On n'est pas des moutons

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Syrie. Guerre et paix, l’éternel conflit des hommes

La paix entre États, comme la paix civile, sont d’universels sym­bol­es de la paix du coeur. Ils en sont aus­si les effets.(Cheva­lier-Gheer­brant, Dic­tio­n­naire des sym­bol­es)

La ter­ri­ble ago­nie d’Alep et de sa pop­u­la­tion touche l’humanité entière. Ou, du moins, devrait-elle la touch­er – ce qui chang­erait peut-être la face du monde. Mais son atroc­ité ren­voie à ses caus­es, sou­vent incom­préhen­si­bles. Des par­al­lèles sont ten­tées avec l’Histoire récente : cer­tains voient en Syrie une guerre civile sem­blable à la guerre d’Espagne (1936–1939) qui fut le prélude au deux­ième con­flit mon­di­al. Issa Goraieb, édi­to­ri­al­iste au quo­ti­di­en fran­coph­o­ne de Bey­routh, L’Orient-Le Jour, ten­tait ce rap­proche­ment l’an dernier :

Les avions et pilotes russ­es dépêchés à l’aide d’un Bachar el-Assad en mau­vaise pos­ture ne sont autres, en effet, que la légion Con­dor qu’offrait Hitler au dic­ta­teur Fran­cis­co Fran­co. À l’époque, l’Italien Mus­soli­ni se chargeait, lui, d’expédier des com­bat­tants ; c’est bien ce que font aujourd’hui en Syrie les Iraniens et leurs sup­plétifs du Hezbol­lah, qui s’apprêteraient à lancer une offen­sive ter­restre majeure pour con­solid­er la Syrie utile de Bachar. Quant aux brigades inter­na­tionales, for­mées de volon­taires venant de divers points de la planète pour prêter main-forte aux répub­li­cains espag­nols, c’est évidem­ment Daech qui en décline actuelle­ment une réédi­tion des plus sul­fureuses.” [L’Orient-Le Jour, 03/10/2015]

Sul­fureuse”, c’est peu dire, sinon mal­adroit. De son côté, Jean-Pierre Fil­iu, ana­lyste de l’islam con­tem­po­rain, insiste aus­si sur ce par­al­lèle his­torique, mar­quant bien une dif­férence tranchée :  «Si la Syrie est notre guerre d’Espagne, ce n’est pas du fait d’une assim­i­la­tion fal­lac­i­euse des dji­hadistes aux brigadistes, mais bien en rai­son de la non-inter­ven­tion occi­den­tale». [Medi­a­part, 7/08/2016] Encore fal­lait-il le rap­pel­er et le soulign­er : s’engager pour un idéal de libéra­tion poli­tique dif­fère fon­cière­ment du renon­ce­ment dans le fanatisme et l’asservissement religieux.

Pour Ziyad Makhoul, lui aus­si édi­to­ri­al­iste à L’Orient-Le Jour : “Ce n’est plus une ten­dance, ou un glisse­ment pro­gres­sif. C’est une nou­velle réal­ité. Le monde régresse à une vitesse insen­sée, que ce soit à cause des vicis­si­tudes de la glob­al­i­sa­tion, de la trib­al­i­sa­tion des esprits, ou de la résur­rec­tion de l’hyperreligieux. Ce monde qui est encore le nôtre s’obscurcit, se recro­queville dans ses pho­bies (de la lumière, de l’autre…) et se calfeu­tre dans une bar­barie (et une reven­di­ca­tion et une banal­i­sa­tion de cette bar­barie) fon­cière­ment moyenâgeuse.” [15/12/16]

Moyenâgeuse”…  pas­sons sur cet anachro­nisme mal­heureux (l’histoire du Moyen Âge exige la nuance… his­torique). Mais soit, il y a de l’irrationnel dans la folie guer­rière des hommes à l’humanité rel­a­tive… D’où vient, en effet, cette tare frap­pant l’homo pour­tant sapi­ens – ain­si le décrit-on – inca­pable d’instaurer la paix comme mode de rela­tion entre ses con­génères ? Cet espèce-là, bien dif­féren­ciée des autres espèces ani­males en ce qu’elle est si capa­ble de détru­ire ses sem­blables, et sans doute aus­si de s’autodétruire. J’entendais, dans le poste ce matin, Jean-Claude Car­rière s’interroger sur le sujet et pré­cisé­ment sur la Paix, avec majus­cule 1. Car l’Histoire (grand H) et toutes les his­toires, presque toutes, qui nour­ris­sent notam­ment la lit­téra­ture, le ciné­ma, les arts…, s’abreuvent à la guerre. On y voit sans doute un effet du poi­son vio­lent qui tourneboule les hommes, les mâles : la testostérone. Peu les femmes-femelles qui en fab­riquent bien moins, ou qui le trans­for­ment mieux, en amour par exem­ple – sauf excep­tions, bien enten­du, dans les champs de com­péti­tion de pou­voir, poli­tique et autres. Ce qui se traduit, soit dit en pas­sant, par des pris­ons peu­plées d’hommes à 90 pour cent…

Le même Jean-Claude Car­rière rel­e­vait aus­si que l’empire romain avait établi la paix pen­dant plusieurs décen­nies sur l’ensemble de son immense domaine. “Pourquoi ? Il accueil­lait toutes les croy­ances.2 C’est bien l’objectif de la laïc­ité – du moins dans le strict esprit de la loi française de 1905. On peut y voir une réplique poli­tique et pos­i­tive à la folie humaine, vers son édi­fi­ca­tion et sa longue marche vers la Paix. On en est loin, pour en revenir à la guerre en Syrie. Pou­tine a su mon­tr­er et démon­tr­er “qu’il en a” [de la testostérone…], en quoi il est soutenu et admiré par d’autres [qui en ont aus­si !], comme Jean-Luc Mélen­chon, pour ne par­ler que de lui.

Des nuances intéres­santes, du point de vue politi­co-diplo­ma­tique, ont été apportées hier soir [15/12/16] sur France 2 qui con­sacrait une longue soirée à Vladimir Pou­tine “des orig­ines à nos jours”. Nuancée, donc, l’analyse de l’ancien min­istre des Affaires étrangère, Hubert Védrine, faisant ressor­tir l’inconséquence méprisante des “Occi­den­taux” face à la Russie post-sovié­tique, en quête de recon­nais­sance inter­na­tionale – ce que l’Europe lui a refusé ! D’où, aus­si, les poussées de l’hormone en ques­tion… grande four­nisseuse de guer­res et de morts.


Jean-Claude Car­rière : “Je voudrais bien que… par fran­cein­ter

Notes:

  1. Il vient de pub­li­er La Paix (Ed. Odile Jacob)
  2. Du même Ziyad Makhoul (L’Orient-Le Jour), cette note : ” Jacques Le Goff savait que l’Occident médié­val était né sur les ruines du monde romain, qu’il y avait trou­vé appui et hand­i­cap à la fois, que Rome a été sa nour­ri­t­ure et sa paralysie. Ce qui naî­tra des ruines et des cadavres d’Alep(-Est) risque d’être infin­i­ment moins fasci­nant. Ter­ri­ble­ment plus mor­tel.”

Syrie. Alep ou la mort tombée du ciel

par Thomas Cluzel (France Cul­ture)

Con­sacrée à l’agonie d’Alep et de sa pop­u­la­tion, la revue de presse de Thomas Cluzel ce matin ( 25/11/16 ) sur France Cul­ture expri­mait avec force l’insoutenable folie meur­trière des hommes, cette étrange espèce, la seule qui s’acharne à la mort de ses sem­blables et, plus au-delà encore, à son autode­struc­tion. Tan­dis que la “classe poli­tique et médi­a­tique”  glose sur le com­bat de coqs télévi­suel de la veille, qui n’en sem­ble que plus dérisoire. Pour­tant, le germe de la guerre n’est-il pas déjà tapi dans cette course au pou­voir ? Com­ment pass­er de la com­péti­tion à la coopéra­tion, de l’injustice à l’entraide, de l’indifférence à la sol­i­dar­ité ? Réflex­ion en pas­sant, pour en revenir au mar­tyre d’Alep :

Sur une vidéo pub­liée sur le site du New York Times, une femme racon­te que le bruit d’un avion annonce qu’une bombe est sur le point de s’écraser sur la ville. Les sec­on­des s’écoulent. Elle anticipe l’explosion qui ne tardera plus. Et red­oute qu’un mur ou même un bâti­ment entier ne s’effondre sur elle. Elle imag­ine le pire, la mort. Et puis ouvre les yeux, pour se ren­dre compte qu’elle est tou­jours vivante. Un immeu­ble vient pour­tant, en effet, de s’écrouler. Celui d’à côté. Dans cette vidéo de près de trois min­utes et inti­t­ulée « à la recherche des bombes dans le ciel d’Alep », des rési­dents de la ville assiégée racon­tent, un à un, au quo­ti­di­en améri­cain, leurs impres­sions lorsque le bruit d’un avion vient à se rap­procher jusqu’au moment de déchir­er, lit­térale­ment, le ciel.

Quand un pro­fesseur avoue que ses sens lui jouent par­fois des tours, que dans ses oreilles réson­nent, par moment, des bruits de moteur qui n’existent pas et qu’il lui arrive même, quand c’est le cas, de se moquer de lui-même et d’en rire, d’autres, à l’instar de cette infir­mière, racon­tent que les bom­barde­ments, les destruc­tions, les cris des habi­tants effrayés fuyant partout où ils le peu­vent, sont devenus leur rou­tine quo­ti­di­enne. Tous décrivent la ter­reur qui les saisit, à chaque fois qu’ils voient l’un de ces engins de mort tra­vers­er le ciel d’Alep.

En pub­liant ces témoignages, le site du New York Times vient ain­si nous rap­pel­er, de la plus poignante des manières, que si le week-end dernier (tan­dis que les Nations Unies ten­taient, une nou­velle fois, de négoci­er un arrêt du con­flit) les bom­barde­ments ont dimin­ué, en revanche, dès lun­di (à peine acté l’échec des négo­ci­a­tions de la veille) ils ont aus­sitôt repris avec une inten­sité dra­ma­tique. Ces attaques sont aujourd’hui les plus vio­lentes enreg­istrées depuis deux ans, pré­cise tou­jours le quo­ti­di­en améri­cain, avant d’ajouter : désor­mais les bombes d’Alep lais­sent 250 000 per­son­nes vivre en enfer. Hier encore, au moins 32 civils, dont cinq enfants, ont péri dans ces bom­barde­ments, pré­cise ce matin le site d’Al Ara­biya. Il s’agit de l’un des bilans les plus élevés, sur une seule journée, depuis le début de la vio­lente cam­pagne menée par l’armée syri­enne sur le secteur de la deux­ième ville du pays, tenu par les insurgés.

En un peu plus d’une semaine, ce ne sont pas moins de 300 per­son­nes qui ont trou­vé la mort à Alep. Il faut dire qu’aux mis­siles, aux obus, aux bar­ils d’explosifs et aux bombes incen­di­aires s’ajoutent, égale­ment, des attaques chim­iques à la chlo­rine. Sans compter que de vio­lents com­bats se déroulent, à présent, au sol. La semaine dernière, les forces loy­al­istes sont entrées pour la pre­mière fois dans un quarti­er au nord-est de la ville. Le régime a égale­ment chas­sé les insurgés d’une anci­enne zone indus­trielle.

« Alep, un assaut con­tre l’humanité », c’est le titre, cette fois-ci, de cet édi­to à lire dans les colonnes du Temps de Lau­sanne. Le jour­nal y racon­te, notam­ment, com­ment sur place habi­tants et sec­ouristes con­tin­u­ent de filmer les scènes, plus insouten­ables les unes que les autres : ces bébés pré­maturés, dans un hôpi­tal en flammes, extir­pés de leur cou­veuse par des infir­mières paniquées et posés à même le sol, où ils finiront vraisem­blable­ment par suc­comber ; ou bien encore cet homme, vis­i­ble­ment proche de la folie, qui exhibe en pleine rue un mem­bre arraché par une bombe (celui d’un voisin, d’un proche, ou d’un incon­nu) et qui n’en finit plus de hurler.

L’enfer s’est abat­tu sur Alep. Au point que les Alep­pins, eux-mêmes, en vien­nent à regret­ter désor­mais les semaines précé­dentes, lorsque les flammes n’étaient encore qu’intermittentes. A Genève, un médecin suisse (orig­i­naire d’Alep), l’un des fon­da­teurs de l’Union des organ­i­sa­tions syri­ennes de sec­ours médi­caux, est à court de mots : « Il reste aujourd’hui moins d’une trentaine de médecin, dit-il, et il n’y a plus le moin­dre bloc opéra­toire qui fonc­tionne ». Les derniers téméraires qui ont ten­té, il y a quelques semaines, de forcer les bar­rages, afin de faire entr­er du matériel médi­cal dans les quartiers rebelles de la ville, ont été pris pour cible par des avions et ont échap­pé à la mort de justesse. Depuis, l’étau s’est encore resser­ré. Ici comme ailleurs. Dans les ban­lieues sud de Damas, égale­ment aux mains de la rébel­lion, là-bas ce sont les ambu­lances qui sont traquées par les drones russ­es, explique tou­jours le médecin. « Lorsqu’ils arrivent à localis­er l’endroit où ces ambu­lances con­ver­gent, l’aviation frappe. C’est ain­si qu’ils détru­isent les derniers hôpi­taux. »

En début de semaine, devant le Con­seil de sécu­rité des Nations Unies, le chef des opéra­tions de l’ONU (Stephen O’Brien) avouait : les dernières rations ali­men­taires ont été dis­tribuées le 13 novem­bre dernier. Et tan­dis que l’eau potable et l’électricité sont de plus en plus rares, la famine sera bien­tôt générale. Ou dit autrement, si les respon­s­ables des Nations-Unies se dis­ent aujourd’hui « à court de mots » pour décrire ce qui se passe à Alep, sous les bombes, les Alep­pins sont, eux, à court de vivres. Dans les derniers tracts largués par les héli­cop­tères du régime, les habi­tants qual­i­fiés de « chers com­pa­tri­otes » sont appelés à « s’abstenir de sor­tir dans les rues ». En d’autres ter­mes, il n’y est même plus ques­tion de les enjoin­dre à quit­ter la zone rebelle, mais seule­ment à se ter­rer sous le déluge.

Pen­dant ce temps et en dépit des con­damna­tions à l’étranger, la com­mu­nauté inter­na­tionale, elle, sem­ble plus que jamais impuis­sante à con­tre­car­rer la déter­mi­na­tion de Damas et de ses alliés (russe et iranien) à recon­quérir l’ensemble de la ville. D’où, d’ailleurs, cette déc­la­ra­tion dés­espérée d’un mem­bre de l’un des con­seils locaux admin­is­trant l’opposition à Alep, à lire dans les colonnes du Irish Times. « Au monde entier, nous voulons dire sim­ple­ment deux choses : arrêtez de pré­ten­dre vous souci­er de notre sort et agis­sez ; ou alors lancez sur nous l’une de vos bombes nucléaires, que nous puis­sions mourir et quit­ter enfin cet enfer, une bonne fois pour toute ».

Thomas CLUZEL

Ver­sion audio ici :


Syrie. Alep bientôt rayée de la carte, comme Homs ?

L’offensive du régime syrien et de son allié russe dans la province d’Alep a provo­qué l’exode de plusieurs dizaines de mil­liers de Syriens vers la Turquie. Près de 60 000 sont massés à la fron­tière turque restée fer­mée. Un afflux qui fait crain­dre une aggra­va­tion de la crise des réfugiés, que ce soit en Turquie qui en accueille déjà 2,5 mil­lions, ou en Europe.

En Syrie, qui comp­tait quelque 23 mil­lions d’habitants avant le con­flit, 13,5 mil­lions de per­son­nes sont affec­tées ou déplacées par la guerre, selon les derniers chiffres de l’ONU. Par­mi eux, env­i­ron 8 mil­lions se trou­vent tou­jours en Syrie. Car tous n’ont pas quit­té le pays : en fait, la majorité des per­son­nes jetées sur les routes par la guerre sont déplacées à l’intérieur des fron­tières syri­ennes. Elles ont fui les vio­lences et les bom­barde­ments.

La vidéo ci-dessous est hal­lu­ci­nante. Elle mon­tre un champ de ruines. C’est tout ce qu’il reste de Homs, la troisième ville syri­enne meur­trie par cinq années de con­flit. Cette vidéo a été réal­isée par un drone russe, prob­a­ble­ment à des fins de pro­pa­gande pour légitimer l’intervention russe en Syrie. Quelle légitim­ité pour­rait encore émerg­er de ces décom­bres ? Alep pour­rait subir le même sort que Homs, bien que pour le moment les affron­te­ments soient lim­ités à un quarti­er.

Peu­plée de près d’un mil­lion d’habitants, Homs a sou­vent été con­sid­érée comme le bas­tion des rebelles dès le début du con­flit, en 2011. Ce n’est que le 1er décem­bre 2015 qu’un accord de capit­u­la­tion a été signé, sous l’égide de l’ONU.


Journalistes-otages, héros modernes et sacralisés

« Nos » qua­tre jour­nal­istes-otages sont donc ren­trés de Syrie. C’est bien. Mais plein de choses me gênent et, main­tenant qu’ils ont été si célébrés, je me lâche. Car tant de célébra­tions, jusqu’à l’indécence, m’ont en effet incom­modé. Surtout, cet éta­lage cor­po­ratiste des « pro­fes­sion­nels de la pro­fes­sion », comme on dit avec ironie. Je reprends l’expression à mon compte, en y ajoutant… quoi ? Du dépit, de la honte (pour la « con­frèrie »), de la gêne plutôt, au nom de tous ceux qui, face à cette sacral­i­sa­tion impudique, ne peu­vent que se taire.

C’en est devenu un rit­uel, en effet, avec ses enjeux politi­co-médi­a­tiques : le jour­nal­iste comme héros mod­erne, hélas par­fois haussé au rang du mar­tyr, tombé au champ d’honneur de l’Information et de la Lib­erté, rap­a­trié en héli­co, tar­mac mil­i­taire, prési­dent de la République, et tout et tout. Et pour bien faire entr­er ces qua­tre héros au pan­théon mod­erne du tout-info, il aura fal­lu bien les pres­sur­er devant tant de micros et de caméras :

Dites, au moins, vous avez beau­coup souf­fert !…, « ils » ont été méchants, hein !…, et ces sim­u­lacres d’exécution !…

– Ben… pas tant que ça… enfin un peu quand même…

J’ai été de cette cor­po­ra­tion…, en ayant tou­jours ressen­ti le besoin d’une dis­tance. Avec des ques­tion­nements per­son­nels et en général : Qu’est-ce qui pousse tel ou tel à devenir jour­nal­iste ? Quid du nar­cis­sisme « pro­fes­sion­nel », du voyeurisme, du roman­tisme, de l’ « héroïsme » et de la van­ité ?

Un pro­fes­sion­nel, c’est quelqu’un… qui fait son boulot, de son mieux ; plus ou moins con­traint ; en échange d’un salaire, plus ou moins gros. Un jour­nal­iste aus­si. Si son chantier se trou­ve en Syrie, et qu’il a, plus ou moins, accep­té de le rejoin­dre, il doit œuvr­er à la même tâche : com­pren­dre et faire com­pren­dre, témoign­er aus­si. Boulot risqué, dans un pays en guerre. Y être pris en otage fait par­tie des dan­gers dudit méti­er. Acci­dent du tra­vail. C’est heureux, bien sûr, qu’il soit libéré. Que l’accidenté en réchappe et guérisse. Nor­mal, là encore, c’est le boulot.

otages mali

Otages au Mali depuis 2011 et 2012

Mais l’un et l’autre de ces tra­vailleurs ne con­naîtront pas le même « traite­ment ». Tout comme pour Serge Lazare­vic et Gilber­to Rodriguez Leal, enlevés au Mali, respec­tive­ment depuis novem­bre 2011 et novem­bre 2012. Ils ne sont pas jour­nal­istes, les pau­vres. Dou­ble peine ! De même pour Philippe Ver­don, 53 ans, retrou­vé en juil­let 2013, au Mali, assas­s­iné d’une balle dans la tête.

Je ne veux pas cracher dans cette soupe qui m’a nour­ri, et dont je me suis d’ailleurs régalé. Mais l’outrance de ces célébra­tions me font dire qu’elle cache trop de non-dits et d’enjeux qui n’ont rien à voir avec le spec­ta­cle exhibé. Ou bien si : ils ont à voir, par con­traste, avec la réal­ité vrai­ment et autrement dra­ma­tique de l’état du monde. Avec les vrais héros de ce monde en souf­france extrême. Ces héros de la vie ordi­naire, quo­ti­di­enne ; ceux qui souf­frent au jour le jour ; qui se lèvent dans la douleur, sans désir car cette société ne les regarde pas, ne les voit même pas ; car ils ne sont que don­nées abstraites dans la macro-économie mon­di­al­isée. Tous ces héros non ren­dus assez vis­i­bles par tant de jour­nal­istes assis, ayant déserté les ter­ri­toires de la grande mis­ère ordi­naire.

Si aucun jour­nal­iste n’a encore été pris en otage et gardé dans une cave obscure d’un quarti­er de France, c’est peut-être qu’aucun jour­nal­iste (ou presque) ne s’y rend, préférant, sans doute, de « vrais » ter­ri­toires de guerre.

• Sur Wikipedia, la notice Otage

• Sur lemonde.fr : La fille de l’otage français retenu au Mali dénonce une iné­gal­ité de traite­ment

• sur Otages-du-monde : LES 3 FRANÇAIS OTAGES DANS LE MONDE (dont RODOLFO CAZARES, FRANCO-MEXICAIN AU MEXIQUE depuis le 9 juil­let 2011 — LE PLUS ANCIEN OTAGE FRANCAIS)

• Pas si à côté du sujet — lemonde.fr : Faut-il libér­er les orques en cap­tiv­ité ?


Au Répu, ça pue !

Un hon­or­able et ami­cal cor­re­spon­dant de Lor­raine (mer­ci Dominique) m’envoie cette pho­to (trou­ble, à cause de l’odeur) de son quo­ti­di­en local dénom­mé Répub­li­cain lor­rain, alias Le Répu.

Le Républicain lorrain, 24/9/13

Le Répub­li­cain lor­rain, 24/9/13

On a beau être, com­ment dire ? tolérant, sou­ple, com­préhen­sif, bien­veil­lant, etc. il y a quand même des coups de pied au cul qui se per­dent. Quand la crasse men­tale rejoint la jour­nal­is­tique, le Gui­ness des records n’y suf­fi­rait plus. C’est pour­tant « dans le jour­nal », celui daté du 24/9/13. Pourvu qu’il y ait encore plus d’invendus que d’habitude !


Adresse aux jeunes peut-être futurs journalistes et autres rêveurs romanesques

Jeunes peut-être futurs jour­nal­istes, pos­tu­lants ou appren­tis des si nom­breux lieux de for­ma­tion, rêveurs romanesques qui s’identifient à la pim­pante grande reporter et redresseuse de torts des films hol­ly­woo­d­i­ens et des séries télé, …

… il est encore temps de bien ques­tion­ner votre voca­tion et pour cela, …

…plus encore, de vous imprégn­er de la réal­ité d’aujourd’hui du méti­er d’informer.

Ce n’est pas l’ancien de la pro­fes­sion qui lance sa prophétie de vieux schnok,

c’est que les con­di­tions d’exercice dudit méti­er ont telle­ment changé, à l’image de la planète mon­di­al­isée et de l’information dématéri­al­isée.

Et si en prime vous fan­tas­mez sur les héros “des grands con­flits qui font les grands reporters”,

lisez en pri­or­ité le témoignage d’une jeune et courageuse pigiste ital­i­enne, Francesca Bor­ri, que sa présence sur le front de la guerre civile en Syrie a lit­térale­ment trans­for­mée – tout autant d’ailleurs que l’indifférence plus ou moins chargée de mépris opposée par ses con­frères. Et aus­si par le pub­lic.

Son arti­cle a été pub­lié le 1er juil­let 2013, sur le site de la ‘Colum­bia Jour­nal­ism Review’, Il est repris sur le site du Nou­v­el Obs sous le titre

« Lettre d’une pigiste perdue dans l’enfer syrien ».

Là non plus, on ne pour­ra pas dire « je ne savais pas ».

 

• Voir aus­si :

BONNE NOUVELLE. Les journaux sont foutus, vive les journalistes !


Olivier Voisin. Le photographe mort à la guerre

Photo AFP

Pho­to AFP

Olivi­er Voisin pho­tographi­ait la Syrie en guerre. Il en est mort, à 38 ans, atteint par des éclats d’obus. Je viens de lire son dernier cour­riel [ci-dessous], adressé à une amie. Très beau et émou­vant témoignage, parce que lucide aus­si. Lui non plus n’était pas obligé d’y aller. Juste­ment, il y était. Pourquoi ? Quelle néces­sité l’avait poussé là, au triste milieu de la folie humaine ? Le savait-il lui-même ? au delà d’un « des­tin », de la néces­sité de croûter (à pas bien cher, quand on y pense, au prix de la peau du reporter), puis ren­du addict à l’adrénaline, cette drogue auto-pro­duite par un corps men­acé de mort.

Dans la presse, le statut d’indépendant – free lance –, vue de l’extérieur, se paie de beau­coup d’illusions. On y est libre que selon la langueur de la chaîne qui rat­tache au marché de l’information, cynique­ment for­mulé par le slo­gan de Paris-Match : “le poids mots, le choc des pho­tos”. Une for­mule aujourd’hui ramenée au pas grand chose de cette infla­tion par laque­lle  la nou­velle s’est réduite au potin, l’information au tout-spec­ta­cle.

Un ami pho­tographe d’Olivier Voisin, Antoine Vitkine, rap­pelle cette réal­ité, écrivant à son pro­pos :

« Indépen­dant, il devait sans cesse fournir des pho­tos aux agences pour pou­voir vivre de son méti­er. Cette pres­sion économique le tenail­lait. Il pre­nait des pho­tos mag­nifiques, qui sou­vent n’intéressaient pas les agences, pas assez «news» sans doute, et qu’il ne cher­chait guère à faire con­naître, hap­pé qu’il était par les con­flits qu’il cou­vrait, pen­sant déjà à son prochain reportage. »

Voici donc le texte du cour­riel envoyé par Olivi­er Voisin à une amie ital­i­enne, Mimosa Mar­ti­ni, la veille du jour où il a été blessé. Celle-ci l’a ren­du pub­lic sur Face­book. Comme écrit de son côté Antoine Vitkine, « ce texte doit être lu. Il est pas­sion­nant, boulever­sant, il lui ressem­ble et il témoigne de l’horreur, de l’impasse du con­flit syrien. Il racon­te aus­si ce qu’est la vie d’un pho­tographe de guerre indépen­dant, et plus encore, il racon­te l’homme qu’était Olivi­er Voisin. »

 On peut voir cer­taines de ses pho­tos sur son site web.

Syrie, 20 févri­er 2013

Enfin j’ai réus­si par pass­er! Après m’être fait refusé le pas­sage à la fron­tière par les autorités turques, il a fal­lu pass­er la fron­tière illé­gale­ment de nou­veau. Un pas­sage pas très loin mais à tra­vers le no man’s land avec quelques mines à gauche et droite et le paiement de 3 sol­dats. Me voilà tout seul à pass­er par le lit d’une riv­ière avec à peu prêt deux kilo­mètres à faire tout en se cachant pour ne pas se faire remar­quer par les miradores. Putain, j’ai eu la trouille de me faire pin­cer et de faire le mau­vais pas. Et puis d’un coup le copain syrien qui m’attend et que je retrou­ve comme une libéra­tion. Le sac et surtout les appareils pho­tos fai­saient à la fin 10000kg sur les épaules.

La Voiture est là avec les mecs de la sec­tion de com­bat que je rejoins au nord de la ville de Hamah, deux heures de route nous atten­dent et on arrive tous feux éteints pour ne pas se faire voir. Les mecs m’accueillent for­mi­da­ble­ment bien ! et sont impres­sion­nés par le pas­sage tout seul de la fron­tière plus tôt.

Les pre­miers tirs d’artillerie se font enten­dre au loin. J’apprends que les forces loy­al­istes tien­nent plus de 25 km au nord de Hamah et que la ligne de front est représen­tée plutôt par les démar­ca­tions entre alaw­ites et sun­nites. Alors les forces d’Assad bom­bar­dent à l’aveugle et ils restent très puis­sants. Par chance les avions n’attaquent plus tant le temps est pour­ri!

Les con­di­tions de vie ici sont plus que pré­caires. C’est un peu dure. La bonne nou­velle, je pense que je vais per­dre un peu de ven­tre mais au retour je vais avoir besoin de 10 douch­es pour rede­venir un peu présentable!

Aujourd’hui je suis tombé sur des familles qui vien­nent de Hamah et qui ont per­dues leur mai­son. Ils vivent sous terre ou dans des grottes. Ils ont tout per­du. Du coup ça rel­a­tivise de suite les con­di­tions de vie que j’ai au sein de cette com­pag­nie.

Je fais les pho­tos et je suis même pas sûr que l’afp les pren­nent.

Il fait très froid la nuit. Heureuse­ment que je me suis acheté un col­lant de femme en Turquie du coup c’est pour moi un peu plus sup­port­able.

L’artillerie tire toutes les 20 min­utes à peu prêt et le sol trem­ble sou­vent.

Le prob­lème j’ai la sen­sa­tion qu’ils tirent à l’aveugle et ont quand même des canons assez puis­sants pour cou­vrir une ving­taine de kilo­mètres.

Il y a peu de com­bats directs. Les mecs ont besoin d’à peu prêt 20000 us $ pour tenir en muni­tions entre 2 à 4 heures de bas­ton. Du coup ils se bat­tent peu. Ils font rien du coup la journée. Je me demande com­ment ils peu­vent gag­n­er cette guerre. Ca con­firme ce que je sen­tais. La guerre va dur­er très longtemps. Alors le chef du chef vient par­fois en rajouter une couche, apporte un mou­ton pour manger, les mecs vont alors couper du bois dans la forêt aux alen­tours. Il apporte aus­si des car­touch­es entières de cig­a­rettes et le soir fait prier tout son monde ! Cer­tains sont très jeunes. Ils ont per­du déjà une ving­taines de leurs cama­rades, d’autres sont blessés mais sont quand même présents et je pense surtout à Abou Ziad, qui a per­du un oeil et c’est lui qui con­fec­tionne les roquettes mai­son pour les bal­ancer durant les com­bats. Il est brave et courageux. Tou­jours devant, tou­jours le pre­mier à tout, pour aider, pour couper le bois, don­ner des cig­a­rettes, se lever. Avec quelques mots d’arabes on essaie de se par­ler. Evidem­ment les dis­cus­sions tour­nent sou­vent sur la reli­gion mais eux ne se con­sid­èrent pas salafistes. Entre nous si c’était le cas je serais plus vivant. J’aime être avec lui. Quand les autres me deman­dent des trucs -évidem­ment avec le matériel apporté- c’est tou­jours lui qui les “dis­putent” et de me foutre la paix!

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  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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