On n'est pas des moutons

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Syrie. Guerre et paix, l’éternel conflit des hommes

La paix entre États, comme la paix civile, sont d’universels symboles de la paix du coeur. Ils en sont aussi les effets.(Chevalier-Gheerbrant, Dictionnaire des symboles)

La terrible agonie d’Alep et de sa population touche l’humanité entière. Ou, du moins, devrait-elle la toucher – ce qui changerait peut-être la face du monde. Mais son atrocité renvoie à ses causes, souvent incompréhensibles. Des parallèles sont tentées avec l’Histoire récente : certains voient en Syrie une guerre civile semblable à la guerre d’Espagne (19361939) qui fut le prélude au deuxième conflit mondial. Issa Goraieb, éditorialiste au quotidien francophone de Beyrouth, L’Orient-Le Jour, tentait ce rapprochement l’an dernier :

«Les avions et pilotes russes dépêchés à l’aide d’un Bachar el-Assad en mauvaise posture ne sont autres, en effet, que la légion Condor qu’offrait Hitler au dictateur Francisco Franco. À l’époque, l’Italien Mussolini se chargeait, lui, d’expédier des combattants ; c’est bien ce que font aujourd’hui en Syrie les Iraniens et leurs supplétifs du Hezbollah, qui s’apprêteraient à lancer une offensive terrestre majeure pour consolider la Syrie utile de Bachar. Quant aux brigades internationales, formées de volontaires venant de divers points de la planète pour prêter main-forte aux républicains espagnols, c’est évidemment Daech qui en décline actuellement une réédition des plus sulfureuses.» [L’Orient-Le Jour, 03/10/2015]

«Sulfureuse», c’est peu dire, sinon maladroit. De son côté, Jean-Pierre Filiu, analyste de l’islam contemporain, insiste aussi sur ce parallèle historique, marquant bien une différence tranchée :  «Si la Syrie est notre guerre d’Espagne, ce n’est pas du fait d’une assimilation fallacieuse des djihadistes aux brigadistes, mais bien en raison de la non-intervention occidentale». [Mediapart, 7/08/2016] Encore fallait-il le rappeler et le souligner : s’engager pour un idéal de libération politique diffère foncièrement du renoncement dans le fanatisme et l’asservissement religieux.

Pour Ziyad Makhoul, lui aussi éditorialiste à L’Orient-Le Jour : «Ce n’est plus une tendance, ou un glissement progressif. C’est une nouvelle réalité. Le monde régresse à une vitesse insensée, que ce soit à cause des vicissitudes de la globalisation, de la tribalisation des esprits, ou de la résurrection de l’hyperreligieux. Ce monde qui est encore le nôtre s’obscurcit, se recroqueville dans ses phobies (de la lumière, de l’autre…) et se calfeutre dans une barbarie (et une revendication et une banalisation de cette barbarie) foncièrement moyenâgeuse.» [15/12/16]

«Moyenâgeuse»…  passons sur cet anachronisme malheureux (l’histoire du Moyen Âge exige la nuance… historique). Mais soit, il y a de l’irrationnel dans la folie guerrière des hommes à l’humanité relative… D’où vient, en effet, cette tare frappant l’homo pourtant sapiens – ainsi le décrit-on – incapable d’instaurer la paix comme mode de relation entre ses congénères ? Cet espèce-là, bien différenciée des autres espèces animales en ce qu’elle est si capable de détruire ses semblables, et sans doute aussi de s’autodétruire. J’entendais, dans le poste ce matin, Jean-Claude Carrière s’interroger sur le sujet et précisément sur la Paix, avec majuscule 1. Car l’Histoire (grand H) et toutes les histoires, presque toutes, qui nourrissent notamment la littérature, le cinéma, les arts…, s’abreuvent à la guerre. On y voit sans doute un effet du poison violent qui tourneboule les hommes, les mâles : la testostérone. Peu les femmes-femelles qui en fabriquent bien moins, ou qui le transforment mieux, en amour par exemple – sauf exceptions, bien entendu, dans les champs de compétition de pouvoir, politique et autres. Ce qui se traduit, soit dit en passant, par des prisons peuplées d’hommes à 90 pour cent…

Le même Jean-Claude Carrière relevait aussi que l’empire romain avait établi la paix pendant plusieurs décennies sur l’ensemble de son immense domaine. «Pourquoi ? Il accueillait toutes les croyances.» 2 C’est bien l’objectif de la laïcité – du moins dans le strict esprit de la loi française de 1905. On peut y voir une réplique politique et positive à la folie humaine, vers son édification et sa longue marche vers la Paix. On en est loin, pour en revenir à la guerre en Syrie. Poutine a su montrer et démontrer «qu’il en a» [de la testostérone…], en quoi il est soutenu et admiré par d’autres [qui en ont aussi !], comme Jean-Luc Mélenchon, pour ne parler que de lui.

Des nuances intéressantes, du point de vue politico-diplomatique, ont été apportées hier soir [15/12/16] sur France 2 qui consacrait une longue soirée à Vladimir Poutine «des origines à nos jours». Nuancée, donc, l’analyse de l’ancien ministre des Affaires étrangère, Hubert Védrine, faisant ressortir l’inconséquence méprisante des «Occidentaux» face à la Russie post-soviétique, en quête de reconnaissance internationale – ce que l’Europe lui a refusé ! D’où, aussi, les poussées de l’hormone en question… grande fournisseuse de guerres et de morts.


Jean-Claude Carrière : «Je voudrais bien que… par franceinter

Notes:

  1. Il vient de publier La Paix (Ed. Odile Jacob)
  2. Du même Ziyad Makhoul (L’Orient-Le Jour), cette note : » Jacques Le Goff savait que l’Occident médiéval était né sur les ruines du monde romain, qu’il y avait trouvé appui et handicap à la fois, que Rome a été sa nourriture et sa paralysie. Ce qui naîtra des ruines et des cadavres d’Alep(-Est) risque d’être infiniment moins fascinant. Terriblement plus mortel.»

Syrie. Alep ou la mort tombée du ciel

par Thomas Cluzel (France Culture)

Consacrée à l’agonie d’Alep et de sa population, la revue de presse de Thomas Cluzel ce matin ( 25/11/16 ) sur France Culture exprimait avec force l’insoutenable folie meurtrière des hommes, cette étrange espèce, la seule qui s’acharne à la mort de ses semblables et, plus au-delà encore, à son autodestruction. Tandis que la «classe politique et médiatique»  glose sur le combat de coqs télévisuel de la veille, qui n’en semble que plus dérisoire. Pourtant, le germe de la guerre n’est-il pas déjà tapi dans cette course au pouvoir ? Comment passer de la compétition à la coopération, de l’injustice à l’entraide, de l’indifférence à la solidarité ? Réflexion en passant, pour en revenir au martyre d’Alep :

Sur une vidéo publiée sur le site du New York Times, une femme raconte que le bruit d’un avion annonce qu’une bombe est sur le point de s’écraser sur la ville. Les secondes s’écoulent. Elle anticipe l’explosion qui ne tardera plus. Et redoute qu’un mur ou même un bâtiment entier ne s’effondre sur elle. Elle imagine le pire, la mort. Et puis ouvre les yeux, pour se rendre compte qu’elle est toujours vivante. Un immeuble vient pourtant, en effet, de s’écrouler. Celui d’à côté. Dans cette vidéo de près de trois minutes et intitulée « à la recherche des bombes dans le ciel d’Alep », des résidents de la ville assiégée racontent, un à un, au quotidien américain, leurs impressions lorsque le bruit d’un avion vient à se rapprocher jusqu’au moment de déchirer, littéralement, le ciel.

Quand un professeur avoue que ses sens lui jouent parfois des tours, que dans ses oreilles résonnent, par moment, des bruits de moteur qui n’existent pas et qu’il lui arrive même, quand c’est le cas, de se moquer de lui-même et d’en rire, d’autres, à l’instar de cette infirmière, racontent que les bombardements, les destructions, les cris des habitants effrayés fuyant partout où ils le peuvent, sont devenus leur routine quotidienne. Tous décrivent la terreur qui les saisit, à chaque fois qu’ils voient l’un de ces engins de mort traverser le ciel d’Alep.

En publiant ces témoignages, le site du New York Times vient ainsi nous rappeler, de la plus poignante des manières, que si le week-end dernier (tandis que les Nations Unies tentaient, une nouvelle fois, de négocier un arrêt du conflit) les bombardements ont diminué, en revanche, dès lundi (à peine acté l’échec des négociations de la veille) ils ont aussitôt repris avec une intensité dramatique. Ces attaques sont aujourd’hui les plus violentes enregistrées depuis deux ans, précise toujours le quotidien américain, avant d’ajouter : désormais les bombes d’Alep laissent 250 000 personnes vivre en enfer. Hier encore, au moins 32 civils, dont cinq enfants, ont péri dans ces bombardements, précise ce matin le site d’Al Arabiya. Il s’agit de l’un des bilans les plus élevés, sur une seule journée, depuis le début de la violente campagne menée par l’armée syrienne sur le secteur de la deuxième ville du pays, tenu par les insurgés.

En un peu plus d’une semaine, ce ne sont pas moins de 300 personnes qui ont trouvé la mort à Alep. Il faut dire qu’aux missiles, aux obus, aux barils d’explosifs et aux bombes incendiaires s’ajoutent, également, des attaques chimiques à la chlorine. Sans compter que de violents combats se déroulent, à présent, au sol. La semaine dernière, les forces loyalistes sont entrées pour la première fois dans un quartier au nord-est de la ville. Le régime a également chassé les insurgés d’une ancienne zone industrielle.

« Alep, un assaut contre l’humanité », c’est le titre, cette fois-ci, de cet édito à lire dans les colonnes du Temps de Lausanne. Le journal y raconte, notamment, comment sur place habitants et secouristes continuent de filmer les scènes, plus insoutenables les unes que les autres : ces bébés prématurés, dans un hôpital en flammes, extirpés de leur couveuse par des infirmières paniquées et posés à même le sol, où ils finiront vraisemblablement par succomber ; ou bien encore cet homme, visiblement proche de la folie, qui exhibe en pleine rue un membre arraché par une bombe (celui d’un voisin, d’un proche, ou d’un inconnu) et qui n’en finit plus de hurler.

L’enfer s’est abattu sur Alep. Au point que les Aleppins, eux-mêmes, en viennent à regretter désormais les semaines précédentes, lorsque les flammes n’étaient encore qu’intermittentes. A Genève, un médecin suisse (originaire d’Alep), l’un des fondateurs de l’Union des organisations syriennes de secours médicaux, est à court de mots : « Il reste aujourd’hui moins d’une trentaine de médecin, dit-il, et il n’y a plus le moindre bloc opératoire qui fonctionne ». Les derniers téméraires qui ont tenté, il y a quelques semaines, de forcer les barrages, afin de faire entrer du matériel médical dans les quartiers rebelles de la ville, ont été pris pour cible par des avions et ont échappé à la mort de justesse. Depuis, l’étau s’est encore resserré. Ici comme ailleurs. Dans les banlieues sud de Damas, également aux mains de la rébellion, là-bas ce sont les ambulances qui sont traquées par les drones russes, explique toujours le médecin. « Lorsqu’ils arrivent à localiser l’endroit où ces ambulances convergent, l’aviation frappe. C’est ainsi qu’ils détruisent les derniers hôpitaux. »

En début de semaine, devant le Conseil de sécurité des Nations Unies, le chef des opérations de l’ONU (Stephen O’Brien) avouait : les dernières rations alimentaires ont été distribuées le 13 novembre dernier. Et tandis que l’eau potable et l’électricité sont de plus en plus rares, la famine sera bientôt générale. Ou dit autrement, si les responsables des Nations-Unies se disent aujourd’hui « à court de mots » pour décrire ce qui se passe à Alep, sous les bombes, les Aleppins sont, eux, à court de vivres. Dans les derniers tracts largués par les hélicoptères du régime, les habitants qualifiés de « chers compatriotes » sont appelés à « s’abstenir de sortir dans les rues ». En d’autres termes, il n’y est même plus question de les enjoindre à quitter la zone rebelle, mais seulement à se terrer sous le déluge.

Pendant ce temps et en dépit des condamnations à l’étranger, la communauté internationale, elle, semble plus que jamais impuissante à contrecarrer la détermination de Damas et de ses alliés (russe et iranien) à reconquérir l’ensemble de la ville. D’où, d’ailleurs, cette déclaration désespérée d’un membre de l’un des conseils locaux administrant l’opposition à Alep, à lire dans les colonnes du Irish Times. « Au monde entier, nous voulons dire simplement deux choses : arrêtez de prétendre vous soucier de notre sort et agissez ; ou alors lancez sur nous l’une de vos bombes nucléaires, que nous puissions mourir et quitter enfin cet enfer, une bonne fois pour toute ».

Thomas CLUZEL

Version audio ici :


Syrie. Alep bientôt rayée de la carte, comme Homs ?

L’offensive du régime syrien et de son allié russe dans la province d’Alep a provoqué l’exode de plusieurs dizaines de milliers de Syriens vers la Turquie. Près de 60 000 sont massés à la frontière turque restée fermée. Un afflux qui fait craindre une aggravation de la crise des réfugiés, que ce soit en Turquie qui en accueille déjà 2,5 millions, ou en Europe.

En Syrie, qui comptait quelque 23 millions d’habitants avant le conflit, 13,5 millions de personnes sont affectées ou déplacées par la guerre, selon les derniers chiffres de l’ONU. Parmi eux, environ 8 millions se trouvent toujours en Syrie. Car tous n’ont pas quitté le pays : en fait, la majorité des personnes jetées sur les routes par la guerre sont déplacées à l’intérieur des frontières syriennes. Elles ont fui les violences et les bombardements.

La vidéo ci-dessous est hallucinante. Elle montre un champ de ruines. C’est tout ce qu’il reste de Homs, la troisième ville syrienne meurtrie par cinq années de conflit. Cette vidéo a été réalisée par un drone russe, probablement à des fins de propagande pour légitimer l’intervention russe en Syrie. Quelle légitimité pourrait encore émerger de ces décombres ? Alep pourrait subir le même sort que Homs, bien que pour le moment les affrontements soient limités à un quartier.

Peuplée de près d’un million d’habitants, Homs a souvent été considérée comme le bastion des rebelles dès le début du conflit, en 2011. Ce n’est que le 1er décembre 2015 qu’un accord de capitulation a été signé, sous l’égide de l’ONU.


Journalistes-otages, héros modernes et sacralisés

« Nos » quatre journalistes-otages sont donc rentrés de Syrie. C’est bien. Mais plein de choses me gênent et, maintenant qu’ils ont été si célébrés, je me lâche. Car tant de célébrations, jusqu’à l’indécence, m’ont en effet incommodé. Surtout, cet étalage corporatiste des « professionnels de la profession », comme on dit avec ironie. Je reprends l’expression à mon compte, en y ajoutant… quoi ? Du dépit, de la honte (pour la « confrèrie »), de la gêne plutôt, au nom de tous ceux qui, face à cette sacralisation impudique, ne peuvent que se taire.

C’en est devenu un rituel, en effet, avec ses enjeux politico-médiatiques : le journaliste comme héros moderne, hélas parfois haussé au rang du martyr, tombé au champ d’honneur de l’Information et de la Liberté, rapatrié en hélico, tarmac militaire, président de la République, et tout et tout. Et pour bien faire entrer ces quatre héros au panthéon moderne du tout-info, il aura fallu bien les pressurer devant tant de micros et de caméras :

Dites, au moins, vous avez beaucoup souffert !…, « ils » ont été méchants, hein !…, et ces simulacres d’exécution !…

– Ben… pas tant que ça… enfin un peu quand même…

J’ai été de cette corporation…, en ayant toujours ressenti le besoin d’une distance. Avec des questionnements personnels et en général : Qu’est-ce qui pousse tel ou tel à devenir journaliste ? Quid du narcissisme « professionnel », du voyeurisme, du romantisme, de l’ « héroïsme » et de la vanité ?

Un professionnel, c’est quelqu’un… qui fait son boulot, de son mieux ; plus ou moins contraint ; en échange d’un salaire, plus ou moins gros. Un journaliste aussi. Si son chantier se trouve en Syrie, et qu’il a, plus ou moins, accepté de le rejoindre, il doit œuvrer à la même tâche : comprendre et faire comprendre, témoigner aussi. Boulot risqué, dans un pays en guerre. Y être pris en otage fait partie des dangers dudit métier. Accident du travail. C’est heureux, bien sûr, qu’il soit libéré. Que l’accidenté en réchappe et guérisse. Normal, là encore, c’est le boulot.

otages mali

Otages au Mali depuis 2011 et 2012

Mais l’un et l’autre de ces travailleurs ne connaîtront pas le même « traitement ». Tout comme pour Serge Lazarevic et Gilberto Rodriguez Leal, enlevés au Mali, respectivement depuis novembre 2011 et novembre 2012. Ils ne sont pas journalistes, les pauvres. Double peine ! De même pour Philippe Verdon, 53 ans, retrouvé en juillet 2013, au Mali, assassiné d’une balle dans la tête.

Je ne veux pas cracher dans cette soupe qui m’a nourri, et dont je me suis d’ailleurs régalé. Mais l’outrance de ces célébrations me font dire qu’elle cache trop de non-dits et d’enjeux qui n’ont rien à voir avec le spectacle exhibé. Ou bien si : ils ont à voir, par contraste, avec la réalité vraiment et autrement dramatique de l’état du monde. Avec les vrais héros de ce monde en souffrance extrême. Ces héros de la vie ordinaire, quotidienne ; ceux qui souffrent au jour le jour ; qui se lèvent dans la douleur, sans désir car cette société ne les regarde pas, ne les voit même pas ; car ils ne sont que données abstraites dans la macro-économie mondialisée. Tous ces héros non rendus assez visibles par tant de journalistes assis, ayant déserté les territoires de la grande misère ordinaire.

Si aucun journaliste n’a encore été pris en otage et gardé dans une cave obscure d’un quartier de France, c’est peut-être qu’aucun journaliste (ou presque) ne s’y rend, préférant, sans doute, de « vrais » territoires de guerre.

• Sur Wikipedia, la notice Otage

• Sur lemonde.fr : La fille de l’otage français retenu au Mali dénonce une inégalité de traitement

• sur Otages-du-monde : LES 3 FRANÇAIS OTAGES DANS LE MONDE (dont RODOLFO CAZARES, FRANCO-MEXICAIN AU MEXIQUE depuis le 9 juillet 2011LE PLUS ANCIEN OTAGE FRANCAIS)

• Pas si à côté du sujet — lemonde.fr : Faut-il libérer les orques en captivité ?


Au Répu, ça pue !

Un honorable et amical correspondant de Lorraine (merci Dominique) m’envoie cette photo (trouble, à cause de l’odeur) de son quotidien local dénommé Républicain lorrain, alias Le Répu.

Le Républicain lorrain, 24/9/13

Le Républicain lorrain, 24/9/13

On a beau être, comment dire ? tolérant, souple, compréhensif, bienveillant, etc. il y a quand même des coups de pied au cul qui se perdent. Quand la crasse mentale rejoint la journalistique, le Guiness des records n’y suffirait plus. C’est pourtant « dans le journal », celui daté du 24/9/13. Pourvu qu’il y ait encore plus d’invendus que d’habitude !


Adresse aux jeunes peut-être futurs journalistes et autres rêveurs romanesques

Jeunes peut-être futurs journalistes, postulants ou apprentis des si nombreux lieux de formation, rêveurs romanesques qui s’identifient à la pimpante grande reporter et redresseuse de torts des films hollywoodiens et des séries télé, …

… il est encore temps de bien questionner votre vocation et pour cela, …

…plus encore, de vous imprégner de la réalité d’aujourd’hui du métier d’informer.

Ce n’est pas l’ancien de la profession qui lance sa prophétie de vieux schnok,

c’est que les conditions d’exercice dudit métier ont tellement changé, à l’image de la planète mondialisée et de l’information dématérialisée.

Et si en prime vous fantasmez sur les héros «des grands conflits qui font les grands reporters»,

lisez en priorité le témoignage d’une jeune et courageuse pigiste italienne, Francesca Borri, que sa présence sur le front de la guerre civile en Syrie a littéralement transformée – tout autant d’ailleurs que l’indifférence plus ou moins chargée de mépris opposée par ses confrères. Et aussi par le public.

Son article a été publié le 1er juillet 2013, sur le site de la ‘Columbia Journalism Review’, Il est repris sur le site du Nouvel Obs sous le titre

« Lettre d’une pigiste perdue dans l’enfer syrien ».

Là non plus, on ne pourra pas dire « je ne savais pas ».

 

• Voir aussi :

BONNE NOUVELLE. Les journaux sont foutus, vive les journalistes !


Olivier Voisin. Le photographe mort à la guerre

Photo AFP

Photo AFP

Olivier Voisin photographiait la Syrie en guerre. Il en est mort, à 38 ans, atteint par des éclats d’obus. Je viens de lire son dernier courriel [ci-dessous], adressé à une amie. Très beau et émouvant témoignage, parce que lucide aussi. Lui non plus n’était pas obligé d’y aller. Justement, il y était. Pourquoi ? Quelle nécessité l’avait poussé là, au triste milieu de la folie humaine ? Le savait-il lui-même ? au delà d’un « destin », de la nécessité de croûter (à pas bien cher, quand on y pense, au prix de la peau du reporter), puis rendu addict à l’adrénaline, cette drogue auto-produite par un corps menacé de mort.

Dans la presse, le statut d’indépendant – free lance –, vue de l’extérieur, se paie de beaucoup d’illusions. On y est libre que selon la langueur de la chaîne qui rattache au marché de l’information, cyniquement formulé par le slogan de Paris-Match : «le poids mots, le choc des photos». Une formule aujourd’hui ramenée au pas grand chose de cette inflation par laquelle  la nouvelle s’est réduite au potin, l’information au tout-spectacle.

Un ami photographe d’Olivier Voisin, Antoine Vitkine, rappelle cette réalité, écrivant à son propos :

« Indépendant, il devait sans cesse fournir des photos aux agences pour pouvoir vivre de son métier. Cette pression économique le tenaillait. Il prenait des photos magnifiques, qui souvent n’intéressaient pas les agences, pas assez «news» sans doute, et qu’il ne cherchait guère à faire connaître, happé qu’il était par les conflits qu’il couvrait, pensant déjà à son prochain reportage. »

Voici donc le texte du courriel envoyé par Olivier Voisin à une amie italienne, Mimosa Martini, la veille du jour où il a été blessé. Celle-ci l’a rendu public sur Facebook. Comme écrit de son côté Antoine Vitkine, « ce texte doit être lu. Il est passionnant, bouleversant, il lui ressemble et il témoigne de l’horreur, de l’impasse du conflit syrien. Il raconte aussi ce qu’est la vie d’un photographe de guerre indépendant, et plus encore, il raconte l’homme qu’était Olivier Voisin. »

 On peut voir certaines de ses photos sur son site web.

Syrie, 20 février 2013

Enfin j’ai réussi par passer! Après m’être fait refusé le passage à la frontière par les autorités turques, il a fallu passer la frontière illégalement de nouveau. Un passage pas très loin mais à travers le no man’s land avec quelques mines à gauche et droite et le paiement de 3 soldats. Me voilà tout seul à passer par le lit d’une rivière avec à peu prêt deux kilomètres à faire tout en se cachant pour ne pas se faire remarquer par les miradores. Putain, j’ai eu la trouille de me faire pincer et de faire le mauvais pas. Et puis d’un coup le copain syrien qui m’attend et que je retrouve comme une libération. Le sac et surtout les appareils photos faisaient à la fin 10000kg sur les épaules.

La Voiture est là avec les mecs de la section de combat que je rejoins au nord de la ville de Hamah, deux heures de route nous attendent et on arrive tous feux éteints pour ne pas se faire voir. Les mecs m’accueillent formidablement bien ! et sont impressionnés par le passage tout seul de la frontière plus tôt.

Les premiers tirs d’artillerie se font entendre au loin. J’apprends que les forces loyalistes tiennent plus de 25 km au nord de Hamah et que la ligne de front est représentée plutôt par les démarcations entre alawites et sunnites. Alors les forces d’Assad bombardent à l’aveugle et ils restent très puissants. Par chance les avions n’attaquent plus tant le temps est pourri!

Les conditions de vie ici sont plus que précaires. C’est un peu dure. La bonne nouvelle, je pense que je vais perdre un peu de ventre mais au retour je vais avoir besoin de 10 douches pour redevenir un peu présentable!

Aujourd’hui je suis tombé sur des familles qui viennent de Hamah et qui ont perdues leur maison. Ils vivent sous terre ou dans des grottes. Ils ont tout perdu. Du coup ça relativise de suite les conditions de vie que j’ai au sein de cette compagnie.

Je fais les photos et je suis même pas sûr que l’afp les prennent.

Il fait très froid la nuit. Heureusement que je me suis acheté un collant de femme en Turquie du coup c’est pour moi un peu plus supportable.

L’artillerie tire toutes les 20 minutes à peu prêt et le sol tremble souvent.

Le problème j’ai la sensation qu’ils tirent à l’aveugle et ont quand même des canons assez puissants pour couvrir une vingtaine de kilomètres.

Il y a peu de combats directs. Les mecs ont besoin d’à peu prêt 20000 us $ pour tenir en munitions entre 2 à 4 heures de baston. Du coup ils se battent peu. Ils font rien du coup la journée. Je me demande comment ils peuvent gagner cette guerre. Ca confirme ce que je sentais. La guerre va durer très longtemps. Alors le chef du chef vient parfois en rajouter une couche, apporte un mouton pour manger, les mecs vont alors couper du bois dans la forêt aux alentours. Il apporte aussi des cartouches entières de cigarettes et le soir fait prier tout son monde ! Certains sont très jeunes. Ils ont perdu déjà une vingtaines de leurs camarades, d’autres sont blessés mais sont quand même présents et je pense surtout à Abou Ziad, qui a perdu un oeil et c’est lui qui confectionne les roquettes maison pour les balancer durant les combats. Il est brave et courageux. Toujours devant, toujours le premier à tout, pour aider, pour couper le bois, donner des cigarettes, se lever. Avec quelques mots d’arabes on essaie de se parler. Evidemment les discussions tournent souvent sur la religion mais eux ne se considèrent pas salafistes. Entre nous si c’était le cas je serais plus vivant. J’aime être avec lui. Quand les autres me demandent des trucs -évidemment avec le matériel apporté- c’est toujours lui qui les «disputent» et de me foutre la paix!

(Lire la suite…)


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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    • Énigme

      Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

      Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

    • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

      La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
      (Claude Lévi-Strauss)

    • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

      Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
    • «Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl»

      Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

      tcherno2-2-300x211

      Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
    • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

      L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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      La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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