On n'est pas des moutons

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Poussée d’intolérance au Maroc. « Much Loved » interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéas­te maro­cain Nabil Ayou­ch, est un film remar­qua­ble dont j’aurais dû par­ler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heu­reu­se­ment, est tou­jours à l’affiche dans les bon­nes sal­les. Je me déci­de aujourd’hui pour une rai­son plus que ciné­ma­to­gra­phi­que : le film est inter­dit au Maroc, ce qui n’est pas sur­pre­nant, mais, sur­tout, l’actrice qui tient le rôle prin­ci­pal, Loub­na Abi­dar – super­be –, a été vio­lem­ment agres­sée le 5 novem­bre. Elle racon­te cela dans une tri­bu­ne adres­sée au Mon­de [12/11/15 ], expli­quant aus­si pour­quoi elle se voit contrain­te de quit­ter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loub­na Abi­dar vio­lem­ment agres­sée à Casa­blan­ca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la pla­ce des fem­mes dans la socié­té qui se trou­ve au cen­tre d’une actua­li­té per­ma­nen­te et à peu près géné­ra­le dans le mon­de, même si, bien sûr, les situa­tions sont varia­bles, et donc leur degré de gra­vi­té. N’empêche, cela vaut dans nos socié­tés dites évo­luées. Que l’on son­ge aux dif­fé­ren­ces de salai­res entre hom­mes et fem­mes, à fonc­tions éga­les ; qu’il s’agisse de l’attribution des pos­tes de res­pon­sa­bi­li­té, du har­cè­le­ment sexuel, du machis­me « ordi­nai­re ». On n’entrera même pas ici sur le lamen­ta­ble débat autour des notions de gen­re.

Much Loved qui, com­me son titre ne l’indique pas, est un film sur la condi­tion fémi­ni­ne dans un des pays ara­bes les plus rétro­gra­des sur la ques­tion – et sur tant d’autres, hélas – tan­dis que cet­te royau­té d’un autre âge vou­drait se dra­per dans une pré­ten­due moder­ni­té.

Dans son tex­te, la comé­dien­ne don­ne à voir le pro­pos du film, en même temps qu’elle expri­me une détres­se per­son­nel­le, une impla­ca­ble dénon­cia­tion d’un régi­me d’oppression et l’intolérance d’une socié­té.

Après des petits rôles au théâ­tre et dans des films com­mer­ciaux, j’ai obte­nu le pre­mier rôle dans le long-métra­ge Much Loved, de Nabil Ayou­ch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pou­voir tra­vailler avec un réa­li­sa­teur talen­tueux et inter­na­tio­na­le­ment recon­nu, et par­ce que j’allais don­ner la paro­le à tou­tes cel­les avec les­quel­les j’avais gran­di : ces peti­tes filles des quar­tiers qui n’apprennent ni à lire ni à écri­re, mais aux­quel­les on dit sans ces­se qu’un jour elles ren­con­tre­ront un hom­me riche qui les emmè­ne­ra loin… Dès 14-15 ans, elles sor­tent tous les soirs dans le but de le trou­ver. Un jour, elles réa­li­sent qu’elles sont deve­nues des pros­ti­tuées.

« Dans ce film, j’ai mis tou­te mon âme et tou­te ma for­ce de tra­vail, por­tée par Nabil Ayou­ch et mes par­te­nai­res de jeu. Le film a été sélec­tion­né à Can­nes. J’y étais, c’était magi­que. Mais dès le len­de­main de sa pré­sen­ta­tion, un mou­ve­ment de hai­ne a démar­ré au Maroc. Un minis­tre qui n’avait pas vu le film a déci­dé de l’interdire avant même que la pro­duc­tion ne deman­de l’autorisation de le dif­fu­ser. Much Loved déran­geait, par­ce qu’il par­lait de la pros­ti­tu­tion, offi­ciel­le­ment inter­di­te au Maroc, par­ce qu’il don­nait la paro­le à ces fem­mes qui ne l’ont jamais. Les auto­ri­tés ont décla­ré que le film don­nait une ima­ge dégra­dan­te de la fem­me maro­cai­ne, alors que ses héroï­nes débor­dent de vie, de com­ba­ti­vi­té, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une cam­pa­gne de détes­ta­tion s’est répan­due sur les réseaux sociaux et dans la popu­la­tion. Per­son­ne n’avait enco­re vu le film au Maroc, et il était déjà deve­nu le sujet numé­ro un de tou­tes les dis­cus­sions. La vio­len­ce aug­men­tait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une jui­ve tuni­sien­ne) et à mon encon­tre. Je déran­geais à mon tour, par­ce que j’avais le pre­mier rôle, par­ce que j’en étais fiè­re, et par­ce que je pre­nais posi­tion ouver­te­ment contre l’hypocrisie par des décla­ra­tions nom­breu­ses.

Cachée sous une burqa

« Des mes­sa­ges de sou­tien et d’amour, j’en ai reçu des dizai­nes. Dans les pays d’Europe où le film est sor­ti et a connu un bel accueil (j’ai notam­ment obte­nu le Prix de la meilleu­re actri­ce dans les deux fes­ti­vals majeurs de films fran­co­pho­nes, Angou­lê­me en Fran­ce et Namur en Bel­gi­que). Mais sur­tout, et c’était le plus impor­tant pour moi, au Maroc. Par des gens éclai­rés car ils sont nom­breux. Et aus­si par des pros­ti­tuées qui ont enfin osé par­ler à visa­ge décou­vert pour dire qu’elles se recon­nais­saient dans le film.

« Mais rien n’a cal­mé la hai­ne contre moi. Sur Face­book et Twit­ter, mon nom est asso­cié à celui de « sale pute » des mil­liers de fois par jour. Quand une fille se com­por­te mal, on lui dit « tu fini­ras com­me Abi­dar ». Tous les jours, je lis que je suis la hon­te des fem­mes maro­cai­nes. Cha­que semai­ne, je reçois des mena­ces de mort. J’ai enco­re des amis et des pro­ches pour me sou­te­nir, mais beau­coup se sont détour­nés de moi. Pen­dant des semai­nes, je ne suis pas sor­tie de chez moi, ou alors uni­que­ment pour des cour­ses rapi­des, cachée sous une bur­qa (quel para­doxe, me sen­tir pro­té­gée grâ­ce à une bur­qa…).

« Ces der­niers jours, le temps pas­sant, la ten­sion me sem­blait retom­bée. Alors jeu­di 5 novem­bre, le soir, je suis allée à Casa­blan­ca à visa­ge décou­vert. J’y ai été agres­sée par trois jeu­nes hom­mes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voi­tu­re, ils m’ont vue et recon­nue, ils étaient saouls, ils m’ont fait mon­ter dans leur véhi­cu­le, ils ont rou­lé pen­dant de très lon­gues minu­tes et pen­dant ce temps ils m’ont frap­pée sur le corps et au visa­ge tout en m’insultant. J’ai eu de la chan­ce, ce n’était « que » des jeu­nes enivrés qui vou­laient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été ter­ri­ble. Les méde­cins à qui je me suis adres­sée pour les secours et les poli­ciers au com­mis­sa­riat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sen­tie incroya­ble­ment seule… Un chi­rur­gien esthé­ti­que a quand même accep­té de sau­ver mon visa­ge. Ma han­ti­se était jus­te­ment d’avoir été défi­gu­rée, de gar­der les tra­ces de cet­te agres­sion sur mon visa­ge, de ne plus pou­voir fai­re mon métier…

« Nabil Ayou­ch était là tout le temps pour me sou­te­nir. J’ai fait des décla­ra­tions de colè­re que je regret­te. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai déci­dé de quit­ter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses for­ces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une cam­pa­gne de déni­gre­ment légi­ti­mée par une inter­dic­tion de dif­fu­sion du film, ali­men­tée par les conser­va­teurs, nour­rie par les réseaux sociaux si pré­sents aujourd’hui… et qui conti­nue de tour­ner en rond et dans la vio­len­ce. Au fond, on m’insulte par­ce que je suis une fem­me libre. Et il y a une par­tie de la popu­la­tion, au Maroc, que les fem­mes libres déran­gent, que les homo­sexuels déran­gent, que les dési­rs de chan­ge­ment déran­gent. Ce sont eux que je veux dénon­cer aujourd’hui, et pas seule­ment les trois jeu­nes qui m’ont agres­sée… »

Loub­na Abi­dar

La ban­de-annon­ce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en cir­cu­la­tion au Maroc, dans les­quel­les des scè­nes por­no­gra­phi­ques ont été ajou­tées pour en dénon­cer l’immoralité !


Titanic amer 2015 – en avant toute vers la cata !

par Serge Bourguignon*

Pre­nons cet arti­cle pour un signe des temps : celui d’un (pos­si­ble) retour vers les uto­pies. À preu­ve, cet­te réfé­ren­ce (ci-des­sous) à l’An 01, de feu Gébé, de la ban­de d’Hara-Kiri et co-auteur avec Jac­ques Doillon, Alain Resnais et Jean Rou­ch, du film du même nom (1973). À preu­ve, sur­tout, l’objet même de ce rac­cour­ci sti­mu­lant qui don­ne à (entre)voir le car­go Capi­ta­lis­me lan­cé plein cap sur la catas­tro­phe. En quoi il serait grand temps de repen­ser l’avenir !

Aujourd’hui plus qu’hier, la gran­de majo­ri­té des habi­tants des pays sur­dé­ve­lop­pés est com­me aba­sour­die par une pro­li­fé­ra­tion fan­tas­ti­que d’absur­di­tés crian­tes. Le confort mini­mal garan­ti hier enco­re par l’Etat Pro­vi­den­ce est désor­mais remis en ques­tion par l’immondialisation de l’économie,  et ce sont les mieux lotis qui expli­quent aux moins bien lotis qu’il est temps d’expier la gran­de det­te éco­no­mi­que par une gran­de diè­te socia­le.

La liber­té des­po­ti­que des mou­ve­ments de capi­taux a détruit des sec­teurs entiers de la pro­duc­tion et l’économie mon­dia­le s’est trans­for­mée en casi­no pla­né­tai­re. La règle d’or du capi­ta­lis­me a tou­jours été, dès la pre­miè­re moi­tié du XIXe siè­cle,  la mini­mi­sa­tion des coûts pour un maxi­mum de pro­fits, ce qui impli­quait logi­que­ment les salai­res les plus bas pour une pro­duc­ti­vi­té la plus hau­te pos­si­ble. Ce sont des  lut­tes poli­ti­ques et socia­les qui ont contre­car­ré cet­te ten­dan­ce, en impo­sant des aug­men­ta­tions de salai­res et des réduc­tions de la durée du tra­vail, ce qui a créé des mar­chés inté­rieurs énor­mes et évi­té ain­si au sys­tè­me d’être noyé dans sa pro­pre pro­duc­tion.

Le capi­ta­lis­me ne conduit cer­tai­ne­ment pas natu­rel­le­ment vers un équi­li­bre, sa vie est plu­tôt une suc­ces­sion inces­san­te de pha­ses d’expansion – la fameu­se expan­sion éco­no­mi­que – et de contrac­tion – les non moins fameu­ses cri­ses éco­no­mi­ques. Les  nou­vel­les poli­ti­ques d’interventions de l’Etat dans l’économie, dès 1933 aux Etats-Unis, pour une meilleu­re répar­ti­tion du pro­duit social ont été rageu­se­ment com­bat­tues par l’establishment capi­ta­lis­te, ban­cai­re et aca­dé­mi­que. Pen­dant long­temps les patrons ont pro­cla­mé qu’on ne pou­vait pas aug­men­ter les salai­res et rédui­re le temps de tra­vail sans entraî­ner la failli­te de leur entre­pri­se et cel­le de la socié­té tout entiè­re ; et ils ont tou­jours trou­vé des éco­no­mis­tes pour leur don­ner rai­son. Ce n’est qu’après la Secon­de Guer­re mon­dia­le qu’augmentations des salai­res et régu­la­tion éta­ti­que ont été accep­tées par le patro­nat, ce qui a entraî­né la pha­se la plus lon­gue d’expansion capi­ta­lis­te : les « Tren­te Glo­rieu­ses ».

Dès les années 1980, cet équi­li­bre entre le capi­tal et le tra­vail a été détruit par une offen­si­ve néo-libé­ra­le (That­cher, Rea­gan et, en Fran­ce, dès 1983, Mit­ter­rand) qui s’est éten­due à tou­te la pla­nè­te. Cet­te contre-révo­lu­tion éco­no­mi­que a per­mis  un retour insen­sé au « libé­ra­lis­me » sau­va­ge, qui a pro­fi­té aux gran­des fir­mes de l’industrie et de la finan­ce. Par ailleurs, la mons­truo­si­té deve­nue évi­den­te des régi­mes soi-disant com­mu­nis­tes et réel­le­ment tota­li­tai­res (ce n’était pas la dic­ta­tu­re du pro­lé­ta­riat, mais la dic­ta­tu­re sur le pro­lé­ta­riat) a dis­cré­di­té pour long­temps l’idée même d’émancipation socia­le. L’imaginaire capi­ta­lis­te a fini par triom­pher.

À trem­per sans ver­go­gne dans les eaux gla­cées du cal­cul égoïs­te, les déci­deurs ont per­du tou­te luci­di­té. Ils ont ain­si éli­mi­né les quel­ques gar­de-fous que 150 ans de lut­tes avaient réus­si à leur impo­ser. Les fir­mes trans­na­tio­na­les, la spé­cu­la­tion finan­ciè­re et même les mafias au sens strict du ter­me met­tent à sac la pla­nè­te sans aucu­ne rete­nue. Ici il fau­drait accep­ter de se ser­rer la cein­tu­re pour être concur­ren­tiels. Les éli­tes  diri­gean­tes se goin­frent  de maniè­re décom­plexée, tout en expli­quant doc­te­ment à la popu­la­tion médu­sée qu’elle vit  au-des­sus de ses  moyens. Aucu­ne « flexi­bi­li­té » du tra­vail dans nos vieux pays indus­tria­li­sés ne pour­ra résis­ter à la concur­ren­ce de la main-d’œuvre « à bas coût » (com­me ils disent) de pays qui contien­nent un réser­voir inépui­sa­ble de for­ce de tra­vail. Des cen­tai­nes de mil­lions de pau­vres sont mobi­li­sés bru­ta­le­ment dans un pro­ces­sus d’industrialisation  for­ce­née. Et là-bas com­me ici, ce sont des hom­mes que l’on trai­te com­me quan­ti­té négli­gea­ble,  c’est notre Ter­re patrie et ses habi­tants que l’on épui­se tou­jours plus.

Tou­jours plus, tou­jours plus … mais tou­jours plus de quoi ? Plus d’intelligence et de sen­si­bi­li­té dans nos rap­ports sociaux ? Plus de beau­té dans nos vies ?  Non. Le super­flu pro­li­fè­re, alors que le mini­mum vital n’est même pas tou­jours là, et que l’essentiel man­que. Plus de télé­vi­seurs extra-plats, plus d’ordinateurs indi­vi­duels, plus de télé­pho­nes por­ta­bles. C’est avec des hochets qu’on mène les hom­mes. « Nul­le part il n’existe d’adulte, maî­tre de sa vie, et la jeu­nes­se, le chan­ge­ment de ce qui exis­te, n’est aucu­ne­ment la pro­prié­té de ces hom­mes qui sont main­te­nant jeu­nes, mais cel­le du sys­tè­me éco­no­mi­que, le dyna­mis­me du capi­ta­lis­me. Ce sont des cho­ses qui règnent et qui sont jeu­nes ; qui se chas­sent et se rem­pla­cent elles-mêmes. », écri­vait déjà Guy Debord en 1967 dans La Socié­té du spec­ta­cle.

un-pas-de-côté

Des­sin de Gébé.

La socié­té libé­ra­le avan­cée (pour ne pas dire ava­riée…) est en pha­se de décom­po­si­tion et, com­me au temps de la déca­den­ce de l’Empire romain, Du pain et des jeux est le cre­do abru­tis­sant des immen­ses fou­les soli­tai­res. Tou­te­fois, de bel­les et bon­nes âmes prô­nent l’adoption d’un déve­lop­pe­ment dura­ble, plus doux pour les humains et leur envi­ron­ne­ment : on ralen­ti­rait  les pro­ces­sus dévas­ta­teurs, on consom­me­rait moins de com­bus­ti­bles fos­si­les, on ferait des éco­no­mies, etc. Mais c’est  un peu com­me si l’on conseillait au com­man­dant du Tita­nic de sim­ple­ment rédui­re la vites­se de son vais­seau pour évi­ter l’iceberg nau­fra­geur, au lieu de lui fai­re chan­ger de cap.Le des­si­na­teur uto­pis­te Gébé était beau­coup plus réa­lis­te quand il écri­vait dans L’An 01, au début des années 1970, cet­te for­mu­le pro­vo­can­te :« On arrê­te tout. On réflé­chit. Et c’est pas tris­te. »Un tel pro­pos peut sem­bler déri­soi­re, pour ne pas dire révo­lu­tion­nai­re. Mais tout le res­te, tou­te cet­te réa­li­té qui se mor­cè­le  sous nos yeux, n’est-ce pas  plus déri­soi­re enco­re ?Nous avons tou­te une mul­ti­tu­de de chaî­nes à per­dre. Des dou­ces et des moins douces…Et nous avons un mon­de tout sim­ple­ment viva­ble à recons­trui­re.Ce sera main­te­nant ou jamais...

* Un sim­ple citoyen, Paris, le 25 mai 2015 onreflechit@yahoo.fr

 • Une pre­miè­re ver­sion de ce tex­te est parue le 1er mai 2010 sous le titre « Tita­nic Amer »
sur le Blog de Paul Jorion, consa­cré au déchif­fra­ge de l’actualité éco­no­mi­que (www.pauljorion.com/blog).

• Pour mieux com­pren­dre dans quel mon­de étran­ge nous vivons, on peut lire La  « ratio­na­li­té » du capi­ta­lis­me (dont la pre­miè­re par­tie de ce tex­te est libre­ment ins­pi­rée), de Cor­né­lius Cas­to­ria­dis, dis­po­ni­ble en poche dans Figu­res du pen­sa­ble (1999).

• Le film L’An 01 peut être vu en entier ci-des­sous - tout de sui­te (1h 24). 


La revue Sexpol ressuscitée en DVD !

L’association Mou­ve­ment Inter­na­tio­nal pour une Éco­lo­gie Libi­di­na­le (M.I.E.L.) vient de numé­ri­ser la revue Sex­pol, sexualité/politique et met ain­si à dis­po­si­tion l’ensemble des 39 numé­ros parus de 1975 à 1980, cela dans la for­me ori­gi­na­le. C’est un tra­vail aus­si consi­dé­ra­ble qu’utile, d’autant plus que, tren­te ans après sa dis­pa­ri­tion, Sex­pol était deve­nue introu­va­ble, sinon sur le mar­ché « noir » de quel­ques pro­fi­teurs…

L’association MIEL expli­que ain­si sa démar­che : « L’objectif est d’une part la conser­va­tion d’un patri­moi­ne cultu­rel : une revue de lan­gue fran­çai­se ins­cri­te dans l’histoire des aspi­ra­tions à la liber­té sexuel­le et poli­ti­que, qui ont mar­qué les années 1970.

« Il s’agit d’autre part de ren­dre acces­si­ble aujourd’hui des tex­tes tou­jours d’actualité. En effet depuis les années 1970 la situa­tion poli­ti­co-sexuel­le en Fran­ce (et ailleurs) n’a guè­re évo­lué posi­ti­ve­ment. Pire, elle a même régres­sé sur bien des aspects, tan­dis que le type de dis­cours sur la sexua­li­té qui carac­té­ri­sait Sex­pol a tota­le­ment dis­pa­ru du pay­sa­ge média­ti­que. »

 

Fon­da­teur et direc­teur de Sex­pol, je me réjouis de cet­te ini­tia­ti­ve due à Joce­lyn Pati­nel, ani­ma­teur du MIEL, asso­cia­tion mili­tan­te non lucra­ti­ve qui ain­si, à sa maniè­re, a repris le flam­beau d’une lut­te inces­san­te pour l’épanouissement du gen­re humain – en quoi il res­te bien du tra­vail…

J’espère aus­si que cet­te col­lec­tion res­sus­ci­tée en numé­ri­que pour­ra tou­cher d’anciens lec­teurs – la revue a tiré jusqu’à 20 000 exem­plai­res – ain­si que les mem­bres de l’équipe, une ving­tai­ne, aujourd’hui épar­pillés, per­dus de vue, ou même dis­pa­rus.

Le DVD est mis en ven­te à prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion (plus de 2 000 pages), de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans.

Tous les détails et le bon de com­man­de à par­tir de cet­te page :

http://www.ecologielibidinale.org/fr/miel-revuesexpol-fr.htm

 

Une parcelle d’Histoire

 

« Sex­pol » donc,  com­me sexua­li­té et poli­ti­que. Ques­tion­nez la toi­le et ce blog, à com­men­cer, et vous en appren­drez déjà pas mal sur cet­te revue et sa qua­ran­tai­ne de numé­ros parus de 1975 à 80. Une aven­tu­re à sa façon : cel­le d’une (s)exploration dans le mon­de des vivants, enta­mée par un cer­tain Wil­helm Rei­ch (1897-1957), méde­cin, psy­cha­na­lys­te, freu­dien déviant, mar­xis­te puis dis­si­dent en com­mu­nis­me, scien­ti­fi­que un peu scien­tis­te, juif et mécréant, inclas­sa­ble et éti­que­té « fou », fina­le­ment mort dans un péni­ten­cier état­su­nien. Rac­cour­ci abu­sif pour cer­ner un vrai grand per­son­na­ge, y com­pris jus­que dans ses enfer­re­ments et contra­dic­tions, dans ses enga­ge­ments, ses « folies » : son entiè­re huma­ni­té.

Assez oublié depuis ce siè­cle amné­siant, Rei­ch revient (de loin) com­me les vagues de fond. Michel Onfray lui a offert la tri­bu­ne de son uni­ver­si­té popu­lai­re de Caen et pré­pa­re, sem­ble-t-il, un ouvra­ge sur ce « freu­dis­te héré­ti­que ». Signe des temps, ou signe avant-cou­reur d’une « résur­rec­tion » de celui qui mit les pieds dans pas mal de gamel­les peu ragoû­tan­tes. Rei­ch, en effet, fut par­mi les tout pre­miers des psy­cho­lo­gues à pla­cer la ques­tion socia­le dans l’origine du mal être de l’humanité, ce qui en soi, ne pou­vait que consti­tuer un casus bel­li avec Freud et les salons bour­geois de la Vien­ne des années 20. Tan­dis que la ques­tion sexuel­le, com­me l’avers de la médaille, non sépa­ra­ble, pri­mor­dia­le, se trou­vait pri­se à bras le corps – à pren­dre au pied de la let­tre ! et incluant tout le corps social, corps souf­frant s’il en est et s’il en était alors dans ces années fati­di­ques d’empestement nazi. Ter­ri­fian­te pes­te à laquel­le répon­dait en qua­si symé­trie le cho­lé­ra du sta­li­nis­me, l’une et l’autre qui allè­rent jusqu’à pas­ser ensem­ble un pac­te, avant de s’affronter à la mort com­me un même mons­tre à deux têtes. Rei­ch eut très tôt pres­sen­ti cet­te simi­li­tu­de des extrê­mes, non pas dans leurs ori­gi­nes et dimen­sions tant his­to­ri­ques que socio­lo­gi­ques, mais dans leur essen­ce même, cel­le de la « tota­li­té tota­li­san­te », ce tota­li­ta­ris­me à base d’idéal divi­ni­sé et de pure­té dia­bo­li­sée.

Rei­ch creu­se la ques­tion : com­ment se peut-il que l’homme (il aimait à son pro­pos par­ler d’ « ani­mal humain », ce qui n’est pas ano­din) se lais­se à ce point entraî­ner vers sa pro­pre déchéan­ce et, dans un même élan mor­ti­fè­re, aller jusqu’à sa per­te ? Tou­te l’œuvre écri­te de Rei­ch tour­ne­ra autour de ce « mys­tè­re », depuis Les Hom­mes dans l’État, jusqu’à Écou­te, petit hom­me ! en pas­sant par le fon­da­men­tal Psy­cho­lo­gie de mas­se du fas­cis­me.

Il n’en fal­lait pas plus pour se trou­ver reje­té, détes­té, déni­gré et, diront cer­tains, assas­si­né. Pour le moins, les fas­cis­tes et des psy­cha­na­lys­tes le dénon­cè­rent com­me « com­mu­nis­te et agent de Mos­cou », les com­mu­nis­tes com­me « contre-révo­lu­tion­nai­re agent de la bour­geoi­sie » et tout le mon­de ou pres­que se devait de sus­pec­ter ce pour­fen­deur des reli­gions et de la mora­le répres­si­ve, ce pré­cur­seur de la « révo­lu­tion sexuel­le ».

À l’image d’un Épi­cu­re quel­que deux mil­lé­nai­res avant, Rei­ch fut l’objet vic­ti­mai­re de visions réduc­tri­ces et même de contre­sens quant à sa pen­sée, son action et son œuvre. En rai­son par­ti­cu­liè­re du fait qu’elles por­taient sur la sexua­li­té et la désa­lié­na­tion poli­ti­que. Et que, com­me pour l’épicurisme, le « rei­chis­me » ne pou­vait cor­res­pon­dre à la dépra­va­tion libi­di­neu­se. Tous deux, en fait, se posaient en ques­tion­neurs de la mora­le poli­ti­que et, plus géné­ra­le­ment, en pré­cur­seurs d’un art de vivre reliant l’unique et le col­lec­tif, l’individu et la cité, dans l’harmonie posi­ti­ve des plai­sirs com­me des valeurs mora­les.

C’est à ce prix – celui des contre­sens – que Rei­ch connut une cer­tai­ne gloi­re avec le mou­ve­ment de Mai 68. C’est dans les res­tes des bar­ri­ca­des déblayées qu’une ban­de de jeu­nes uto­pis­tes, bar­dés de leurs espé­ran­ces, ras­sem­blè­rent les pépi­tes lais­sées par les ful­gu­ran­ces rei­chien­nes. Ain­si naquit Sex­pol com­me une revue anti-dog­ma­ti­que. C’était début 75, dans ces années désa­bu­sées impré­gnées des De Gaul­le-Pom­pi­dou-Gis­card, qui menè­rent au sacre de Mit­ter­rand en même temps qu’à la fin d’une « expé­rien­ce ». Conco­mi­tan­ce à décryp­ter, cer­tes. On y trou­ve­ra matiè­re, sans nul­le dou­te, dans cet­te col­lec­tion numé­ri­sée, dans ce CVD et sa modes­te et réel­le par­cel­le d’Histoire.

Gérard Pon­thieu

> > > Voir aus­si :

Il y a 30 ans, la revue Sexpol mariait sexualité et politique


Tunisie. De la vraie nature du sarkozysme

Si on pou­vait en dou­ter, voi­là au moins un point de clar­té que nous aura appor­té la révo­lu­tion tuni­sien­ne : la « bour­de » de la minis­tre des affai­res étran­gè­res n’en était pas une. Cet­te pro-posi­tion était bien cel­le, déci­dée et assu­mée à l’Élysée com­me à Mati­gnon : cel­le de venir en aide direc­te à un régi­me et à un pré­si­dent amis. 

Les plus scep­ti­ques, s’il en res­tait, auront pu être convain­cus ce matin sur Fran­ce inter à la seule l’écoute des bafouillis aus­si péni­bles et tor­dus qu’embarrassés du « conseiller Afri­que » de Saz­ko­zy, Hen­ri Guai­no. Com­me il dit si bien : « C’est trop faci­le, c’est trop faci­le… » tout en pen­sant, com­me dans les bul­les savon­neu­ses de BD « Quel­le mer­das­se, com­ment m’en sor­tir ? »…

Ain­si appa­raît une fois de plus – notam­ment après le trop fameux dis­cours de Dakar – la vraie natu­re du sar­ko­zys­me. A la fois com­me poli­ti­que à dupli­ci­té per­ma­nen­te (refrain « droits de l’homme » et cou­plet don­neur de leçon ; ingé­ren­ce et non-ingé­ren­ce ; bref : gran­deur du bara­tin et déca­den­ce de l’action) et com­me vraie natu­re : une poli­ti­que auto­ri­tai­re sur fond répres­sif dif­fi­ci­le­ment dis­si­mu­lé. Car ce « savoir-fai­re, recon­nu dans le mon­de entier, de nos for­ces de sécu­ri­té [pour] régler des situa­tions sécu­ri­tai­res de ce type » [sic Mme Alliot-Marie, 12 jan­vier 2011], ne dou­tons pas, hélas, de sa fonc­tion pre­miè­re : son uti­li­sa­tion « sécu­ri­tai­re » hors expor­ta­tion, c’est-à-dire à l’intérieur même de notre oli­gar­chie consti­tu­tion­nel­le.


Hen­ri Guai­no
envoyé par fran­cein­ter. - L’info inter­na­tio­na­le vidéo.


Tunisie. Fortes tensions sociales et brutalités policières

La Tuni­sie est en proie à de gra­ves ten­sions socia­les pro­vo­quant des mani­fes­ta­tions et une répres­sion poli­ciè­re des plus bru­ta­les. Un récit nous en est four­ni par la Fédé­ra­tion des Tuni­siens pour une Citoyen­ne­té des deux Rives (FTCR), qui regrou­pe en Fran­ce des Tuni­siens oppo­sés au régi­me de Ben Ali. De son côté, la télé­vi­sion qua­ta­rie El Jazi­ra a lar­ge­ment ren­du comp­te de ces évé­ne­ments com­me le mon­tre l’extrait ci-dessous/

« Le mou­ve­ment  de pro­tes­ta­tion  s’est déclen­ché  à Sidi Bou­zid le ven­dre­di 17 décem­bre après qu’un jeu­ne chô­meur, ven­deur ambu­lant de fruits et légu­mes, s’est immo­lé par le feu. Il venait d’être délo­gé du trot­toir par des poli­ciers. Ain­si a-t-il vou­lu signi­fier qu’il ne lui res­tait aucun espoir pour vivre dans la Tuni­sie des « mira­cles » éco­no­mi­ques, dont le résul­tat est un chô­ma­ge endé­mi­que qui tou­che aujourd’hui en par­ti­cu­lier la jeu­nes­se, sans épar­gner aucu­ne­ment les titu­lai­res d’un diplô­me supé­rieur.

« A par­tir de ce moment, ce sont d’importantes mani­fes­ta­tions de jeu­nes chô­meurs, de pré­cai­res et de tra­vailleurs qui sont des­cen­dues dans la rue. De nom­breu­ses vil­les des alen­tours de Sidi Bou­zid ont rejoint le mou­ve­ment dans un pre­mier temps, puis des vil­les du nord au sud du pays jus­que la capi­ta­le, Tunis, ont don­né à ce mou­ve­ment un carac­tè­re de ras-le-bol géné­ra­li­sé contre le chô­ma­ge, la cher­té de la vie, la cor­rup­tion, l’injustice des poli­ti­ques socia­les et éco­no­mi­ques qui s’est éten­due à tou­tes les régions de la Tuni­sie. Les slo­gans les plus répan­dus y met­tent en cau­se direc­te­ment les choix poli­ti­ques fon­da­men­taux du pou­voir et de l’administration.

« Le régi­me tuni­sien dans une atti­tu­de carac­té­ri­sée par l’autisme a refu­sé d’entendre ces cris de déses­poir. Sa seule répon­se à ce mou­ve­ment paci­fi­que dans un pre­mier temps a été l’utilisation des for­ces de répres­sion. Il en est résul­té la mort par bal­les d’un jeu­ne de 18 ans, et de nom­breux bles­sés. (Lire la sui­te…)


Pétition en faveur du cinéaste iranien Jafar Panahi

En réac­tion à la condam­na­tion à la pri­son du cinéas­te ira­nien Jafar Pana­hi, un col­lec­tif s’est consti­tué autour de pro­fes­sion­nels du ciné­ma et de la cultu­re afin d’organiser pro­tes­ta­tion et soli­da­ri­té. Une péti­tion peut être signée en ligne par tous ceux qui se sen­tent concer­nés par cet­te nou­vel­le attein­te por­tée aux droits de l’homme par le régi­me ira­nien.

« Nous appre­nons avec colè­re et inquié­tu­de le juge­ment du Tri­bu­nal de la Répu­bli­que Isla­mi­que à Téhé­ran, condam­nant très lour­de­ment le cinéas­te ira­nien Jafar Pana­hi. La sen­ten­ce : six ans de pri­son fer­me, vingt ans d’interdiction d’écrire et de réa­li­ser des films, de don­ner des inter­views aux médias, de quit­ter le ter­ri­toi­re et d’entrer en rela­tion avec des orga­ni­sa­tions cultu­rel­les étran­gè­res.

Jafar Pana­hi, condam­né à six ans de pri­son, vingt ans d’interdiction d’écrire et de réa­li­ser des films, de don­ner des inter­views aux médias, de quit­ter le ter­ri­toi­re et d’entrer en rela­tion avec des orga­ni­sa­tions cultu­rel­les étran­gè­res.

« Un autre cinéas­te, Moham­mad Ras­sou­lov, a éga­le­ment été condam­né à six ans de pri­son. Jafar Pana­hi et Moham­mad Ras­sou­lov vont rejoin­dre les nom­breux pri­son­niers qui crou­pis­sent en pri­son en Iran, dans un état de détres­se tota­le. Cer­tains font la grè­ve de la faim, d’autres sont gra­ve­ment mala­des.

« Que repro­che le pou­voir ira­nien à Jafar Pana­hi ? D’avoir conspi­ré contre son pays et mené une cam­pa­gne hos­ti­le au régi­me ira­nien. La véri­té est que Jafar Pana­hi est inno­cent et que son seul cri­me est de vou­loir conti­nuer d’exercer libre­ment son métier de cinéas­te en Iran. Depuis plu­sieurs mois le pou­voir ira­nien a mis en pla­ce contre lui une véri­ta­ble machi­ne de guer­re visant à le détrui­re, à l’enfermer en le contrai­gnant à se tai­re.

« Jafar Pana­hi est cinéas­te et ses films ont été mon­trés dans le mon­de entier. Invi­té par les plus grands fes­ti­vals de ciné­ma (Can­nes, Veni­se, Ber­lin), il est aujourd’hui empê­ché de pour­sui­vre son œuvre de cinéas­te. La lour­de condam­na­tion qui le frap­pe le pri­ve de liber­té, l’empêche phy­si­que­ment et mora­le­ment d’exercer son tra­vail de cinéas­te. Il doit désor­mais se tai­re, s’interdire tout contact avec ses col­lè­gues cinéas­tes en Iran et dans le mon­de entier.

« A tra­vers cet­te condam­na­tion qui frap­pe Jafar Pana­hi, c’est tout le ciné­ma ira­nien qui est mani­fes­te­ment visé.

« Cet­te condam­na­tion nous révol­te et nous scan­da­li­se. Aus­si, appe­lons-nous cinéas­tes, acteurs et actri­ces, scé­na­ris­tes et pro­duc­teurs, tous les pro­fes­sion­nels du ciné­ma ain­si que tous les hom­mes et fem­mes épris de liber­té et pour qui les droits de l’homme sont une cho­se fon­da­men­ta­le, à se join­dre à nous pour exi­ger la levée de cet­te condam­na­tion. »

Rejoi­gnez l’appel aux côtés de : le Fes­ti­val de Can­nes, la SACD, la Ciné­ma­thè­que fran­çai­se, l’ARP, la Ciné­ma­thè­que suis­se, le Fes­ti­val inter­na­tio­nal du film de Locar­no, le Forum des ima­ges, Posi­tif, la SRF, lesCahiers du ciné­ma, Cité­phi­lo (Lil­le), Fran­ce cultu­re, la Mos­tra Inter­na­zio­na­le d’Arte Cine­ma­to­ga­fi­ca di Vene­zia, Cultu­res­fran­ce, la Quin­zai­ne des Réa­li­sa­teurs, Sara­je­vo Film Fes­ti­val, Ciné­ma Gin­dou, Cen­tre Audio­vi­suel Simo­ne de Beau­voir, Cen­tre Cultu­rel Pouya.


Regain de tensions à La Havane. Obama répond à Yoani Sanchez sur le blog Generacion Y

Je reçois des nou­vel­les plu­tôt alar­man­tes de Cuba. Un de mes amis cubains qui par­vient à m’envoyer des cour­riels depuis La Hava­ne – et dont je n’avais pas de nou­vel­les depuis plu­sieurs semai­nes – vient de m’adresser quel­ques lignes dont j’extrais ce pas­sa­ge : « Ici à Cuba, les cho­ses sont super mau­vai­ses. La sur­veillan­ce gou­ver­ne­men­ta­le est énor­me ces jours-ci. Il y a beau­coup de dan­gers. Je ne peux pas t’écrire dans une tel­le situa­tion ». Le même, il y a quel­ques mois me disait sa nou­vel­le espé­ran­ce dans le nou­veau régi­me de Raùl Cas­tro… Il a vite déchan­té.

Autre sujet d’inquiétude fai­sant crain­dre à un retour du « fan­tô­me de 1980 » lors­que de gra­ves ten­sions avaient oppo­sé adver­sai­res et par­ti­sans du régi­me, et que ces der­niers orga­ni­saient des « répu­dia­tions publi­ques » à l’encontre des pre­miers. Il s’agissait alors de dénon­cer publi­que­ment les oppo­sants repé­rés et d’organiser autour d’eux des mani­fes­ta­tions hos­ti­les, voi­re vio­len­tes.

yoani_reinaldo.1259085801.jpgUne mani­fes­ta­tion de ce gen­re s’est pro­dui­te ven­dre­di der­nier dans les rues de La Hava­ne à l’encontre de Rei­nal­do Esco­bar, le mari de Yoa­ni San­chez [pho­to], cet­te résis­tan­te blo­gueu­se dont j’ai par­lé ici der­niè­re­ment. Rei­nal­do a adres­sé une let­tre ouver­te « à l’ex-dictateur Fidel Cas­tro » au sujet des liber­tés bafouées. Il s’est ensui­te ren­du à l’endroit même où, la semai­ne der­niè­re, sa fem­me Yoa­ni avait été enle­vée et moles­tée par des flics en civil. Il était atten­du par un cor­tè­ge hos­ti­le mon­té « spon­ta­né­ment » avec fan­fa­res, for­ces flics en civil et quel­ques dizai­nes de mani­fes­tants criant des slo­gans de sou­tien à Fidel et Raùl, pro­fé­rant des inju­res à l’encontre de Rei­nal­do, le trai­tant com­me d’habitude de ver­mi­ne [gusa­no] et le mena­çant phy­si­que­ment. Fina­le­ment il a été extir­pé par des flics en civil qui l’ont ensui­te relâ­ché.

De son côté, à par­tir de son blog, Gene­ra­cion Y, Yoa­ni a adres­sé deux séries de sept ques­tions à Raul Cas­tro et à Bara­ck Oba­ma sur les condi­tions d’un rap­pro­che­ment poli­ti­que cuba­no-amé­ri­cain. Si l’un n’a pas répon­du (devi­nez qui), l’autre si – cer­tes en ter­mes fort pesés, mais qui ont fait sen­sa­tion dans les milieux cubains infor­més – ceux du pou­voir, bien sûr. Les répon­ses du pré­si­dent US se trou­vent sur le blog de Yoa­ni San­chez . Elle et son mari devien­nent des oppo­sants d’autant plus encom­brants que leur noto­rié­té est désor­mais consi­dé­ra­ble, sur­tout à l’étranger. Cet­te jeu­ne fem­me fait mon­tre d’un grand cou­ra­ge, à l’égal des oppo­sants his­to­ri­ques qu’ont été, sous d’autres cieux du com­mu­nis­me radieux, les Havel, Wale­sa, Plioucht­ch, Bou­kovs­ki, Gri­go­ren­ko... sans oublier, à Cuba cet­te fois, les innom­bra­bles Val­la­da­res, Matos, Rei­nal­do Arei­nas et jusqu’à la pro­pre fille de Fidel, Ali­na Fer­nan­dez.


CUBA. Enlèvement style camorra à La Havane

yoani_sanchez.1258734486.gif À Cuba, Yoa­ni Sán­chez [pho­to] est aujourd’hui l’une des plus cou­ra­geu­ses résis­tan­tes à la dic­ta­tu­re cas­tris­te. Son blog, Gene­ra­cion Y – seule­ment lisi­ble à l’extérieur de l’île – témoi­gne au quo­ti­dien des dif­fi­cul­tés de vivre des Cubains et de la répres­sion qui les frap­pe au moin­dre signe de désac­cord. Mani­fes­ter, même paci­fi­que­ment, à Cuba relè­ve de l’héroïsme. Yoa­ni, pré­ci­sé­ment, se ren­dait à une mani­fes­ta­tion contre la vio­len­ce du régi­me (voir la vidéo), quand elle a été enle­vée et bat­tue par des sbi­res en civil et en voi­tu­re bana­li­sée. Son récit ci-des­sous est édi­fiant.

Yoa­ni est deve­nue la bête noi­re du régi­me par son blog dif­fu­sé sur tou­te la toi­le, sauf à Cuba où l’internet se trou­ve des plus cade­nas­sés au mon­de. Tren­te deux ans, diplô­mée de phi­lo­lo­gie, Yoa­ni San­chez espé­rait il y a quel­ques semai­nes obte­nir un visa pour assis­ter à la remi­se d’un prix de jour­na­lis­me décer­né par la Colum­bia Uni­ver­si­ty de New York. Refus caté­go­ri­que. Un de plus. Yoa­ni a atteint un tel niveau de noto­rié­té inter­na­tio­na­le qu’elle déran­ge vrai­ment le régi­me. De même que le rocker Gor­ki Agui­la, main­tes fois empri­son­né, deve­nu très emblé­ma­ti­que auprès des jeu­nes Cubains.

Consul­ter le blog Gene­ra­cion Y (tra­duit en fran­çais et en une dizai­ne de lan­gues) serait salu­tai­re aux néga­tion­nis­tes pro-cas­tris­tes. Mais ils conti­nuent, par défi­ni­tion, à ne rien vou­loir consi­dé­rer qui ébran­le­rait leur mytho­lo­gie. Cuba, à bien des égards, est com­pa­ra­ble à l’ancienne Alle­ma­gne de l’Est, Sta­si et Mur y com­pris. Sauf que le mur cubain, océa­ni­que, entou­re la tota­li­té du pays.

Pas loin de la rue 23, jus­te à la roton­de de l’avenue des Pré­si­dents, nous avons vu arri­ver dans une voi­tu­re noi­re, de fabri­ca­tion chi­noi­se, trois incon­nus tra­pus. « Yoa­ni, entre dans la voi­tu­re » m’a dit l’un d’entre eux, tan­dis qu’il me ser­rait for­te­ment le poi­gnet. Les deux autres entou­raient Clau­dia Cade­lo, Orlan­do Luís Par­do Lazo et une amie qui nous accom­pa­gnait à une mani­fes­ta­tion contre la vio­len­ce. Par une de ces iro­nies de la vie, au lieu d’une jour­née de paix et de soli­da­ri­té, c’est une après-midi char­gée de coups, de cris et d’insultes qui nous atten­dait. Les « agres­seurs » ont appe­lé une patrouille qui a emme­né les deux autres filles. Orlan­do et moi étions condam­nés à la voi­tu­re et ses pla­ques d’immatriculation jau­ne*, au ter­rain épou­van­ta­ble de l’illégalité et à l’impunité digne de l’Armageddon.

J’ai refu­sé de mon­ter dans la Gee­ly brillan­te et nous avons exi­gé qu’ils nous mon­trent une iden­ti­fi­ca­tion ou un ordre judi­ciai­re pour nous ame­ner. Com­me c’était à espé­rer, ils n’ont mon­tré aucun papier qui jus­ti­fie­rait de la légi­ti­mi­té de notre arres­ta­tion. Les curieux com­men­çaient à arri­ver et j’ai crié « Au secours ! Ces hom­mes veu­lent nous enle­ver ». Mais ces hom­mes ont arrê­té ceux qui vou­laient inter­ve­nir d’un cri qui affi­chait avec évi­den­ce la signi­fi­ca­tion idéo­lo­gi­que de l’opération : « Ne vous mêlez pas de ça, ce sont des contre-révo­lu­tion­nai­res ». Devant notre résis­tan­ce ver­ba­le, ils ont pris le télé­pho­ne pour deman­der à quelqu’un qui devait être leur chef « Qu’est-ce qu’on fait ? Il ne veu­lent pas mon­ter dans la voi­tu­re ». J’imagine que de l’autre côté la répon­se à été tran­chan­te car s’en est sui­vie une rouée de coups et de bous­cu­la­des. Ils m’ont por­tée, la tête en bas, et ont essayé de me four­rer dans l’auto. Je me suis agrip­pée à la por­te… J’ai pris des coups sur les join­tu­res de mes mains… J’ai réus­si à pren­dre un papier que l’un d’entre eux por­tait dans sa poche et l’ai mis dans ma bou­che. Nou­vel­le rouée de coups pour que je ren­de le docu­ment.

Orlan­do se trou­vait déjà dedans, immo­bi­li­sé par une clé de kara­té qui le tenait avec la tête pla­quée au sol. L’un des hom­mes a mis son genou sur ma poi­tri­ne pen­dant que l’autre, depuis le siè­ge avant, me tapait sur les reins et la tête pour que j’ouvre la bou­che et que je lâche le papier. Pen­dant un moment, j’ai pen­sé que je ne sor­ti­rai jamais de cet­te voi­tu­re. « C’est fini, Yoa­ni », « Fini les conne­ries » disait celui assis à côté du chauf­feur qui me tirait des che­veux. Sur le siè­ge arriè­re, un spec­ta­cle bizar­re se dérou­lait : mes jam­bes vers le haut, mon visa­ge rou­gi par la ten­sion et mon corps endo­lo­ris. De l’autre côté, Orlan­do réduit par un pro de la raclée. Je n’ai pu que viser ses tes­ti­cu­les, à tra­vers son pan­ta­lon, dans un acte déses­pé­ré. J’ai enfon­cé mes ongles, en sup­po­sant qu’il conti­nue­rait à m’écraser la poi­tri­ne jusqu’au der­nier souf­fle. « Tue-moi d’une bon­ne fois », je lui ai crié avec ce qui res­tait de ma der­niè­re inha­la­tion. Celui de l’avant a alors aver­ti le plus jeu­ne : « Lais­se-la res­pi­rer ».

J’entendais Orlan­do hale­ter pen­dant que les coups conti­nuaient à pleu­voir. J’ai cal­cu­lé la pos­si­bi­li­té d’ouvrir la por­te et de sau­ter dehors, mais il n’y avait pas de poi­gnée à l’intérieur. Nous étions à leur mer­ci, mais enten­dre la voix d’Orlando me redon­nait du cou­ra­ge. Il m’a dit après que cela avait été la même cho­se pour lui : mes mots entre­cou­pés lui disaient « Yoa­ni est enco­re vivan­te ». On nous a lais­sés éta­lés et endo­lo­ris dans une rue de La Tim­ba*. Une fem­me s’est appro­chée « Qu’est-ce qui vous est arri­vé ? »… « Un enlè­ve­ment », j’ai réus­si à dire. Nous avons pleu­ré, dans les bras l’un de l’autre, au milieu de la rue. Je pen­sais à Teo. Mon Dieu, com­ment vais-je lui expli­quer tous ces bleus ? Com­ment vais-je lui dire qu’il vit dans un pays où se pas­sent des cho­ses pareilles ? Com­ment le regar­der et lui racon­ter que sa mère a été agres­sée en plei­ne rue car elle écrit un blog et met ses opi­nions en octets ? Com­ment lui décri­re l’expression des­po­ti­que qui ani­mait ceux qui nous ont mis de for­ce dans cet­te voi­tu­re, le plai­sir que l’on voyait sur leur visa­ge quand ils nous bat­taient, quand ils sou­le­vaient ma jupe et me traî­naient à moi­tié nue jusqu’à la voi­tu­re.

J’ai pu voir, néan­moins, le degré de ner­vo­si­té de nos atta­quants, leur peur devant ce qui leur est nou­veau, devant ce qu’ils ne peu­vent pas détrui­re car ils ne le com­pren­nent pas. La ter­reur mas­quée sous la bra­va­de de ceux qui savent que leurs jours sont comp­tés.

Notes de tra­duc­tion :

Les pla­ques d’immatriculation jau­ne sont cel­les des voi­tu­res de par­ti­cu­liers.

La Tim­ba – Quar­tier chaud de La Hava­ne, pro­che de l’endroit où ils ont été enle­vés.

Tra­duit par Susa­na GORDILLO et Pier­re HABERER.

Note de l’éditeur du blog: La vidéo mon­tre la mani­fes­ta­tion à laquel­le Yoa­ni a été empê­chée d’assister


Cuba s’est ouvert au monde, mais pas à son peuple

Cor­res­pon­dan­ce de « Azul » à La Hava­ne

« Que Cuba s’ouvre au mon­de et que le mon­de s’ouvre à Cuba ! » C’est par ces paro­les que le pape Jean-Paul II, en 1998, a ter­mi­né sa visi­te à Cuba. Je me sou­viens enco­re de ces beaux mots qui ont rem­pli d’espoir des mil­lions de Cubains et dans les­quels le mon­de a vu un mes­sa­ge d’espoir. Depuis, Cuba a en effet mon­tré quel­ques avan­cées : le régi­me a éta­bli des rela­tions avec 192 pays du mon­de ; il a per­mis l’entrée de capi­taux étran­gers dans les affai­res de l’île ; il a entre­pris un pro­gram­me d’aide huma­ni­tai­re pour éli­mi­ner les mala­dies, la faim et l’inégalité socia­le… dans cer­tains pays d’Amérique lati­ne, notam­ment le Vene­zue­la, la Boli­vie, et l’Équateur.

C’est ain­si que Cuba, dans ces pays, a aidé à for­mer des mil­liers de méde­cins ; à libé­rer de l’analphabétisme des mil­lions de citoyens ; a construit quel­ques hôpi­taux. Sur le plan géo­po­li­ti­que, Cuba a signé pres­que tous trai­tés et accords de l’ONU.

Autant de signes qui pour­raient paraî­tre plus que suf­fi­sants pour démon­trer au mon­de à quel point Cuba a pu répon­dre aux espé­ran­ces papa­les…

MAIS à Cuba même, pour le peu­ple cubain, il en est tout autre­ment !

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Par exem­ple, seule­ment la moi­tié des consul­ta­tions médi­ca­les peu­vent être tenues, fau­te de méde­cins et de spé­cia­lis­tes. Le pays enre­gis­tre plus de vingt ans de retard dans la construc­tion d’hôpitaux et plu­sieurs chan­tiers en cours sont arrê­tés depuis des années.

Le sys­tè­me édu­ca­tif tra­ver­se une tel­le cri­se que le niveau d’espagnol ensei­gné y est au plus bas, de même qu’en his­toi­re et en mathé­ma­ti­ques.

Le régi­me n’est pas par­ve­nu à assu­rer à sa popu­la­tion une nour­ri­tu­re cor­rec­te, et cela après des années d’un sys­tè­me de dis­tri­bu­tion contrô­lée des ali­ments. Les besoins ali­men­tai­res de base du peu­ple cubain ne sont pas satis­faits.

Cuba a vou­lu hono­rer des accords avec l’ONU, mais n’a pas tenu ses enga­ge­ments envers son pro­pre peu­ple. Alors que le peu­ple devait voir sa situa­tion s’améliorer, les cho­ses ont empi­ré pour lui, sans que cet­te réa­li­té soit per­çue à l’extérieur.

Qu’importe au peu­ple cubain que son pays s’ouvre au mon­de s’il ne lui res­te, dans son île, qu’à rêver à des jours meilleurs.

« Azul »

Traduit par GP.
Photo ©gp : Un marché « libre » dans Centro Habana .

Cuba. Une photographe dissidente détenue pour « dangerosité sociale prédélictueuse »

Déjà inter­pel­lée trois fois en mai der­nier, la pho­to­gra­phe María Néli­da López Báez, a été arrê­tée le 16 juin par la Sécu­ri­té cubai­ne. Le Cen­tro de Infor­ma­ción Hable­mos Press (CIH-PRESS, col­lec­tif de jour­na­lis­tes de La Hava­ne), pour lequel elle tra­vaillait se trou­ve dans l’ignorance du lieu et des condi­tions de sa déten­tion.

A sept heu­res du matin le 16 juin (heu­re loca­le), selon le CIH-PRESS, le fils de María Néli­da López Báez a reçu la visi­te d’une fem­me qui lui a remis un por­te­feuille et quel­ques objets appar­te­nant à sa mère. La visi­teu­se lui a confié que la pho­to­gra­phe venait d’être arrê­tée par la Sécu­ri­té de l’État alors qu’elle se ren­dait dans les locaux du CIH-PRESS. Le lieu de déten­tion n’est pas connu. La jour­na­lis­te est sous le coup d’une pro­cé­du­re pour « dan­ge­ro­si­té socia­le pré­dé­lic­tueu­se ».

Cet­te dis­po­si­tion aber­ran­te, exor­bi­tan­te du droit le plus élé­men­tai­re, est une inven­tion cubai­ne très uti­li­sée contre les dis­si­dents. En consa­crant le délit d’intention, cet­te pro­cé­du­re per­met de condam­ner un indi­vi­du même s’il n’a com­mis aucun délit, au nom de la « mena­ce poten­tiel­le » qu’il repré­sen­te­rait pour la socié­té ! Trois jour­na­lis­tes ont été condam­nés depuis 2006 pour ce motif à des pei­nes allant de trois à qua­tre ans de pri­son : Oscar Sán­chez Madán, cor­res­pon­dant du site Cuba­net, Ramón Veláz­quez Toran­so, de l’agence Liber­tad, et Ray­mun­do Per­digón Bri­to, de l’agence Yaya­bo Press.

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San­tia­go de Cuba, 2008 © g.ponthieu

À Cuba, esti­me Repor­ters sans fron­tiè­res, « l’heure est à nou­veau à la répres­sion et à la cen­su­re contre les dis­si­dents et les jour­na­lis­tes. On com­prend mieux, dans ce contex­te, pour­quoi le régi­me trai­te par le mépris la réin­té­gra­tion de Cuba à l’Organisation des États amé­ri­cains (OEA), récem­ment obte­nue grâ­ce aux efforts des autres pays d’Amérique lati­ne. Ce pro­ces­sus impli­que­rait le res­pect des liber­tés fon­da­men­ta­les, une pers­pec­ti­ve visi­ble­ment into­lé­ra­ble pour la der­niè­re dic­ta­tu­re du conti­nent. La déten­tion et la pos­si­ble condam­na­tion de María Néli­da López Báez le démon­trent. La com­mu­nau­té inter­na­tio­na­le doit se mobi­li­ser pour la libé­ra­tion des pri­son­niers poli­ti­ques cubains ».

Par­mi les dix-neuf condam­nés lors du « Prin­temps noir » de mars 2003 figu­re un autre pho­to­gra­phe, Omar Rodrí­guez Salu­des, de Nue­va Pren­sa, qui a éco­pé de la pei­ne la plus lour­de: vingt-sept ans de pri­son.

Le CIH-PRESS a éga­le­ment fait savoir que son jeu­ne cor­res­pon­dant à Guan­ta­na­mo, Enyor Díaz Allen, a été condam­né à un an de pri­son pour « outra­ge ». Il est empri­son­né depuis le 3 mai, date de la Jour­née inter­na­tio­na­le… de la liber­té de la pres­se.

Cuba comp­te actuel­le­ment 24 jour­na­lis­tes empri­son­nés, dont le cor­res­pon­dant de Repor­ters sans fron­tiè­res, Ricar­do Gonzá­lez Alfon­so, fon­da­teur de la revue De Cuba et lau­réat du Prix 2008 de l’organisation, condam­né en mars 2003 à vingt ans de pri­son.

Sour­ces : Repor­ters sans fron­tiè­res et Échan­ge inter­na­tio­nal de la liber­té d’expression (IFEX, Toron­to).


Cuba. Le journaliste Alberto Santiago Du Bouchet condamné à trois ans de prison

Alber­to San­tia­go Du Bou­chet, cor­res­pon­dant à La Hava­ne de l’agence de pres­se indé­pen­dan­te, Haba­na Press, a été condam­né ce 12 mai à trois ans de pri­son. Il avait été arrê­té le 18 avril, offi­ciel­le­ment pour « outra­ge ».

Jugé à la hâte deux jours après son incar­cé­ra­tion, Alber­to San­tia­go Du Bou­chet a peu de chan­ce de voir sa pei­ne infir­mée. L’avocat qui a inter­je­té appel de la condam­na­tion n’a même pas pu l’assister en pre­miè­re ins­tan­ce. Alber­to San­tia­go Du Bou­chet est le vingt-qua­triè­me jour­na­lis­te empri­son­né à Cuba, le qua­triè­me depuis que Raúl Cas­tro a assu­mé la pré­si­den­ce du Conseil d’État, en juillet 2006. Pour Repor­ters sans fron­tiè­res, « mal­gré la tran­si­tion, l’île tient tou­jours son rang de deuxiè­me pri­son du mon­de pour les jour­na­lis­tes ».

Ce jour­na­lis­te dis­si­dent a déjà pur­gé une pei­ne d’un an de pri­son pour un motif simi­lai­re, d’août 2005 à août 2006. « Son incar­cé­ra­tion, com­men­te RSF, inter­vient dans un contex­te de coup d’arrêt aux mesu­res d’ouverture enga­gées par Raúl Cas­tro après son acces­sion offi­ciel­le à la tête de l’État, en février 2008. Ain­si, les jour­na­lis­tes dis­si­dents se heur­tent à nou­veau à des dif­fi­cul­tés pour accé­der à Inter­net dans les hôtels. Les har­cè­le­ments de la Sécu­ri­té de l’État ne ces­sent plus. Le régi­me a repris la voie de la répres­sion après avoir cher­ché davan­ta­ge de res­pec­ta­bi­li­té auprès de la com­mu­nau­té inter­na­tio­na­le. Ce dou­ble jeu ne sau­rait tenir long­temps ».

Vingt-qua­tre jour­na­lis­tes sont actuel­le­ment déte­nus à Cuba. Trois d’entre eux, depuis la tran­si­tion de juillet 2006, ont été empri­son­nés sur la base de l’article du code pénal cubain punis­sant la “dan­ge­ro­si­té socia­le pré­dé­lic­tueu­se”, qui per­met d’incarcérer un indi­vi­du même s’il n’a com­mis aucun délit.

C’est à la sui­te d’un échan­ge ver­bal avec un offi­cier de poli­ce, le 18 avril à Arte­mi­sa (pro­vin­ce de La Hava­ne), qu’Alberto San­tia­go Du Bou­chet a été conduit au com­mis­sa­riat de la vil­le. Les cir­cons­tan­ces de son arres­ta­tion res­tent mal connues. Le jour­na­lis­te avait été plu­sieurs fois mena­cé de retour­ner en pri­son après sa libé­ra­tion, en août 2006, en rai­son de ses acti­vi­tés au sein de la pres­se dis­si­den­te.

Par ailleurs, une mena­ce de condam­na­tion à qua­tre ans de pri­son – tou­jours pour “dan­ge­ro­si­té socia­le pré­dé­lic­tueu­se” – a été adres­sée, le 7 mai 2009, à Lisbán Hernán­dez Sán­chez, 27 ans, du bureau d’information de la Com­mis­sion Mar­tia­na. Des agents de la Sécu­ri­té de l’État se sont ren­dus au domi­ci­le du jeu­ne jour­na­lis­te pour l’avertir, selon le site Payo­li­bre.

Sur les 24 jour­na­lis­tes aujourd’hui déte­nus à Cuba, 19 ont été arrê­tés lors du “Prin­temps noir” de mars 2003 et condam­nés pour leurs seules opi­nions à des pei­nes com­pri­ses entre qua­tor­ze et vingt-sept ans de pri­son. Par­mi eux, Ricar­do Gonzá­lez Alfon­so, direc­teur de la revue De Cuba, le cor­res­pon­dant de Repor­ters sans fron­tiè­res, libé­ra­ble en 2023.

[Sour­ces : RSF, Paris et Échan­ge inter­na­tio­nal de la liber­té d’expression, Otta­wa (IFEX)]


Avis de gros temps sur la démocratie

Mon vieux pote Ber­nard Lan­glois consa­cre pres­que tout son Bloc-notes dans Poli­tis de cet­te semai­ne à un sujet que je me devais de trai­ter ici-même : le fas­cis­me ram­pant qui s’insinue dans nos quo­ti­diens com­me des cafards dans des arriè­re-cui­si­ne pas pro­pres.

Lan­glois inti­tu­le sa chro­ni­que « L’heure du lai­tier » et on devi­ne tout de sui­te qu’il ne cau­se pas de la cri­se agri­co­le. Il par­le pré­ci­sé­ment de ces opé­ra­tions poli­ciè­res fachoï­des qui se mul­ti­plient com­me jamais depuis que nous vivons en Nou­veau régi­me. A preu­ve, la haus­se phé­no­mé­na­le du nom­bre des gar­des à vue enre­gis­trées dans notre beau pays. Dans son récent rap­port, l’Observatoire natio­nal de la délin­quan­ce (OND) poin­te une haus­se de 35,42 % en cinq ans, plus rapi­de que le nom­bre de per­son­nes pour­sui­vies en jus­ti­ce (22,56 % durant la même pério­de). D’après ce rap­port, 577 816 gar­des à vue ont eu lieu en 2008 contre 426 671 en 2003. Une for­te haus­se, qui concer­ne éga­le­ment les per­son­nes mises en cau­se, c’est-à-dire pour­sui­vies en jus­ti­ce, dont le nom­bre a bon­di de 956 423 à 1 172 393. [Le Mon­de, 12/05/09].

Des chif­fres qui tou­te­fois ne disent rien de la natu­re des vio­len­ces, humi­lia­tions, inju­res et sadis­mes en tout gen­re pra­ti­quées par les « garants de l’ordre répu­bli­cain ». Bref, j’en reviens au papier de Lan­glois et même que je vais ci-des­sous le pom­per allé­gre­ment, ce qui n’interdit pas de lire le res­te de sa chro­ni­que et de Poli­tis – au contrai­re.

« […] On annon­çait ce lun­di midi que trois « pro­ches » de Julien Cou­pat avaient été arrê­tés dans la région rouen­nai­se et pla­cés en gar­de à vue. À 14 heu­res, alors que je m’attaque à la rédac­tion de ce pré­sent bloc-notes, un coup de fil m’apprend qu’un autre coup de filet a pêché, à For­cal­quier, qua­tre autres sus­pects de la « mou­van­ce », dont Johan­na et Fran­çois Bou­char­deau. Direc­tion Mar­seille pour inter­ro­ga­toi­re à l’hôtel de poli­ce (« l’Évêché », com­me on conti­nue de dire là-bas, eu égard aux ancien­nes fonc­tions de cet édi­fi­ce qui sur­plom­be le Vieux Port, et où l’on dis­tri­bue main­te­nant plus sou­vent des tor­gno­les que des béné­dic­tions). En matiè­re de ter­ro­ris­me, puis­que c’est dans cet­te caté­go­rie qu’on a clas­sé l’affaire qui nous occu­pe, tous ces bra­ves gens peu­vent res­ter en gar­de à vue jusqu’à 96 heu­res, une paille ! Ain­si, le pou­voir judi­ciai­re conti­nue de s’acharner sur des citoyens aux­quels, jusqu’à preu­ve du contrai­re, on ne peut repro­cher que des faits qui relè­vent de la liber­té de pen­ser et de mani­fes­ter. Voyons voir : je ne connais pas les embas­tillés de la région rouen­nai­se, mais je connais bien ceux de For­cal­quier.

« Fran­çois Bou­char­deau fut long­temps (depuis l’adolescence, dans les années 1970) un des piliers de la célè­bre com­mu­nau­té de Lon­go Maï, dont le cen­tre est situé sur la col­li­ne Zin­zi­ne, pro­che de Limans, à quel­ques kilo­mè­tres de For­cal­quier. Il l’a quit­tée depuis quel­ques années pour pren­dre la direc­tion de HB édi­tions, fon­dée par sa mère, l’ancienne minis­tre de l’Environnement Huguet­te Bou­char­deau, dont il a ins­tal­lé le siè­ge à For­cal­quier même. Sa fem­me, Johan­na, et leurs deux enfants vivent tou­jours dans la com­mu­nau­té, où l’on ne se bor­ne pas à culti­ver les ter­res ari­des de la Hau­te-Pro­ven­ce : depuis tou­jours, né de l’éruption de Mai 68, le pro­jet lon­go­maïen est poli­ti­que, et prô­ne et pra­ti­que (dans la vie quo­ti­dien­ne, les rap­ports de pro­duc­tion et d’échanges, par l’exemple vivant, l’essaimage, la trans­mis­sion, la pro­pa­gan­de écri­te et ora­le – Radio Zin­zi­ne (1) est une sta­tion de qua­li­té qui rayon­ne sur la région – et tous autres moyens légaux et non vio­lents) un mode de vie et d’organisation socia­le en rup­tu­re avec la socié­té capi­ta­lis­te. Inter­na­tio­na­lis­me, auto­ges­tion, soli­da­ri­té, par­ta­ge, tiers-mon­dis­me : tou­tes ces cho­ses, là, qui furent au coeur d’un idéal de gau­che quand la gau­che avait un idéal. Des gau­chis­tes, quoi.

« Le rap­port avec les incul­pés de Tar­nac ? Dans la pra­ti­que, je l’ignore. Dans la vision du mon­de, le rejet de la socié­té mar­chan­de, la recher­che et la pra­ti­que d’un mode de vie dif­fé­rent, il est évi­dent. Lors­que l’affaire de Tar­nac a écla­té, sou­ve­nez-vous, j’avais du res­te fait un paral­lè­le entre les deux grou­pes. C’est donc tout natu­rel­le­ment que s’est immé­dia­te­ment posée la ques­tion de la soli­da­ri­té entre Lon­go Maï et Julien Cou­pat et ses amis. Ou plu­tôt qu’elle s’est impo­sée d’elle-même : dans le mou­ve­ment de sou­tien aux incul­pés qui s’est mis en pla­ce au plan natio­nal, nos Pro­ven­çaux (inter­lo­pes, mais Pro­ven­çaux quand même !) n’ont pas été les der­niers à se mobi­li­ser. Et les Bou­char­deau en par­ti­cu­lier, qui ont repré­sen­té Lon­go Maï dans les diver­ses réunions de coor­di­na­tion des comi­tés de sou­tien […]

« On en est là, les amis. On le savait déjà pour ce qui concer­ne l’aide aux migrants clan­des­tins (quoi qu’en dise le traî­tre emblé­ma­ti­que du gou­ver­ne­ment), mais c’est vrai en géné­ral pour tou­te for­me de sou­tien à des mili­tants en but­te à la poli­ce et à la jus­ti­ce : la soli­da­ri­té est désor­mais un délit. Peut-être même bien un cri­me ? Va savoir ! Ter­ro­ris­me, ce mot bien fait pour pani­quer le peu­ple, qu’on ne devrait employer qu’avec d’infinies pré­cau­tions, est mis à tou­tes les sau­ces. On s’en par­fu­me le bat­tle-dress, on s’en gar­ga­ri­se le goi­tre, on alliot-mari­se tou­te la vie socia­le. Bien­tôt, on ne sera plus dans ce qui est cen­sé carac­té­ri­ser une démo­cra­tie, selon la for­mu­le bien connue : « Une socié­té où, quand on son­ne à votre por­te à 6 heu­res du matin, c’est le lai­tier ! » Pour Fran­çois et Johan­na et les deux jeu­nes enchris­tés avec eux, com­me pour les gens de Rouen, et peut-être d’autres enco­re, ailleurs, ce matin ce n’était pas le lai­tier, mais la poli­ce judi­ciai­re. »

Lan­glois évo­que la fli­caille de Mar­seille. Elle est tri­ple­ment d’actualité. Outre cet­te affai­re-là, cel­le de l’enseignant et son « Sar­ko­zy, je te vois ! » qui élec­tri­se et la for­ce publi­que et le pro­cu­reur de la Répu­bli­que – lequel ne craint pas le ridi­cu­le en requé­rant 100 euros d’amende ! L’autre, le pla­ce­ment en gar­de à vue – et enco­re une ! – au com­mis­sa­riat Noailles de Mar­seille, pen­dant plus de 24 heu­res, d’un syn­di­ca­lis­te de la CGT, Char­les Hoa­reau, sui­te à une sim­ple convo­ca­tion dans une affai­re de conflit social.

N’allons pas en infé­rer qu’il y a du Sar­ko dans tout ça – d’ailleurs l’ « Ély­sée » dément être inter­ve­nu en quoi que ce soit… Pas besoin : c’est la for­ce du pou­voir exces­sif de condui­re ses agents (sbi­res ou seule­ment zélés ser­vi­teurs) à inté­rio­ri­ser les ordres d’En-Haut sans qu’ils aient à être expres­sé­ment for­mu­lés. L’état démo­cra­ti­que réel d’un régi­me se mesu­re pré­ci­sé­ment à l’aune de tels débor­de­ments répres­sifs et au fait qu’un État les tolè­re. C’est le meilleur baro­mè­tre de la pres­sion auto­ri­tai­re. Ces temps-ci, la météo poli­ti­que n’annonce rien de bon.

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(1) Vous me direz que je ne man­que pas d’air en pom­pant un confrè­re de maniè­re aus­si éhon­tée. J’ai une excu­se et même deux : 1) Pour­quoi retis­ser une lai­ne d’aussi hau­te lice ? 2) Sur­tout quand le tis­se­rand est consen­tant.

(2) Radio Zin­zi­ne Info, 04300 Limans, www.radiozinzine.org et Lon­go maï, Révol­te et uto­pie après 1968, vie et auto­ges­tion dans les coopé­ra­ti­ves euro­péen­nes, Bea­triz Graf, The­sis ars his­to­ri­ca, 176 p. Écri­re à : trixiegraf@yahoo.fr


Fascisme ordinaire. « Monsieur Vadrot ? L’accès du Jardin des Plantes vous est interdit »

Jour­na­lis­te à Poli­tis et char­gé de cours à Paris-VIII, Clau­de-Marie Vadrot, racon­te l’inquiétante mésa­ven­tu­re qui vient de lui arri­ver ce 17 avril. Une his­toi­re qui rap­pel­le un temps où l’on par­lait de « fas­cis­me ordi­nai­re ». Au Jar­din des Plan­tes, dira-t-on, il est nor­mal que repous­sent même les mau­vai­ses her­bes.


« Je suis inquiet, très, très inquiet.. Ven­dre­di der­nier,
à titre de soli­da­ri­té avec mes col­lè­gues ensei­gnants de l’Université de Paris 8 enga­gés, en tant que titu­lai­res et cher­cheurs de l’Éducation natio­na­le, dans une oppo­si­tion dif­fi­ci­le à Valé­rie Pécres­se, j’ai déci­dé de tenir mon cours sur la bio­di­ver­si­té et l’origine de la pro­tec­tion des espè­ces et des espa­ces, que je don­ne habi­tuel­le­ment dans les locaux du dépar­te­ment de Géo­gra­phie (où j’enseigne depuis 20 ans), dans l’espace du Jar­din des Plan­tes (Muséum Natio­nal d’Histoire Natu­rel­le), là où fut inven­tée la pro­tec­tion de la natu­re. Une façon, avec ce «cours hors les murs», de fai­re décou­vrir ces lieux aux étu­diants et d’être soli­dai­re avec la gro­gne actuel­le mais sans les péna­li­ser avant leurs par­tiels.

Mar­di, arri­vé à 14 h 30, avant les étu­diants, j’ai eu la sur­pri­se de me voir inter­pel­ler dès l’entrée fran­chie par le chef du ser­vi­ce de sécu­ri­té? Tout en consta­tant que les deux por­tes du 36 rue Geof­froy Saint Hilai­re étaient gar­dées par des vigi­les.

– «Mon­sieur Vadrot ? ». - euh... oui - Je suis char­gé de vous signi­fier que l’accès du Jar­din des Plan­tes vous est inter­dit. - Pour­quoi ?? - Je n’ai pas à vous don­ner d’explication.

– Pou­vez vous me remet­tre un papier me signi­fiant cet­te inter­dic­tion ?? - Non, les mani­fes­ta­tions sont inter­di­tes dans le Muséum - Il ne s’agit pas d’une mani­fes­ta­tion, mais d’un cours en plein air, sans la moin­dre pan­car­te - C’est non.

Les étu­diants, qui se bala­dent déjà dans le jar­din, revien­nent vers l’entrée, le lieu du ren­dez-vous. Le cours se fait donc, pen­dant une heu­re et demie, dans la rue, devant l’entrée du Muséum. Un cours qui por­te sur l’histoire du Muséum, l’histoire de la pro­tec­tion de la natu­re, sur Buf­fon. A la fin du cours, je deman­de à nou­veau à entrer pour effec­tuer une visi­te com­men­tée du jar­din. Nou­veau refus, seuls les étu­diants peu­vent entrer, pas leur ensei­gnant. Ils entrent et, je déci­de de ten­ter ma chan­ce par une autre grille, rue de Buf­fon, où je retrou­ve des mem­bres du ser­vi­ce de sécu­ri­té qui, pos­sé­dant mani­fes­te­ment mon signa­le­ment, com­me les pre­miers, m’interdisent à nou­veau l’entrée.

Évi­dem­ment, je finis pas me fâcher et exi­ge, sous pei­ne de bous­cu­ler les vigi­les, la pré­sen­ce du direc­teur de la sur­veillan­ce du Jar­din des Plan­tes. Com­me le scan­da­le mena­ce il finit par arri­ver. D’abord par­fai­te­ment mépri­sant, il finit pas me réci­ter mon CV et le conte­nu de mon blog. Cela com­men­ce à res­sem­bler à un pro­cès poli­ti­que, avec des­crip­tions de mes opi­nions, faits et ges­tes. D’autres ensei­gnants du dépar­te­ment de Géo­gra­phie, dont le direc­teur Oli­vier Archam­beau, pré­si­dent du Club des Explo­ra­teurs, Alain Bué et Chris­tian Weiss, insis­tent et mena­cent d’un scan­da­le. Le direc­teur de la Sur­veillan­ce, qui me dit agir au nom du Direc­teur du Muséum (où je pen­sais être hono­ra­ble­ment connu), com­men­çant sans dou­te à dis­cer­ner le ridi­cu­le de sa situa­tion, finit par nous fai­re une pro­po­si­tion incroya­ble, du gen­re de cel­le que j’ai pu enten­dre autre­fois, com­me jour­na­lis­te, en Union sovié­ti­que: - Écou­tez, si vous me pro­met­tez de ne pas par­ler de poli­ti­que à vos étu­diants et aux autres pro­fes­seurs, je vous lais­se entrer et rejoin­dre les étu­diants.. Je pro­mets et évi­dem­ment ne tien­drai pas cet­te pro­mes­se, tant le pro­pos est absur­de. J’entre donc avec l’horrible cer­ti­tu­de que, d’ordre du direc­teur et pro­ba­ble­ment du minis­tè­re de l’Éducation natio­na­le, je viens de fai­re l’objet d’une «inter­dic­tion poli­ti­que». Pour la pre­miè­re fois de mon exis­ten­ce, en Fran­ce.

Je n’ai réa­li­sé que plus tard, après la fin de la visi­te se ter­mi­nant au laby­rin­the du Jar­din des Plan­tes, à quel point cet inci­dent était «extra­or­di­nai­re » et révé­la­teur d’un glis­se­ment angois­sant de notre socié­té. Rétros­pec­ti­ve­ment, j’ai eu peur, très peur. »


Purge à Cuba. Fidel tire encore les ficelles

Peut-être mou­rant mais pas mort ! Cas­tro Fidel tire enco­re les ficel­les à la tête de son île. Il vient en effet de limo­ger deux hauts res­pon­sa­bles du gou­ver­ne­ment, selon une pro­cé­du­re qui fleu­re « bon » la pur­ge sta­li­nien­ne.

Car­los Lage, était vice-pré­si­dent et chef de cabi­net et Feli­pe Per­ez Roque minis­tre des rela­tions exté­rieu­res. Ce der­nier avait été nom­mé chef de la diplo­ma­tie en 1999, à l’âge de 34 ans, après avoir été pen­dant sept ans le secré­tai­re par­ti­cu­lier de Fidel Cas­tro.

Tous deux ont été mis en dis­grâ­ce par Fidel Cas­tro lui-même qui, jusqu’alors, les consi­dé­rait com­me de ses plus « fidè­les » ser­vi­teurs. Leur éjec­tion annon­cée la semai­ne der­niè­re par Raúl avait pu fai­re croi­re en un ges­te d’affirmation du « petit frè­re » (75 ans) ain­si déci­dé à s’affranchir de l’inusable « líder máxi­mo ». Que nen­ni ! C’est bien Fidel lui-même qui, dans une de ses « Reflexio­nes » publiée le 3 mars dans le quo­ti­dien Gran­ma, a pro­non­cé – sans les citer nom­mé­ment – la mise en dis­grâ­ce de deux hom­mes, accu­sés de « condui­te indi­gne ». Cita­tion exac­te : « Le miel du pou­voir pour lequel ils n’ont consen­ti aucun sacri­fi­ce a éveillé en eux des ambi­tions qui les ont conduits à jouer à un rôle indi­gne. L’ennemi exté­rieur a nour­ri bien des illu­sions à leur égard. »

En d’autres ter­mes que la lan­gue de bois, et fau­te de plus de pré­ci­sions, il s’agit bel et bien d’une tra­hi­son au pro­fit des États-Unis. Et dans la tra­di­tion des pro­cès de Mos­cou ou du moins de leur « ins­truc­tion », les deux appa­rat­chiks ont fait une auto­cri­ti­que publiée le 5 mars par les médias cubains. Dans une let­tre au pré­si­dent, les deux poli­ti­ciens affir­ment avoir com­mis des « erreurs » et devoir quit­ter leurs fonc­tions à la sui­te de ces mêmes « erreurs ». « Je recon­nais les erreurs com­mi­ses et en assu­me la res­pon­sa­bi­li­té. Je consi­dè­re com­me jus­te et pro­fon­de l’analyse réa­li­sée lors de la der­niè­re réunion du Bureau poli­ti­que », écrit Car­los Lage dans sa let­tre datée du 3 mars. Quel­les « erreurs » ? Mys­tè­re.

Car­los Lage était connu pour ses timi­des réfor­mes intro­dui­tes dans les années 1990 quand l’économie cubai­ne subis­sait le contre­coup de l’arrêt des sub­si­des sovié­ti­ques. Feli­pe Roque était chef de la diplo­ma­tie depuis dix ans et jusqu’à ces der­niers jours où il eut à rece­voir l’émissaire de Sar­ko­zy, Jack Lang.

Lage et Roque sont de ces « quin­cas » sur les­quels pou­vait repo­ser une pos­si­ble ouver­tu­re du régi­me. Des « jeu­nes » hom­mes trop pres­sés sans dou­te et qui auraient pu com­met­tre quel­que impru­den­ce dans un sys­tè­me mili­tai­re et poli­cier tenu par de puis­sants ser­vi­ces de ren­sei­gne­ment.

Ce ne sont pas les pre­miè­res têtes qui tom­bent sans expli­ca­tion. En avril der­nier, le minis­tre de l’éducation Luis Igna­cio Gomez avait connu le même sort, accu­sé par Fidel d’avoir « per­du sa conscien­ce révo­lu­tion­nai­re » après 18 ans de ser­vi­ce.. Avant lui, en 1999, Rober­to Robai­na, le pré­dé­ces­seur de Feli­pe Per­ez Roque au minis­tè­re des affai­res étran­gè­res avait aus­si été bru­ta­le­ment limo­gé et exclu du par­ti com­mu­nis­te cubain en 2002. En 2006, Juan Car­los Robin­son, mem­bre du Bureau poli­ti­que du PCC, avait été condam­né à 12 ans de pri­son pour « tra­fic d’influence ».

Plus avant enco­re, il y a vingt ans, et autre­ment plus gra­ve, il y eut l’affaire Ochoa. Arnal­do Ochoa, géné­ral de tous les com­bats, héros natio­nal – Sier­ra Maes­tra, San­ta-Cla­ra avec le Che, Baie des Cochons, puis Vene­zue­la, Éthio­pie et Ango­la – condam­né à mort et exé­cu­té en 1989 pour « tra­fic de dro­gues ». Il avait eu le tort de résis­ter aux Cas­tro et même de pré­pa­rer une évo­lu­tion du régi­me. Démas­qué, Fidel lui avait impo­sé un mar­ché de dupes : pren­dre sur lui ce tra­fic de dro­gues entre Cuba et les nar­cos de Colom­bie que la CIA s’apprêtait à met­tre au grand jour, en échan­ge d’une condam­na­tion à la pri­son avec une libé­ra­tion arran­gée ensui­te. D’où la confes­sion auto­cri­ti­que de Ochoa, qui fut cepen­dant exé­cu­té un mois après sa condam­na­tion à mort. Le régi­me fit  de ce pro­cès, tenu par des juges mili­tai­res, une opé­ra­tion de pro­pa­gan­de dont il a le secret. On peut en sui­vre les prin­ci­pa­les pha­ses sur  inter­net (taper « Arnal­do Ochoa » sur Goo­gle). C’est stu­pé­fiant – sans mau­vais jeu de mots.

Les diri­geants cubains ont tou­jours vou­lu cacher tou­te dis­si­den­ce et même tout désac­cord avec  la ligne poli­ti­que. Le régi­me ne peut admet­tre que des dévian­ces ou des « fau­tes mora­les » per­son­nel­les.

Le par­ti com­mu­nis­te cubain est aujourd’hui tiraillé entre prag­ma­ti­ques, par­ti­sans d’une ouver­tu­re de l’économie et de la diplo­ma­tie, et conser­va­teurs, qui s’obstinent à main­te­nir le modè­le exis­tant mal­gré les gra­ves dif­fi­cul­tés que connaît le peu­ple cubain. L’arrivée de Bara­ck Oba­ma et la pers­pec­ti­ve d’une déten­te avec les Etats-Unis ont accen­tué les dis­sen­sions, sur­tout si, à ter­me, une levée de l’embargo pla­ce le régi­me cubain devant sa pro­pre ina­ni­té éco­no­mi­que et le signe patent de son échec poli­ti­que. Que l’Histoire ne les acquit­te pas, c’est par des­sus tout ce que redou­tent les frè­res Cas­tro.


CUBA À L’AN 50 DE LA RÉVOLUTION CASTRISTE (reportage)

« L’espérance était verte,

la vache l’a mangée »

Mon­de de faça­des et de dou­ble-jeu. Cuba, miroir aux alouet­tes béa­tes, ces ado­ra­teurs exo­ti­ques en mal de « Che » ou tou­ris­tes bala­dés, pour­voyeurs de devi­ses qui ali­men­tent le pre­mier biz­ness de l’île, bien avant le ciga­re et le nickel. La dic­ta­tu­re caraï­be tient par ses char­mes, eux-mêmes lif­tés grâ­ce à un art consom­mé du maquilla­ge. A cin­quan­te ans – ce 1er jan­vier, elle va fêter ça en grands pom­pes – la Révo­lu­tion cas­tris­te fait vrai­ment vieille déca­tie. C’est ain­si, quand on n’assume pas son âge, ses rides, ses vices. 

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Tri­ni­dad. Croi­se­ment d’américaines. Entre les deux ailes de la Ply­mou­th, le gamin en tee-shirt « Mia­mi Bea­ch » tire la lan­gue au pho­to­gra­phe… et à un demi-siè­cle de cas­tris­me [© gp]

La Hava­ne, début novem­bre. Pedro me mon­tre le bout rafis­to­lé de ses chaus­su­res. Il est méde­cin psy­chia­tre. « Que pen­ser de cet­te réa­li­té ? Mes chaus­su­res ont plus de deux ans, elles sont usées mais je n’ai pas les moyens d’en chan­ger car je gagne 450 pesos par mois ! » À moins de 20 euros, son salai­re atteint pour­tant le tri­ple du reve­nu mini­mum cubain (150 pesos, à pei­ne 6 euros). Pedro a la dépri­me, ancrée au fil des années de sa qua­ran­tai­ne sans espé­ran­ce. Il n’a qu’un but : man­ger et fai­re man­ger les siens. Com­me tout Cubain. Tra­vailler deux fois, l’officielle et l’autre, la com­bi­ne. « Para comer », pour man­ger. C’est le leit­mo­tiv. « Si je chan­ge de chaus­su­res, insis­te Pedro, on ne man­ge pas à la mai­son ! Et je suis méde­cin !»

On s’est assis sur un muret iso­lé, dans un squa­re pro­che de l’hôpital où il tra­vaille, dans le Veda­do, quar­tier plu­tôt chic de la capi­ta­le – à deux heu­res de bus de son domi­ci­le, en ban­lieue loin­tai­ne. Ter­ri­ble désir d’expression – ce sera une constan­te dans mes ren­con­tres – qui se libè­re une fois la confian­ce éta­blie. On vient de mar­cher durant plus d’une heu­re, sans autre but que d’avancer en par­lant, ne pas res­ter sur pla­ce, ris­quer les oreilles rap­por­teu­ses. On tour­ne autour de la pla­ce de la Révo­lu­tion, ce grand œuvre sta­li­nien, sta­tue colos­sa­le de José Mar­ti – l’Apôtre, com­me ils l’appellent –, por­trait géant du Che – le Héros –, tri­bu­ne d’où Fidel a mas­sé les mas­ses – le Pue­blo sanc­ti­fié – à plei­nes heu­res de pala­bres. Pedro se lâche de plus en plus, lui fils d’un ancien maqui­sard de la Sier­ra Maes­tra, lui qui n’en peut plus de cet­te logor­rhée de slo­gans pom­peux, de ces appels à la mobi­li­sa­tion, à la mora­le, à la pure­té. Il rica­ne.

»> Sui­te dans Poli­tis de cet­te semai­ne.

»> Voi­ci le lien du site de Poli­tis et de l’amorçage de mon arti­cle . Vous y trou­ve­rez sur­tout une sui­te de com­men­tai­res dont cer­tains valent le détour…


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­tai­gne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramas­se un frag­ment et dit que tou­te la véri­té s’y trou­ve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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