On n'est pas des moutons

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Poussée d’intolérance au Maroc. « Much Loved » interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste marocain Nabil Ayouch, est un film remarquable dont j’aurais dû parler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heureusement, est toujours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une raison plus que cinématographique : le film est interdit au Maroc, ce qui n’est pas surprenant, mais, surtout, l’actrice qui tient le rôle principal, Loubna Abidar – superbe –, a été violemment agressée le 5 novembre. Elle raconte cela dans une tribune adressée au Monde [12/11/15 ], expliquant aussi pourquoi elle se voit contrainte de quitter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loubna Abidar violemment agressée à Casablanca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la société qui se trouve au centre d’une actualité permanente et à peu près générale dans le monde, même si, bien sûr, les situations sont variables, et donc leur degré de gravité. N’empêche, cela vaut dans nos sociétés dites évoluées. Que l’on songe aux différences de salaires entre hommes et femmes, à fonctions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de responsabilité, du harcèlement sexuel, du machisme « ordinaire ». On n’entrera même pas ici sur le lamentable débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la condition féminine dans un des pays arabes les plus rétrogrades sur la question – et sur tant d’autres, hélas – tandis que cette royauté d’un autre âge voudrait se draper dans une prétendue modernité.

Dans son texte, la comédienne donne à voir le propos du film, en même temps qu'elle exprime une détresse personnelle, une implacable dénonciation d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une société.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films commerciaux, j’ai obtenu le premier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pouvoir travailler avec un réalisateur talentueux et internationalement reconnu, et parce que j’allais donner la parole à toutes celles avec lesquelles j’avais grandi : ces petites filles des quartiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais auxquelles on dit sans cesse qu’un jour elles rencontreront un homme riche qui les emmènera loin… Dès 14-15 ans, elles sortent tous les soirs dans le but de le trouver. Un jour, elles réalisent qu’elles sont devenues des prostituées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de travail, portée par Nabil Ayouch et mes partenaires de jeu. Le film a été sélectionné à Cannes. J’y étais, c’était magique. Mais dès le lendemain de sa présentation, un mouvement de haine a démarré au Maroc. Un ministre qui n’avait pas vu le film a décidé de l’interdire avant même que la production ne demande l’autorisation de le diffuser. Much Loved dérangeait, parce qu’il parlait de la prostitution, officiellement interdite au Maroc, parce qu’il donnait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les autorités ont déclaré que le film donnait une image dégradante de la femme marocaine, alors que ses héroïnes débordent de vie, de combativité, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une campagne de détestation s’est répandue sur les réseaux sociaux et dans la population. Personne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà devenu le sujet numéro un de toutes les discussions. La violence augmentait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tunisienne) et à mon encontre. Je dérangeais à mon tour, parce que j’avais le premier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je prenais position ouvertement contre l’hypocrisie par des déclarations nombreuses.

Cachée sous une burqa

« Des messages de soutien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sorti et a connu un bel accueil (j’ai notamment obtenu le Prix de la meilleure actrice dans les deux festivals majeurs de films francophones, Angoulême en France et Namur en Belgique). Mais surtout, et c’était le plus important pour moi, au Maroc. Par des gens éclairés car ils sont nombreux. Et aussi par des prostituées qui ont enfin osé parler à visage découvert pour dire qu’elles se reconnaissaient dans le film.

« Mais rien n’a calmé la haine contre moi. Sur Facebook et Twitter, mon nom est associé à celui de « sale pute » des milliers de fois par jour. Quand une fille se comporte mal, on lui dit « tu finiras comme Abidar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes marocaines. Chaque semaine, je reçois des menaces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me soutenir, mais beaucoup se sont détournés de moi. Pendant des semaines, je ne suis pas sortie de chez moi, ou alors uniquement pour des courses rapides, cachée sous une burqa (quel paradoxe, me sentir protégée grâce à une burqa…).

« Ces derniers jours, le temps passant, la tension me semblait retombée. Alors jeudi 5 novembre, le soir, je suis allée à Casablanca à visage découvert. J’y ai été agressée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voiture, ils m’ont vue et reconnue, ils étaient saouls, ils m’ont fait monter dans leur véhicule, ils ont roulé pendant de très longues minutes et pendant ce temps ils m’ont frappée sur le corps et au visage tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui voulaient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été terrible. Les médecins à qui je me suis adressée pour les secours et les policiers au commissariat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sentie incroyablement seule… Un chirurgien esthétique a quand même accepté de sauver mon visage. Ma hantise était justement d’avoir été défigurée, de garder les traces de cette agression sur mon visage, de ne plus pouvoir faire mon métier…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me soutenir. J’ai fait des déclarations de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai décidé de quitter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une campagne de dénigrement légitimée par une interdiction de diffusion du film, alimentée par les conservateurs, nourrie par les réseaux sociaux si présents aujourd’hui… et qui continue de tourner en rond et dans la violence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une partie de la population, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homosexuels dérangent, que les désirs de changement dérangent. Ce sont eux que je veux dénoncer aujourd’hui, et pas seulement les trois jeunes qui m’ont agressée… »

Loubna Abidar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en circulation au Maroc, dans lesquelles des scènes pornographiques ont été ajoutées pour en dénoncer l'immoralité !


Titanic amer 2015 – en avant toute vers la cata !

par Serge Bourguignon*

Prenons cet article pour un signe des temps : celui d'un (possible) retour vers les utopies. À preuve, cette référence (ci-dessous) à l'An 01, de feu Gébé, de la bande d'Hara-Kiri et co-auteur avec Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch, du film du même nom (1973). À preuve, surtout, l'objet même de ce raccourci stimulant qui donne à (entre)voir le cargo Capitalisme lancé plein cap sur la catastrophe. En quoi il serait grand temps de repenser l'avenir !

Aujourd'hui plus qu'hier, la grande majorité des habitants des pays surdéveloppés est comme abasourdie par une prolifération fantastique d’absurdités criantes. Le confort minimal garanti hier encore par l’Etat Providence est désormais remis en question par l’immondialisation de l'économie,  et ce sont les mieux lotis qui expliquent aux moins bien lotis qu’il est temps d’expier la grande dette économique par une grande diète sociale.

La liberté despotique des mouvements de capitaux a détruit des secteurs entiers de la production et l’économie mondiale s’est transformée en casino planétaire. La règle d’or du capitalisme a toujours été, dès la première moitié du XIXe siècle,  la minimisation des coûts pour un maximum de profits, ce qui impliquait logiquement les salaires les plus bas pour une productivité la plus haute possible. Ce sont des  luttes politiques et sociales qui ont contrecarré cette tendance, en imposant des augmentations de salaires et des réductions de la durée du travail, ce qui a créé des marchés intérieurs énormes et évité ainsi au système d’être noyé dans sa propre production.

Le capitalisme ne conduit certainement pas naturellement vers un équilibre, sa vie est plutôt une succession incessante de phases d’expansion – la fameuse expansion économique – et de contraction – les non moins fameuses crises économiques. Les  nouvelles politiques d’interventions de l’Etat dans l’économie, dès 1933 aux Etats-Unis, pour une meilleure répartition du produit social ont été rageusement combattues par l’establishment capitaliste, bancaire et académique. Pendant longtemps les patrons ont proclamé qu’on ne pouvait pas augmenter les salaires et réduire le temps de travail sans entraîner la faillite de leur entreprise et celle de la société tout entière ; et ils ont toujours trouvé des économistes pour leur donner raison. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale qu’augmentations des salaires et régulation étatique ont été acceptées par le patronat, ce qui a entraîné la phase la plus longue d’expansion capitaliste : les « Trente Glorieuses ».

Dès les années 1980, cet équilibre entre le capital et le travail a été détruit par une offensive néo-libérale (Thatcher, Reagan et, en France, dès 1983, Mitterrand) qui s’est étendue à toute la planète. Cette contre-révolution économique a permis  un retour insensé au « libéralisme » sauvage, qui a profité aux grandes firmes de l’industrie et de la finance. Par ailleurs, la monstruosité devenue évidente des régimes soi-disant communistes et réellement totalitaires (ce n’était pas la dictature du prolétariat, mais la dictature sur le prolétariat) a discrédité pour longtemps l’idée même d’émancipation sociale. L’imaginaire capitaliste a fini par triompher.

À tremper sans vergogne dans les eaux glacées du calcul égoïste, les décideurs ont perdu toute lucidité. Ils ont ainsi éliminé les quelques garde-fous que 150 ans de luttes avaient réussi à leur imposer. Les firmes transnationales, la spéculation financière et même les mafias au sens strict du terme mettent à sac la planète sans aucune retenue. Ici il faudrait accepter de se serrer la ceinture pour être concurrentiels. Les élites  dirigeantes se goinfrent  de manière décomplexée, tout en expliquant doctement à la population médusée qu’elle vit  au-dessus de ses  moyens. Aucune « flexibilité » du travail dans nos vieux pays industrialisés ne pourra résister à la concurrence de la main-d’œuvre « à bas coût » (comme ils disent) de pays qui contiennent un réservoir inépuisable de force de travail. Des centaines de millions de pauvres sont mobilisés brutalement dans un processus d’industrialisation  forcenée. Et là-bas comme ici, ce sont des hommes que l’on traite comme quantité négligeable,  c’est notre Terre patrie et ses habitants que l’on épuise toujours plus.

Toujours plus, toujours plus … mais toujours plus de quoi ? Plus d’intelligence et de sensibilité dans nos rapports sociaux ? Plus de beauté dans nos vies ?  Non. Le superflu prolifère, alors que le minimum vital n’est même pas toujours là, et que l’essentiel manque. Plus de téléviseurs extra-plats, plus d’ordinateurs individuels, plus de téléphones portables. C’est avec des hochets qu’on mène les hommes. « Nulle part il n’existe d’adulte, maître de sa vie, et la jeunesse, le changement de ce qui existe, n’est aucunement la propriété de ces hommes qui sont maintenant jeunes, mais celle du système économique, le dynamisme du capitalisme. Ce sont des choses qui règnent et qui sont jeunes ; qui se chassent et se remplacent elles-mêmes. », écrivait déjà Guy Debord en 1967 dans La Société du spectacle.

un-pas-de-côté

Dessin de Gébé.

La société libérale avancée (pour ne pas dire avariée…) est en phase de décomposition et, comme au temps de la décadence de l’Empire romain, Du pain et des jeux est le credo abrutissant des immenses foules solitaires. Toutefois, de belles et bonnes âmes prônent l’adoption d’un développement durable, plus doux pour les humains et leur environnement : on ralentirait  les processus dévastateurs, on consommerait moins de combustibles fossiles, on ferait des économies, etc. Mais c’est  un peu comme si l’on conseillait au commandant du Titanic de simplement réduire la vitesse de son vaisseau pour éviter l’iceberg naufrageur, au lieu de lui faire changer de cap.Le dessinateur utopiste Gébé était beaucoup plus réaliste quand il écrivait dans L’An 01, au début des années 1970, cette formule provocante :« On arrête tout. On réfléchit. Et c’est pas triste. »Un tel propos peut sembler dérisoire, pour ne pas dire révolutionnaire. Mais tout le reste, toute cette réalité qui se morcèle  sous nos yeux, n’est-ce pas  plus dérisoire encore ?Nous avons toute une multitude de chaînes à perdre. Des douces et des moins douces…Et nous avons un monde tout simplement vivable à reconstruire.Ce sera maintenant ou jamais...

* Un simple citoyen, Paris, le 25 mai 2015 onreflechit@yahoo.fr

 • Une première version de ce texte est parue le 1er mai 2010 sous le titre "Titanic Amer"
sur le Blog de Paul Jorion, consacré au déchiffrage de l'actualité économique (www.pauljorion.com/blog).

• Pour mieux comprendre dans quel monde étrange nous vivons, on peut lire La  "rationalité" du capitalisme (dont la première partie de ce texte est librement inspirée), de Cornélius Castoriadis, disponible en poche dans Figures du pensable (1999).

• Le film L'An 01 peut être vu en entier ci-dessous - tout de suite (1h 24). 


La revue Sexpol ressuscitée en DVD !

L’association Mou­ve­ment Inter­na­tio­nal pour une Éco­lo­gie Libi­di­na­le (M.I.E.L.) vient de numé­ri­ser la revue Sex­pol, sexualité/politique et met ain­si à dis­po­si­tion l’ensemble des 39 numé­ros parus de 1975 à 1980, cela dans la for­me ori­gi­na­le. C’est un tra­vail aus­si consi­dé­ra­ble qu’utile, d’autant plus que, tren­te ans après sa dis­pa­ri­tion, Sex­pol était deve­nue introu­va­ble, sinon sur le mar­ché « noir » de quel­ques pro­fi­teurs…

L’association MIEL expli­que ain­si sa démar­che : « L’objectif est d’une part la conser­va­tion d’un patri­moi­ne cultu­rel : une revue de lan­gue fran­çai­se ins­cri­te dans l’histoire des aspi­ra­tions à la liber­té sexuel­le et poli­ti­que, qui ont mar­qué les années 1970.

« Il s’agit d’autre part de ren­dre acces­si­ble aujourd’hui des tex­tes tou­jours d’actualité. En effet depuis les années 1970 la situa­tion poli­ti­co-sexuel­le en Fran­ce (et ailleurs) n’a guè­re évo­lué posi­ti­ve­ment. Pire, elle a même régres­sé sur bien des aspects, tan­dis que le type de dis­cours sur la sexua­li­té qui carac­té­ri­sait Sex­pol a tota­le­ment dis­pa­ru du pay­sa­ge média­ti­que. »

 

Fon­da­teur et direc­teur de Sex­pol, je me réjouis de cet­te ini­tia­ti­ve due à Joce­lyn Pati­nel, ani­ma­teur du MIEL, asso­cia­tion mili­tan­te non lucra­ti­ve qui ain­si, à sa maniè­re, a repris le flam­beau d’une lut­te inces­san­te pour l’épanouissement du gen­re humain – en quoi il res­te bien du tra­vail…

J’espère aus­si que cet­te col­lec­tion res­sus­ci­tée en numé­ri­que pour­ra tou­cher d’anciens lec­teurs – la revue a tiré jusqu’à 20 000 exem­plai­res – ain­si que les mem­bres de l’équipe, une ving­tai­ne, aujourd’hui épar­pillés, per­dus de vue, ou même dis­pa­rus.

Le DVD est mis en ven­te à prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion (plus de 2 000 pages), de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans.

Tous les détails et le bon de com­man­de à par­tir de cet­te page :

http://www.ecologielibidinale.org/fr/miel-revuesexpol-fr.htm

 

Une parcelle d’Histoire

 

« Sex­pol » donc,  com­me sexua­li­té et poli­ti­que. Ques­tion­nez la toi­le et ce blog, à com­men­cer, et vous en appren­drez déjà pas mal sur cet­te revue et sa qua­ran­tai­ne de numé­ros parus de 1975 à 80. Une aven­tu­re à sa façon : cel­le d’une (s)exploration dans le mon­de des vivants, enta­mée par un cer­tain Wil­helm Rei­ch (1897-1957), méde­cin, psy­cha­na­lys­te, freu­dien déviant, mar­xis­te puis dis­si­dent en com­mu­nis­me, scien­ti­fi­que un peu scien­tis­te, juif et mécréant, inclas­sa­ble et éti­que­té « fou », fina­le­ment mort dans un péni­ten­cier état­su­nien. Rac­cour­ci abu­sif pour cer­ner un vrai grand per­son­na­ge, y com­pris jus­que dans ses enfer­re­ments et contra­dic­tions, dans ses enga­ge­ments, ses « folies » : son entiè­re huma­ni­té.

Assez oublié depuis ce siè­cle amné­siant, Rei­ch revient (de loin) com­me les vagues de fond. Michel Onfray lui a offert la tri­bu­ne de son uni­ver­si­té popu­lai­re de Caen et pré­pa­re, sem­ble-t-il, un ouvra­ge sur ce « freu­dis­te héré­ti­que ». Signe des temps, ou signe avant-cou­reur d’une « résur­rec­tion » de celui qui mit les pieds dans pas mal de gamel­les peu ragoû­tan­tes. Rei­ch, en effet, fut par­mi les tout pre­miers des psy­cho­lo­gues à pla­cer la ques­tion socia­le dans l’origine du mal être de l’humanité, ce qui en soi, ne pou­vait que consti­tuer un casus bel­li avec Freud et les salons bour­geois de la Vien­ne des années 20. Tan­dis que la ques­tion sexuel­le, com­me l’avers de la médaille, non sépa­ra­ble, pri­mor­dia­le, se trou­vait pri­se à bras le corps – à pren­dre au pied de la let­tre ! et incluant tout le corps social, corps souf­frant s’il en est et s’il en était alors dans ces années fati­di­ques d’empestement nazi. Ter­ri­fian­te pes­te à laquel­le répon­dait en qua­si symé­trie le cho­lé­ra du sta­li­nis­me, l’une et l’autre qui allè­rent jusqu’à pas­ser ensem­ble un pac­te, avant de s’affronter à la mort com­me un même mons­tre à deux têtes. Rei­ch eut très tôt pres­sen­ti cet­te simi­li­tu­de des extrê­mes, non pas dans leurs ori­gi­nes et dimen­sions tant his­to­ri­ques que socio­lo­gi­ques, mais dans leur essen­ce même, cel­le de la « tota­li­té tota­li­san­te », ce tota­li­ta­ris­me à base d’idéal divi­ni­sé et de pure­té dia­bo­li­sée.

Rei­ch creu­se la ques­tion : com­ment se peut-il que l’homme (il aimait à son pro­pos par­ler d’ « ani­mal humain », ce qui n’est pas ano­din) se lais­se à ce point entraî­ner vers sa pro­pre déchéan­ce et, dans un même élan mor­ti­fè­re, aller jusqu’à sa per­te ? Tou­te l’œuvre écri­te de Rei­ch tour­ne­ra autour de ce « mys­tè­re », depuis Les Hom­mes dans l’État, jusqu’à Écou­te, petit hom­me ! en pas­sant par le fon­da­men­tal Psy­cho­lo­gie de mas­se du fas­cis­me.

Il n’en fal­lait pas plus pour se trou­ver reje­té, détes­té, déni­gré et, diront cer­tains, assas­si­né. Pour le moins, les fas­cis­tes et des psy­cha­na­lys­tes le dénon­cè­rent com­me « com­mu­nis­te et agent de Mos­cou », les com­mu­nis­tes com­me « contre-révo­lu­tion­nai­re agent de la bour­geoi­sie » et tout le mon­de ou pres­que se devait de sus­pec­ter ce pour­fen­deur des reli­gions et de la mora­le répres­si­ve, ce pré­cur­seur de la « révo­lu­tion sexuel­le ».

À l’image d’un Épi­cu­re quel­que deux mil­lé­nai­res avant, Rei­ch fut l’objet vic­ti­mai­re de visions réduc­tri­ces et même de contre­sens quant à sa pen­sée, son action et son œuvre. En rai­son par­ti­cu­liè­re du fait qu’elles por­taient sur la sexua­li­té et la désa­lié­na­tion poli­ti­que. Et que, com­me pour l’épicurisme, le « rei­chis­me » ne pou­vait cor­res­pon­dre à la dépra­va­tion libi­di­neu­se. Tous deux, en fait, se posaient en ques­tion­neurs de la mora­le poli­ti­que et, plus géné­ra­le­ment, en pré­cur­seurs d’un art de vivre reliant l’unique et le col­lec­tif, l’individu et la cité, dans l’harmonie posi­ti­ve des plai­sirs com­me des valeurs mora­les.

C’est à ce prix – celui des contre­sens – que Rei­ch connut une cer­tai­ne gloi­re avec le mou­ve­ment de Mai 68. C’est dans les res­tes des bar­ri­ca­des déblayées qu’une ban­de de jeu­nes uto­pis­tes, bar­dés de leurs espé­ran­ces, ras­sem­blè­rent les pépi­tes lais­sées par les ful­gu­ran­ces rei­chien­nes. Ain­si naquit Sex­pol com­me une revue anti-dog­ma­ti­que. C’était début 75, dans ces années désa­bu­sées impré­gnées des De Gaul­le-Pom­pi­dou-Gis­card, qui menè­rent au sacre de Mit­ter­rand en même temps qu’à la fin d’une « expé­rien­ce ». Conco­mi­tan­ce à décryp­ter, cer­tes. On y trou­ve­ra matiè­re, sans nul­le dou­te, dans cet­te col­lec­tion numé­ri­sée, dans ce CVD et sa modes­te et réel­le par­cel­le d’Histoire.

Gérard Pon­thieu

> > > Voir aus­si :

Il y a 30 ans, la revue Sexpol mariait sexualité et politique


Tunisie. De la vraie nature du sarkozysme

Si on pouvait en douter, voilà au moins un point de clarté que nous aura apporté la révolution tunisienne : la « bourde » de la ministre des affaires étrangères n’en était pas une. Cette pro-position était bien celle, décidée et assumée à l’Élysée comme à Matignon : celle de venir en aide directe à un régime et à un président amis.

Les plus sceptiques, s’il en restait, auront pu être convaincus ce matin sur France inter à la seule l’écoute des bafouillis aussi pénibles et tordus qu’embarrassés du « conseiller Afrique » de Sazkozy, Henri Guaino. Comme il dit si bien : « C’est trop facile, c’est trop facile… » tout en pensant, comme dans les bulles savonneuses de BD « Quelle merdasse, comment m’en sortir ? »…

Ainsi apparaît une fois de plus – notamment après le trop fameux discours de Dakar – la vraie nature du sarkozysme. A la fois comme politique à duplicité permanente (refrain « droits de l’homme » et couplet donneur de leçon ; ingérence et non-ingérence ; bref : grandeur du baratin et décadence de l’action) et comme vraie nature : une politique autoritaire sur fond répressif difficilement dissimulé. Car ce « savoir-faire, reconnu dans le monde entier, de nos forces de sécurité [pour] régler des situations sécuritaires de ce type » [sic Mme Alliot-Marie, 12 janvier 2011], ne doutons pas, hélas, de sa fonction première : son utilisation « sécuritaire » hors exportation, c'est-à-dire à l’intérieur même de notre oligarchie constitutionnelle.


Henri Guaino
envoyé par franceinter. - L'info internationale vidéo.


Tunisie. Fortes tensions sociales et brutalités policières

La Tuni­sie est en proie à de gra­ves ten­sions socia­les pro­vo­quant des mani­fes­ta­tions et une répres­sion poli­ciè­re des plus bru­ta­les. Un récit nous en est four­ni par la Fédé­ra­tion des Tuni­siens pour une Citoyen­ne­té des deux Rives (FTCR), qui regrou­pe en Fran­ce des Tuni­siens oppo­sés au régi­me de Ben Ali. De son côté, la télé­vi­sion qua­ta­rie El Jazi­ra a lar­ge­ment ren­du comp­te de ces évé­ne­ments com­me le mon­tre l’extrait ci-dessous/

« Le mou­ve­ment  de pro­tes­ta­tion  s’est déclen­ché  à Sidi Bou­zid le ven­dre­di 17 décem­bre après qu’un jeu­ne chô­meur, ven­deur ambu­lant de fruits et légu­mes, s’est immo­lé par le feu. Il venait d’être délo­gé du trot­toir par des poli­ciers. Ain­si a-t-il vou­lu signi­fier qu’il ne lui res­tait aucun espoir pour vivre dans la Tuni­sie des « mira­cles » éco­no­mi­ques, dont le résul­tat est un chô­ma­ge endé­mi­que qui tou­che aujourd’hui en par­ti­cu­lier la jeu­nes­se, sans épar­gner aucu­ne­ment les titu­lai­res d’un diplô­me supé­rieur.

« A par­tir de ce moment, ce sont d’importantes mani­fes­ta­tions de jeu­nes chô­meurs, de pré­cai­res et de tra­vailleurs qui sont des­cen­dues dans la rue. De nom­breu­ses vil­les des alen­tours de Sidi Bou­zid ont rejoint le mou­ve­ment dans un pre­mier temps, puis des vil­les du nord au sud du pays jus­que la capi­ta­le, Tunis, ont don­né à ce mou­ve­ment un carac­tè­re de ras-le-bol géné­ra­li­sé contre le chô­ma­ge, la cher­té de la vie, la cor­rup­tion, l’injustice des poli­ti­ques socia­les et éco­no­mi­ques qui s’est éten­due à tou­tes les régions de la Tuni­sie. Les slo­gans les plus répan­dus y met­tent en cau­se direc­te­ment les choix poli­ti­ques fon­da­men­taux du pou­voir et de l’administration.

« Le régi­me tuni­sien dans une atti­tu­de carac­té­ri­sée par l’autisme a refu­sé d’entendre ces cris de déses­poir. Sa seule répon­se à ce mou­ve­ment paci­fi­que dans un pre­mier temps a été l’utilisation des for­ces de répres­sion. Il en est résul­té la mort par bal­les d’un jeu­ne de 18 ans, et de nom­breux bles­sés. (Lire la sui­te…)


Pétition en faveur du cinéaste iranien Jafar Panahi

En réac­tion à la condam­na­tion à la pri­son du cinéas­te ira­nien Jafar Pana­hi, un col­lec­tif s’est consti­tué autour de pro­fes­sion­nels du ciné­ma et de la cultu­re afin d’organiser pro­tes­ta­tion et soli­da­ri­té. Une péti­tion peut être signée en ligne par tous ceux qui se sen­tent concer­nés par cet­te nou­vel­le attein­te por­tée aux droits de l’homme par le régi­me ira­nien.

« Nous appre­nons avec colè­re et inquié­tu­de le juge­ment du Tri­bu­nal de la Répu­bli­que Isla­mi­que à Téhé­ran, condam­nant très lour­de­ment le cinéas­te ira­nien Jafar Pana­hi. La sen­ten­ce : six ans de pri­son fer­me, vingt ans d’interdiction d’écrire et de réa­li­ser des films, de don­ner des inter­views aux médias, de quit­ter le ter­ri­toi­re et d’entrer en rela­tion avec des orga­ni­sa­tions cultu­rel­les étran­gè­res.

Jafar Pana­hi, condam­né à six ans de pri­son, vingt ans d’interdiction d’écrire et de réa­li­ser des films, de don­ner des inter­views aux médias, de quit­ter le ter­ri­toi­re et d’entrer en rela­tion avec des orga­ni­sa­tions cultu­rel­les étran­gè­res.

« Un autre cinéas­te, Moham­mad Ras­sou­lov, a éga­le­ment été condam­né à six ans de pri­son. Jafar Pana­hi et Moham­mad Ras­sou­lov vont rejoin­dre les nom­breux pri­son­niers qui crou­pis­sent en pri­son en Iran, dans un état de détres­se tota­le. Cer­tains font la grè­ve de la faim, d’autres sont gra­ve­ment mala­des.

« Que repro­che le pou­voir ira­nien à Jafar Pana­hi ? D’avoir conspi­ré contre son pays et mené une cam­pa­gne hos­ti­le au régi­me ira­nien. La véri­té est que Jafar Pana­hi est inno­cent et que son seul cri­me est de vou­loir conti­nuer d’exercer libre­ment son métier de cinéas­te en Iran. Depuis plu­sieurs mois le pou­voir ira­nien a mis en pla­ce contre lui une véri­ta­ble machi­ne de guer­re visant à le détrui­re, à l’enfermer en le contrai­gnant à se tai­re.

« Jafar Pana­hi est cinéas­te et ses films ont été mon­trés dans le mon­de entier. Invi­té par les plus grands fes­ti­vals de ciné­ma (Can­nes, Veni­se, Ber­lin), il est aujourd’hui empê­ché de pour­sui­vre son œuvre de cinéas­te. La lour­de condam­na­tion qui le frap­pe le pri­ve de liber­té, l’empêche phy­si­que­ment et mora­le­ment d’exercer son tra­vail de cinéas­te. Il doit désor­mais se tai­re, s’interdire tout contact avec ses col­lè­gues cinéas­tes en Iran et dans le mon­de entier.

« A tra­vers cet­te condam­na­tion qui frap­pe Jafar Pana­hi, c’est tout le ciné­ma ira­nien qui est mani­fes­te­ment visé.

« Cet­te condam­na­tion nous révol­te et nous scan­da­li­se. Aus­si, appe­lons-nous cinéas­tes, acteurs et actri­ces, scé­na­ris­tes et pro­duc­teurs, tous les pro­fes­sion­nels du ciné­ma ain­si que tous les hom­mes et fem­mes épris de liber­té et pour qui les droits de l’homme sont une cho­se fon­da­men­ta­le, à se join­dre à nous pour exi­ger la levée de cet­te condam­na­tion. »

Rejoi­gnez l’appel aux côtés de : le Fes­ti­val de Can­nes, la SACD, la Ciné­ma­thè­que fran­çai­se, l’ARP, la Ciné­ma­thè­que suis­se, le Fes­ti­val inter­na­tio­nal du film de Locar­no, le Forum des ima­ges, Posi­tif, la SRF, lesCahiers du ciné­ma, Cité­phi­lo (Lil­le), Fran­ce cultu­re, la Mos­tra Inter­na­zio­na­le d’Arte Cine­ma­to­ga­fi­ca di Vene­zia, Cultu­res­fran­ce, la Quin­zai­ne des Réa­li­sa­teurs, Sara­je­vo Film Fes­ti­val, Ciné­ma Gin­dou, Cen­tre Audio­vi­suel Simo­ne de Beau­voir, Cen­tre Cultu­rel Pouya.


Regain de tensions à La Havane. Obama répond à Yoani Sanchez sur le blog Generacion Y

Je reçois des nou­vel­les plu­tôt alar­man­tes de Cuba. Un de mes amis cubains qui par­vient à m’envoyer des cour­riels depuis La Hava­ne – et dont je n’avais pas de nou­vel­les depuis plu­sieurs semai­nes – vient de m’adresser quel­ques lignes dont j’extrais ce pas­sa­ge : « Ici à Cuba, les cho­ses sont super mau­vai­ses. La sur­veillan­ce gou­ver­ne­men­ta­le est énor­me ces jours-ci. Il y a beau­coup de dan­gers. Je ne peux pas t’écrire dans une tel­le situa­tion ». Le même, il y a quel­ques mois me disait sa nou­vel­le espé­ran­ce dans le nou­veau régi­me de Raùl Cas­tro… Il a vite déchan­té.

Autre sujet d’inquiétude fai­sant crain­dre à un retour du « fan­tô­me de 1980 » lors­que de gra­ves ten­sions avaient oppo­sé adver­sai­res et par­ti­sans du régi­me, et que ces der­niers orga­ni­saient des « répu­dia­tions publi­ques » à l’encontre des pre­miers. Il s’agissait alors de dénon­cer publi­que­ment les oppo­sants repé­rés et d’organiser autour d’eux des mani­fes­ta­tions hos­ti­les, voi­re vio­len­tes.

yoani_reinaldo.1259085801.jpgUne mani­fes­ta­tion de ce gen­re s’est pro­dui­te ven­dre­di der­nier dans les rues de La Hava­ne à l’encontre de Rei­nal­do Esco­bar, le mari de Yoa­ni San­chez [pho­to], cet­te résis­tan­te blo­gueu­se dont j’ai par­lé ici der­niè­re­ment. Rei­nal­do a adres­sé une let­tre ouver­te « à l’ex-dictateur Fidel Cas­tro » au sujet des liber­tés bafouées. Il s’est ensui­te ren­du à l’endroit même où, la semai­ne der­niè­re, sa fem­me Yoa­ni avait été enle­vée et moles­tée par des flics en civil. Il était atten­du par un cor­tè­ge hos­ti­le mon­té « spon­ta­né­ment » avec fan­fa­res, for­ces flics en civil et quel­ques dizai­nes de mani­fes­tants criant des slo­gans de sou­tien à Fidel et Raùl, pro­fé­rant des inju­res à l’encontre de Rei­nal­do, le trai­tant com­me d’habitude de ver­mi­ne [gusa­no] et le mena­çant phy­si­que­ment. Fina­le­ment il a été extir­pé par des flics en civil qui l’ont ensui­te relâ­ché.

De son côté, à par­tir de son blog, Gene­ra­cion Y, Yoa­ni a adres­sé deux séries de sept ques­tions à Raul Cas­tro et à Bara­ck Oba­ma sur les condi­tions d’un rap­pro­che­ment poli­ti­que cuba­no-amé­ri­cain. Si l’un n’a pas répon­du (devi­nez qui), l’autre si – cer­tes en ter­mes fort pesés, mais qui ont fait sen­sa­tion dans les milieux cubains infor­més – ceux du pou­voir, bien sûr. Les répon­ses du pré­si­dent US se trou­vent sur le blog de Yoa­ni San­chez . Elle et son mari devien­nent des oppo­sants d’autant plus encom­brants que leur noto­rié­té est désor­mais consi­dé­ra­ble, sur­tout à l’étranger. Cet­te jeu­ne fem­me fait mon­tre d’un grand cou­ra­ge, à l’égal des oppo­sants his­to­ri­ques qu’ont été, sous d’autres cieux du com­mu­nis­me radieux, les Havel, Wale­sa, Plioucht­ch, Bou­kovs­ki, Gri­go­ren­ko... sans oublier, à Cuba cet­te fois, les innom­bra­bles Val­la­da­res, Matos, Rei­nal­do Arei­nas et jusqu’à la pro­pre fille de Fidel, Ali­na Fer­nan­dez.


CUBA. Enlèvement style camorra à La Havane

yoani_sanchez.1258734486.gif À Cuba, Yoa­ni Sán­chez [pho­to] est aujourd’hui l’une des plus cou­ra­geu­ses résis­tan­tes à la dic­ta­tu­re cas­tris­te. Son blog, Gene­ra­cion Y – seule­ment lisi­ble à l’extérieur de l’île – témoi­gne au quo­ti­dien des dif­fi­cul­tés de vivre des Cubains et de la répres­sion qui les frap­pe au moin­dre signe de désac­cord. Mani­fes­ter, même paci­fi­que­ment, à Cuba relè­ve de l’héroïsme. Yoa­ni, pré­ci­sé­ment, se ren­dait à une mani­fes­ta­tion contre la vio­len­ce du régi­me (voir la vidéo), quand elle a été enle­vée et bat­tue par des sbi­res en civil et en voi­tu­re bana­li­sée. Son récit ci-des­sous est édi­fiant.

Yoa­ni est deve­nue la bête noi­re du régi­me par son blog dif­fu­sé sur tou­te la toi­le, sauf à Cuba où l’internet se trou­ve des plus cade­nas­sés au mon­de. Tren­te deux ans, diplô­mée de phi­lo­lo­gie, Yoa­ni San­chez espé­rait il y a quel­ques semai­nes obte­nir un visa pour assis­ter à la remi­se d’un prix de jour­na­lis­me décer­né par la Colum­bia Uni­ver­si­ty de New York. Refus caté­go­ri­que. Un de plus. Yoa­ni a atteint un tel niveau de noto­rié­té inter­na­tio­na­le qu’elle déran­ge vrai­ment le régi­me. De même que le rocker Gor­ki Agui­la, main­tes fois empri­son­né, deve­nu très emblé­ma­ti­que auprès des jeu­nes Cubains.

Consul­ter le blog Gene­ra­cion Y (tra­duit en fran­çais et en une dizai­ne de lan­gues) serait salu­tai­re aux néga­tion­nis­tes pro-cas­tris­tes. Mais ils conti­nuent, par défi­ni­tion, à ne rien vou­loir consi­dé­rer qui ébran­le­rait leur mytho­lo­gie. Cuba, à bien des égards, est com­pa­ra­ble à l’ancienne Alle­ma­gne de l’Est, Sta­si et Mur y com­pris. Sauf que le mur cubain, océa­ni­que, entou­re la tota­li­té du pays.

Pas loin de la rue 23, jus­te à la roton­de de l’avenue des Pré­si­dents, nous avons vu arri­ver dans une voi­tu­re noi­re, de fabri­ca­tion chi­noi­se, trois incon­nus tra­pus. « Yoa­ni, entre dans la voi­tu­re » m’a dit l’un d’entre eux, tan­dis qu’il me ser­rait for­te­ment le poi­gnet. Les deux autres entou­raient Clau­dia Cade­lo, Orlan­do Luís Par­do Lazo et une amie qui nous accom­pa­gnait à une mani­fes­ta­tion contre la vio­len­ce. Par une de ces iro­nies de la vie, au lieu d’une jour­née de paix et de soli­da­ri­té, c’est une après-midi char­gée de coups, de cris et d’insultes qui nous atten­dait. Les « agres­seurs » ont appe­lé une patrouille qui a emme­né les deux autres filles. Orlan­do et moi étions condam­nés à la voi­tu­re et ses pla­ques d’immatriculation jau­ne*, au ter­rain épou­van­ta­ble de l’illégalité et à l’impunité digne de l’Armageddon.

J’ai refu­sé de mon­ter dans la Gee­ly brillan­te et nous avons exi­gé qu’ils nous mon­trent une iden­ti­fi­ca­tion ou un ordre judi­ciai­re pour nous ame­ner. Com­me c’était à espé­rer, ils n’ont mon­tré aucun papier qui jus­ti­fie­rait de la légi­ti­mi­té de notre arres­ta­tion. Les curieux com­men­çaient à arri­ver et j’ai crié « Au secours ! Ces hom­mes veu­lent nous enle­ver ». Mais ces hom­mes ont arrê­té ceux qui vou­laient inter­ve­nir d’un cri qui affi­chait avec évi­den­ce la signi­fi­ca­tion idéo­lo­gi­que de l’opération : « Ne vous mêlez pas de ça, ce sont des contre-révo­lu­tion­nai­res ». Devant notre résis­tan­ce ver­ba­le, ils ont pris le télé­pho­ne pour deman­der à quelqu’un qui devait être leur chef « Qu’est-ce qu’on fait ? Il ne veu­lent pas mon­ter dans la voi­tu­re ». J’imagine que de l’autre côté la répon­se à été tran­chan­te car s’en est sui­vie une rouée de coups et de bous­cu­la­des. Ils m’ont por­tée, la tête en bas, et ont essayé de me four­rer dans l’auto. Je me suis agrip­pée à la por­te… J’ai pris des coups sur les join­tu­res de mes mains… J’ai réus­si à pren­dre un papier que l’un d’entre eux por­tait dans sa poche et l’ai mis dans ma bou­che. Nou­vel­le rouée de coups pour que je ren­de le docu­ment.

Orlan­do se trou­vait déjà dedans, immo­bi­li­sé par une clé de kara­té qui le tenait avec la tête pla­quée au sol. L’un des hom­mes a mis son genou sur ma poi­tri­ne pen­dant que l’autre, depuis le siè­ge avant, me tapait sur les reins et la tête pour que j’ouvre la bou­che et que je lâche le papier. Pen­dant un moment, j’ai pen­sé que je ne sor­ti­rai jamais de cet­te voi­tu­re. « C’est fini, Yoa­ni », « Fini les conne­ries » disait celui assis à côté du chauf­feur qui me tirait des che­veux. Sur le siè­ge arriè­re, un spec­ta­cle bizar­re se dérou­lait : mes jam­bes vers le haut, mon visa­ge rou­gi par la ten­sion et mon corps endo­lo­ris. De l’autre côté, Orlan­do réduit par un pro de la raclée. Je n’ai pu que viser ses tes­ti­cu­les, à tra­vers son pan­ta­lon, dans un acte déses­pé­ré. J’ai enfon­cé mes ongles, en sup­po­sant qu’il conti­nue­rait à m’écraser la poi­tri­ne jusqu’au der­nier souf­fle. « Tue-moi d’une bon­ne fois », je lui ai crié avec ce qui res­tait de ma der­niè­re inha­la­tion. Celui de l’avant a alors aver­ti le plus jeu­ne : « Lais­se-la res­pi­rer ».

J’entendais Orlan­do hale­ter pen­dant que les coups conti­nuaient à pleu­voir. J’ai cal­cu­lé la pos­si­bi­li­té d’ouvrir la por­te et de sau­ter dehors, mais il n’y avait pas de poi­gnée à l’intérieur. Nous étions à leur mer­ci, mais enten­dre la voix d’Orlando me redon­nait du cou­ra­ge. Il m’a dit après que cela avait été la même cho­se pour lui : mes mots entre­cou­pés lui disaient « Yoa­ni est enco­re vivan­te ». On nous a lais­sés éta­lés et endo­lo­ris dans une rue de La Tim­ba*. Une fem­me s’est appro­chée « Qu’est-ce qui vous est arri­vé ? »… « Un enlè­ve­ment », j’ai réus­si à dire. Nous avons pleu­ré, dans les bras l’un de l’autre, au milieu de la rue. Je pen­sais à Teo. Mon Dieu, com­ment vais-je lui expli­quer tous ces bleus ? Com­ment vais-je lui dire qu’il vit dans un pays où se pas­sent des cho­ses pareilles ? Com­ment le regar­der et lui racon­ter que sa mère a été agres­sée en plei­ne rue car elle écrit un blog et met ses opi­nions en octets ? Com­ment lui décri­re l’expression des­po­ti­que qui ani­mait ceux qui nous ont mis de for­ce dans cet­te voi­tu­re, le plai­sir que l’on voyait sur leur visa­ge quand ils nous bat­taient, quand ils sou­le­vaient ma jupe et me traî­naient à moi­tié nue jusqu’à la voi­tu­re.

J’ai pu voir, néan­moins, le degré de ner­vo­si­té de nos atta­quants, leur peur devant ce qui leur est nou­veau, devant ce qu’ils ne peu­vent pas détrui­re car ils ne le com­pren­nent pas. La ter­reur mas­quée sous la bra­va­de de ceux qui savent que leurs jours sont comp­tés.

Notes de tra­duc­tion :

Les pla­ques d’immatriculation jau­ne sont cel­les des voi­tu­res de par­ti­cu­liers.

La Tim­ba – Quar­tier chaud de La Hava­ne, pro­che de l’endroit où ils ont été enle­vés.

Tra­duit par Susa­na GORDILLO et Pier­re HABERER.

Note de l’éditeur du blog: La vidéo mon­tre la mani­fes­ta­tion à laquel­le Yoa­ni a été empê­chée d’assister


Cuba s’est ouvert au monde, mais pas à son peuple

Cor­res­pon­dan­ce de « Azul » à La Hava­ne

« Que Cuba s’ouvre au mon­de et que le mon­de s’ouvre à Cuba ! » C’est par ces paro­les que le pape Jean-Paul II, en 1998, a ter­mi­né sa visi­te à Cuba. Je me sou­viens enco­re de ces beaux mots qui ont rem­pli d’espoir des mil­lions de Cubains et dans les­quels le mon­de a vu un mes­sa­ge d’espoir. Depuis, Cuba a en effet mon­tré quel­ques avan­cées : le régi­me a éta­bli des rela­tions avec 192 pays du mon­de ; il a per­mis l’entrée de capi­taux étran­gers dans les affai­res de l’île ; il a entre­pris un pro­gram­me d’aide huma­ni­tai­re pour éli­mi­ner les mala­dies, la faim et l’inégalité socia­le… dans cer­tains pays d’Amérique lati­ne, notam­ment le Vene­zue­la, la Boli­vie, et l’Équateur.

C’est ain­si que Cuba, dans ces pays, a aidé à for­mer des mil­liers de méde­cins ; à libé­rer de l’analphabétisme des mil­lions de citoyens ; a construit quel­ques hôpi­taux. Sur le plan géo­po­li­ti­que, Cuba a signé pres­que tous trai­tés et accords de l’ONU.

Autant de signes qui pour­raient paraî­tre plus que suf­fi­sants pour démon­trer au mon­de à quel point Cuba a pu répon­dre aux espé­ran­ces papa­les…

MAIS à Cuba même, pour le peu­ple cubain, il en est tout autre­ment !

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Par exem­ple, seule­ment la moi­tié des consul­ta­tions médi­ca­les peu­vent être tenues, fau­te de méde­cins et de spé­cia­lis­tes. Le pays enre­gis­tre plus de vingt ans de retard dans la construc­tion d’hôpitaux et plu­sieurs chan­tiers en cours sont arrê­tés depuis des années.

Le sys­tè­me édu­ca­tif tra­ver­se une tel­le cri­se que le niveau d’espagnol ensei­gné y est au plus bas, de même qu’en his­toi­re et en mathé­ma­ti­ques.

Le régi­me n’est pas par­ve­nu à assu­rer à sa popu­la­tion une nour­ri­tu­re cor­rec­te, et cela après des années d’un sys­tè­me de dis­tri­bu­tion contrô­lée des ali­ments. Les besoins ali­men­tai­res de base du peu­ple cubain ne sont pas satis­faits.

Cuba a vou­lu hono­rer des accords avec l’ONU, mais n’a pas tenu ses enga­ge­ments envers son pro­pre peu­ple. Alors que le peu­ple devait voir sa situa­tion s’améliorer, les cho­ses ont empi­ré pour lui, sans que cet­te réa­li­té soit per­çue à l’extérieur.

Qu’importe au peu­ple cubain que son pays s’ouvre au mon­de s’il ne lui res­te, dans son île, qu’à rêver à des jours meilleurs.

« Azul »

Traduit par GP.
Photo ©gp : Un marché « libre » dans Centro Habana .

Cuba. Une photographe dissidente détenue pour « dangerosité sociale prédélictueuse »

Déjà inter­pel­lée trois fois en mai der­nier, la pho­to­gra­phe María Néli­da López Báez, a été arrê­tée le 16 juin par la Sécu­ri­té cubai­ne. Le Cen­tro de Infor­ma­ción Hable­mos Press (CIH-PRESS, col­lec­tif de jour­na­lis­tes de La Hava­ne), pour lequel elle tra­vaillait se trou­ve dans l’ignorance du lieu et des condi­tions de sa déten­tion.

A sept heu­res du matin le 16 juin (heu­re loca­le), selon le CIH-PRESS, le fils de María Néli­da López Báez a reçu la visi­te d’une fem­me qui lui a remis un por­te­feuille et quel­ques objets appar­te­nant à sa mère. La visi­teu­se lui a confié que la pho­to­gra­phe venait d’être arrê­tée par la Sécu­ri­té de l’État alors qu’elle se ren­dait dans les locaux du CIH-PRESS. Le lieu de déten­tion n’est pas connu. La jour­na­lis­te est sous le coup d’une pro­cé­du­re pour « dan­ge­ro­si­té socia­le pré­dé­lic­tueu­se ».

Cet­te dis­po­si­tion aber­ran­te, exor­bi­tan­te du droit le plus élé­men­tai­re, est une inven­tion cubai­ne très uti­li­sée contre les dis­si­dents. En consa­crant le délit d’intention, cet­te pro­cé­du­re per­met de condam­ner un indi­vi­du même s’il n’a com­mis aucun délit, au nom de la « mena­ce poten­tiel­le » qu’il repré­sen­te­rait pour la socié­té ! Trois jour­na­lis­tes ont été condam­nés depuis 2006 pour ce motif à des pei­nes allant de trois à qua­tre ans de pri­son : Oscar Sán­chez Madán, cor­res­pon­dant du site Cuba­net, Ramón Veláz­quez Toran­so, de l’agence Liber­tad, et Ray­mun­do Per­digón Bri­to, de l’agence Yaya­bo Press.

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San­tia­go de Cuba, 2008 © g.ponthieu

À Cuba, esti­me Repor­ters sans fron­tiè­res, « l’heure est à nou­veau à la répres­sion et à la cen­su­re contre les dis­si­dents et les jour­na­lis­tes. On com­prend mieux, dans ce contex­te, pour­quoi le régi­me trai­te par le mépris la réin­té­gra­tion de Cuba à l’Organisation des États amé­ri­cains (OEA), récem­ment obte­nue grâ­ce aux efforts des autres pays d’Amérique lati­ne. Ce pro­ces­sus impli­que­rait le res­pect des liber­tés fon­da­men­ta­les, une pers­pec­ti­ve visi­ble­ment into­lé­ra­ble pour la der­niè­re dic­ta­tu­re du conti­nent. La déten­tion et la pos­si­ble condam­na­tion de María Néli­da López Báez le démon­trent. La com­mu­nau­té inter­na­tio­na­le doit se mobi­li­ser pour la libé­ra­tion des pri­son­niers poli­ti­ques cubains ».

Par­mi les dix-neuf condam­nés lors du « Prin­temps noir » de mars 2003 figu­re un autre pho­to­gra­phe, Omar Rodrí­guez Salu­des, de Nue­va Pren­sa, qui a éco­pé de la pei­ne la plus lour­de: vingt-sept ans de pri­son.

Le CIH-PRESS a éga­le­ment fait savoir que son jeu­ne cor­res­pon­dant à Guan­ta­na­mo, Enyor Díaz Allen, a été condam­né à un an de pri­son pour « outra­ge ». Il est empri­son­né depuis le 3 mai, date de la Jour­née inter­na­tio­na­le… de la liber­té de la pres­se.

Cuba comp­te actuel­le­ment 24 jour­na­lis­tes empri­son­nés, dont le cor­res­pon­dant de Repor­ters sans fron­tiè­res, Ricar­do Gonzá­lez Alfon­so, fon­da­teur de la revue De Cuba et lau­réat du Prix 2008 de l’organisation, condam­né en mars 2003 à vingt ans de pri­son.

Sour­ces : Repor­ters sans fron­tiè­res et Échan­ge inter­na­tio­nal de la liber­té d’expression (IFEX, Toron­to).


Cuba. Le journaliste Alberto Santiago Du Bouchet condamné à trois ans de prison

Alber­to San­tia­go Du Bou­chet, cor­res­pon­dant à La Hava­ne de l’agence de pres­se indé­pen­dan­te, Haba­na Press, a été condam­né ce 12 mai à trois ans de pri­son. Il avait été arrê­té le 18 avril, offi­ciel­le­ment pour « outra­ge ».

Jugé à la hâte deux jours après son incar­cé­ra­tion, Alber­to San­tia­go Du Bou­chet a peu de chan­ce de voir sa pei­ne infir­mée. L’avocat qui a inter­je­té appel de la condam­na­tion n’a même pas pu l’assister en pre­miè­re ins­tan­ce. Alber­to San­tia­go Du Bou­chet est le vingt-qua­triè­me jour­na­lis­te empri­son­né à Cuba, le qua­triè­me depuis que Raúl Cas­tro a assu­mé la pré­si­den­ce du Conseil d’État, en juillet 2006. Pour Repor­ters sans fron­tiè­res, « mal­gré la tran­si­tion, l’île tient tou­jours son rang de deuxiè­me pri­son du mon­de pour les jour­na­lis­tes ».

Ce jour­na­lis­te dis­si­dent a déjà pur­gé une pei­ne d’un an de pri­son pour un motif simi­lai­re, d’août 2005 à août 2006. « Son incar­cé­ra­tion, com­men­te RSF, inter­vient dans un contex­te de coup d’arrêt aux mesu­res d’ouverture enga­gées par Raúl Cas­tro après son acces­sion offi­ciel­le à la tête de l’État, en février 2008. Ain­si, les jour­na­lis­tes dis­si­dents se heur­tent à nou­veau à des dif­fi­cul­tés pour accé­der à Inter­net dans les hôtels. Les har­cè­le­ments de la Sécu­ri­té de l’État ne ces­sent plus. Le régi­me a repris la voie de la répres­sion après avoir cher­ché davan­ta­ge de res­pec­ta­bi­li­té auprès de la com­mu­nau­té inter­na­tio­na­le. Ce dou­ble jeu ne sau­rait tenir long­temps ».

Vingt-qua­tre jour­na­lis­tes sont actuel­le­ment déte­nus à Cuba. Trois d’entre eux, depuis la tran­si­tion de juillet 2006, ont été empri­son­nés sur la base de l’article du code pénal cubain punis­sant la “dan­ge­ro­si­té socia­le pré­dé­lic­tueu­se”, qui per­met d’incarcérer un indi­vi­du même s’il n’a com­mis aucun délit.

C’est à la sui­te d’un échan­ge ver­bal avec un offi­cier de poli­ce, le 18 avril à Arte­mi­sa (pro­vin­ce de La Hava­ne), qu’Alberto San­tia­go Du Bou­chet a été conduit au com­mis­sa­riat de la vil­le. Les cir­cons­tan­ces de son arres­ta­tion res­tent mal connues. Le jour­na­lis­te avait été plu­sieurs fois mena­cé de retour­ner en pri­son après sa libé­ra­tion, en août 2006, en rai­son de ses acti­vi­tés au sein de la pres­se dis­si­den­te.

Par ailleurs, une mena­ce de condam­na­tion à qua­tre ans de pri­son – tou­jours pour “dan­ge­ro­si­té socia­le pré­dé­lic­tueu­se” – a été adres­sée, le 7 mai 2009, à Lisbán Hernán­dez Sán­chez, 27 ans, du bureau d’information de la Com­mis­sion Mar­tia­na. Des agents de la Sécu­ri­té de l’État se sont ren­dus au domi­ci­le du jeu­ne jour­na­lis­te pour l’avertir, selon le site Payo­li­bre.

Sur les 24 jour­na­lis­tes aujourd’hui déte­nus à Cuba, 19 ont été arrê­tés lors du “Prin­temps noir” de mars 2003 et condam­nés pour leurs seules opi­nions à des pei­nes com­pri­ses entre qua­tor­ze et vingt-sept ans de pri­son. Par­mi eux, Ricar­do Gonzá­lez Alfon­so, direc­teur de la revue De Cuba, le cor­res­pon­dant de Repor­ters sans fron­tiè­res, libé­ra­ble en 2023.

[Sour­ces : RSF, Paris et Échan­ge inter­na­tio­nal de la liber­té d’expression, Otta­wa (IFEX)]


Avis de gros temps sur la démocratie

Mon vieux pote Ber­nard Lan­glois consa­cre pres­que tout son Bloc-notes dans Poli­tis de cet­te semai­ne à un sujet que je me devais de trai­ter ici-même : le fas­cis­me ram­pant qui s’insinue dans nos quo­ti­diens com­me des cafards dans des arriè­re-cui­si­ne pas pro­pres.

Lan­glois inti­tu­le sa chro­ni­que « L’heure du lai­tier » et on devi­ne tout de sui­te qu’il ne cau­se pas de la cri­se agri­co­le. Il par­le pré­ci­sé­ment de ces opé­ra­tions poli­ciè­res fachoï­des qui se mul­ti­plient com­me jamais depuis que nous vivons en Nou­veau régi­me. A preu­ve, la haus­se phé­no­mé­na­le du nom­bre des gar­des à vue enre­gis­trées dans notre beau pays. Dans son récent rap­port, l’Observatoire natio­nal de la délin­quan­ce (OND) poin­te une haus­se de 35,42 % en cinq ans, plus rapi­de que le nom­bre de per­son­nes pour­sui­vies en jus­ti­ce (22,56 % durant la même pério­de). D’après ce rap­port, 577 816 gar­des à vue ont eu lieu en 2008 contre 426 671 en 2003. Une for­te haus­se, qui concer­ne éga­le­ment les per­son­nes mises en cau­se, c’est-à-dire pour­sui­vies en jus­ti­ce, dont le nom­bre a bon­di de 956 423 à 1 172 393. [Le Mon­de, 12/05/09].

Des chif­fres qui tou­te­fois ne disent rien de la natu­re des vio­len­ces, humi­lia­tions, inju­res et sadis­mes en tout gen­re pra­ti­quées par les « garants de l’ordre répu­bli­cain ». Bref, j’en reviens au papier de Lan­glois et même que je vais ci-des­sous le pom­per allé­gre­ment, ce qui n’interdit pas de lire le res­te de sa chro­ni­que et de Poli­tis – au contrai­re.

« […] On annon­çait ce lun­di midi que trois « pro­ches » de Julien Cou­pat avaient été arrê­tés dans la région rouen­nai­se et pla­cés en gar­de à vue. À 14 heu­res, alors que je m’attaque à la rédac­tion de ce pré­sent bloc-notes, un coup de fil m’apprend qu’un autre coup de filet a pêché, à For­cal­quier, qua­tre autres sus­pects de la « mou­van­ce », dont Johan­na et Fran­çois Bou­char­deau. Direc­tion Mar­seille pour inter­ro­ga­toi­re à l’hôtel de poli­ce (« l’Évêché », com­me on conti­nue de dire là-bas, eu égard aux ancien­nes fonc­tions de cet édi­fi­ce qui sur­plom­be le Vieux Port, et où l’on dis­tri­bue main­te­nant plus sou­vent des tor­gno­les que des béné­dic­tions). En matiè­re de ter­ro­ris­me, puis­que c’est dans cet­te caté­go­rie qu’on a clas­sé l’affaire qui nous occu­pe, tous ces bra­ves gens peu­vent res­ter en gar­de à vue jusqu’à 96 heu­res, une paille ! Ain­si, le pou­voir judi­ciai­re conti­nue de s’acharner sur des citoyens aux­quels, jusqu’à preu­ve du contrai­re, on ne peut repro­cher que des faits qui relè­vent de la liber­té de pen­ser et de mani­fes­ter. Voyons voir : je ne connais pas les embas­tillés de la région rouen­nai­se, mais je connais bien ceux de For­cal­quier.

« Fran­çois Bou­char­deau fut long­temps (depuis l’adolescence, dans les années 1970) un des piliers de la célè­bre com­mu­nau­té de Lon­go Maï, dont le cen­tre est situé sur la col­li­ne Zin­zi­ne, pro­che de Limans, à quel­ques kilo­mè­tres de For­cal­quier. Il l’a quit­tée depuis quel­ques années pour pren­dre la direc­tion de HB édi­tions, fon­dée par sa mère, l’ancienne minis­tre de l’Environnement Huguet­te Bou­char­deau, dont il a ins­tal­lé le siè­ge à For­cal­quier même. Sa fem­me, Johan­na, et leurs deux enfants vivent tou­jours dans la com­mu­nau­té, où l’on ne se bor­ne pas à culti­ver les ter­res ari­des de la Hau­te-Pro­ven­ce : depuis tou­jours, né de l’éruption de Mai 68, le pro­jet lon­go­maïen est poli­ti­que, et prô­ne et pra­ti­que (dans la vie quo­ti­dien­ne, les rap­ports de pro­duc­tion et d’échanges, par l’exemple vivant, l’essaimage, la trans­mis­sion, la pro­pa­gan­de écri­te et ora­le – Radio Zin­zi­ne (1) est une sta­tion de qua­li­té qui rayon­ne sur la région – et tous autres moyens légaux et non vio­lents) un mode de vie et d’organisation socia­le en rup­tu­re avec la socié­té capi­ta­lis­te. Inter­na­tio­na­lis­me, auto­ges­tion, soli­da­ri­té, par­ta­ge, tiers-mon­dis­me : tou­tes ces cho­ses, là, qui furent au coeur d’un idéal de gau­che quand la gau­che avait un idéal. Des gau­chis­tes, quoi.

« Le rap­port avec les incul­pés de Tar­nac ? Dans la pra­ti­que, je l’ignore. Dans la vision du mon­de, le rejet de la socié­té mar­chan­de, la recher­che et la pra­ti­que d’un mode de vie dif­fé­rent, il est évi­dent. Lors­que l’affaire de Tar­nac a écla­té, sou­ve­nez-vous, j’avais du res­te fait un paral­lè­le entre les deux grou­pes. C’est donc tout natu­rel­le­ment que s’est immé­dia­te­ment posée la ques­tion de la soli­da­ri­té entre Lon­go Maï et Julien Cou­pat et ses amis. Ou plu­tôt qu’elle s’est impo­sée d’elle-même : dans le mou­ve­ment de sou­tien aux incul­pés qui s’est mis en pla­ce au plan natio­nal, nos Pro­ven­çaux (inter­lo­pes, mais Pro­ven­çaux quand même !) n’ont pas été les der­niers à se mobi­li­ser. Et les Bou­char­deau en par­ti­cu­lier, qui ont repré­sen­té Lon­go Maï dans les diver­ses réunions de coor­di­na­tion des comi­tés de sou­tien […]

« On en est là, les amis. On le savait déjà pour ce qui concer­ne l’aide aux migrants clan­des­tins (quoi qu’en dise le traî­tre emblé­ma­ti­que du gou­ver­ne­ment), mais c’est vrai en géné­ral pour tou­te for­me de sou­tien à des mili­tants en but­te à la poli­ce et à la jus­ti­ce : la soli­da­ri­té est désor­mais un délit. Peut-être même bien un cri­me ? Va savoir ! Ter­ro­ris­me, ce mot bien fait pour pani­quer le peu­ple, qu’on ne devrait employer qu’avec d’infinies pré­cau­tions, est mis à tou­tes les sau­ces. On s’en par­fu­me le bat­tle-dress, on s’en gar­ga­ri­se le goi­tre, on alliot-mari­se tou­te la vie socia­le. Bien­tôt, on ne sera plus dans ce qui est cen­sé carac­té­ri­ser une démo­cra­tie, selon la for­mu­le bien connue : « Une socié­té où, quand on son­ne à votre por­te à 6 heu­res du matin, c’est le lai­tier ! » Pour Fran­çois et Johan­na et les deux jeu­nes enchris­tés avec eux, com­me pour les gens de Rouen, et peut-être d’autres enco­re, ailleurs, ce matin ce n’était pas le lai­tier, mais la poli­ce judi­ciai­re. »

Lan­glois évo­que la fli­caille de Mar­seille. Elle est tri­ple­ment d’actualité. Outre cet­te affai­re-là, cel­le de l’enseignant et son « Sar­ko­zy, je te vois ! » qui élec­tri­se et la for­ce publi­que et le pro­cu­reur de la Répu­bli­que – lequel ne craint pas le ridi­cu­le en requé­rant 100 euros d’amende ! L’autre, le pla­ce­ment en gar­de à vue – et enco­re une ! – au com­mis­sa­riat Noailles de Mar­seille, pen­dant plus de 24 heu­res, d’un syn­di­ca­lis­te de la CGT, Char­les Hoa­reau, sui­te à une sim­ple convo­ca­tion dans une affai­re de conflit social.

N’allons pas en infé­rer qu’il y a du Sar­ko dans tout ça – d’ailleurs l’ « Ély­sée » dément être inter­ve­nu en quoi que ce soit… Pas besoin : c’est la for­ce du pou­voir exces­sif de condui­re ses agents (sbi­res ou seule­ment zélés ser­vi­teurs) à inté­rio­ri­ser les ordres d’En-Haut sans qu’ils aient à être expres­sé­ment for­mu­lés. L’état démo­cra­ti­que réel d’un régi­me se mesu­re pré­ci­sé­ment à l’aune de tels débor­de­ments répres­sifs et au fait qu’un État les tolè­re. C’est le meilleur baro­mè­tre de la pres­sion auto­ri­tai­re. Ces temps-ci, la météo poli­ti­que n’annonce rien de bon.

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(1) Vous me direz que je ne man­que pas d’air en pom­pant un confrè­re de maniè­re aus­si éhon­tée. J’ai une excu­se et même deux : 1) Pour­quoi retis­ser une lai­ne d’aussi hau­te lice ? 2) Sur­tout quand le tis­se­rand est consen­tant.

(2) Radio Zin­zi­ne Info, 04300 Limans, www.radiozinzine.org et Lon­go maï, Révol­te et uto­pie après 1968, vie et auto­ges­tion dans les coopé­ra­ti­ves euro­péen­nes, Bea­triz Graf, The­sis ars his­to­ri­ca, 176 p. Écri­re à : trixiegraf@yahoo.fr


Fascisme ordinaire. « Monsieur Vadrot ? L’accès du Jardin des Plantes vous est interdit »

Jour­na­lis­te à Poli­tis et char­gé de cours à Paris-VIII, Clau­de-Marie Vadrot, racon­te l’inquiétante mésa­ven­tu­re qui vient de lui arri­ver ce 17 avril. Une his­toi­re qui rap­pel­le un temps où l’on par­lait de « fas­cis­me ordi­nai­re ». Au Jar­din des Plan­tes, dira-t-on, il est nor­mal que repous­sent même les mau­vai­ses her­bes.


« Je suis inquiet, très, très inquiet.. Ven­dre­di der­nier,
à titre de soli­da­ri­té avec mes col­lè­gues ensei­gnants de l’Université de Paris 8 enga­gés, en tant que titu­lai­res et cher­cheurs de l’Éducation natio­na­le, dans une oppo­si­tion dif­fi­ci­le à Valé­rie Pécres­se, j’ai déci­dé de tenir mon cours sur la bio­di­ver­si­té et l’origine de la pro­tec­tion des espè­ces et des espa­ces, que je don­ne habi­tuel­le­ment dans les locaux du dépar­te­ment de Géo­gra­phie (où j’enseigne depuis 20 ans), dans l’espace du Jar­din des Plan­tes (Muséum Natio­nal d’Histoire Natu­rel­le), là où fut inven­tée la pro­tec­tion de la natu­re. Une façon, avec ce «cours hors les murs», de fai­re décou­vrir ces lieux aux étu­diants et d’être soli­dai­re avec la gro­gne actuel­le mais sans les péna­li­ser avant leurs par­tiels.

Mar­di, arri­vé à 14 h 30, avant les étu­diants, j’ai eu la sur­pri­se de me voir inter­pel­ler dès l’entrée fran­chie par le chef du ser­vi­ce de sécu­ri­té? Tout en consta­tant que les deux por­tes du 36 rue Geof­froy Saint Hilai­re étaient gar­dées par des vigi­les.

– «Mon­sieur Vadrot ? ». - euh... oui - Je suis char­gé de vous signi­fier que l’accès du Jar­din des Plan­tes vous est inter­dit. - Pour­quoi ?? - Je n’ai pas à vous don­ner d’explication.

– Pou­vez vous me remet­tre un papier me signi­fiant cet­te inter­dic­tion ?? - Non, les mani­fes­ta­tions sont inter­di­tes dans le Muséum - Il ne s’agit pas d’une mani­fes­ta­tion, mais d’un cours en plein air, sans la moin­dre pan­car­te - C’est non.

Les étu­diants, qui se bala­dent déjà dans le jar­din, revien­nent vers l’entrée, le lieu du ren­dez-vous. Le cours se fait donc, pen­dant une heu­re et demie, dans la rue, devant l’entrée du Muséum. Un cours qui por­te sur l’histoire du Muséum, l’histoire de la pro­tec­tion de la natu­re, sur Buf­fon. A la fin du cours, je deman­de à nou­veau à entrer pour effec­tuer une visi­te com­men­tée du jar­din. Nou­veau refus, seuls les étu­diants peu­vent entrer, pas leur ensei­gnant. Ils entrent et, je déci­de de ten­ter ma chan­ce par une autre grille, rue de Buf­fon, où je retrou­ve des mem­bres du ser­vi­ce de sécu­ri­té qui, pos­sé­dant mani­fes­te­ment mon signa­le­ment, com­me les pre­miers, m’interdisent à nou­veau l’entrée.

Évi­dem­ment, je finis pas me fâcher et exi­ge, sous pei­ne de bous­cu­ler les vigi­les, la pré­sen­ce du direc­teur de la sur­veillan­ce du Jar­din des Plan­tes. Com­me le scan­da­le mena­ce il finit par arri­ver. D’abord par­fai­te­ment mépri­sant, il finit pas me réci­ter mon CV et le conte­nu de mon blog. Cela com­men­ce à res­sem­bler à un pro­cès poli­ti­que, avec des­crip­tions de mes opi­nions, faits et ges­tes. D’autres ensei­gnants du dépar­te­ment de Géo­gra­phie, dont le direc­teur Oli­vier Archam­beau, pré­si­dent du Club des Explo­ra­teurs, Alain Bué et Chris­tian Weiss, insis­tent et mena­cent d’un scan­da­le. Le direc­teur de la Sur­veillan­ce, qui me dit agir au nom du Direc­teur du Muséum (où je pen­sais être hono­ra­ble­ment connu), com­men­çant sans dou­te à dis­cer­ner le ridi­cu­le de sa situa­tion, finit par nous fai­re une pro­po­si­tion incroya­ble, du gen­re de cel­le que j’ai pu enten­dre autre­fois, com­me jour­na­lis­te, en Union sovié­ti­que: - Écou­tez, si vous me pro­met­tez de ne pas par­ler de poli­ti­que à vos étu­diants et aux autres pro­fes­seurs, je vous lais­se entrer et rejoin­dre les étu­diants.. Je pro­mets et évi­dem­ment ne tien­drai pas cet­te pro­mes­se, tant le pro­pos est absur­de. J’entre donc avec l’horrible cer­ti­tu­de que, d’ordre du direc­teur et pro­ba­ble­ment du minis­tè­re de l’Éducation natio­na­le, je viens de fai­re l’objet d’une «inter­dic­tion poli­ti­que». Pour la pre­miè­re fois de mon exis­ten­ce, en Fran­ce.

Je n’ai réa­li­sé que plus tard, après la fin de la visi­te se ter­mi­nant au laby­rin­the du Jar­din des Plan­tes, à quel point cet inci­dent était «extra­or­di­nai­re » et révé­la­teur d’un glis­se­ment angois­sant de notre socié­té. Rétros­pec­ti­ve­ment, j’ai eu peur, très peur. »


Purge à Cuba. Fidel tire encore les ficelles

Peut-être mou­rant mais pas mort ! Cas­tro Fidel tire enco­re les ficel­les à la tête de son île. Il vient en effet de limo­ger deux hauts res­pon­sa­bles du gou­ver­ne­ment, selon une pro­cé­du­re qui fleu­re « bon » la pur­ge sta­li­nien­ne.

Car­los Lage, était vice-pré­si­dent et chef de cabi­net et Feli­pe Per­ez Roque minis­tre des rela­tions exté­rieu­res. Ce der­nier avait été nom­mé chef de la diplo­ma­tie en 1999, à l’âge de 34 ans, après avoir été pen­dant sept ans le secré­tai­re par­ti­cu­lier de Fidel Cas­tro.

Tous deux ont été mis en dis­grâ­ce par Fidel Cas­tro lui-même qui, jusqu’alors, les consi­dé­rait com­me de ses plus « fidè­les » ser­vi­teurs. Leur éjec­tion annon­cée la semai­ne der­niè­re par Raúl avait pu fai­re croi­re en un ges­te d’affirmation du « petit frè­re » (75 ans) ain­si déci­dé à s’affranchir de l’inusable « líder máxi­mo ». Que nen­ni ! C’est bien Fidel lui-même qui, dans une de ses « Reflexio­nes » publiée le 3 mars dans le quo­ti­dien Gran­ma, a pro­non­cé – sans les citer nom­mé­ment – la mise en dis­grâ­ce de deux hom­mes, accu­sés de « condui­te indi­gne ». Cita­tion exac­te : « Le miel du pou­voir pour lequel ils n’ont consen­ti aucun sacri­fi­ce a éveillé en eux des ambi­tions qui les ont conduits à jouer à un rôle indi­gne. L’ennemi exté­rieur a nour­ri bien des illu­sions à leur égard. »

En d’autres ter­mes que la lan­gue de bois, et fau­te de plus de pré­ci­sions, il s’agit bel et bien d’une tra­hi­son au pro­fit des États-Unis. Et dans la tra­di­tion des pro­cès de Mos­cou ou du moins de leur « ins­truc­tion », les deux appa­rat­chiks ont fait une auto­cri­ti­que publiée le 5 mars par les médias cubains. Dans une let­tre au pré­si­dent, les deux poli­ti­ciens affir­ment avoir com­mis des « erreurs » et devoir quit­ter leurs fonc­tions à la sui­te de ces mêmes « erreurs ». « Je recon­nais les erreurs com­mi­ses et en assu­me la res­pon­sa­bi­li­té. Je consi­dè­re com­me jus­te et pro­fon­de l’analyse réa­li­sée lors de la der­niè­re réunion du Bureau poli­ti­que », écrit Car­los Lage dans sa let­tre datée du 3 mars. Quel­les « erreurs » ? Mys­tè­re.

Car­los Lage était connu pour ses timi­des réfor­mes intro­dui­tes dans les années 1990 quand l’économie cubai­ne subis­sait le contre­coup de l’arrêt des sub­si­des sovié­ti­ques. Feli­pe Roque était chef de la diplo­ma­tie depuis dix ans et jusqu’à ces der­niers jours où il eut à rece­voir l’émissaire de Sar­ko­zy, Jack Lang.

Lage et Roque sont de ces « quin­cas » sur les­quels pou­vait repo­ser une pos­si­ble ouver­tu­re du régi­me. Des « jeu­nes » hom­mes trop pres­sés sans dou­te et qui auraient pu com­met­tre quel­que impru­den­ce dans un sys­tè­me mili­tai­re et poli­cier tenu par de puis­sants ser­vi­ces de ren­sei­gne­ment.

Ce ne sont pas les pre­miè­res têtes qui tom­bent sans expli­ca­tion. En avril der­nier, le minis­tre de l’éducation Luis Igna­cio Gomez avait connu le même sort, accu­sé par Fidel d’avoir « per­du sa conscien­ce révo­lu­tion­nai­re » après 18 ans de ser­vi­ce.. Avant lui, en 1999, Rober­to Robai­na, le pré­dé­ces­seur de Feli­pe Per­ez Roque au minis­tè­re des affai­res étran­gè­res avait aus­si été bru­ta­le­ment limo­gé et exclu du par­ti com­mu­nis­te cubain en 2002. En 2006, Juan Car­los Robin­son, mem­bre du Bureau poli­ti­que du PCC, avait été condam­né à 12 ans de pri­son pour « tra­fic d’influence ».

Plus avant enco­re, il y a vingt ans, et autre­ment plus gra­ve, il y eut l’affaire Ochoa. Arnal­do Ochoa, géné­ral de tous les com­bats, héros natio­nal – Sier­ra Maes­tra, San­ta-Cla­ra avec le Che, Baie des Cochons, puis Vene­zue­la, Éthio­pie et Ango­la – condam­né à mort et exé­cu­té en 1989 pour « tra­fic de dro­gues ». Il avait eu le tort de résis­ter aux Cas­tro et même de pré­pa­rer une évo­lu­tion du régi­me. Démas­qué, Fidel lui avait impo­sé un mar­ché de dupes : pren­dre sur lui ce tra­fic de dro­gues entre Cuba et les nar­cos de Colom­bie que la CIA s’apprêtait à met­tre au grand jour, en échan­ge d’une condam­na­tion à la pri­son avec une libé­ra­tion arran­gée ensui­te. D’où la confes­sion auto­cri­ti­que de Ochoa, qui fut cepen­dant exé­cu­té un mois après sa condam­na­tion à mort. Le régi­me fit  de ce pro­cès, tenu par des juges mili­tai­res, une opé­ra­tion de pro­pa­gan­de dont il a le secret. On peut en sui­vre les prin­ci­pa­les pha­ses sur  inter­net (taper « Arnal­do Ochoa » sur Goo­gle). C’est stu­pé­fiant – sans mau­vais jeu de mots.

Les diri­geants cubains ont tou­jours vou­lu cacher tou­te dis­si­den­ce et même tout désac­cord avec  la ligne poli­ti­que. Le régi­me ne peut admet­tre que des dévian­ces ou des « fau­tes mora­les » per­son­nel­les.

Le par­ti com­mu­nis­te cubain est aujourd’hui tiraillé entre prag­ma­ti­ques, par­ti­sans d’une ouver­tu­re de l’économie et de la diplo­ma­tie, et conser­va­teurs, qui s’obstinent à main­te­nir le modè­le exis­tant mal­gré les gra­ves dif­fi­cul­tés que connaît le peu­ple cubain. L’arrivée de Bara­ck Oba­ma et la pers­pec­ti­ve d’une déten­te avec les Etats-Unis ont accen­tué les dis­sen­sions, sur­tout si, à ter­me, une levée de l’embargo pla­ce le régi­me cubain devant sa pro­pre ina­ni­té éco­no­mi­que et le signe patent de son échec poli­ti­que. Que l’Histoire ne les acquit­te pas, c’est par des­sus tout ce que redou­tent les frè­res Cas­tro.


CUBA À L’AN 50 DE LA RÉVOLUTION CASTRISTE (reportage)

« L’espérance était verte,

la vache l’a mangée »

Mon­de de faça­des et de dou­ble-jeu. Cuba, miroir aux alouet­tes béa­tes, ces ado­ra­teurs exo­ti­ques en mal de « Che » ou tou­ris­tes bala­dés, pour­voyeurs de devi­ses qui ali­men­tent le pre­mier biz­ness de l’île, bien avant le ciga­re et le nickel. La dic­ta­tu­re caraï­be tient par ses char­mes, eux-mêmes lif­tés grâ­ce à un art consom­mé du maquilla­ge. A cin­quan­te ans – ce 1er jan­vier, elle va fêter ça en grands pom­pes – la Révo­lu­tion cas­tris­te fait vrai­ment vieille déca­tie. C’est ain­si, quand on n’assume pas son âge, ses rides, ses vices. 

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Tri­ni­dad. Croi­se­ment d’américaines. Entre les deux ailes de la Ply­mou­th, le gamin en tee-shirt « Mia­mi Bea­ch » tire la lan­gue au pho­to­gra­phe… et à un demi-siè­cle de cas­tris­me [© gp]

La Hava­ne, début novem­bre. Pedro me mon­tre le bout rafis­to­lé de ses chaus­su­res. Il est méde­cin psy­chia­tre. « Que pen­ser de cet­te réa­li­té ? Mes chaus­su­res ont plus de deux ans, elles sont usées mais je n’ai pas les moyens d’en chan­ger car je gagne 450 pesos par mois ! » À moins de 20 euros, son salai­re atteint pour­tant le tri­ple du reve­nu mini­mum cubain (150 pesos, à pei­ne 6 euros). Pedro a la dépri­me, ancrée au fil des années de sa qua­ran­tai­ne sans espé­ran­ce. Il n’a qu’un but : man­ger et fai­re man­ger les siens. Com­me tout Cubain. Tra­vailler deux fois, l’officielle et l’autre, la com­bi­ne. « Para comer », pour man­ger. C’est le leit­mo­tiv. « Si je chan­ge de chaus­su­res, insis­te Pedro, on ne man­ge pas à la mai­son ! Et je suis méde­cin !»

On s’est assis sur un muret iso­lé, dans un squa­re pro­che de l’hôpital où il tra­vaille, dans le Veda­do, quar­tier plu­tôt chic de la capi­ta­le – à deux heu­res de bus de son domi­ci­le, en ban­lieue loin­tai­ne. Ter­ri­ble désir d’expression – ce sera une constan­te dans mes ren­con­tres – qui se libè­re une fois la confian­ce éta­blie. On vient de mar­cher durant plus d’une heu­re, sans autre but que d’avancer en par­lant, ne pas res­ter sur pla­ce, ris­quer les oreilles rap­por­teu­ses. On tour­ne autour de la pla­ce de la Révo­lu­tion, ce grand œuvre sta­li­nien, sta­tue colos­sa­le de José Mar­ti – l’Apôtre, com­me ils l’appellent –, por­trait géant du Che – le Héros –, tri­bu­ne d’où Fidel a mas­sé les mas­ses – le Pue­blo sanc­ti­fié – à plei­nes heu­res de pala­bres. Pedro se lâche de plus en plus, lui fils d’un ancien maqui­sard de la Sier­ra Maes­tra, lui qui n’en peut plus de cet­te logor­rhée de slo­gans pom­peux, de ces appels à la mobi­li­sa­tion, à la mora­le, à la pure­té. Il rica­ne.

»> Sui­te dans Poli­tis de cet­te semai­ne.

»> Voi­ci le lien du site de Poli­tis et de l’amorçage de mon arti­cle . Vous y trou­ve­rez sur­tout une sui­te de com­men­tai­res dont cer­tains valent le détour…


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Pon­thieu, est mis à dis­po­si­tion selon les ter­mes de la licen­ce Crea­ti­ve Com­mons : Attri­bu­tion - Pas d’Utilisation Com­mer­cia­le - Pas de Modi­fi­ca­tion (3.0 Fran­ce). Pho­tos, des­sins et docu­ments men­tion­nés sous copy­right © sont pro­té­gés com­me tels.
    Licence Creative Commons

  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le mon­de chan­ge »

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  • Salut cousin !

    Je dou­te donc je suis - gp

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