat” là où il faut sans état d’âme, il me semble. Bravo !

Gian
23 octobre 2020 15 h 12 min

“permettre leur bonne intégration dans le monde occidental”… Oxymore ! Voilà maintenant plusieurs décennies que la preuve est faite : c’est bien moins que les “héritiers du monde musulman” ne veulent pas s’intégrer en s’arc-boutant sur leurs moeurs exotiques, qu’ils ne le peuvent pas, à cause de leur inflexible formatage culturel, leur conditionnement totalitaire de pression de conformisme social inévitble. Du moins, une grande majorité d’entre eux, les Zineb ou Boualem sont rarissimes…

Martial Maurette Photographe
22 octobre 2020 16 h 35 min

Blablabla, …de tous bords.

Etoile
22 octobre 2020 15 h 28 min

De l’intérieur de l’Islam, la Fitna (l’antonyme négatif, la guerre qui brise l’islam de l’intérieur), la Fitna donc, peut être proclamée, pour supprimer le jihad qui a été lancé de façon inopportune. C’est la Fitna dont il faut réveiller la mémoire, aux musulmans

Invoquer les dissensions entre la droite et la gauche française n’a rien à voir avec le problème.

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