On n'est pas des moutons

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Tchernobyl. L’inavouable bilan humain et économique

 Chronique de la cat­a­stro­phe nucléaire de Tch­er­nobyl — 5 

logo55Le bilan humain et économique de la cat­a­stro­phe de Tch­er­nobyl est qua­si impos­si­ble à réalis­er. L’accident résulte en grande par­tie de la fail­lite d’un régime basé sur le secret ; un sys­tème à l’agonie qui s’est pro­longé cinq ans après l’accident, puis qui a tra­ver­sé une péri­ode des plus trou­blées, pour aboutir finale­ment à des sys­tème de gou­verne­ment plus ou moins para-maffieux – qu’il s’agisse de l’Ukraine, de la Biélorussie ou de la Russie. Dans de tels sys­tèmes cor­rom­pus, les lob­bies nucléaires ont eu beau jeu de main­tenir leur emprise sur ce secteur mil­i­taro-indus­triel – comme au « bon vieux temps » de l’URSS.

Victoire ! Une banderole apposée sur le réacteur éventré proclame que "le peuple soviétique est plus fort que l'atome" tandis qu'un drapeau rouge est fixé au sommet de la tour d'aération de la centrale à l'issue des travaux de déblaiement. [Tass]

Vic­toire ! Une ban­de­role apposée sur le réac­teur éven­tré proclame que “le peu­ple sovié­tique est plus fort que l’atome” tan­dis qu’un dra­peau rouge est fixé au som­met de la tour d’aération de la cen­trale à l’issue des travaux de déblaiement. [Tass]

Les vic­times n’ont pas été compt­abil­isées, elles ne fig­urent sur aucun reg­istre offi­ciel. Établir un bilan non truqué des vic­times directes et indi­rectes, des malades et de leur degré d’affection demeure donc impos­si­ble. De même pour ce qui est du coût social lié à l’abandon de domi­ciles et de ter­ri­toires, aux familles physique­ment, psy­chologique­ment, émo­tion­nelle­ment anéanties. À jamais. Car rien de tels drames n’est répara­ble. Seules des esti­ma­tions peu­vent être ten­tées, plus ou moins fondées, plus ou moins cat­a­strophistes ou, au con­traire, sci­em­ment min­imisées.

Con­cer­nant le nom­bre de morts, les chiffres de l’AIEA (Agence inter­na­tionale de l’énergie atom­ique) sont plus que dou­teux ; cet organ­isme, rat­taché à l’ONU, est en effet lié au lob­by nucléaire inter­na­tion­al qu’il finance notoire­ment. 1 Il faut aus­si savoir que l’OMS (Organ­i­sa­tion mon­di­ale de la san­té) lui est inféodée, ce qui rend égale­ment sus­pectes toutes ses études sur le domaine nucléaire.…

À défaut d’autres études crédi­bles, con­sid­érons celles de l’AIEA pour ce qu’elles sont : des indi­ca­tions à pren­dre avec la plus grande pru­dence. Ain­si, de 2003 à 2005, l’AIEA a réal­isé une étude d’où il ressort que sur le mil­li­er de tra­vailleurs forte­ment con­t­a­m­inés lors de leurs inter­ven­tions durant la cat­a­stro­phe, « seule­ment » une trentaine sont morts directe­ment. Quant aux liq­ui­da­teurs, l’AIEA pré­tend qu’ils ont été exposés à des dos­es rel­a­tive­ment faibles, “pas beau­coup plus élevées que le niveau naturel de radi­a­tion.”…

S’agissant des 5 mil­lions d’habitants qui ont été exposés à de « faibles dos­es », l’étude recon­naît un nom­bre très élevé des can­cers de la tyroïde chez les enfants – 4.000 directe­ment imputa­bles à la cat­a­stro­phe. L’Agence admet toute­fois que la mor­tal­ité liée aux can­cers pour­rait s’accroître de quelques pour-cents et entraîn­er “plusieurs mil­liers” de décès par­mi les liq­ui­da­teurs, les habi­tants de la zone évac­uée et les rési­dents de la zone la plus touchée,

Tchernobyl-radioactivite

Sans légende… [dr]

Ce bilan offi­ciel est forte­ment con­testé par cer­tains chercheurs. En 2010, l’Académie des sci­ences de New York a pub­lié un dossier à par­tir de travaux menés par des chercheurs de la région de Tch­er­nobyl. Ils con­tes­tent forte­ment l’étude de l’AIEA, aus­si bien s’agissant du nom­bre de per­son­nes affec­tées que de l’importance des retombées radioac­tives. Ain­si, il y aurait eu en réal­ité 830.000 liq­ui­da­teurs et 125.000 d’entre eux seraient morts. Quant aux décès dus à la dis­per­sion des élé­ments radioac­t­ifs, il pour­rait s’élever au niveau mon­di­al à près d’un mil­lion au cours des 20 ans ayant suivi la cat­a­stro­phe. Cette esti­ma­tion sem­ble cepen­dant invraisem­blable – on l’espère.

Green­peace a aus­si pub­lié un rap­port réal­isé par 60 sci­en­tifiques de Biélorussie, d’Ukraine et de Russie. Le doc­u­ment pré­cise que “les don­nées les plus récentes indiquent que [dans ces trois pays] l’accident a causé une sur­mor­tal­ité estimée à 200 000 décès entre 1990 et 2004.”

On le voit, les écarts éval­u­at­ifs sont à l’image des enjeux qui s’affrontent autour de ce type de cat­a­stro­phes. Des diver­gences sem­blables appa­rais­sent égale­ment au Japon entre opposants (la majorité de la pop­u­la­tion) et par­ti­sans du nucléaire (gou­ver­nants et indus­triels).

Quant au coût économique, il est plus objec­tivable que le coût humain à pro­pre­ment par­ler ; même si l’un et l’autre ne devraient pas être dis­so­ciés.

Le n° de mars comprend un intéressant dossier sur le nucléaire.

Le n° de mars com­prend un intéres­sant dossier sur le nucléaire.

Plusieurs esti­ma­tions ont été réal­isées, aboutis­sant à des mon­tants situés entre 700 et 1 000 mil­liards de dol­lars US – entre 600 et 900 mil­lions d’euros. 2

Un des derniers rap­ports émane de Green Cross Inter­na­tion­al. 3 Il prend en compte :
– les coûts directs : dégâts causés à la cen­trale elle-même et dans ses envi­rons, perte de marchan­dis­es et effets immé­di­ats sur la san­té ;
– les coûts indi­rects : retrait de la pop­u­la­tion de la zone con­t­a­m­inée et con­séquences socié­tales liées à la vie des per­son­nes exposées aux radi­a­tions ain­si que leurs enfants.

La Biélorussie estime à 235 mil­liards d’USD les coûts engen­drés par les dom­mages subis pour les années 1986 à 2015 et à 240 mil­liards d’USD pour l’Ukraine. Ces mon­tants n’incluent pas les coûts liés à la sécu­rité, l’assainissement et la main­te­nance de la cen­trale désor­mais arrêtée ain­si que les coûts actuels pour la mise en place du nou­veau sar­cophage ; ceux-ci sont pris en charge par les gou­verne­ments des nations con­cernées, soutenus par l’Union Européenne, les États-Unis et d’autres pays. Pour les habi­tants ayant dû quit­ter leur mai­son, des fonds (dont le mon­tant n’est pas con­nu) ont été déblo­qués, des pro­grammes soci­aux et des aides médi­cales mis en place. Mais cha­cun a sans doute essuyé bien plus de pertes dues à l’effondrement de l’économie et subi des séquelles san­i­taires et psy­chologiques impos­si­bles à chiffr­er.

Le nucléaire pour la bombe
Ne pas per­dre de vue que le nucléaire dit « civ­il » est d’origine mil­i­taire et le reste d’ailleurs, tant qu’il servi­ra à fournir le plu­to­ni­um des­tiné à fab­ri­quer les bombes atom­iques. Rap­pelons aus­si que le Com­mis­sari­at à l’énergie atom­ique (CEA) 4 fut créé par De Gaulle à la Libéra­tion, avec mis­sion de pour­suiv­re des recherch­es sci­en­tifiques et tech­niques en vue de l’utilisation de l’énergie nucléaire dans les domaines de la sci­ence (notam­ment les appli­ca­tions médi­cales), de l’industrie (élec­tric­ité) et de la défense nationale.

De son côté Mikhaïl Gor­batchev, dernier dirigeant de l’Union sovié­tique, et aujourd’hui prési­dent de la Croix verte inter­na­tionale (Green Cross) a con­nu son « chemin de Damas » en 1986 : « C’est la cat­a­stro­phe de Tch­er­nobyl qui m’a vrai­ment ouvert les yeux : elle a mon­tré quelles pou­vaient être les ter­ri­bles con­séquences du nucléaire, même en dehors d’un usage mil­i­taire. Cela per­me­t­tait d’imaginer plus claire­ment ce qui pour­rait se pass­er après l’explosion d’une bombe nucléaire. Selon les experts sci­en­tifiques, un mis­sile nucléaire tel que le SS-18 représente l’équivalent d’une cen­taine de Tch­er­nobyl. » (Tch­er­nobyl, le début de la fin de l’Union sovié­tique, tri­bune dans Le Figaro, 26/04/2006)

Par com­para­i­son, l’accident de Fukushi­ma, com­prenant la décon­t­a­m­i­na­tion et le dédom­mage­ment des vic­times, pour­rait n’atteindre “que” 100 mil­liards d’euros. Ce mon­tant émane de l’exploitant Tep­co et date de 2013 ; il relève de l’hypothèse basse et ne com­prend pas les charges liées au déman­tèle­ment des qua­tre réac­teurs rav­agés. Ces opéra­tions dureront autour de quar­ante ans et néces­siteront le développe­ment de nou­velles tech­niques ain­si que la for­ma­tion de mil­liers de tech­ni­ciens.

Et en France ? L’Institut de radio­pro­tec­tion et de sûreté nucléaire (IRSN) a présen­té en 2013 à Cadarache (Bouch­es-du-Rhône), une “étude choc” sur l’impact économique d’un acci­dent nucléaire en France.

Un ” acci­dent majeur “, du type de ceux de Tch­er­nobyl ou de Fukushi­ma, sur un réac­teur stan­dard de 900 mégawatts coûterait au pays la somme astronomique de 430 mil­liards d’euros. Plus de 20 % de son pro­duit intérieur brut (PIB).

La perte du réac­teur lui-même ne représente que 2 % de la fac­ture. Près de 40 % sont imputa­bles aux con­séquences radi­ologiques : ter­ri­toires con­t­a­m­inés sur 1 500 km2, évac­u­a­tion de 100 000 per­son­nes. Aux con­séquences san­i­taires s’ajoutent les pertes sèch­es pour l’agriculture. Dans une même pro­por­tion inter­vi­en­nent les ” coûts d’image ” : chute du tourisme mon­di­al dont la France est la pre­mière des­ti­na­tion, boy­cottage des pro­duits ali­men­taires.

Le choc dans l’opinion serait tel que l’hypothèse ” la plus prob­a­ble ” est une réduc­tion de dix ans de la durée d’exploitation de toutes les cen­trales, ce qui oblig­erait à recourir, à marche for­cée, à d’autres éner­gies : le gaz d’abord, puis les renou­ve­lables. Au-delà des fron­tières, ” l’Europe occi­den­tale serait affec­tée par une cat­a­stro­phe d’une telle ampleur “.

Les dom­mages sont d’un tout autre ordre de grandeur que ceux du naufrage de l’Eri­ka en 1999, ou de l’explosion de l’usine AZF de Toulouse en 2001, éval­ués « seule­ment » à 2 mil­liards d’euros. 5

Ces chiffres pour­raient dou­bler en fonc­tion des con­di­tions météorologiques, des vents pous­sant plus ou moins loin les panach­es radioac­t­ifs, ou de la den­sité de pop­u­la­tion. Un acci­dent grave à la cen­trale de Dampierre (Loiret) ne forcerait à évac­uer que 34 000 per­son­nes, alors qu’à celle du Bugey (Ain), il ferait 163 000 “réfugiés radi­ologiques “.

Record mondial d'installations nucléaires par habitant.

Record mon­di­al d’installations nucléaires par habi­tant.

Encore dix ans de plus ? Doc. Sortir du nucléaire.

Encore dix ans de plus ? Doc. Sor­tir du nucléaire.

Pour tem­pér­er ce tableau apoc­a­lyp­tique, l’IRSN sort la ren­gaine con­nue du « risque zéro [qui] n’existe pas » et met en avant « les prob­a­bil­ités très faibles de tels événe­ments. 1 sur 10 000 par an pour un acci­dent grave, 1 sur 100 000 par an pour un acci­dent majeur. ”

Pour avoir par­ticipé, dans les années 1960, au sein du Com­mis­sari­at à l’énergie atom­ique, à l’élaboration des pre­mières cen­trales français­es, Bernard Laponche ne partage pas du tout cet « opti­misme ». Pour ce physi­cien, le nucléaire ne représente pas seule­ment une men­ace ter­ri­fi­ante, pour nous et pour les généra­tions qui suiv­ront ; il con­damne notre pays à rater le train de l’indispensable révo­lu­tion énergé­tique.

« Il est urgent, clame Bernard Laponche, de choisir une civil­i­sa­tion énergé­tique qui ne men­ace pas la vie » 6. Selon lui – entre autres spé­cial­istes revenus de leurs illu­sions – les acci­dents qui se sont réelle­ment pro­duits (cinq réac­teurs déjà détru­its : un à Three Miles Island, un à Tch­er­nobyl, et trois à Fukushi­ma) sur qua­tre cent cinquante réac­teurs dans le monde, oblig­ent à revoir cette prob­a­bil­ité théorique des experts. « La réal­ité de ce qui a été con­staté, estime-t-il, est trois cents fois supérieure à ces savants cal­culs. Il y a donc une forte prob­a­bil­ité d’un acci­dent nucléaire majeur en Europe.”

[Fin de l’interminable feuil­leton…] 7

 

Notes:

  1. En par­ti­c­uli­er au Japon depuis la cat­a­stro­phe de 2011. À not­er que le Saint-Siège (Vat­i­can) est mem­bre de l’AIEA ! (Liai­son directe Enfer-Par­adis ?…)
  2. Le directeur de Green­peace France, Pas­cal Hus­ting, chiffre le coût total de la cat­a­stro­phe à 1 000 mil­liards de dol­lars US.
  3. Croix verte inter­na­tionale, est une organ­i­sa­tion non gou­verne­men­tale inter­na­tionale à but envi­ron­nemen­tal, fondée en 1993 à Kyō­to. Mikhaïl Gor­batchev, dernier dirigeant de l’URSS, en est le fon­da­teur et l’actuel prési­dent.
  4. … « et aux éner­gies alter­na­tives », ain­si que Sarkozy en eut décidé, en 2009.
  5. Au delà des coûts, un acci­dent nucléaire ne saurait être com­paré à un acci­dent indus­triel dont les effets, même ravageurs, cessent avec leur répa­ra­tion.
  6. Entre­tien, Téléra­ma, 18/06/2011.
  7. Une bib­li­ogra­phie se trou­ve avec le pre­mier arti­cle de la série.

Tchernobyl. Un nuage, des lambeaux… et le déni français

 Chronique de la cat­a­stro­phe nucléaire de Tch­er­nobyl — 4 

logo4Début 2002, la  Cri­irad (Com­mis­sion de recherche et d’information indépen­dantes sur la radioac­tiv­ité) pub­lie un atlas de 200 pages qui révèle de façon détail­lée la con­t­a­m­i­na­tion de la France et d’une par­tie de l’Europe par les retombées du « nuage » en ses mul­ti­ples lam­beaux. Plus de 3 000 mesures ont été effec­tuées de 1999 à 2001 par le géo­logue André Paris sur le ter­ri­toire français et jusqu’en Ukraine ; les résul­tats, les analy­ses et la car­togra­phie ont été rassem­blés et édités par le lab­o­ra­toire de Valence. C’est un acte d’accusation qui dénonce ain­si le scan­daleux déni du gou­verne­ment français et des autorités nucléaires de l’époque.

Pour nous en tenir ici à la Corse et à la région Paca, les plus touchées en France, les relevés mesurent des activ­ités sur­faciques de cési­um 137 supérieures à 30 000 Bq/m2. C’est le cas en par­ti­c­uli­er dans le Mer­can­tour, autour de Digne, de Gap et de Sis­teron avec des pointes à 50 000 Bq/m2.

criirad- Tchernobyl

Paca et Corse. Relevés de la Cri­irad, 1999, 2000 et 2001. Cli­quer sur l’image pour l’agrandir.

Pour don­ner une idée de cette con­t­a­m­i­na­tion, la moyenne des retombées con­statées en France à la suite de l’accident était de 4 000 Bq/m2. Le bec­quer­el (Bq) par mètre car­ré mesure les con­t­a­m­i­na­tions de sur­faces. L’activité mesure le taux de dés­in­té­gra­tions d’une source radioac­tive, c’est-à-dire le nom­bre de rayons émis par sec­onde.

Dans l’instruction d’une plainte déposée en France en 2001 pour « empoi­son­nement et admin­is­tra­tion de sub­stances nuis­i­bles » par la Cri­irad, l’Association française des malades de la thy­roïde (AFMT) et des per­son­nes ayant con­trac­té un can­cer de la thy­roïde, un rap­port (notam­ment co-signé par Georges Charpak) affirme que le SCPRI a fourni des cartes « inex­actes dans plusieurs domaines » et « n’a pas resti­tué toutes les infor­ma­tions qui étaient à sa dis­po­si­tion aux autorités déci­sion­naires ou au pub­lic ». Toute­fois, ce rap­port reproche au SCPRI une com­mu­ni­ca­tion fausse mais non pas d’avoir mis en dan­ger la pop­u­la­tion.

Devant la dif­fi­culté d’établir un lien de causal­ité entre les dis­sim­u­la­tions des pou­voirs publics et les mal­adies de la thy­roïde, la juge Marie-Odile Bertel­la-Gef­froy 1 requal­i­fie pénale­ment la plainte d’« empoi­son­nement » en celle plus large de « tromperie aggravée ».

Le 31 mai 2006, Pierre Pel­lerin est mis en exa­m­en pour « infrac­tion au code de la con­som­ma­tion », « tromperie aggravée » et placé sous statut de témoin assisté con­cer­nant les dél­its de « blessures involon­taires et atteintes involon­taires à l’intégrité de la per­son­ne ».

Le procès se ter­mine par un non-lieu le 7 sep­tem­bre 2011. Le 20 novem­bre 2012, Pierre Pellerin[Ref] Directeur du SCPRI (Ser­vice cen­tral de pro­tec­tion con­tre les ray­on­nements ion­isants). mort en mars 2013 à 89 ans.[/ref] est recon­nu inno­cent des accu­sa­tions de « tromperie et tromperie aggravée » par la Cour de cas­sa­tion de Paris qui explique notam­ment qu’il était « en l’état des con­nais­sances sci­en­tifiques actuelles, impos­si­ble d’établir un lien de causal­ité cer­tain entre les patholo­gies con­statées et les retombées du panache radioac­t­if de Tch­er­nobyl ».

Encore aujourd’hui , le débat reste ouvert sur ces patholo­gies et leurs orig­ines.

Dans la zone de Tch­er­nobyl, beau­coup plus exposée que les régions français­es, une aug­men­ta­tion du nom­bre d’enfants atteints de can­cers provo­qués par la cat­a­stro­phe, estimée à 5 000 cas, a été con­statée. Il n’y aurait pas eu d’augmentation des can­cers chez les adultes. Le con­di­tion­nel reflète le manque de fia­bil­ité des études et sta­tis­tiques russ­es.

Le cas des can­cers thy­roï­di­ens après Fukushi­ma – Com­plé­ment d’info pour les sportifs qui souhait­ent aller con­courir aux JO de 2020 à Tokyo : Kashi­wa est à 26 km du cen­tre de Tokyo, à 200 km de la cen­trale Dai ichi acci­den­tée. Et pour­tant, 112 enfants sur 173 diag­nos­tiqués ont des prob­lèmes thy­roï­di­ens à Kashi­wa ! Rap­pelons égale­ment ici que les can­cers de la thy­roïde des enfants de Fukushi­ma sont bien dus à la radioac­tiv­ité : dans la pré­fec­ture de Fukushi­ma, on a détec­té une aug­men­ta­tion de quelque 30 fois du nom­bre de can­cers de la thy­roïde chez les jeunes âgés de 18 ans et moins en 2011. Le total de jeunes atteints de can­cer de la thy­roïde est de 127, mais offi­cielle­ment, cela n’a aucun rap­port avec la radioac­tiv­ité. Cherchez l’erreur ! Note de Pierre Fetet du 10/11/2015, sur le site Fukushi­ma

En France, l’Institut nation­al de veille san­i­taire (INVS) exclut une aug­men­ta­tion des can­cers de la thy­roïde suite aux retombées de Tch­er­nobyl. Toute­fois, une thèse de médecine pub­liée quelques mois après ce rap­port, en 2011, établit un lien entre la cat­a­stro­phe et l’augmentation des can­cers diag­nos­tiqués : celle du doc­teur Sophie Fau­con­nier, fille du doc­teur Denis Fau­con­nier, médecin exerçant en Corse, désor­mais en retraite. Ce dernier, inter­rogé en jan­vi­er 2015 dans une émis­sion de France Cul­ture, rap­pelait non sans quelque amer­tume que, hier comme aujourd’hui, « c’est la poli­tique qui con­trôle les don­nées sci­en­tifiques ».

Face aux con­tro­ver­s­es sur les effets san­i­taires du nuage radioac­t­if, des faits sont mis en avant :

– Le nom­bre de can­cers de la thy­roïde a aug­men­té en France régulière­ment d’environ 7 % en moyenne par an depuis 1975 (soit un quadru­ple­ment en 19 ans), sans inflex­ion par­ti­c­ulière en 1986.

– Les can­cers de la thy­roïde sont très majori­taire­ment féminins et l’évolution de leur nom­bre suit l’évolution du nom­bre de can­cers du sein.

Deux phénomènes con­comi­tants sont à pren­dre en compte :

  • l’augmentation du nom­bre de can­cers détec­tés par l’accroisse­ment de la sen­si­bil­ité des appareils à ultra­sons : le seuil de détec­tion des nod­ules est passé d’un diamètre de 10 mm à 2 mm ;
  • une évo­lu­tion dans les com­porte­ments féminins de prise d’hormones de sub­sti­tu­tions pré- et post- ménopause.

Selon l’étude de l’INVS parue en 2006, les résul­tats ne vont pas glob­ale­ment dans le sens d’un éventuel effet de l’accident de Tch­er­nobyl sur les can­cers de la thy­roïde en France. Toute­fois, l’incidence observée des can­cers de la thy­roïde en Corse est élevée chez l’homme.

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Les qua­tre zones de con­t­a­m­i­na­tion post Tch­er­nobyl recon­nues quelques années après l’accident par l’Institut de pro­tec­tion et de sûreté nucléaire (IPSN). Il appa­raît qu’aucune région française n’a été totale­ment épargnée.

Le 7 mai 1986, un cour­ri­er de l’Organisation mon­di­ale de la san­té indique que « des restric­tions quant à la con­som­ma­tion immé­di­ate [du] lait peu­vent donc demeur­er jus­ti­fiées. »

Le 16 mai, une réu­nion de crise se tient au min­istère de l’Intérieur : du lait de bre­bis en Corse présente une con­t­a­m­i­na­tion par l’iode 131 anor­male­ment élevée, d’une activ­ité de plus de 10 000 bec­querels par litre. Mais dans la mesure où l’iode 131 a une demi-vie courte (l’activité au bout de deux mois est dif­fi­cile­ment détectable), il a été jugé que le bilan de l’activité radioac­tive sur une année ne serait pas affec­té sen­si­ble­ment, et les autorités n’ont pas pris de mesure par­ti­c­ulières. Une note du 16 mai émanant du min­istère de l’Intérieur, à l’époque dirigé par Charles Pasqua déclare « Nous avons des chiffres qui ne peu­vent pas être dif­fusés. (…) Accord entre SCPRI et IPSN pour ne pas sor­tir de chiffres. »

Des indices lais­saient penser que pour des per­son­nes qui ont vécu ou vivent encore dans les zones de Corse touchées par les pluies du « nuage de Tch­er­nobyl », exis­tait une aug­men­ta­tion du nom­bre de plusieurs patholo­gies de la thy­roïde, can­cer notam­ment. Mais le lien avec l’accident de Tch­er­nobyl a été con­testé. Per­son­ne ne nie que dans le monde le nom­bre de patholo­gies de la thy­roïde a effec­tive­ment aug­men­té (dou­ble­ment en Europe) et il y a bien une aug­men­ta­tion sig­ni­fica­tive du risque de can­cer de la thy­roïde sig­nalée et sci­en­tifique­ment recon­nue dans plusieurs pays. Cepen­dant, cette aug­men­ta­tion d’une part a com­mencé avant l’accident de Tch­er­nobyl, et d’autre part n’est pas cen­trée sur les zones où il a plu lors du pas­sage du nuage ; une grande par­tie du monde non con­cernée par les pluies lors du pas­sage du nuage est égale­ment touchée par l’augmentation des thy­roïdites.

Tchernobyl - nuage-sans-fin

Remar­quable BD éditée par l’Asso­ci­a­tion française des malades de la thy­roïde (AMFT). Dessin de Ming.

Depuis mars 2001, 400 pour­suites ont été engagées en France con­tre ‘X’ par l’Asso­ci­a­tion française des malades de la thy­roïde, dont 200 en avril 2006. Ces per­son­nes sont affec­tées par des can­cers de la thy­roïde ou goitres, et ont accusé le gou­verne­ment français, à cette époque dirigé par le pre­mier min­istre Jacques Chirac 2, de ne pas avoir infor­mé cor­recte­ment la pop­u­la­tion des risques liés aux retombées radioac­tives de la cat­a­stro­phe de Tch­er­nobyl. L’accusation met en rela­tion les mesures de pro­tec­tion de la san­té publique dans les pays voisins (aver­tisse­ment con­tre la con­som­ma­tion de légumes verts ou de lait par les enfants et les femmes enceintes) avec la con­t­a­m­i­na­tion rel­a­tive­ment impor­tante subie par l’Est de la France et la Corse.

Pour sor­tir du doute, les mem­bres de l’Assem­blée de Corse ont décidé de « faire réalis­er par une struc­ture indépen­dante (…) une enquête épidémi­ologique sur les retombées en Corse de la cat­a­stro­phe de Tch­er­nobyl ». Cette nou­velle étude a été con­duite par une équipe d’épidémiologistes et sta­tis­ti­ciens de l’unité médi­cale uni­ver­si­taire de Gênes (Ital­ie). Elle est basée sur l’analyse d’environ 14 000 dossiers médi­caux.

Les auteurs con­clu­ent en 2013 à un risque effec­tive­ment plus élevé chez les hommes des patholo­gies thy­roï­di­ennes dues à l’exposition au nuage. L’augmentation chez eux des can­cers de la thy­roïde due au fac­teur Tch­er­nobyl serait de 28,29 %, celle des thy­roïdites de 78,28 %, et celle de l’hyperthyroïdisme de 103,21 %. Con­cer­nant les femmes, la faib­lesse des échan­til­lons sta­tis­tiques ne per­met pas de con­clure pour les patholo­gies hors thy­roïdites ; pour ces dernières, l’augmentation due à Tch­er­nobyl est chiffrée à 55,33 %51. Con­cer­nant les enfants cors­es exposés au nuage, l’étude con­clut à une aug­men­ta­tion des thy­roïdites et adénomes bénins, et à une aug­men­ta­tion sta­tis­tique­ment non sig­ni­fica­tive des leucémies aiguës et des cas d’hypothyroïdisme.

Cette étude, non pub­liée dans une revue à comité de lec­ture, a fait l’objet de cri­tiques met­tant en avant des faib­less­es méthodologiques. La min­istre de la San­té, Marisol Touraine rap­pelle ce fac­teur de con­fu­sion pos­si­ble, et rejette ces résul­tats.

La com­mis­sion nom­mée par la col­lec­tiv­ité ter­ri­to­ri­ale de Corse, qui a com­mandé cette étude, et sa prési­dente Josette Ris­teruc­ci esti­ment que l’augmentation du risque est main­tenant incon­testable et souhaite une « recon­nais­sance offi­cielle du préju­dice ».

[Prochain arti­cle : L’inavouable bilan humain et économique]

Notes:

  1. Spé­cial­isée dans les dossiers judi­ci­aires de san­té publique (affaires du « sang con­t­a­m­iné », de l’hormone de crois­sance, de l’amiante sur le cam­pus de Jussieu, de la « vache folle » – ain­si que d’autres dossiers sen­si­bles comme celui de la guerre du Golfe et du nuage de Tch­er­nobyl. A, depuis, quit­té ses fonc­tions, déclarant dans un entre­tien sur France Inter le 12 févri­er 2013 : « Je suis entrée dans la mag­i­s­tra­ture car je croy­ais en la Jus­tice. Je vais en sor­tir, je n’y crois plus. »
  2. Min­istres à la manœu­vre : François Guil­laume, Agri­cul­ture ; Michèle Barzach, San­té ; Alain Carignon, Envi­ron­nement ; Alain Madelin, Indus­trie ; Charles Pasqua, Intérieur.

Tchernobyl, 28 avril 1986. L’art du mensonge étatique

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 Chronique de la cat­a­stro­phe nucléaire de Tch­er­nobyl — 3 

L’alerte qu’une cat­a­stro­phe nucléaire avait eu lieu arri­va d’abord par la Suède. Le lun­di 28 avril au matin, les employés de la cen­trale de Fors­mark emprun­tent les por­tiques de con­trôle habituels. Une hausse anor­male de la radioac­tiv­ité est détec­tée. Le site est immé­di­ate­ment évac­ué. Mais la fuite ne provient pas de la cen­trale. Compte tenu des vents et des par­tic­ules iden­ti­fiées, il appa­raît que la con­t­a­m­i­na­tion provient d’URSS.

Dans l’après-midi, l’AFP con­firme : « Des niveaux de radioac­tiv­ité inhab­ituelle­ment élevés ont été apportés vers la Scan­di­navie par des vents venant d’Union sovié­tique ».

Dans la soirée, le Krem­lin recon­naît la sur­v­enue d’un acci­dent dans un réac­teur de la cen­trale de Tch­er­nobyl, sans en pré­cis­er la date, l’importance ni les caus­es. L’opacité de la bureau­cratie est totale. Mikhaïl Gor­batchev n’est infor­mé offi­cielle­ment que le 27 avril. Avec l’accord du Polit­buro, il est for­cé de faire appel au KGB pour obtenir des infor­ma­tions. Le rap­port qui lui est trans­mis par­le d’une explo­sion, de la mort de deux hommes, de l’arrêt des réac­teurs 1, 2 et 3. Le déni rejoint l’obscurantisme d’un sys­tème poli­tique en ruines.

Le même jour, en France, le pro­fesseur Pierre Pel­lerin, directeur du SCPRI (Ser­vice cen­tral de pro­tec­tion con­tre les ray­on­nements ion­isants) 1, fait équiper des avions d’Air France, se dirigeant vers le nord et l’est de l’Europe, de fil­tres per­me­t­tant, à leur retour, d’analyser et faire con­naître la com­po­si­tion de cette con­t­a­m­i­na­tion.

Invité du 13 heures d’Antenne 2, le lende­main 29 avril, Pierre Pel­lerin fait état de ses con­tacts avec les experts sué­dois, dénonce à l’avance le cat­a­strophisme des médias et tient des pro­pos ras­sur­ants : « Même pour les Scan­di­naves, la san­té n’est pas men­acée. » Dans la soirée, son adjoint, le pro­fesseur Chanteur, répond à une ques­tion du présen­ta­teur : « On pour­ra cer­taine­ment détecter dans quelques jours le pas­sage des par­tic­ules mais, du point de vue de la san­té publique, il n’y a aucun risque ».

Le mot « nuage » va ain­si con­naître sa célébrité en France. Un nuage toute­fois invis­i­ble, entraî­nant les émis­sions radioac­tives rejetées pen­dant les jours qui ont suivi l’accident. Mélangées à l’air chaud de l’incendie du réac­teur, ces rejets ne con­ti­en­nent que très peu de vapeur d’eau. Mais les vrais nuages vont jouer un rôle impor­tant et néfaste car, en crevant au-dessus du panache, leurs gouttes d’eau vont entraîn­er plus abon­dam­ment les par­tic­ules radioac­tives. La con­jonc­tion des deux crée des dépôts humides géo­graphique­ment très hétérogènes, en tach­es de léopard.

meteo- Tchernobyl

Image du bul­letin météo d’Antenne 2, le 30 avril.

Dans l’après-midi du 30 avril, une des « branch­es » du nuage est détec­tée par le Lab­o­ra­toire d’écologie marine de Mona­co, avant de l’être dans l’ensemble du Midi de la France. Pen­dant la nuit, tan­dis que cette branche remonte en direc­tion du nord du pays, suiv­ie d’une sta­tion météo à l’autre, une autre branche venant plus directe­ment de l’est, abor­de aus­si le ter­ri­toire à une alti­tude dif­férente. Mona­co puis le SCPRI en infor­ment l’Agence France-Presse.

Ce 30 avril, la présen­ta­trice Brigitte Simon­et­ta, la bouche en coeur, annonce dans le bul­letin météo d’Antenne 2 que la France est pro­tégée du « nuage » par l’anticyclone des Açores et le restera pen­dant les trois jours suiv­ant. Un pan­neau « STOP » vient lour­de­ment appuy­er l’image de l’arrêt « à la fron­tière ».

Une polémique s’ensuit, grossie par de nom­breuses déc­la­ra­tions visant plus par­ti­c­ulière­ment le Pr Pel­lerin, bien­tôt car­i­caturé par cette image du « nuage arrêté à la fron­tière ». Libéra­tion affirme que « les pou­voirs publics ont men­ti en France » et que « le pro­fesseur Pel­lerin [en] a fait l’aveu ». Ce dernier, par la suite, portera plainte pour diffama­tion con­tre dif­férents médias ou per­son­nal­ités (dont Noël Mamère). Il gag­n­era tous les procès en pre­mière instance, en appel et en cas­sa­tion. En effet, il n’a pas employé cette image d’arrêt à la fron­tière, même s’il en a induit l’idée. Ain­si, ce télex – ambigu – du 1er mai du Pr Pel­lerin, cité par Noël Mamère, au 13 heures d’Antenne 2 : « Ce matin, le SCPRI a annon­cé une légère hausse de la radioac­tiv­ité de l’air, non sig­ni­fica­tive pour la san­té publique, dans le Sud-Est de la France et plus spé­ciale­ment au-dessus de Mona­co. »

Vidéo du déplace­ment du nuage radioac­t­if du 26 avril au 9 mai. La France est presqu’entièrement touchée le 1er mai, le sud-est et la Corse plus forte­ment le 3 mai (doc­u­ment de l’IRSN, réal­isé en 2005, neuf ans après…).

En ces temps reculés…, les politi­ciens ne sont pas encore entrés dans l’ère de la com­mu­ni­ca­tion, et les min­istères du tout nou­veau gou­verne­ment Chirac (pre­mière cohab­i­ta­tion) vont se décharg­er sur ce pro­fesseur Pel­lerin, médecin expert en radio­pro­tec­tion, pas davan­tage rompu aux médias… C’est à lui prin­ci­pale­ment qu’incombera la tâche d’ “informer” les Français des résul­tats des mesures de con­t­a­m­i­na­tion radioac­tive et du niveau de risque cou­ru.

Les min­istres con­cernés, mal coor­don­nés, inter­vien­dront peu par la suite, et sou­vent en gros sabots, comme Alain Madelin, min­istre de l’industrie, mobil­isé en bon­i­menteur ridicule pour clairon­ner l’absence de tout risque…

Même son de cloche de toutes parts afin de prévenir tout mou­ve­ment de panique et de préserv­er le com­merce de la salade print­anière… Le SCPRI juge tout de suite que la con­t­a­m­i­na­tion des ali­ments pro­duits en France sera trop faible pour pos­er un vrai prob­lème de san­té publique et qu’il n’y a pas lieu de pren­dre de mesures de pré­cau­tion par­ti­c­ulières, sauf sur les pro­duits importés de l’Est de l’Europe…

Pel­lerin, à nou­veau, renchérit avec un com­mu­niqué selon lequel il faudrait imag­in­er des élé­va­tions de radioac­tiv­ité dix mille ou cent mille fois plus impor­tantes pour que com­men­cent à se pos­er des prob­lèmes sig­ni­fi­cat­ifs d’hygiène publique. Il pré­cise que les pris­es préven­tives d’iode des­tinées à blo­quer le fonc­tion­nement de la thy­roïde ne sont ni jus­ti­fiées ni oppor­tunes. 2

Le gou­verne­ment français estime alors qu’aucune mesure par­ti­c­ulière de sécu­rité n’est néces­saire.

C’est dans ce con­texte de men­songes et de manip­u­la­tions de l’opinion que naît, à Valence dans la Drôme, la Cri­irad, Com­mis­sion de recherche et d’information indépen­dantes sur la radioac­tiv­ité. Des sci­en­tifiques et des citoyens cri­tiques se regroupent pour con­tre­car­rer l’information offi­cielle qui tourne à la pro­pa­gande sovié­tique. Ani­mée par Michèle Rivasi, aujourd’hui députée européenne d’Europe-Écologie-Les Verts, cette asso­ci­a­tion va se pos­er en con­tre-pou­voir face aux insti­tu­tions sus­pec­tées de fal­si­fi­er les faits au prof­it de l’État et du sys­tème nucléaire.

Vite recon­nue par son sérieux sci­en­tifique, instau­rée dès le départ par sa fon­da­trice, la Cri­irad demeure une référence dans l’expertise nucléaire. Ces résis­tants ne seront pas les seuls, bien sûr, à s’opposer aux manœu­vres men­songères con­traires au bien com­mun. Il fau­dra aus­si compter sur des opposants poli­tiques, les écol­o­gistes, certes, ain­si que de nom­breuses asso­ci­a­tions et les citoyens con­scients des dan­gers liés l’énergie nucléaire.

Une résis­tance s’est peu à peu instau­rée, qui aura con­tribué au fil des années à brid­er quelque peu l’ogre affamé, à l’amener à ren­dre des comptes – pas encore à « ren­dre gorge », bien qu’une autre cat­a­stro­phe majeure, celle de Fukushi­ma, l’aura à nou­veau étour­di… Mais la bête, tel le Phénix, sait renaître de ses cen­dres. Jusqu’à quand – jusqu’à quelle(s) autre(s) catastrophe(s) ?

Résumé en images de l’accident de Tch­er­nobyl (doc­u­ment IRSN)

[Prochain arti­cle : Un nuage, des lam­beaux… de con­séquences]

Notes:

  1. Lab­o­ra­toire situé au Vésinet, le SCPRI est suc­ces­sive­ment devenu l’Office de pro­tec­tion con­tre les ray­on­nements ion­isants (OPRI) et enfin l’actuel Insti­tut de radio­pro­tec­tion et de sûreté nucléaire (IRSN), créé pour assur­er la sur­veil­lance dosimétrique dans tous les domaines d’utilisation des ray­on­nements ion­isants.
  2. À sup­pos­er que cette mesure ait pu être effec­tive : stocks réels des com­primés d’iodure de potas­si­um ; mode d’information et de dis­tri­b­u­tion. De plus la prise doit être effec­tive une demi-heure avant la con­t­a­m­i­na­tion, au plus tard deux heures après. Les doutes quant à l’application d’une telle mesure demeurent actuels. Inter­ro­gez à ce sujet votre phar­ma­cien… (le mien n’a pas de ces com­primés en stock…)

Publicité bucolique. Quand EDF nous refait le coup de l’« électricité verte »

EDF, qui est dans la panade que l’on sait, tente crâne­ment de détourn­er l’attention de l’opinion publique. Ain­si vient-elle de s’offrir une cam­pagne de pub­lic­ité dans les quo­ti­di­ens dou­ble­ment éhon­tée : une pleine page à sa pro­pre gloire et à celle de ses cen­trales, cela à la veille du tren­tième anniver­saire de la cat­a­stro­phe de Tch­er­nobyl – l’élégance même – et sur son thème men­songer de prédilec­tion, le mythe d’une « élec­tric­ité verte ». Une provo­ca­tion des plus indé­centes !

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Cli­quer dessus pour agrandir, c’est trop beau !

A com­mencer par l’image idyllique et ver­doy­ante mon­trant une splen­dide chute d’eau émergeant de la mon­tagne et épou­sant avec grâce la forme de ces splen­dides tours d’évaporation qui égaient tant nos paysages. Trois jolis nuages, insou­ciants, mon­tent gaiement dans l’azur. C’est frais et bucol­ique. Un vrai chro­mo de cal­en­dri­er des postes – d’avant l’invention du nucléaire et ses cat­a­stro­phes ! Il manque toute­fois quelques bich­es inno­centes, Cen­drillon et ses sept nains, dont les plus ravis, Hol­lande et Macron – mais là, le tableau aurait été gâché.

À suiv­re avec le slo­gan « L’électricité bas car­bone, c’est cen­trale ». Oui, cen­trale, avec un E. Ah ah ! elle est bonne. Et qui dit cen­trale, dit cen­trales nucléaires et leurs 58 réac­teurs four­nissant 82,2 % de l’électricité pro­duite en France. 1

À con­tin­uer encore avec les trois lignes « fine­ment » baratineuses qui, d’un zeste d’ « éner­gies renou­ve­lables » nous ser­vent le plus pétil­lant des cock­tails, « à 98% sans émis­sion de car­bone ni de gaz à effet de serre ». Ce que EDF appelle « un mix » de nucléaire et de renou­ve­lables, selon la fameuse recette du pâté d’alouette : un cheval pour une alou­ette.

Par­lons-en du nucléaire « bas car­bone » !

Toutes les opéra­tions liées au fonc­tion­nement de l’industrie nucléaire émet­tent des gaz à effet de serre : extrac­tion minière et enrichisse­ment de l’uranium, con­struc­tion et déman­tèle­ment des cen­trales, trans­port et “traite­ment” des déchets radioac­t­ifs, etc.

Ne pas oubli­er non plus les dizaines de sites ther­miques, dont des cen­trales à char­bon, exploitées par EDF dans le monde, qui en font la 19e entre­prise émet­trice de CO2 au niveau mon­di­al. 2

Pen­dant ce temps, der­rière le décor d’opérette, EDF doit faire face à une réal­ité autrement plus âpre (hors capi­lotade finan­cière) :

•La con­struc­tion ruineuse de l’EPR de Fla­manville (triple­ment du devis ini­tial), ruineuse et surtout poten­tielle­ment dan­gereuse. Les défauts métal­lurgiques décelés dans la cuve du réac­teur – pièce maîtresse – com­pro­met­tent cette instal­la­tion (et d’autres en cours).

La chute d’une hau­teur de vingt mètres, le 31 mars 2016, d’un généra­teur de vapeur de 450 tonnes lors d’une manu­ten­tion – par une entre­prise sous-trai­tante… – dans un bâti­ment réac­teur de la cen­trale de Paluel (Nor­mandie). Pas de vic­times, heureuse­ment, mais le bâti­ment a été forte­ment ébran­lé, ce qui va deman­der une éval­u­a­tion et une immo­bil­i­sa­tion de plusieurs mois des instal­la­tions.

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Chute d’un généra­teur de vapeur à Paluel. Moins glam­our que la pub…

Pour couron­ner le tout, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) française vient de dénon­cer un fab­ri­cant de pièces métalliques 3 qui, dans une soix­an­taine de cas au moins, a fourni à ses clients comme Are­va des pro­duits présen­tant des mal­façons, accom­pa­g­nés de cer­ti­fi­cats fal­si­fiés. L’ASN a demandé à toutes les entre­pris­es du secteur de véri­fi­er les pièces qu’elles utilisent en prove­nance de cette PME, pour pou­voir stop­per les équipements en cas de besoin.

Faux, usage de faux : le Bureau Ver­i­tas a très vite porté plainte, suivi en mars par Are­va et le Com­mis­sari­at à l’énergie atom­ique (CEA). Cer­taines pièces en cause étaient en effet des­tinées au réac­teur de recherche Jules-Horowitz, qu’Areva con­stru­it pour le CEA à Cadarache (Bouch­es-du-Rhône).

Ou quand la réal­ité rejoint la fic­tion : ce cas recoupe exacte­ment le scé­nario du film Le Syn­drome chi­nois dans lequel un four­nisseur véreux est à l’origine d’une sit­u­a­tion cat­a­strophique dans une cen­trale nucléaire. Ce film améri­cain est sor­ti quelques jours avant l’accident de Three Miles Island en 1979 (fonte du réac­teur).

Notes:

  1. Don­née de 2014, portée sur les fac­tures d’EDF.
  2. On peut, à ce pro­pos, sign­er la péti­tion lancée par le réseau Sor­tir du nucléaire qui dénonce cette pub­lic­ité men­songère d’EDF : http://www.sortirdunucleaire.org/CO2-mensonge-EDF#top
  3. SBS, une PME de Boën (Loire)

Tchernobyl, 26 avril 1986. Le monstre se déchaîne

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 Chronique de la cat­a­stro­phe nucléaire de Tch­er­nobyl — 2 

26 avril 1986. 1 h 23. En moins de cinq sec­on­des, le réac­teur s’est embal­lé, dépas­sant sa puis­sance jusqu’à cent fois. Il n’était plus con­trôlable, les bar­res de mod­éra­tion de la réac­tion nucléaire ayant été éjec­tées. Des explo­sions suc­ces­sives se pro­duisent, suiv­ies d’une autre, si forte que la dalle de 1 000 tonnes de béton située au-dessus du bâti­ment est pro­jetée dans les airs, retombant inclinée sur le cœur du réac­teur, qui s’entrouvre alors. Un gigan­tesque incendie se déclare. Plus de 100 tonnes de com­bustibles radioac­t­ifs entrent en fusion. Un immense fais­ceau de lumière aux reflets bleuâtres monte du cœur du réac­teur, illu­mi­nant l’installation dévastée, plongée dans l’obscurité.

Centrale nucléaire de Tchernobyl, Ukraine

« Ceux qui ont mené l’expérience, expli­quera par la suite le Pr Vas­sili Nesterenko  1, se sont lour­de­ment trompés dans leurs cal­culs. La puis­sance du réac­teur a brusque­ment bais­sé à 30 mégawatts, au lieu des 800 mégawatts escomp­tés. Ils ont alors levé les bar­res mobiles pour aug­menter la puis­sance. Mais là, à la suite d’un défaut de fab­ri­ca­tion, l’eau a rem­pli l’espace qu’avaient occupé les bar­res. La puis­sance est mon­tée en flèche et l’eau est entrée en ébul­li­tion. Une radi­ol­yse de l’eau a com­mencé à se pro­duire, ce qui a provo­qué la for­ma­tion d’un mélange déto­nant d’oxygène et d’hydrogène. Ces pre­mières petites explo­sions ont éjec­té entière­ment les bar­res mobiles des­tinées à arrêter le réac­teur en cas de panne, le réac­teur n’était donc plus con­trôlable. En 5 sec­on­des, sa puis­sance a aug­men­té de 100 fois ! Les expéri­men­ta­teurs ont alors essayé d’enfoncer de nou­veau les bar­res, mais trop tard. Une immense explo­sion s’ensuivit. »

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Quand tout a bas­culé. [Musée de Tch­er­nobyl]

His­to­rien français, de père russe, Nico­las Werth est un spé­cial­iste de l’histoire de l’Union sovié­tique. En 2006, dans la revue L’Histoire, à l’occasion du vingtième anniver­saire de la cat­a­stro­phe, il en recon­sti­tu­ait la genèse. Il reli­ait ain­si les faits au con­texte politi­co-économique du régime sovié­tique à bout de souf­fle. Son analyse se nour­rit d’un voy­age qu’il effectue alors en Ukraine. Voici com­ment il recon­stitue ce qui demeure jusqu’à présent l’accident nucléaire le plus grave de la planète (On évit­era l’inutile et sor­dide com­para­i­son avec Fukushi­ma et ses qua­tre instal­la­tions dévastées ; les con­textes sont dif­férents et les con­séquences égale­ment, bien que tout aus­si incom­men­su­rables.)

« Vik­tor Petro­vitch Brioukhanov [le directeur] est réveil­lé à 1 h 30 du matin. Pour ten­ter d’éteindre l’incendie, il fait appel à une sim­ple équipe de pom­piers de la ville de Pripy­at […]. Le directeur télé­phone au min­istère de l’Énergie, à Moscou, vers 4 heures du matin. Il se veut ras­sur­ant, affirme que “ le cœur du réac­teur n’est prob­a­ble­ment pas endom­magé ”.

« Avec un équipement dérisoire, sans aucune pro­tec­tion spé­ci­fique, quelques dizaines de pom­piers s’efforcent de maîtris­er l’incendie, comme s’il s’agissait d’un feu ordi­naire. Au petit matin, celui-ci est cir­con­scrit. Mais le cœur nucléaire du réac­teur endom­magé et le graphite con­tin­u­ent de se con­sumer, dégageant dans l’atmosphère une très forte radioac­tiv­ité. Les pom­piers, grave­ment irradiés, sont évac­ués vers l’hôpital local, puis, leur état empi­rant, achem­inés vers Moscou, où la plu­part meurent, dans d’atroces souf­frances, au cours des jours suiv­ants.

« Ce n’est qu’après l’extinction de l’incendie généré par l’explosion que la direc­tion de la cen­trale prend enfin con­science de la grav­ité de la sit­u­a­tion : le coeur du réac­teur est atteint ! Mais per­son­ne, par­mi le per­son­nel de la cen­trale, ingénieurs, tech­ni­ciens, cadres dirigeants com­pris, n’a jamais été pré­paré à faire face à une sit­u­a­tion pareille. La panne la plus grave envis­agée par les con­struc­teurs était une rup­ture du sys­tème prin­ci­pal de refroidisse­ment !

« Brioukhanov n’ordonne, dans l’immédiat, aucune évac­u­a­tion. Or, au moment de l’explosion, plus de 200 employés tra­vail­laient à la cen­trale, et plusieurs cen­taines d’ouvriers s’affairaient à la con­struc­tion des cinquième et six­ième réac­teurs. Dans la mat­inée du 26 avril, les alen­tours de la cen­trale grouil­lent de pom­piers et de mil­i­taires appelés en ren­fort. En ce same­di matin, les habi­tants de Pripy­at vaque­nt tran­quille­ment à leurs occu­pa­tions. Près de 900 élèves, âgés de 10 à 17 ans, par­ticipent même au “Marathon de la paix” qui, de Pripy­at au vil­lage de Kopachy, dis­tant de 7 kilo­mètres à peine du réac­teur dévasté, fait le tour de la cen­trale !

« Entre-temps, à Moscou, une com­mis­sion gou­verne­men­tale est mise sur pied. Quelques-uns de ses mem­bres pren­nent l’avion pour Tch­er­nobyl. Valeri Legassov, un haut respon­s­able du nucléaire sovié­tique, témoigne : “ En nous approchant de Tch­er­nobyl, dans la soirée du 26 avril, nous fûmes frap­pés par la couleur du ciel. A une dizaine de kilo­mètres, une lueur cramoisie dom­i­nait les

Tchernobyl explosion

envi­rons. Pour­tant, les cen­trales nucléaires ne rejet­tent habituelle­ment aucune fumée. Mais ce jour-là, l’installation ressem­blait à une usine métal­lurgique sur­mon­tée d’un épais nuage assom­bris­sant la moitié du ciel. Les respon­s­ables étaient per­dus, paralysés. Ils ne savaient où don­ner de la tête et n’avaient reçu aucune direc­tive. Les employés des trois autres blocs atom­iques de la cen­trale n’avaient tou­jours pas quit­té leur poste. Per­son­ne n’avait pris soin de débranch­er la ven­ti­la­tion intérieure et les radioélé­ments s’étaient répan­dus à tra­vers toutes les instal­la­tions de la cen­trale”

« Le chef de la com­mis­sion gou­verne­men­tale, Boris Chtcherbina, l’un des vice-prési­dents du Con­seil des min­istres de l’URSS, arrivé sur place vers 21 heures, décide enfin d’ordonner l’évacuation, à par­tir du surlen­de­main, 28 avril, 14 heures, de la pop­u­la­tion dans un ray­on de 30 kilo­mètres autour de la cen­trale, et de faire appel à l’armée de l’air pour ten­ter d’ensevelir le coeur du réac­teur nucléaire en fusion sous du sable et d’autres matéri­aux.

« Il fau­dra quinze jours à des équipes spé­cial­isées pour étouf­fer la réac­tion nucléaire en déver­sant, depuis des héli­cop­tères, plusieurs mil­liers de tonnes de sable, d’argile, de plomb, de bore (qui a la pro­priété d’absorber les neu­trons), de borax et de dolomite. Plus de 1 000 pilotes par­ticipèrent à ces opéra­tions menées à bord d’hélicoptères mil­i­taires gros por­teurs.

[© Tass]

[© Tass]

« Attein­dre le coeur du réac­teur – un objec­tif d’une dizaine de mètres de diamètre – depuis une hau­teur de 200 mètres était une tâche ardue. Il fal­lait faire très vite : à cause de la for­mi­da­ble radi­a­tion qui se dégageait du réac­teur en fusion – 1 500 rems 2 à 200 mètres de hau­teur –, les pilotes ne pou­vaient pas rester plus de 8 sec­on­des à la ver­ti­cale du réac­teur. Les pre­miers jours, les deux tiers des largages man­quèrent leur cible. En chutant, les gros paque­ts de sable explo­saient sous l’effet de la chaleur. Les jours pas­sant, les ratés se firent plus rares. Le 30 avril, 160 tonnes de sable, mélangé à de l’argile pour for­mer une masse plus com­pacte, furent ain­si jetées sur le coeur nucléaire en fusion. Les radi­a­tions chutèrent brusque­ment. Mais le lende­main on s’aperçut que le sable avait fon­du et que les rejets de radionu­cléides avaient repris de plus belle.

« On déci­da alors de dévers­er d’énormes paque­ts en grosse toile de para­chute con­tenant des cen­taines de lin­gots de plomb, de la dolomite et du bore. Mais une nou­velle men­ace se pro­fi­la. Les fon­da­tions de la cen­trale mon­traient des signes d’affaissement. Il fal­lait les ren­forcer pour empêch­er le com­bustible nucléaire fon­du de pénétr­er mas­sive­ment dans les sols. Des cen­taines de mineurs du Don­bass furent appelés en ren­fort pour creuser un boy­au de 170 mètres de long jusque sous le réac­teur. [Ndlr : Dans le but de prévenir une nou­velle explo­sion et de pro­téger la nappe phréa­tique].

« Le 6 mai, l’émission de radi­a­tions chuta forte­ment, pour attein­dre 150 rems. Le com­bat, néan­moins, n’était pas gag­né. Valeri Legassov témoigne : “ Le 9 mai, le mon­stre avait apparem­ment cessé de respir­er, de vivre. Nous nous apprê­tions à fêter la fin des opéra­tions, qui coïn­cidait juste­ment avec le jour anniver­saire de la vic­toire sur l’Allemagne nazie. Mais un nou­veau foy­er s’est déclaré. On ne savait plus ce qu’il fal­lait faire. On ne savait pas ce que c’était. Cela ressem­blait à une masse incan­des­cente com­posée de sable, d’argile et de tout ce qui avait été jeté sur le réac­teur. On se remit au tra­vail et on jeta encore 80 tonnes sup­plé­men­taires sur le cratère fumant.”

« […] Le général Berdov fit venir 1 200 auto­bus de Kiev. Les 45 000 habi­tants de Pripy­at furent évac­ués en pre­mier, dans l’après-midi du 28 avril. Ils ne furent aver­tis de leur départ que quelques heures plus tôt, par la radio locale. “Ne prenez que le strict néces­saire : de l’argent, vos papiers et un peu de nour­ri­t­ure. Aucun ani­mal domes­tique. Vous serez vite de retour. Dans deux ou trois jours”.

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Vous serez vite de retour !” [d.r.]

« Dans la soirée, les évac­ués arrivèrent dans la région rurale de Polesskoie, dis­tante d’à peine une cinquan­taine de kilo­mètres au sud-ouest. On les “instal­la” chez les paysans du coin. Tous les bâti­ments d’exploitation, granges, hangars, éta­bles, furent réqui­si­tion­nés. Nom­breux étaient ceux qui souf­fraient déjà de nausées et de diar­rhées, pre­miers signes d’une forte irra­di­a­tion. Or, dans ces vil­lages, aucune assis­tance médi­cale n’était disponible. Comble de l’absurde : la région de Polesskoie était elle-même forte­ment con­t­a­m­inée !

« Pour ten­ter d’éviter que les évac­ués ne se sauvent, ordre fut don­né à cha­cun de point­er quo­ti­di­en­nement à l’administration locale, comme devaient le faire les déportés sous Staline. Des cor­dons de police furent déployés sur les routes et les voies fer­rées pour inter­cepter les fuyards. Nonob­stant tous les obsta­cles, des mil­liers de per­son­nes s’enfuirent pour rejoin­dre Kiev ou une autre grande ville, ampli­fi­ant la rumeur sur la cat­a­stro­phe qui venait de se pro­duire.

« Dans les pre­miers jours de mai, l’évacuation s’amplifia : près de 100 000 per­son­nes, habi­tant dans une zone d’une trentaine de kilo­mètres autour de la cen­trale, furent évac­uées à leur tour. Pour la plu­part, sim­ples kolkhoziens n’ayant jamais quit­té leur vil­lage, ce déplace­ment for­cé, qui fai­sait remon­ter chez les plus âgés les sou­venirs du grand exode de l’été 1941, con­sti­tua un pro­fond trau­ma­tisme.

« Les évac­u­a­tions se pro­longèrent jusqu’au mois d’août, après que les lég­is­la­teurs sovié­tiques eurent défi­ni qua­tre “zones de con­t­a­m­i­na­tion” […]

« Au total, quelque 250 000 per­son­nes furent, en trois mois, évac­uées des trois pre­mières zones. En un an, une nou­velle ville, Slavoutitch, à une soix­an­taine de kilo­mètres de la cen­trale, sor­tit de terre. Fin 1987, elle comp­tait déjà plus de 30 000 habi­tants. De nom­breux occu­pants des zones con­t­a­m­inées furent égale­ment rel­ogés dans des ban­lieues de Kiev. Le gou­verne­ment octroya à chaque évac­ué des indem­nités : 4 000 rou­bles soit un an env­i­ron de salaire moyen par adulte et 1 500 rou­bles par enfant.

[Prochain arti­cle : Comme un nuage]

 

Notes:

  1. Vas­sili Nesterenko, physi­cien biélorusse, directeur de l’Institut de l’énergie nucléaire de l’Académie des sci­ences de Biélorussie de 1977 à 1987. Il a cher­ché à lim­iter les effets san­i­taires de la cat­a­stro­phe, et aus­si à en lim­iter l’ampleur ; il est inter­venu lui-même comme liq­ui­da­teur pour larguer par héli­cop­tèredi­recte­ment dans le réac­teur en fusion des pro­duits de col­matage. Trois des qua­tre pas­sagers de l’hélicoptère sont morts des suites de l’irradiation. Lui a survécu jusqu’en 2008.
  2. Soit 3 000 fois plus que la dose max­i­male tolérée en France par an pour une per­son­ne. Le rem est une unité de mesure d’équivalent de dose de ray­on­nement ion­isant.

Tchernobyl, 25 avril 1986. Tout va bien à la centrale Lénine

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 Chronique de la cat­a­stro­phe nucléaire de Tch­er­nobyl — 1 

Ce 25 avril 1986, un jour comme bien d’autres à la cen­trale Lénine, ce fleu­ron du nucléaire sovié­tique : qua­tre réac­teurs d’une puis­sance de 1.000 MW et deux autres en con­struc­tion. Ce devait être la plus puis­sante cen­trale nucléaire du bloc com­mu­niste. Car nous sommes tou­jours à l’époque des deux « blocs » enne­mis. La fin de l’affrontement est proche. Dans moins de cinq ans c’en sera fini de l’URSS.

Marche arrière. La République social­iste sovié­tique d’Ukraine fut créée en 1921 et le 30 décem­bre 1922, l’URSS nais­sait, regroupant la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie et la Tran­scau­casie. En 1932–1933, le vil­lage de Tch­er­nobyl comme tout le reste de l’Ukraine fut odieuse­ment touché par la famine – l’Holodomor –, provo­quant de 3 à 7 mil­lions de morts dans tout le pays. Mer­ci Staline, « petit père des peu­ples ».

tchernobyl-ukraine-mapLa pre­mière cen­trale nucléaire d’Ukraine voit le jour à par­tir de 1970 sur un afflu­ent du Dniepr, dans les faubourgs de Pripy­at, ville nou­velle de 40.000 habi­tants, près de la fron­tière entre l’Ukraine et la Biélorussie, à 15 kilo­mètres de Tch­er­nobyl et 110 au nord de Kiev.

La cen­trale devait regrouper six réac­teurs. La con­struc­tion des « blocs » 1 et 2 débute en 1971 ; le pre­mier est mis en ser­vice en 1977, le sec­ond, l’année suiv­ante. Les 3 et 4 sont mis en chantier en 1975 ; leur exploita­tion com­mence respec­tive­ment en 1981 et 1983. La con­struc­tion des 5 et 6 sera inter­rompue par la cat­a­stro­phe.

En 1985, l’Union sovié­tique dis­pose de 46 réac­teurs nucléaires, dont une quin­zaine de type RBMK 1000 d’une puis­sance élec­trique de 1 000 mégawatts cha­cun. À cette époque, la part du nucléaire en Union sovié­tique représente env­i­ron 10 % de l’électricité pro­duite, et la cen­trale de Tch­er­nobyl four­nit 10 % de l’électricité en Ukraine.

Ladite cen­trale est alors dirigée par Vik­tor Petro­vitch Brioukhanov, ingénieur en ther­mo­dy­namique, nom­mé en 1970 à ce poste pour « son volon­tarisme mil­i­tant, sa volon­té et sa capac­ité à dépass­er les quo­tas, dans le respect des règles de sécu­rité », selon la ter­mi­nolo­gie en vigueur. C’était ce qu’on appelle un appa­ratchik.

Le com­plexe Lénine avait fait l’objet de rap­ports alar­mants dès sa con­struc­tion. Ain­si, ce rap­port con­fi­den­tiel signé en 1979 par Youri Andropov, patron du KGB devenu ensuite prési­dent du Sovi­et suprême de l’URSS. Il était fait état d’un manque total de respect des normes de con­struc­tion et des tech­nolo­gies de mon­tage telles que définies dans le cahi­er des charges.

Ce point servi­ra d’argument après la cat­a­stro­phe pour dén­i­gr­er la tech­nolo­gie sovié­tique – « rus­tique-russtoque » – et van­ter la supéri­or­ité de l’américaine… Cela ser­vait évidem­ment la poli­tique d’affrontement des blocs, tout en val­orisant un « nucléaire sûr ». De la même manière qu’après Fukushi­ma, Anne Lau­ver­geon (qui dirigeait alors Are­va) s’était empressée de van­ter – pour le ven­dre autant que pos­si­ble – la supéri­or­ité pré­ten­due de l’EPR français.

Bib­li­ogra­phie sélec­tive  Ce fameux nuage… Tch­er­nobyl, Jean-Michel Jacquemin, Sang de la terre, 1999  Comme un nuage, 30 ans après Tch­er­nobyl, François Pon­thieu, Gérard Pon­thieu, Le Con­dot­tiere, 2016  Con­t­a­m­i­na­tions radioac­tives : atlas France et Europe, Cri­irad et André Paris, éd. Yves Michel, 2002  La Comédie atom­ique, Yves Lenoir, La Décou­verte, 2016  La Sup­pli­ca­tion, Svet­lana Alex­ievitch, Lat­tès, 1998  La vérité sur Tch­er­nobyl, Grig­ori Medvedev, Albin Michel, 1990  Le nucléaire, une névrose française — Patrick Piro, Les Petits matins, 2012   Maîtris­er le nucléaire — Sor­tir du nucléaire après Fukushi­ma,  Jean-Louis Bas­de­vant, Eyrolles, 2012   Tch­er­nobyl : enquête sur une cat­a­stro­phe annon­cée, Nico­las Werth — L’Histoire — n°308, avril 2006    Vers un Tch­er­nobyl français ?, Eric Ouzoun­ian, Nou­veau Monde Edi­tions, 2008   Le Monde  Libéra­tion  Sci­ences & Avenir  

Organ­ismes et sites  AFMT — Asso­ci­a­tion française des malades de la thy­roïde  ASN — Autorité de sûreté nucléaire  C’est pour dire [en par­ti­c­uli­er Tch­er­nobyl. La ter­reur par le Men­songe, du 25 avril 2006]  Cri­irad — Com­mis­sion de recherche et d’information indépen­dantes sur la radioac­tiv­ité  Ina – Insti­tut nation­al de l’audiovisuel  IRSN – Insti­tut de radio­pro­tec­tion et de sûreté nucléaire  La radioactivite.com  Obser­va­toire du nucléaire  Sor­tir du nucléaire  Wikipé­dia

Dans les deux cas, on s’empressait de met­tre le sys­tème nucléaire hors de cause – c’était de la faute à la mau­vaise tech­nique (sovié­tique), à des pannes de pom­pes suiv­ies d’« actions de con­duite inap­pro­priée » (États-Unis – Three Miles Island) et aux élé­ments déchaînés (Japon).

La « guerre froide », en quelque sorte, se réchauf­fait au nucléaire. D’un côté, la tech­nolo­gie dan­gereuse des demeurés com­mu­nistes, de l’autre la tri­om­phante supéri­or­ité de l’empire cap­i­tal­iste. « RBMK ver­sus Westinghouse/General Elec­tric », le match suprême des poids-lourds atom­iques…

Un match nul, en vérité. Et, surtout, un com­bat éminem­ment dan­gereux et mor­tifère. À y regarder de plus près, deux tech­nocraties s’affrontaient au bord d’un gouf­fre, dans une même fuite en avant.

À ma gauche, si on peut dire, le sys­tème RBMK (du russe Reak­tor Bol­shoy Moshch­nos­ti Kanal­nyi : réac­teur de grande puis­sance à tube de force). Avec ses avan­tages cer­tains, comme le charge­ment con­tinu du réac­teur en com­bustible, et ses incon­vénients hélas démon­trés. Sans entr­er dans les détails trop tech­niques, les faib­less­es prin­ci­pales de ce sys­tème rési­dent dans la dif­fi­culté de con­trôle du cœur et dans l’absence d’enceinte de con­fine­ment. 1. On y revient dans l’article suiv­ant sur l’accident du 26 avril 1986.

Les réac­teurs de Tch­er­nobyl ont été mis pro­gres­sive­ment à l’arrêt défini­tif (le dernier en 2000 seule­ment), ain­si que les deux réac­teurs de la cen­trale d’Ignalina, en Litu­anie. Il reste, à ce jour, 11 réac­teurs RBMK en exploita­tion, tous en Russie et qui ont fait l’objet d’« amélio­ra­tions de sûreté ».

À ma droite, on peut le dire, le sys­tème West­ing­house (à eau sous pres­sion) qui, avec son con­cur­rent Gen­er­al Elec­tric (qui a racheté Alstom en France) domine le nucléaire mon­di­al, aux États-Unis, bien sûr, mais aus­si au Japon et en France, dont tous les réac­teurs sont sous licence améri­caine, y com­pris les EPR français en (aven­tureuse) con­struc­tion 2. Pas­sons sur les avan­tages van­tés par ses con­cep­teurs (et util­isa­teurs), tan­dis que ses failles ont éclaté au grand jour lors de l’accident à la cen­trale de Three Miles Island en Penn­syl­vanie.

28 mars 1979. Les pom­pes prin­ci­pales d’alimentation en eau du sys­tème de refroidisse­ment tombent en panne vers 4 h du matin. Une soupape automa­tique reste blo­quée. Les voy­ants ne l’indiquent pas. S’ensuit une perte d’étanchéité du cir­cuit d’eau pri­maire. Le refroidisse­ment du cœur n’est plus assuré, entraî­nant sa fusion. L’explosion est heureuse­ment évitée et, de ce fait, les rejets à l’extérieur rel­a­tive­ment lim­ités – selon les sources offi­cielles. 3

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Les qua­tre “blocs” de la cen­trale Lénine. (Ph. Prav­da)

Retour à Tch­er­nobyl. Ce 25 avril 1986, une expéri­men­ta­tion a été pro­gram­mée sur le réac­teur n°4. En gros, il s’agit de « voir » si on peut con­tin­uer à maîtris­er le fonc­tion­nement de la chaudière (en par­ti­c­uli­er son refroidisse­ment) en cas de panne d’alimentation élec­trique, cela en recourant à l’électricité résidu­elle pro­duite par l’inertie des alter­na­teurs. Car un réac­teur, et une cen­trale en générale, ne peu­vent fonc­tion­ner que s’ils sont ali­men­tés en élec­tric­ité ! C’est ain­si. D’où l’importance des groupes élec­trogènes de sec­ours. Or, ces sales bêtes (entraînées par de puis­sants moteurs diesel) sont capricieuses : elles vont jusqu’à rechign­er au démar­rage et, de plus, met­tent plus de quar­ante sec­on­des avant d’atteindre leur plein régime.

L’essai devait avoir lieu dans la journée, mais une panne dans une autre cen­trale oblige à le dif­fér­er pour main­tenir le réac­teur 4 en pro­duc­tion. Une oblig­a­tion fâcheuse pour l’expérience qui pré­con­i­sait une mise en « repos » préal­able de l’installation. De plus, par ce con­tre-temps, c’est l’équipe de relève qui doit « se coller » à l’exercice, ce qui oblige à une pas­sa­tion des con­signes et expose à inter­pré­ta­tions.

Comme sou­vent, un enchaîne­ment mal­heureux de cir­con­stances va con­duire à l’accident.

Réacteur RBMK. Mise en place des éléments combustibles

Réac­teur RBMK. Mise en place des bar­res de con­trôle. [©d.r.]

Le cœur de ce type de réac­teur est intrin­sèque­ment insta­ble à cause d’un effet dit de « coef­fi­cient de vide posi­tif », qui favorise l’emballement de la réac­tion nucléaire. En d’autres ter­mes, la puis­sance aug­mente spon­tané­ment et doit sans cesse être régulée par les opéra­teurs pour éviter la fonte du cœur. Dans les réac­teurs améri­cains, et dans les mod­èles russ­es mod­i­fiés, ce “coef­fi­cient de vide” est négatif : l’intensité de la réac­tion a ten­dance à chuter d’elle-même sans inter­ven­tion extérieure.

Autre défaut majeur des RBMK : le délai beau­coup trop long – 20 sec­on­des – néces­saire au fonc­tion­nement de son sys­tème d’arrêt d’urgence (la descente des bar­res de con­trôle). Enfin, son cœur de graphite et d’uranium est inflam­ma­ble à haute tem­péra­ture.

Mal­gré ces faib­less­es, c’est bien l’expérimentation risquée et son déroulé qui ont déclenché l’accident. Expéri­men­ta­tion qui n’avait d’ailleurs pas obtenu l’aval de l’organisme spé­cial (Gosatom­nad­zor) chargé de super­vis­er tous les aspects de la sûreté nucléaire.

L’équipe pas­sa out­re, ayant reçu l’accord du directeur de la cen­trale, Vik­tor Petro­vitch Brioukhanov. En 1983, c’est lui qui signe « l’acte de mise en exploita­tion expéri­men­tale » du qua­trième réac­teur alors même que toutes les véri­fi­ca­tions n’avaient pas été achevées. Ce qui lui val­ut, cette année-là, d’être décoré de l’ordre de l’Amitié des peu­ples… En 1986, il fig­u­rait sur la liste pro­posée des médail­lés de l’Ordre du Tra­vail social­iste à l’occasion de l’inauguration, prévue en octo­bre, du cinquième réac­teur, encore en con­struc­tion lors de l’explosion…

Au moment de l’expérimentation, Brioukhanov était ren­tré chez lui. Peut-être dor­mait-il déjà. Tout comme l’ingénieur en chef, Niko­laï Fomine. C’est donc Ana­toli Dyat­lov, l’ingénieur en chef adjoint, qui dirige l’équipe d’expérimentateurs. 4

Per­son­ne ne se doute que ce 26 avril 1986 à Tch­er­nobyl, ne sera pas un jour comme les autres.

[Prochain arti­cle : Le mon­stre se déchaîne]

Notes:

  1. Cette enveloppe de béton n’empêche pas son explo­sion (Fukushi­ma), ni des fuites de radioac­tiv­ité dues au vieil­lisse­ment, ni sa destruc­tion lors d’un éventuel atten­tat, notam­ment aérien
  2. La coen­tre­prise nucléaire entre Gen­er­al Elec­tric et le japon­ais Hitachi forme l’un des prin­ci­paux con­struc­teurs nucléaires mon­di­aux avec le français Are­va et l’américano-japonais West­ing­house (groupe Toshi­ba). GE a ain­si fab­riqué trois des réac­teurs de Fukushi­ma-Dai­ichi, dont deux ont été acci­den­tés.
  3. Le 16 mars 1979 – douze jours avant l’accident – sor­tait aux États-Unis Le Syn­drome chi­nois, film de James Bridges dans lequel un acci­dent dans une cen­trale manque de provo­quer la fusion du cœur qui, en théorie,  ris­querait de s’enfoncer jusqu’au cen­tre de la Terre (et non jusqu’en Chine comme le lais­serait sup­pos­er le titre du film).
  4. En 1987, au terme d’un procès à huis clos, Vik­tor Brioukhanov, Niko­laï Fomine et Ana­toli Diat­lov ont été con­damné à dix ans de réclu­sion. Ana­toli Diat­lov et Iouri Laouchkine, forte­ment irradiés au moment de l’accident, mour­ront en déten­tion. L’ingénieur en chef Niko­laï Fomine, lui, per­dra la rai­son. L’ex-directeur vit aujourd’hui à Kiev, où il est sim­ple employé d’une firme.

Tchernobyl, 30 ans après. Mensonges et désolation

logo26 avril 1986, Tch­er­nobyl. 5 mars 2011, Fukushi­ma. Trente ans d’un côté, cinq de l’autre. Deux tristes anniver­saires qui mar­quent à jamais les deux plus grandes cat­a­stro­phes liées à l’exploitation par l’homme de l’énergie nucléaire. Une énergie bien par­ti­c­ulière que ses exploitants s’efforcent de ren­dre banale, ordi­naire… Une énergie de l’avenir, radieuse (si on ose dire) et même pro­pre ! C’est ain­si que ses plus émi­nents représen­tants, EDF au pre­mier chef, se sont invités à la COP-21 afin d’y gref­fer leur habituelle pro­pa­gande en se rac­crochant au train du Pro­grès « décar­bon­né », dont les riants wag­ons atom­iques, en effet, ne pro­duisent pas le si néfaste CO2. Donc, plutôt la Peste (nucléaire) que le Choléra (fos­sile).

Mais il tourne, le vent mau­dit du pseu­do-pro­grès qui a semé la déso­la­tion en Ukraine et plus encore en Biélorussie, et tout alen­tour jusque sur nos têtes et sous nos pieds, dans presque toute l’Europe. Puis une autre tem­pête aus­si malé­fique s’est déchaînée à par­tir du Japon, ruinant une par­tie du pays, chas­sant sa pop­u­la­tion, menaçant la san­té, pro­fanant les océans et le monde vivant.

Le vent tourne, en effet. Le vent du soleil qui fait tur­bin­er les éoli­ennes, pro­duit les marées, rem­plit les bar­rages, élec­trise les pan­neaux pho­to­voltaïques. Le vent d’un autre avenir qui refuse la ter­reur de la Toute-Puis­sance tech­nolâtre à la mer­ci d’un cou­ver­cle de cuve fis­suré, d’un clapet récal­ci­trant, d’un séisme et d’une inon­da­tion, de ter­ror­istes hal­lu­cinés, d’un Doc­teur Folam­our aux ordres de son délire.

En coor­di­na­tion avec la coopéra­tive d’Europe Écolo­gie – Les Verts (région Paca), « C’est pour dire » va pub­li­er et dif­fuser à par­tir de lun­di une série d’articles mar­quant le tren­tième anniver­saire de cette cat­a­stro­phe – tou­jours en cours, il ne faut pas l’oublier. En quoi un acci­dent nucléaire ne peut être com­pa­ra­ble à aucun autre acci­dent lié à l’activité humaine.

Au pro­gramme

Lun­di 25. 1) 25 avril 1986. Tout va bien à la cen­trale Lénine

Mar­di 26. 2) Le mon­stre s’est déchaîné

Mer­cre­di 27. 3)  Comme un nuage

Jeu­di 26. 4) Un nuage, des lam­beaux partout

Ven­dre­di 26 5) Acci­dents con­nus… et dis­simulés

Same­di 27. 6) Coût estimé d’un acci­dent majeur

 

Et aujourd’hui , en avant-pro­gramme

Une centrale, des Inconnus



Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

3/5/16 La souscrip­tion est close. Grand mer­ci aux valeureux con­tribu­teurs qui ont per­mis la pub­li­ca­tion de ce mod­este ouvrage. Des exem­plaires restent disponibles, en vente ci-con­tre (colonne de droite).

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Mer­ci encore !

François et Gérard Pon­thieu


Des cathédrales au nucléaire. « Cette Ascension sans fin qu’on appelle aussi le Progrès… »

Entre­tien avec John Mac­Gre­gor, chercheur au MIT

John Mac­Gre­gor, vieux com­plice améri­cano-cana­do-écos­sais, chercheur au MIT (Mass­a­chu­setts Insti­tute of Tech­nol­o­gy — Cam­bridge, Etats-Unis), soci­o­logue des médias et astro­physi­cien, le type qui lit à la fois dans les gazettes & dans les étoiles… Tout comme il goûte le pure-malt & le mon­tra­chet (ou le sauternes, mais pas en même temps). Un éner­gumène dans son genre, qui a bien labouré notre hexa­gone et en remon­tr­erait à plus d’un Gaulois. Il passe quelques jours à la Jazz­ine où il dérouille le piano à coups de Scri­abine et d’Oscar Peter­son, se goin­frant aus­si de notre télévi­sion et de nos canards. Bref, de quoi causer – et on ne s’en prive pas !

• Comme nul n’est prophète en son pays, je prends tou­jours un malin plaisir à écouter tes ruades et coups de coeur con­cer­nant la France. Ton prisme, cette fois, passe par la chaîne de télé Arte et le quo­ti­di­en Le Monde, que nous avons regardés ensem­ble. Et tu en prof­ites pour effectuer un grand écart entre deux épo­ques, deux lieux, deux rap­ports au monde : les cathé­drales et les cen­trales nucléaires… Des expli­ca­tions s’imposent.

John Mac­Gre­gor : Je n’aurais pu faire les mêmes obser­va­tions aux États-Unis ! En tout cas pas à par­tir de la télé. Sous ses cou­verts mul­ti-eth­niques, l’empire état­sunien est totale­ment eth­no­cen­tré sur lui-même, si je peux me per­me­t­tre ce pléonasme… J’ai été sub­jugué par Arte, chaîne inimag­in­able out­re-Atlan­tique : ce mélange osé de cul­tures, alle­mande et française, et aus­si, il est vrai, cette propen­sion à attein­dre le fameux « point God­win » avec ses sujets très récur­rents autour du nazisme, de l’Occupation, de la ques­tion juive. Deux soirées m’ont par­ti­c­ulière­ment éton­né par le pont qu’elles ont per­mis entre deux stades de nos civil­i­sa­tions au sens large. Je veux par­ler de la soirée du same­di 23 (avril) avec ce film excep­tion­nel, « Les Cathé­drales dévoilées »*. J’y ai appris plein de choses sur la con­struc­tion, les matéri­aux, l’architecture et les prob­lèmes ren­con­trés il y a huit siè­cles pour édi­fi­er de tels chefs d’œuvre ! Et trois jours après, à la même heure, la même chaîne dif­fu­sait « Tch­er­nobyl for­ev­er »** ques­tion­nant de manière pro­fonde l’avenir du nucléaire à tra­vers ses enjeux post-cat­a­stro­phes. Huit siè­cles, dira-t-on un peu vite, de « civil­i­sa­tion » ; à con­di­tion toute­fois d’exclure toute vision de con­ti­nu­ité, voire d’évolutionnisme.

Comme la défaite d’une idée de la Beauté…

 

… au prof­it, si on ose dire, de la Dis­grâce absolue”

• Certes, ces siè­cles ont été des plus chao­tiques. Mais il s’agit tout de même de « notre » civil­i­sa­tion, enfin celle dont nous sommes les héri­tiers…

– Oui ! Il y eut bien les cathé­drales et, par la suite, la « sainte inqui­si­tion », les guer­res de reli­gion, et toutes sortes de mas­sacres précé­dant les guer­res tech­niques, je veux dire à tech­nic­ité spé­ci­fique, celles des armes effi­caces jus­ti­fi­ant ce qu’on fini­ra par nom­mer le pro­grès. Car les guer­res ont précédé les « paci­fi­ca­tions » – par déf­i­ni­tion, on ne peut faire la paix qu’après la guerre. De même qu’on impose l’atome « civ­il » après avoir décidé d’abord de sa ver­sion mil­i­taire : la bombe a précédé et annon­cé les cen­trales, aux États-Unis d’abord, puis notam­ment en France quand De Gaulle a opté pour l’arme atom­ique comme gage d’indépendance. De Gaulle voy­ait dans la bombe atom­ique un instru­ment de dis­sua­sion au ser­vice de la paix. C’était juste à une époque où seuls quelques rares pays – qua­tre ou cinq –  pos­sé­daient de tels arme­ments. Depuis, la matière nucléaire s’est presque banal­isée, à l’image de l’industrie  nucléaire civile. Elle est dev­enue un objet de dis­sémi­na­tion et représente ain­si un dan­ger phénomé­nal dans ce champ nou­veau qu’est aujourd’hui le “grand ter­ror­isme” par lequel la notion de guerre s’est ain­si déplacée. La guerre, rap­pelons les fon­da­men­taux, con­stitue à l’origine le moyen d’instaurer des dom­i­na­tions d’un groupe sur un autre et de faire main basse sur les biens de l’« enne­mi » en annex­ant son ter­ri­toire, sa main d’œuvre, sa force de pro­duc­tion, de repro­duc­tion aus­si et bien sûr de con­som­ma­tion – en un mot ses richess­es, ou ce qu’on appelle l’économie. L’économie, du grec oikos, la « mai­son » dont on a fait une sci­ence d’allure paci­fique, alors qu’elle pour­suit cette guerre ances­trale de dom­i­na­tion ou, égale­ment, de rival­ités – affron­te­ments dans le but de s’approprier la rive de l’autre, l’ennemi. La « sci­ence de la mai­son », c’est la manière pro­prette de pro­longer les guer­res – on par­le bien, d’ailleurs et sans se gên­er, de guerre économique.

• Mieux vaut quand même ces guer­res économiques que les ter­ri­bles mas­sacres…

– Mieux vaut aus­si un match de foot qu’une émeute… Mais on peut aus­si avoir les deux… ce qui qui se pro­duit par­fois d’ailleurs. Je pour­su­is mon idée : ce que j’appelle le grand ter­ror­isme a changé la donne en ce sens notam­ment que son but guer­ri­er n’est plus de domin­er sur le plan économique, mais d’affaiblir l’ennemi au point même de l’anéantir par la vio­lence – but suprême ! – selon des moyens incon­nus jusque là, alliant à la fois tech­nolo­gie de base et fanatisme politi­co-religieux. Les atten­tats du 11 sep­tem­bre en sont la “quin­tes­sence”… Les reli­gions ont toutes, peu ou prou dans l’Histoire, été ten­tées par ce genre d’extrémisme, ce néga­tion­nisme niant l’altérité con­sid­érée comme héré­tique. En ce moment, ce sont les islamistes qui por­tent ce fanatisme à son plus haut point, con­séquence d’une dés­espérance eco­nom­i­co-poli­tique et expres­sion de la mar­ty­rolo­gie religieuse qui glo­ri­fie les atten­tats-sui­cides con­tre lesquels il n’est guère vrai­ment de parades. Telle est la nou­velle guerre aujourd’hui, qui pour­rait trans­pos­er dans la “rou­tine” ter­ror­iste les bombes d’Hiroshima et Nagasa­ki.

Écar­tons toute­fois ces hypothès­es apoc­a­lyp­tiques (ne gâchons pas notre soirée quand même!) pour en rester à l’ordinaire mon­di­al­isé… Le « pro­grès » viendrait, à la lim­ite, du fait que les morts “ordi­naires”, quo­ti­di­ennes et en général les vic­times économiques appa­rais­sent de façon moins vis­i­bles que jadis, ou plus présenta­bles, ce qui relève du rôle des médias et de la mise en spec­ta­cle du monde. De même que le ray­on­nement atom­ique est invis­i­ble, ses vic­times le sont aus­si du fait de leur dilu­tion dans le temps et même dans l’espace. Les vic­times de Tch­er­nobyl n’ont pas été compt­abil­isées réelle­ment, elles ne fig­urent sur aucun reg­istre offi­ciel, elles sont comme trans­par­entes…

• C’est bien ce qu’on appelle un pro­grès en trompe l’œil…

– Ton expres­sion est presque un pléonasme. Qu’est-ce donc que le pro­grès, dès lors qu’on n’oublie rien sur les deux plateaux, posi­tif et négatif, de la bal­ance ?… Main­tenant, si on étab­lis­sait un bilan glob­al, mon­di­al, des morts par con­flits et des sur­vivants à la mis­ère dom­i­nante, et si on pou­vait le rap­porter au temps des cathé­drales et établir un ratio, juste­ment, je ne pari­erais pas cher sur le degré de notre pro­grès ain­si mesuré… Des his­to­riens ont sans doute tra­vail­lé sur ces ques­tions, je l’ignore. En tout cas, ne serait-ce que de manière sym­bol­ique, esthé­tique, morale et je dirais même, moi qui ne suis ni religieux ni croy­ant, en ter­mes d’espérance, ces sept, huit siè­cles qui sépar­ent la cathé­drale d’Amiens ou de Beau­vais du sar­cophage de Tch­er­nobyl relèvent d’une ter­ri­ble régres­sion. Comme la défaite d’une idée de la Beauté au prof­it, si on ose dire, de la Dis­grâce absolue. Cette régres­sion se lit douloureuse­ment sur les vis­ages si tristes, si défaits, des Ukrainiens, Bélaruss­es et Russ­es, adultes et enfants croisés par les caméras du film d’Arte. C’est une déso­la­tion totale qui atteint toute une pop­u­la­tion, plusieurs pays grave­ment touchés par le nuage radioac­t­if et un ter­ri­toire grand comme la Suisse à jamais ren­du inviv­able. Et cette réal­ité-là serait con­sid­érée nég­lige­able ? Nous sommes face à une mon­stru­osité, un déni du pri­mat de l’humain sur la tech­nique.

Le « risque zéro n’existe pas »,

mais le risque maxi, oui !

En tant que sci­en­tifique, dis­cu­tant avec des col­lègues, je me suis par­fois pris à douter ; je veux dire que j’ai pu croire à la doxa d’une fia­bil­ité raison­née, raisonnable, d’un nucléaire « maîtrisé ». La cat­a­stro­phe de Fukushi­ma est venu nous remet­tre devant l’évidence du con­tre­sens nucléaire et la réal­ité inéluctable des acci­dents majeurs. Leur prob­a­bil­ité ne pou­vant jamais être nulle, les acci­dents se pro­duiront de manière inéluctable – d’ailleurs ils se sont pro­duits de façon spec­tac­u­laire, impos­si­bles à cacher comme tant d’autres jugés mineurs, voire « nor­maux », ceux dont sont ordi­naire­ment vic­times les tra­vailleurs intéri­maires, par exem­ple… L’occasion ici de remet­tre à sa place le cre­do « tarte à la crème » des nucléaristes : leur fameux « risque zéro qui n’existe pas », pour excuser par avance toutes les « bavures » à venir. A quoi on se doit de leur rétor­quer avec le « risque maxi » comme véri­ta­ble dan­ger du nucléaire. Ce n’est pas une chimère, il s’appelle Tch­er­nobyl et Fukushi­ma – entre autres.

• En com­para­nt des cathé­drales et des cen­trales nucléaires, on va te reprocher à tout coup, et à juste titre, de pro­duire un raison­nement non sci­en­tifique à base de carpes et de lap­ins…

– Mais je ne com­pare pas, puisque ce n’est com­pa­ra­ble en rien ! Si elles ont pu « fonc­tion­ner » comme une sorte de réac­teur religieux qui aurait pro­duit de l’espérance, sinon du mieux-vivre, les cathé­drales ne pro­dui­saient évidem­ment pas des calo­ries trans­formables en joules et donc en tra­vail. Mon pro­pos porte sur les épo­ques et leurs rap­ports à la notion de pro­grès liée à l’irruption de la tech­nique mod­erne. On peut dater de cette fin du Moyen âge, puis du début de la Renais­sance – le mot le dit assez ! – l’accélération du pro­grès tech­nique.

Le film d’Arte mon­tre bien à quel point l’édification des cathé­drales a pu être liée aux évo­lu­tions tech­niques qui ont elles-mêmes per­mis cette audace archi­tec­turale sans précé­dents dans l’Histoire, y com­pris dans l’histoire de l’Égypte anci­enne – je par­le bien d’audace tech­nique, pas des don­nées sym­bol­iques, esthé­tiques, ou quan­ti­ta­tives. A vrai dire, il s’agit là encore de deux mon­des non com­pa­ra­bles, d’ailleurs sans rela­tions ni con­ti­nu­ité entre eux. Je ne suis pas spé­cial­iste de ces ques­tions, encore moins égyp­to­logue, je tâche de reli­er mes inter­ro­ga­tions per­son­nelles et pour par­tie sci­en­tifiques à l’état du monde actuel, à son his­toire et à son devenir. Je note ain­si, comme  l’a mon­tré le film en ques­tion, que les bâtis­seurs de cathé­drales ont large­ment eu recours à la métal­lurgie du fer et de l’acier, précé­dant et annonçant huit siè­cles plus tard les grat­te-ciel des mégapoles – méga­lopoles devrait-on plutôt dire…

• Si je te suis bien, tu dirais que les cathé­drales – et peut-être aus­si les pyra­mides d’Égypte trois mil­lé­naires avant ! – prédis­ent, ou annon­cent l’ère mod­erne et même la nôtre ?

– Elles le con­ti­en­nent dans ce que j’appellerais la geste religieuse par laque­lle le bâtis­seur et ses com­man­di­taires entrent en com­péti­tion avec un maître (Dieu) qu’ils veu­lent à la fois hon­or­er et aus­si défi­er. Cette ten­ta­tion d’aller vers le haut, et même le Très-Haut, n’est pas sans rap­port avec ce qui ne cessera dès lors de car­ac­téris­er la moder­nité par la tech­nique : la dom­i­na­tion et la maîtrise de la Nature par l’Homme adoubé par les divinités. Dès lors, il n’y avait plus d’autre lim­ite que tech­nique à cette Ascen­sion sans fin qu’on appelle aus­si le Pro­grès… N’oublie pas de bien met­tre des majus­cules à tous ces mots-là, car ce ne sont pas de « petites choses » !

• Je ne l’oublierai pas ! Ain­si, selon toi, avec sa majus­cule, le Pro­grès ne se sent plus…, je veux dire, il s’envole tel Icare au risque de se brûler les ailes trop près du soleil…

– Ah ! que tu fais bien de rap­pel­er ce mythe grec, qui nous ramène tout droit au nucléaire où l’on va aus­si crois­er cette autre fig­ure mythologique : Prométhée le voleur du feu divin, auquel les hommes aiment telle­ment s’identifier ! C’est le patron du nucléaire ! Icare, lui, rap­pelons-le s’était échap­pé du Labyrinthe en se fab­ri­quant des ailes col­lées à la cire selon une idée de son père Dédalus, l’architecte même du labyrinthe ! Dédalus, c’est l’ingénieux, l’ingénieur, celui qui annonce aus­si l’ère de la tech­nique et des tech­ni­ciens. On lui doit l l’invention du GPS – le fil d’Ariane… – et aus­si l’avion, avec les ailes d’Icare, et les cat­a­stro­phes annon­cées : la cire qui fond trop près du soleil, car Icare c’est l’inconscient pré­ten­tieux, du genre du directeur de Tch­er­nobyl ; c’est l’imprévoyant face au séisme et au tsuna­mi qui étouf­fent les réac­teurs de Fukushi­ma et font fon­dre l’uranium.

• Je crois me sou­venir qu’à la cathé­drale de Chartres, et en tout cas à celle d’Amiens j’en suis sûr, des labyrinthes ont été dess­inés dans le pave­ment de la nef…

– Oui ! On le voit bien dans la par­tie du film con­sacrée à Amiens. On pour­rait par­ler des heures et des heures sur ces thèmes pas­sion­nants, toute la sym­bol­ique, celle de l’élévation, de la lumière avec les baies et leurs vit­raux cen­sés men­er vers le ciel et l’infini… Une autre his­toire dont nous pour­rions aus­si par­ler longue­ment, elle con­cerne l’esprit de com­péti­tion qui sévit avec l’édification de ces mon­u­ments. C’est à qui, quel évêque, quel archi­tecte don­nerait nais­sance au plus beau, plus grand, plus auda­cieux, plus-plus… Ça aus­si c’est toute la moder­nité « entre­pre­neuri­ale », la con­quête des marchés, des for­tunes, de la puis­sance de dom­i­na­tion, l’avidité des rich­es… Et la plus puis­sante des cen­trales nucléaires, certes.

Et là encore, nous avions été aver­tis ! La cathé­drale de Beau­vais devait être la plus grande de toutes. Elle aurait dû s’enorgueillir d’exhiber le plus haut chœur goth­ique au monde, près de cinquante mètres. Mais des cat­a­stro­phes ruinent cette pré­ten­tion : en 1284, une par­tie du chœur s’effondre, et en 1573, alors que les fidèles sor­tent de la célébra­tion de l’Ascension…, la flèche haute de 153 mètres et les trois étages du clocher s’effondrent à leur tour ! D’aucuns y ver­ront un aver­tisse­ment de leur dieu. Ou un lâchage… Et depuis la cathé­drale qui devait être la plus-plus de toute la chré­tien­té est resté inachevée ! Com­ment là encore ne pas penser aux ruines de Tch­er­nobyl ?

Sarkozy-Berlusconi : L’obscénité de deux « travelos »

politiciens qui s’exhibent en public

• Et puis tu t’es jeté sur un numéro du Monde, celui du mar­di 26 avril, pour le dépecer à ta façon…

– Je pra­tique sou­vent ce genre d’autopsie en voy­age, par prélève­ment d’organes vitaux en quelque sorte. Le Monde en est un, mais j’aurais pu pren­dre aus­si La Provence – ce qui aurait ren­du l’exercice plus déli­cat, en rai­son de la vacuité rel­a­tive, et en tout cas appar­ente, de ce type de presse locale. De plus, n’étant pas autochtone, j’aurais man­qué de finesse d’analyse et de légitim­ité. Tan­dis que Le Monde me regarde davan­tage, comme pour­rait l’être pour toi le New York Times ou le Wash­ing­ton Post. Dis­ons que pour un uni­ver­si­taire, ce quo­ti­di­en con­stitue un plat de choix assez ten­tant.

En feuil­letant à nou­veau cet exem­plaire du Monde, je vais m’arrêter sur des pas­sages, ceux que j’ai envie de faire par­ler. Et le plus par­lant pour moi, c’est cette pho­to qui tient la moitié de la page 8 : le bais­er de Berlus­coni à Sarkozy. La légende indique bien qu’il s’agit des « mamours » de 2009, tan­dis que l’image veut illus­tr­er l’actualité des rela­tions entre Rome et Paris. La pho­to est on ne peut plus appro­priée, surtout avec le titre qu’elle sur­plombe : « La France et l’Italie s’aiment-elles encore ? » Ce que dit l’image est lais­sé à l’appréciation de cha­cun – c’est sa force –, selon qu’on y voit l’affection de deux copains, d’ailleurs si sem­blables à bien des égards ; ou bien l’obscénité de deux « trav­e­los » politi­ciens qui s’exhibent en pub­lic, sci­em­ment, avec osten­ta­tion, devant les caméras du monde ; ou encore un remake du bais­er de Judas ; ou…

• … une par­o­die de Felli­ni peut-être…

– Oui ! D’autant que Felli­ni a tou­jours pris soin de dépass­er le dis­cours poli­tique du ciné­ma engagé, sachant mon­tr­er la face ordi­naire du fas­cisme mus­solin­ien sans pass­er par les analy­ses ou l’idéologie démon­stra­tive. Felli­ni, c’est la mon­stra­tion des mon­stres. Tout comme cette pho­to, que j’aime beau­coup pour sa richesse poly­sémique – à plusieurs lec­tures, même si le lecteur type du Monde n’hésitera pas à la lire d’une manière cer­taine…

• Tu ne t’es pas arrêté sur le dessin de une, « le regard de Plan­tu », très prisé pour­tant par le lec­torat du jour­nal…

– De même que je ne lis guère les édi­tos, genre trop prévis­i­ble, bal­ance­ments entre pour, con­tre et peut-être. Ce type de dessin est d’une com­préhen­sion sim­ple, facile aus­si pour un Améri­cain en rai­son de son principe binaire d’associations con­traires et du ren­verse­ment de sens qui se pro­duit. Nous avons aus­si de nom­breux dessi­na­teurs de ce style que je dirais « à texte », c’est-à-dire  dont le trait suit le sens au lieu de l’exprimer. C’est une ten­dance assez générale et plutôt sim­pliste, et au fond régres­sive. Comme si le dessin, per­dant de son autonomie séman­tique, était devenu sec­ondaire, illus­tratif, au prof­it de la bulle et du texte alors dom­i­nants.

• Revenons à la pho­to et, en l’occurrence, celle de la page 4, grand for­mat aus­si.

– Elle est en noir et blanc et c’est tout indiqué puisqu’elle se trou­ve sous le titre « La vie rav­agée des “liq­ui­da­teurs” de Tch­er­nobyl ». Chaque vis­age de cette pho­to, chaque main lev­ée sont autant d’histoires de vie frap­pée au coin du drame… Cela rejoint ce que nous disions ci-dessus. Cela souligne aus­si le tra­vail icono­graphique du Monde dont la nais­sance avait été placée sous l’interdit de l’image – sans doute à cause du côté protes­tant de son fon­da­teur, Hubert Beuve-Méry pour qui l’image devait relever de l’iconoclastie… Belle revanche !

Dans cette lignée, je saute à la page 16, elle aus­si très riche­ment illus­trée – je n’insiste pas davan­tage. Ce « Dossier Guan­tanamo » me saute à la gueule en tant que Nord-Améri­cain, et cela depuis plusieurs années et même dès après les atten­tats du 11 sep­tem­bre 2001 quand W. Bush a trans­for­mé cette base en goulag yan­kee. Les deux pages du Monde soulig­nent encore plus cet aspect, ren­dant du même coup tout aus­si insup­port­able l’attitude d’Obama à cet égard. Mal­gré les raisons, dis­ons objec­tives, ren­dant la fer­me­ture de Guan­tanamo com­pliquée, Oba­ma a renié sa parole et, dis­ons-le, a man­qué de couilles. Il y aurait beau­coup à dire aus­si sur le fait que cette base soit instal­lée dans l’île des Cas­tro, tan­dis que Cuba n’est au fond rien d’autre qu’un goulag des Caraïbes mis en scène depuis un demi-siè­cle selon les règles du Spec­ta­cle, au sens que dénonçait si puis­sam­ment les sit­u­a­tion­nistes.

• Tu pens­es peut-être à ses met­teurs en scène qui ont porté le régime cubain sur la scène inter­na­tionale à force d’en faire leur mar­tyr, relayés en cela par leur homo­logues cubains, Fidel Cas­tro dans le tout pre­mier rôle. Ne nous égarons pas… J’aimerais t’entendre sur la page 18, signée Edgar Morin…

– … « Nuages sur le print­emps arabe ». Très beau et fort texte au titre tem­péré par une météo opti­miste à terme et un appel à soutenir « pleine­ment l’aventure démoc­ra­tique ». Car toute révo­lu­tion demeure une aven­ture… et meurt avec elle. J’ai évo­qué ce sujet en ter­mes plutôt philosophiques et sci­en­tifiques dans un texte de 1990 que tu as pub­lié en par­tie sur ton blog à l’occasion de l’actualité des révo­lu­tions arabes [Réflex­ions cos­miques sur les événe­ments d’Égypte et autres révo­lu­tions].

• Morin mon­tre bien aus­si à quel point les proces­sus révo­lu­tion­naires de l’Histoire ont été sec­oués par des soubre­sauts et des régres­sions avant de men­er à des démoc­ra­ties tou­jours frag­iles. C’est impor­tant de le rap­pel­er et d’en appel­er au sou­tien aux révo­lu­tions en cours, et même plutôt à la sol­i­dar­ité avec elles et leurs courageux acteurs.

– La portée des réflex­ions de Morin tranche évidem­ment avec celles du con­seiller de Sarkozy – Hen­ri Guaino, l’auteur du « dis­cours de Dakar ». Celui-ci par­le de fer­me­ture et l’autre d’aventure. L’un est aux manettes et aux fron­tières, l’autre à la pen­sée et à l’élévation : deux univers dont on attend tou­jours, ici et partout dans le monde, une con­cil­i­a­tion vertueuse. De la même manière que, dans cette même page, on trou­ve jux­ta­posés des réflex­ions sur Tch­er­nobyl et la néces­sité de sor­tir de l’impasse nucléaire, et le point de vue du pre­mier min­istre japon­ais annonçant la résur­rec­tion du Japon comme une sorte d’épiphanie tech­ni­ci­enne ahuris­sante. Pour M. Nao­to Kan, il s’agit de répli­quer à ce qu’il dénomme sci­em­ment une « cat­a­stro­phe naturelle », nous ramenant ain­si au début de notre entre­tien où nous évo­quions l’obsessionnel désir de dom­i­na­tion de l’homme sur la nature, ain­si d’ailleurs que les textes bibliques le lui enjoignent depuis des mil­lé­naires… Si le séisme et le tsuna­mi sont en effet des phénomènes naturels, leurs con­séquences, elles, sont bien « civil­i­sa­tion­nelles » ; elles relèvent de choix économiques, des formes de développe­ment, du dogme de la crois­sance infinie, de la reli­gion du pro­grès illim­ité, de la toute puis­sance tech­nique, etc. Nier cela ou l’ignorer me fait penser à une for­mule d’un auteur français qui fai­sait mer­veille pour dénon­cer l’absurdité de l’anthro­pocen­trisme mal­adif chez l’homme dit civil­isé. Il s’agit d’Hen­ry Mon­nier et de son fameux Joseph Prud­homme aux célèbres apho­rismes dont celui-ci, je cite de mémoire : « Ren­dons grâce au génie de la nature qui a fait pass­er les fleuves au milieu des villes »… A pro­pos du génie de la nature, la télé de ce soir nous en apporte un fla­grant et ter­ri­ble démen­ti : la grêle a détru­it 60% du vig­no­ble de Sauternes

• Cer­tains y ver­ront une preuve de plus de l’inexistence de Dieu !

• Comme pour la chute de la flèche de la cathé­drale de Beau­vais pen­dant la messe de l’Ascension… Mais la destruc­tion du raisin de sauternes, est-ce donc une cat­a­stro­phe « naturelle », s’agissant d’un breuvage aus­si divine­ment cul­turel ?

Entre­tien avec Gérard Pon­thieu

––––––

  • « Les Cathé­drales dévoilées », de Chris­tine Le Goff et Gary Glass­man, 2010.

** « Tch­er­nobyl for­ev­er », d’Alain de Halleux, 2011.

Du même auteur, sur ce blog, une étude de 2004 sur l’avenir de la presse et des jour­nal­istes : « BONNE NOUVELLE. Les jour­naux sont fou­tus, vive les jour­nal­istes ! »


Jacques Ellul. Ou quand “la technique rend l’avenir impensable”

« Qui donc manœu­vre le navire plané­taire ? » Il en a de bonnes, mon pote Joël (Decarsin), à pos­er pareille ques­tion à l’heure pré­cise où il n’y a plus de pilote dans l’engin en dérive totale. Mais il a une réponse, sa réponse, LA réponse – qui est aus­si celle d’un cer­tain Jacques Ellul (1912–1994). Si on en est « là », dix­it mon pote et les siens, c’est à cause de la tech­nique, voire la Tech­nique, con­sid­érée comme entité prin­ceps, celle qui régit le monde et les rela­tions humaines, si peu humaines.

 

Je reviens de la con­férence sur ce thème organ­isée ce soir [30/3/11] à l’IEP d’Aix-en-Provence, devant un pub­lic pas bien jeune – cause que la tech­nique aus­si les aurait décul­turés, les jeunes, et qu’ils ont des diver­tisse­ments ne croisant guère les grandes ques­tions sur l’avenir du monde. L’hypothèse fut avancée, quoique non véri­fiée. Mais c’est un fait qu’il faut avoir accu­mulé des mil­liers d’heures de vol pour com­pren­dre et la frag­ile beauté du monde et les affreuses men­aces venues des hommes . Et c’est à l’heure de ren­tr­er au hangar qu’on se soucie des envolées du lende­main, qui ne seront pas les nôtres… Mys­tère et grandeurs de l’homo erec­tus. S’il s’est levé, juste­ment, l’homo, ce ne devrait pas être pour se couch­er devant on ne sait quelle idôle, divine ou tech­nique, avec ou sans majus­cule.

 

Pour­tant, on en est bien là, et il y a plus que du vrai dans la quête de Jacques Ellul. Ce touche-à-tout aux cinquante livres pub­liés, celui qui « avait (presque) tout prévu » comme l’a écrit Jean-Luc Porchet (éd. Le Cherche-midi, 2003), jour­nal­iste au Canard, qui devait esquiss­er l’envergure du pro­fesseur de droit bor­de­lais : marx­iste, écol­o­giste avant la let­tre, chré­tien, anar­chiste et ain­si con­tre l’État et la poli­tique, dont il n’attendait plus rien.

(Lire la suite…)


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
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  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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