On n'est pas des moutons

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Syrie. Guerre et paix, l’éternel conflit des hommes

La paix entre États, comme la paix civile, sont d'universels symboles de la paix du coeur. Ils en sont aussi les effets.(Chevalier-Gheerbrant, Dictionnaire des symboles)

La terrible agonie d'Alep et de sa population touche l'humanité entière. Ou, du moins, devrait-elle la toucher – ce qui changerait peut-être la face du monde. Mais son atrocité renvoie à ses causes, souvent incompréhensibles. Des parallèles sont tentées avec l'Histoire récente : certains voient en Syrie une guerre civile semblable à la guerre d'Espagne (1936-1939) qui fut le prélude au deuxième conflit mondial. Issa Goraieb, éditorialiste au quotidien francophone de Beyrouth, L'Orient-Le Jour, tentait ce rapprochement l'an dernier :

"Les avions et pilotes russes dépêchés à l’aide d’un Bachar el-Assad en mauvaise posture ne sont autres, en effet, que la légion Condor qu’offrait Hitler au dictateur Francisco Franco. À l’époque, l’Italien Mussolini se chargeait, lui, d’expédier des combattants ; c’est bien ce que font aujourd’hui en Syrie les Iraniens et leurs supplétifs du Hezbollah, qui s’apprêteraient à lancer une offensive terrestre majeure pour consolider la Syrie utile de Bachar. Quant aux brigades internationales, formées de volontaires venant de divers points de la planète pour prêter main-forte aux républicains espagnols, c’est évidemment Daech qui en décline actuellement une réédition des plus sulfureuses." [L'Orient-Le Jour, 03/10/2015]

"Sulfureuse", c'est peu dire, sinon maladroit. De son côté, Jean-Pierre Filiu, analyste de l'islam contemporain, insiste aussi sur ce parallèle historique, marquant bien une différence tranchée :  «Si la Syrie est notre guerre d’Espagne, ce n’est pas du fait d’une assimilation fallacieuse des djihadistes aux brigadistes, mais bien en raison de la non-intervention occidentale». [Mediapart, 7/08/2016] Encore fallait-il le rappeler et le souligner : s'engager pour un idéal de libération politique diffère foncièrement du renoncement dans le fanatisme et l'asservissement religieux.

Pour Ziyad Makhoul, lui aussi éditorialiste à L'Orient-Le Jour : "Ce n'est plus une tendance, ou un glissement progressif. C'est une nouvelle réalité. Le monde régresse à une vitesse insensée, que ce soit à cause des vicissitudes de la globalisation, de la tribalisation des esprits, ou de la résurrection de l'hyperreligieux. Ce monde qui est encore le nôtre s'obscurcit, se recroqueville dans ses phobies (de la lumière, de l'autre...) et se calfeutre dans une barbarie (et une revendication et une banalisation de cette barbarie) foncièrement moyenâgeuse." [15/12/16]

"Moyenâgeuse"…  passons sur cet anachronisme malheureux (l'histoire du Moyen Âge exige la nuance… historique). Mais soit, il y a de l'irrationnel dans la folie guerrière des hommes à l'humanité relative… D'où vient, en effet, cette tare frappant l'homo pourtant sapiens – ainsi le décrit-on – incapable d'instaurer la paix comme mode de relation entre ses congénères ? Cet espèce-là, bien différenciée des autres espèces animales en ce qu'elle est si capable de détruire ses semblables, et sans doute aussi de s'autodétruire. J'entendais, dans le poste ce matin, Jean-Claude Carrière s'interroger sur le sujet et précisément sur la Paix, avec majuscule 1. Car l'Histoire (grand H) et toutes les histoires, presque toutes, qui nourrissent notamment la littérature, le cinéma, les arts…, s'abreuvent à la guerre. On y voit sans doute un effet du poison violent qui tourneboule les hommes, les mâles : la testostérone. Peu les femmes-femelles qui en fabriquent bien moins, ou qui le transforment mieux, en amour par exemple – sauf exceptions, bien entendu, dans les champs de compétition de pouvoir, politique et autres. Ce qui se traduit, soit dit en passant, par des prisons peuplées d'hommes à 90 pour cent…

Le même Jean-Claude Carrière relevait aussi que l'empire romain avait établi la paix pendant plusieurs décennies sur l'ensemble de son immense domaine. "Pourquoi ? Il accueillait toutes les croyances." 2 C'est bien l'objectif de la laïcité – du moins dans le strict esprit de la loi française de 1905. On peut y voir une réplique politique et positive à la folie humaine, vers son édification et sa longue marche vers la Paix. On en est loin, pour en revenir à la guerre en Syrie. Poutine a su montrer et démontrer "qu'il en a" [de la testostérone…], en quoi il est soutenu et admiré par d'autres [qui en ont aussi !], comme Jean-Luc Mélenchon, pour ne parler que de lui.

Des nuances intéressantes, du point de vue politico-diplomatique, ont été apportées hier soir [15/12/16] sur France 2 qui consacrait une longue soirée à Vladimir Poutine "des origines à nos jours". Nuancée, donc, l'analyse de l'ancien ministre des Affaires étrangère, Hubert Védrine, faisant ressortir l'inconséquence méprisante des "Occidentaux" face à la Russie post-soviétique, en quête de reconnaissance internationale – ce que l'Europe lui a refusé ! D'où, aussi, les poussées de l'hormone en question… grande fournisseuse de guerres et de morts.


Jean-Claude Carrière : "Je voudrais bien que... par franceinter

Notes:

  1. Il vient de publier La Paix (Ed. Odile Jacob)
  2. Du même Ziyad Makhoul (L'Orient-Le Jour), cette note : " Jacques Le Goff savait que l'Occident médiéval était né sur les ruines du monde romain, qu'il y avait trouvé appui et handicap à la fois, que Rome a été sa nourriture et sa paralysie. Ce qui naîtra des ruines et des cadavres d'Alep(-Est) risque d'être infiniment moins fascinant. Terriblement plus mortel."

Syrie. Alep ou la mort tombée du ciel

par Tho­mas Clu­zel (Fran­ce Cultu­re)

Consa­crée à l’agonie d’Alep et de sa popu­la­tion, la revue de pres­se de Tho­mas Clu­zel ce matin ( 25/11/16 ) sur Fran­ce Cultu­re expri­mait avec for­ce l’insoutenable folie meur­triè­re des hom­mes, cet­te étran­ge espè­ce, la seule qui s’acharne à la mort de ses sem­bla­bles et, plus au-delà enco­re, à son auto­des­truc­tion. Tan­dis que la « clas­se poli­ti­que et média­ti­que »  glo­se sur le com­bat de coqs télé­vi­suel de la veille, qui n’en sem­ble que plus déri­soi­re. Pour­tant, le ger­me de la guer­re n’est-il pas déjà tapi dans cet­te cour­se au pou­voir ? Com­ment pas­ser de la com­pé­ti­tion à la coopé­ra­tion, de l’injustice à l’entraide, de l’indifférence à la soli­da­ri­té ? Réflexion en pas­sant, pour en reve­nir au mar­ty­re d’Alep :

Sur une vidéo publiée sur le site du New York Times, une fem­me racon­te que le bruit d’un avion annon­ce qu’une bom­be est sur le point de s’écraser sur la vil­le. Les secon­des s’écoulent. Elle anti­ci­pe l’explosion qui ne tar­de­ra plus. Et redou­te qu’un mur ou même un bâti­ment entier ne s’effondre sur elle. Elle ima­gi­ne le pire, la mort. Et puis ouvre les yeux, pour se ren­dre comp­te qu’elle est tou­jours vivan­te. Un immeu­ble vient pour­tant, en effet, de s’écrouler. Celui d’à côté. Dans cet­te vidéo de près de trois minu­tes et inti­tu­lée « à la recher­che des bom­bes dans le ciel d’Alep », des rési­dents de la vil­le assié­gée racon­tent, un à un, au quo­ti­dien amé­ri­cain, leurs impres­sions lors­que le bruit d’un avion vient à se rap­pro­cher jusqu’au moment de déchi­rer, lit­té­ra­le­ment, le ciel.

Quand un pro­fes­seur avoue que ses sens lui jouent par­fois des tours, que dans ses oreilles réson­nent, par moment, des bruits de moteur qui n’existent pas et qu’il lui arri­ve même, quand c’est le cas, de se moquer de lui-même et d’en rire, d’autres, à l’instar de cet­te infir­miè­re, racon­tent que les bom­bar­de­ments, les des­truc­tions, les cris des habi­tants effrayés fuyant par­tout où ils le peu­vent, sont deve­nus leur rou­ti­ne quo­ti­dien­ne. Tous décri­vent la ter­reur qui les sai­sit, à cha­que fois qu’ils voient l’un de ces engins de mort tra­ver­ser le ciel d’Alep.

En publiant ces témoi­gna­ges, le site du New York Times vient ain­si nous rap­pe­ler, de la plus poi­gnan­te des maniè­res, que si le week-end der­nier (tan­dis que les Nations Unies ten­taient, une nou­vel­le fois, de négo­cier un arrêt du conflit) les bom­bar­de­ments ont dimi­nué, en revan­che, dès lun­di (à pei­ne acté l’échec des négo­cia­tions de la veille) ils ont aus­si­tôt repris avec une inten­si­té dra­ma­ti­que. Ces atta­ques sont aujourd’hui les plus vio­len­tes enre­gis­trées depuis deux ans, pré­ci­se tou­jours le quo­ti­dien amé­ri­cain, avant d’ajouter : désor­mais les bom­bes d’Alep lais­sent 250 000 per­son­nes vivre en enfer. Hier enco­re, au moins 32 civils, dont cinq enfants, ont péri dans ces bom­bar­de­ments, pré­ci­se ce matin le site d’Al Ara­biya. Il s’agit de l’un des bilans les plus éle­vés, sur une seule jour­née, depuis le début de la vio­len­te cam­pa­gne menée par l’armée syrien­ne sur le sec­teur de la deuxiè­me vil­le du pays, tenu par les insur­gés.

En un peu plus d’une semai­ne, ce ne sont pas moins de 300 per­son­nes qui ont trou­vé la mort à Alep. Il faut dire qu’aux mis­si­les, aux obus, aux barils d’explosifs et aux bom­bes incen­diai­res s’ajoutent, éga­le­ment, des atta­ques chi­mi­ques à la chlo­ri­ne. Sans comp­ter que de vio­lents com­bats se dérou­lent, à pré­sent, au sol. La semai­ne der­niè­re, les for­ces loya­lis­tes sont entrées pour la pre­miè­re fois dans un quar­tier au nord-est de la vil­le. Le régi­me a éga­le­ment chas­sé les insur­gés d’une ancien­ne zone indus­triel­le.

« Alep, un assaut contre l’humanité », c’est le titre, cet­te fois-ci, de cet édi­to à lire dans les colon­nes du Temps de Lau­san­ne. Le jour­nal y racon­te, notam­ment, com­ment sur pla­ce habi­tants et secou­ris­tes conti­nuent de fil­mer les scè­nes, plus insou­te­na­bles les unes que les autres : ces bébés pré­ma­tu­rés, dans un hôpi­tal en flam­mes, extir­pés de leur cou­veu­se par des infir­miè­res pani­quées et posés à même le sol, où ils fini­ront vrai­sem­bla­ble­ment par suc­com­ber ; ou bien enco­re cet hom­me, visi­ble­ment pro­che de la folie, qui exhi­be en plei­ne rue un mem­bre arra­ché par une bom­be (celui d’un voi­sin, d’un pro­che, ou d’un incon­nu) et qui n’en finit plus de hur­ler.

L’enfer s’est abat­tu sur Alep. Au point que les Alep­pins, eux-mêmes, en vien­nent à regret­ter désor­mais les semai­nes pré­cé­den­tes, lors­que les flam­mes n’étaient enco­re qu’intermittentes. A Genè­ve, un méde­cin suis­se (ori­gi­nai­re d’Alep), l’un des fon­da­teurs de l’Union des orga­ni­sa­tions syrien­nes de secours médi­caux, est à court de mots : « Il res­te aujourd’hui moins d’une tren­tai­ne de méde­cin, dit-il, et il n’y a plus le moin­dre bloc opé­ra­toi­re qui fonc­tion­ne ». Les der­niers témé­rai­res qui ont ten­té, il y a quel­ques semai­nes, de for­cer les bar­ra­ges, afin de fai­re entrer du maté­riel médi­cal dans les quar­tiers rebel­les de la vil­le, ont été pris pour cible par des avions et ont échap­pé à la mort de jus­tes­se. Depuis, l’étau s’est enco­re res­ser­ré. Ici com­me ailleurs. Dans les ban­lieues sud de Damas, éga­le­ment aux mains de la rébel­lion, là-bas ce sont les ambu­lan­ces qui sont tra­quées par les dro­nes rus­ses, expli­que tou­jours le méde­cin. « Lorsqu’ils arri­vent à loca­li­ser l’endroit où ces ambu­lan­ces conver­gent, l’aviation frap­pe. C’est ain­si qu’ils détrui­sent les der­niers hôpi­taux. »

En début de semai­ne, devant le Conseil de sécu­ri­té des Nations Unies, le chef des opé­ra­tions de l’ONU (Ste­phen O’Brien) avouait : les der­niè­res rations ali­men­tai­res ont été dis­tri­buées le 13 novem­bre der­nier. Et tan­dis que l’eau pota­ble et l’électricité sont de plus en plus rares, la fami­ne sera bien­tôt géné­ra­le. Ou dit autre­ment, si les res­pon­sa­bles des Nations-Unies se disent aujourd’hui « à court de mots » pour décri­re ce qui se pas­se à Alep, sous les bom­bes, les Alep­pins sont, eux, à court de vivres. Dans les der­niers tracts lar­gués par les héli­co­ptè­res du régi­me, les habi­tants qua­li­fiés de « chers com­pa­trio­tes » sont appe­lés à « s’abstenir de sor­tir dans les rues ». En d’autres ter­mes, il n’y est même plus ques­tion de les enjoin­dre à quit­ter la zone rebel­le, mais seule­ment à se ter­rer sous le délu­ge.

Pen­dant ce temps et en dépit des condam­na­tions à l’étranger, la com­mu­nau­té inter­na­tio­na­le, elle, sem­ble plus que jamais impuis­san­te à contre­car­rer la déter­mi­na­tion de Damas et de ses alliés (rus­se et ira­nien) à recon­qué­rir l’ensemble de la vil­le. D’où, d’ailleurs, cet­te décla­ra­tion déses­pé­rée d’un mem­bre de l’un des conseils locaux admi­nis­trant l’opposition à Alep, à lire dans les colon­nes du Iri­sh Times. « Au mon­de entier, nous vou­lons dire sim­ple­ment deux cho­ses : arrê­tez de pré­ten­dre vous sou­cier de notre sort et agis­sez ; ou alors lan­cez sur nous l’une de vos bom­bes nucléai­res, que nous puis­sions mou­rir et quit­ter enfin cet enfer, une bon­ne fois pour tou­te ».

Tho­mas CLUZEL

Ver­sion audio ici :


Syrie. Alep bientôt rayée de la carte, comme Homs ?

L’offensive du régi­me syrien et de son allié rus­se dans la pro­vin­ce d’Alep a pro­vo­qué l’exode de plu­sieurs dizai­nes de mil­liers de Syriens vers la Tur­quie. Près de 60 000 sont mas­sés à la fron­tiè­re tur­que res­tée fer­mée. Un afflux qui fait crain­dre une aggra­va­tion de la cri­se des réfu­giés, que ce soit en Tur­quie qui en accueille déjà 2,5 mil­lions, ou en Euro­pe.

En Syrie, qui comp­tait quel­que 23 mil­lions d’habitants avant le conflit, 13,5 mil­lions de per­son­nes sont affec­tées ou dépla­cées par la guer­re, selon les der­niers chif­fres de l’ONU. Par­mi eux, envi­ron 8 mil­lions se trou­vent tou­jours en Syrie. Car tous n’ont pas quit­té le pays : en fait, la majo­ri­té des per­son­nes jetées sur les rou­tes par la guer­re sont dépla­cées à l’intérieur des fron­tiè­res syrien­nes. Elles ont fui les vio­len­ces et les bom­bar­de­ments.

La vidéo ci-des­sous est hal­lu­ci­nan­te. Elle mon­tre un champ de rui­nes. C’est tout ce qu’il res­te de Homs, la troi­siè­me vil­le syrien­ne meur­trie par cinq années de conflit. Cet­te vidéo a été réa­li­sée par un dro­ne rus­se, pro­ba­ble­ment à des fins de pro­pa­gan­de pour légi­ti­mer l’intervention rus­se en Syrie. Quel­le légi­ti­mi­té pour­rait enco­re émer­ger de ces décom­bres ? Alep pour­rait subir le même sort que Homs, bien que pour le moment les affron­te­ments soient limi­tés à un quar­tier.

Peu­plée de près d’un mil­lion d’habitants, Homs a sou­vent été consi­dé­rée com­me le bas­tion des rebel­les dès le début du conflit, en 2011. Ce n’est que le 1er décem­bre 2015 qu’un accord de capi­tu­la­tion a été signé, sous l’égide de l’ONU.


Journalistes-otages, héros modernes et sacralisés

« Nos » qua­tre jour­na­lis­tes-ota­ges sont donc ren­trés de Syrie. C’est bien. Mais plein de cho­ses me gênent et, main­te­nant qu’ils ont été si célé­brés, je me lâche. Car tant de célé­bra­tions, jusqu’à l’indécence, m’ont en effet incom­mo­dé. Sur­tout, cet éta­la­ge cor­po­ra­tis­te des « pro­fes­sion­nels de la pro­fes­sion », com­me on dit avec iro­nie. Je reprends l’expression à mon comp­te, en y ajou­tant… quoi ? Du dépit, de la hon­te (pour la « confrè­rie »), de la gêne plu­tôt, au nom de tous ceux qui, face à cet­te sacra­li­sa­tion impu­di­que, ne peu­vent que se tai­re.

C’en est deve­nu un rituel, en effet, avec ses enjeux poli­ti­co-média­ti­ques : le jour­na­lis­te com­me héros moder­ne, hélas par­fois haus­sé au rang du mar­tyr, tom­bé au champ d’honneur de l’Information et de la Liber­té, rapa­trié en héli­co, tar­mac mili­tai­re, pré­si­dent de la Répu­bli­que, et tout et tout. Et pour bien fai­re entrer ces qua­tre héros au pan­théon moder­ne du tout-info, il aura fal­lu bien les pres­su­rer devant tant de micros et de camé­ras :

Dites, au moins, vous avez beau­coup souf­fert !…, « ils » ont été méchants, hein !…, et ces simu­la­cres d’exécution !…

– Ben… pas tant que ça… enfin un peu quand même…

J’ai été de cet­te cor­po­ra­tion…, en ayant tou­jours res­sen­ti le besoin d’une dis­tan­ce. Avec des ques­tion­ne­ments per­son­nels et en géné­ral : Qu’est-ce qui pous­se tel ou tel à deve­nir jour­na­lis­te ? Quid du nar­cis­sis­me « pro­fes­sion­nel », du voyeu­ris­me, du roman­tis­me, de l’ « héroïs­me » et de la vani­té ?

Un pro­fes­sion­nel, c’est quelqu’un… qui fait son bou­lot, de son mieux ; plus ou moins contraint ; en échan­ge d’un salai­re, plus ou moins gros. Un jour­na­lis­te aus­si. Si son chan­tier se trou­ve en Syrie, et qu’il a, plus ou moins, accep­té de le rejoin­dre, il doit œuvrer à la même tâche : com­pren­dre et fai­re com­pren­dre, témoi­gner aus­si. Bou­lot ris­qué, dans un pays en guer­re. Y être pris en ota­ge fait par­tie des dan­gers dudit métier. Acci­dent du tra­vail. C’est heu­reux, bien sûr, qu’il soit libé­ré. Que l’accidenté en réchap­pe et gué­ris­se. Nor­mal, là enco­re, c’est le bou­lot.

otages mali

Ota­ges au Mali depuis 2011 et 2012

Mais l’un et l’autre de ces tra­vailleurs ne connaî­tront pas le même « trai­te­ment ». Tout com­me pour Ser­ge Laza­re­vic et Gil­ber­to Rodri­guez Leal, enle­vés au Mali, res­pec­ti­ve­ment depuis novem­bre 2011 et novem­bre 2012. Ils ne sont pas jour­na­lis­tes, les pau­vres. Dou­ble pei­ne ! De même pour Phi­lip­pe Ver­don, 53 ans, retrou­vé en juillet 2013, au Mali, assas­si­né d’une bal­le dans la tête.

Je ne veux pas cra­cher dans cet­te sou­pe qui m’a nour­ri, et dont je me suis d’ailleurs réga­lé. Mais l’outrance de ces célé­bra­tions me font dire qu’elle cache trop de non-dits et d’enjeux qui n’ont rien à voir avec le spec­ta­cle exhi­bé. Ou bien si : ils ont à voir, par contras­te, avec la réa­li­té vrai­ment et autre­ment dra­ma­ti­que de l’état du mon­de. Avec les vrais héros de ce mon­de en souf­fran­ce extrê­me. Ces héros de la vie ordi­nai­re, quo­ti­dien­ne ; ceux qui souf­frent au jour le jour ; qui se lèvent dans la dou­leur, sans désir car cet­te socié­té ne les regar­de pas, ne les voit même pas ; car ils ne sont que don­nées abs­trai­tes dans la macro-éco­no­mie mon­dia­li­sée. Tous ces héros non ren­dus assez visi­bles par tant de jour­na­lis­tes assis, ayant déser­té les ter­ri­toi­res de la gran­de misè­re ordi­nai­re.

Si aucun jour­na­lis­te n’a enco­re été pris en ota­ge et gar­dé dans une cave obs­cu­re d’un quar­tier de Fran­ce, c’est peut-être qu’aucun jour­na­lis­te (ou pres­que) ne s’y rend, pré­fé­rant, sans dou­te, de « vrais » ter­ri­toi­res de guer­re.

• Sur Wiki­pe­dia, la noti­ce Ota­ge

• Sur lemonde.fr : La fille de l’otage fran­çais rete­nu au Mali dénon­ce une inéga­li­té de trai­te­ment

• sur Ota­ges-du-mon­de : LES 3 FRANÇAIS OTAGES DANS LE MONDE (dont RODOLFO CAZARES, FRANCO-MEXICAIN AU MEXIQUE depuis le 9 juillet 2011 - LE PLUS ANCIEN OTAGE FRANCAIS)

• Pas si à côté du sujet - lemonde.fr : Faut-il libé­rer les orques en cap­ti­vi­té ?


Au Répu, ça pue !

Un hono­ra­ble et ami­cal cor­res­pon­dant de Lor­rai­ne (mer­ci Domi­ni­que) m’envoie cet­te pho­to (trou­ble, à cau­se de l’odeur) de son quo­ti­dien local dénom­mé Répu­bli­cain lor­rain, alias Le Répu.

Le Républicain lorrain, 24/9/13

Le Répu­bli­cain lor­rain, 24/9/13

On a beau être, com­ment dire ? tolé­rant, sou­ple, com­pré­hen­sif, bien­veillant, etc. il y a quand même des coups de pied au cul qui se per­dent. Quand la cras­se men­ta­le rejoint la jour­na­lis­ti­que, le Gui­ness des records n’y suf­fi­rait plus. C’est pour­tant « dans le jour­nal », celui daté du 24/9/13. Pour­vu qu’il y ait enco­re plus d’invendus que d’habitude !


Adresse aux jeunes peut-être futurs journalistes et autres rêveurs romanesques

Jeu­nes peut-être futurs jour­na­lis­tes, pos­tu­lants ou appren­tis des si nom­breux lieux de for­ma­tion, rêveurs roma­nes­ques qui s’identifient à la pim­pan­te gran­de repor­ter et redres­seu­se de torts des films hol­ly­woo­diens et des séries télé, …

… il est enco­re temps de bien ques­tion­ner votre voca­tion et pour cela, …

…plus enco­re, de vous impré­gner de la réa­li­té d’aujourd’hui du métier d’informer.

Ce n’est pas l’ancien de la pro­fes­sion qui lan­ce sa pro­phé­tie de vieux schnok,

c’est que les condi­tions d’exercice dudit métier ont tel­le­ment chan­gé, à l’image de la pla­nè­te mon­dia­li­sée et de l’information déma­té­ria­li­sée.

Et si en pri­me vous fan­tas­mez sur les héros « des grands conflits qui font les grands repor­ters »,

lisez en prio­ri­té le témoi­gna­ge d’une jeu­ne et cou­ra­geu­se pigis­te ita­lien­ne, Fran­ces­ca Bor­ri, que sa pré­sen­ce sur le front de la guer­re civi­le en Syrie a lit­té­ra­le­ment trans­for­mée – tout autant d’ailleurs que l’indifférence plus ou moins char­gée de mépris oppo­sée par ses confrè­res. Et aus­si par le public.

Son arti­cle a été publié le 1er juillet 2013, sur le site de la “Colum­bia Jour­na­lism Review”, Il est repris sur le site du Nou­vel Obs sous le titre

« Lettre d’une pigiste perdue dans l’enfer syrien ».

Là non plus, on ne pour­ra pas dire « je ne savais pas ».

 

• Voir aus­si :

BONNE NOUVELLE. Les journaux sont foutus, vive les journalistes !


Olivier Voisin. Le photographe mort à la guerre

Photo AFP

Pho­to AFP

Oli­vier Voi­sin pho­to­gra­phiait la Syrie en guer­re. Il en est mort, à 38 ans, atteint par des éclats d’obus. Je viens de lire son der­nier cour­riel [ci-des­sous], adres­sé à une amie. Très beau et émou­vant témoi­gna­ge, par­ce que luci­de aus­si. Lui non plus n’était pas obli­gé d’y aller. Jus­te­ment, il y était. Pour­quoi ? Quel­le néces­si­té l’avait pous­sé là, au tris­te milieu de la folie humai­ne ? Le savait-il lui-même ? au delà d’un « des­tin », de la néces­si­té de croû­ter (à pas bien cher, quand on y pen­se, au prix de la peau du repor­ter), puis ren­du addict à l’adrénaline, cet­te dro­gue auto-pro­dui­te par un corps mena­cé de mort.

Dans la pres­se, le sta­tut d’indépendant – free lan­ce –, vue de l’extérieur, se paie de beau­coup d’illusions. On y est libre que selon la lan­gueur de la chaî­ne qui rat­ta­che au mar­ché de l’information, cyni­que­ment for­mu­lé par le slo­gan de Paris-Mat­ch : « le poids mots, le choc des pho­tos ». Une for­mu­le aujourd’hui rame­née au pas grand cho­se de cet­te infla­tion par laquel­le  la nou­vel­le s’est rédui­te au potin, l’information au tout-spec­ta­cle.

Un ami pho­to­gra­phe d’Olivier Voi­sin, Antoi­ne Vit­ki­ne, rap­pel­le cet­te réa­li­té, écri­vant à son pro­pos :

« Indé­pen­dant, il devait sans ces­se four­nir des pho­tos aux agen­ces pour pou­voir vivre de son métier. Cet­te pres­sion éco­no­mi­que le tenaillait. Il pre­nait des pho­tos magni­fi­ques, qui sou­vent n’intéressaient pas les agen­ces, pas assez «news» sans dou­te, et qu’il ne cher­chait guè­re à fai­re connaî­tre, hap­pé qu’il était par les conflits qu’il cou­vrait, pen­sant déjà à son pro­chain repor­ta­ge. »

Voi­ci donc le tex­te du cour­riel envoyé par Oli­vier Voi­sin à une amie ita­lien­ne, Mimo­sa Mar­ti­ni, la veille du jour où il a été bles­sé. Cel­le-ci l’a ren­du public sur Face­book. Com­me écrit de son côté Antoi­ne Vit­ki­ne, « ce tex­te doit être lu. Il est pas­sion­nant, bou­le­ver­sant, il lui res­sem­ble et il témoi­gne de l’horreur, de l’impasse du conflit syrien. Il racon­te aus­si ce qu’est la vie d’un pho­to­gra­phe de guer­re indé­pen­dant, et plus enco­re, il racon­te l’homme qu’était Oli­vier Voi­sin. »

 On peut voir cer­tai­nes de ses pho­tos sur son site web.

Syrie, 20 février 2013

Enfin j’ai réus­si par pas­ser! Après m’être fait refu­sé le pas­sa­ge à la fron­tiè­re par les auto­ri­tés tur­ques, il a fal­lu pas­ser la fron­tiè­re illé­ga­le­ment de nou­veau. Un pas­sa­ge pas très loin mais à tra­vers le no man’s land avec quel­ques mines à gau­che et droi­te et le paie­ment de 3 sol­dats. Me voi­là tout seul à pas­ser par le lit d’une riviè­re avec à peu prêt deux kilo­mè­tres à fai­re tout en se cachant pour ne pas se fai­re remar­quer par les mira­do­res. Putain, j’ai eu la trouille de me fai­re pin­cer et de fai­re le mau­vais pas. Et puis d’un coup le copain syrien qui m’attend et que je retrou­ve com­me une libé­ra­tion. Le sac et sur­tout les appa­reils pho­tos fai­saient à la fin 10000kg sur les épau­les.

La Voi­tu­re est là avec les mecs de la sec­tion de com­bat que je rejoins au nord de la vil­le de Hamah, deux heu­res de rou­te nous atten­dent et on arri­ve tous feux éteints pour ne pas se fai­re voir. Les mecs m’accueillent for­mi­da­ble­ment bien ! et sont impres­sion­nés par le pas­sa­ge tout seul de la fron­tiè­re plus tôt.

Les pre­miers tirs d’artillerie se font enten­dre au loin. J’apprends que les for­ces loya­lis­tes tien­nent plus de 25 km au nord de Hamah et que la ligne de front est repré­sen­tée plu­tôt par les démar­ca­tions entre ala­wi­tes et sun­ni­tes. Alors les for­ces d’Assad bom­bar­dent à l’aveugle et ils res­tent très puis­sants. Par chan­ce les avions n’attaquent plus tant le temps est pour­ri!

Les condi­tions de vie ici sont plus que pré­cai­res. C’est un peu dure. La bon­ne nou­vel­le, je pen­se que je vais per­dre un peu de ven­tre mais au retour je vais avoir besoin de 10 dou­ches pour rede­ve­nir un peu pré­sen­ta­ble!

Aujourd’hui je suis tom­bé sur des famil­les qui vien­nent de Hamah et qui ont per­dues leur mai­son. Ils vivent sous ter­re ou dans des grot­tes. Ils ont tout per­du. Du coup ça rela­ti­vi­se de sui­te les condi­tions de vie que j’ai au sein de cet­te com­pa­gnie.

Je fais les pho­tos et je suis même pas sûr que l’afp les pren­nent.

Il fait très froid la nuit. Heu­reu­se­ment que je me suis ache­té un col­lant de fem­me en Tur­quie du coup c’est pour moi un peu plus sup­por­ta­ble.

L’artillerie tire tou­tes les 20 minu­tes à peu prêt et le sol trem­ble sou­vent.

Le pro­blè­me j’ai la sen­sa­tion qu’ils tirent à l’aveugle et ont quand même des canons assez puis­sants pour cou­vrir une ving­tai­ne de kilo­mè­tres.

Il y a peu de com­bats directs. Les mecs ont besoin d’à peu prêt 20000 us $ pour tenir en muni­tions entre 2 à 4 heu­res de bas­ton. Du coup ils se bat­tent peu. Ils font rien du coup la jour­née. Je me deman­de com­ment ils peu­vent gagner cet­te guer­re. Ca confir­me ce que je sen­tais. La guer­re va durer très long­temps. Alors le chef du chef vient par­fois en rajou­ter une cou­che, appor­te un mou­ton pour man­ger, les mecs vont alors cou­per du bois dans la forêt aux alen­tours. Il appor­te aus­si des car­tou­ches entiè­res de ciga­ret­tes et le soir fait prier tout son mon­de ! Cer­tains sont très jeu­nes. Ils ont per­du déjà une ving­tai­nes de leurs cama­ra­des, d’autres sont bles­sés mais sont quand même pré­sents et je pen­se sur­tout à Abou Ziad, qui a per­du un oeil et c’est lui qui confec­tion­ne les roquet­tes mai­son pour les balan­cer durant les com­bats. Il est bra­ve et cou­ra­geux. Tou­jours devant, tou­jours le pre­mier à tout, pour aider, pour cou­per le bois, don­ner des ciga­ret­tes, se lever. Avec quel­ques mots d’arabes on essaie de se par­ler. Evi­dem­ment les dis­cus­sions tour­nent sou­vent sur la reli­gion mais eux ne se consi­dè­rent pas sala­fis­tes. Entre nous si c’était le cas je serais plus vivant. J’aime être avec lui. Quand les autres me deman­dent des trucs -évi­dem­ment avec le maté­riel appor­té- c’est tou­jours lui qui les « dis­pu­tent » et de me fou­tre la paix!

(Lire la sui­te…)


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

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    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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